DE S. FRANÇOIS DE SALES A UNE DEMOISELLE
Pour entrer en religion ce ne sont pas les parents qu'il faut consulter, mais ceux que Dieu a établis pour conduire les âmes. L'inspiration de Dieu, continuée au milieu des oppositions, est une preuve de la vocation; mais il faut en tout cela corriger ce qui est excessif et imparfait, et non pas reculer ni rompre son dessein.
Annecy, 3 juillet 1612.
Madamoiselle,
Vous avés opinion que vostre desir de vous retirer du monde ne soit pas selon la volonté de Dieu , puis qu'il ne se treuve pas conforme à celuy de ceux qui de sa part ont le pouvoir de vous commander et le devoir de vous conduire. Si c'est de ceux à qui Dieu a donné le pouvoir et imposé le devoir de conduire vostre ame et vous commander es choses spirituelles, certes vous avés raison; car, en obéissant à ceux-là , vous ne pouvés pas faillir, bien qu'eux se peuvent tromper et vous mal conseiller , s'ilz le font principalement regardant ailleurs qu'à vostre seul salut et advancement spirituel. Mais si ce sont ceux que nostre Seigneur vous a donnés pour directeurs es choses domestiques et temporelles, vous vous decevrés vous-mesme de les croire es choses esquelles ilz n'ont point d'authorité sur vous. Que s'il falloit ouyr les advis des parens, la chair et le sang, sur de telles occurrences, il se treuveroit peu de gens qui embrassassent la perfection de la vie chrestienne. Voyla le premier pomt.
Le second est que, puis que non seulement vous avés
* C'est la 272« de la collection-Biaise, et la 65« {al, 60e) du liv. VI des anciennes éditions.
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rlpsiré lie vous retirer, mais que vous le desireriés encore s'il vous estoit permis de ceux qui vous ont. retenue, c'est un signe manifeste que Dieu veut vostre retiaite, puis qu'il continue son inspiration parmi tant de contradictions , et vostre cœur, touché de l'aymant, a tousjourssotv mouvement du costé de la belle estoille, quoy que rapidemeni destourné par les empeschemens terrestres. Car en fin, vostre cœur, que diroit-il s'il n'estoit empesché? Vous diroit-il pas : Retirons-nous d'entre les mondains? Il y a donq encor cette inspiration ; mais, parce qu'il est empesché, il ne le peut ou ne l'ose pas dire. Rendés-luy la liberté atïîn qu'il la die, car il ne vous sçauroit mieux dire; et cette parole secrette qu'il dit tout bellement en soy-mesme : Je voudrois bien, je desirerois bien sortir d'entre les mondains, c'est la vraye volonté de Dieu.
En quoy vous avés tort (et pardonnes à ma naïfve liberté de langage), vous avés tort , dis je , d'appeller les empeschemens qui vous sont donnés à l'exécution de cette inspiration, volonté de Dieu, et le pouvoir de ceux qui vous empeschent, pouvoir de idieu.
Le troisième point de mon advis est que vous n'estes nullement en indifférence devant Dieu , puis que le désir de la retraite, qu'il vous a donné, est tous-jours dedans vostre cœur, quoy qu'il soit empesché de faire son effet ; car la balance de vostre esprit tend de ce costé-là, bien qu'on donne du doigt de l'autre costé pour empescher le juste poids.
Le quatrième, c'est que si vostre premier desir a esté excessif en quelque chose, il le faut corriger, et non point le rompre. Je me fais entendre qu<; vous yviés offert la moitié de vos biens, ou bien le payement de cette mayson. qui est maintenant dédiée à Dieu. Peut-»^stre fut-ce trop , eu esgard que vous aviés une seur chargée de grosse famille, à la^ quelle, selon l'ordre de charité, vous eussiés plustost deu appli([uer vos biens. Or sus, il faut corriger cet excès, et
venir en cette mayson avec une portion de vostre revenu, autant qu'il est requis pour vivre sobrement, en laissant tout le reste à qui vous voudrés , et mesme reservant la portion susdite, après vostre mort, pour ceux à qui vous en voudrés faire du bien. En cette sorte, vous corrigerés l'excès et conserverés vostre dessein ; et n'y aura rien eu cela qui n'aille gayement, doucement et saintement.
En fin , prenés courage à faire une bonne résolution absolue 'et, bien que ce ne soit pas péché de demeurer ainsy en ces foiblesseià, si est-ce que sans doute on perd beaucoup de commodité de bien advancer, et recueillir des consolations grandement désirables.
Je vous ay voulu familièrement esclaircir de mon opinion, estimant que vous me ferés le bien de ne le point treuver mauvais. Dieu vous donne les saintes bénédictions que je vous souhaitte, et la douce correspondance qu'il désire de vostre cœur : et je suis en luy avec toute syncerité , Madamoiselle, vostre très affectionné serviteur, et^.
cm.
LETTRE