‹ Œuvres Completes Volume 7Chapitre 62 sur 183 · DE S. FRANÇOIS DE SAXES A M™® DE CHANTAL · texte numérisé non relu

DE S. FRANÇOIS DE SAXES A M™® DE CHANTAL

Le Saint lui rend compte de ce qui se passa à la suite d'un voyage qu'il lit à Lyon , et particulièrement de l'assistance qu'il donna à madame de Treverney dans sa dernière maladie, et de la parfaite résignation de la dôluntc

14 juillet 1G15.

Par cette première commodité, je vous rens compte de nostre voyage, ma très cliere Mère. Certes, quand M. l'Archevesque * me laissa , il me tesmoigna beaucoup d'amitié. Or, je cultiveray la faveur que ce grand prélat me fait, le plus soigneusement qu'il me sera possible.

Nous vînmes donc ce jour là*^ à Saint-Prix*, et tous-joursavec la bonne Dame la Présidente N., qui m'ouvrit son cœur^ autant que l'occasion le luy permit, fort franchement. C'est un bon cœur en vérité, et auquel je souhaitte beaucoup de vraye prospérité : elle a grand besoin d'estre assistée et appuyée bien doucement, pour la multitude des travaux que la vivacité de son esprit luy donne, qui ne cesse gueres de luy fournir des motifs pour luy aggrandir son mal.

Elle demanda congé à Monseigneur l' Arche vesque d'entrer vers vous*^, lequel le luy accorda, et luy donna mesme espérance de luy permettre d'y coucher. Quand cela arrivera^ aidés-la bien, ma très chère Mère ; car elle le mérite , et en

* C'est la 347» de la collection-Biaise, et la 3« du livre V des anc. édit.

* Le cardinal Denys de Marquemont, archevêque de Lyon.

* Vendredi 10 juillet.

* Saint-Prix est à deux lieues au sud-est de la ville de Lyon,

* Dans le monastère de Lyon.

a besoin. Si elle vient icy* Tannée prochaine, comme elle en a fait dessein , alors nous aurons plus de moyens de la consoler. Je vous escriray un petit billet à part, affin qu'elle le voye; ayant bien du désir qu'elle sache que je la chéris ef estime pour la plus grande gl'^ire de Dieu.

J'arrivay samedy à Sessel% où je preschay le dimanche matin, et vins coucher en cette ville, et trouvay pour nouvelles que Madame de Treverney estoit en l'article de la mort; je partis hier de grand matin pour luy rendre mon dernier devoir, puis qu'elle estoit de mes filles'. A mon arrivée elle s'eslança à mon cou avec unejoye extraordinaire à son humeur melancholique, elle qui jamais ne me fit aucune caresse. En somme, elle se remit tellement, qu'encor que je ne pense pas qu'elle la fasse longue, si est-ce que je pense qu'elle vivra encor plusieurs jours.

Elle se confessa de rechef à moy pour sa consolation , et non par nécessité : car elle avoit receu le jour précèdent tous ses sacremens, et mesme l'extrême onction; et iit la plus absolue indifférence que j'aye jamais veuë; car ses domestiques ses et voisins la pressans de faire des vœux pour guérir, jamais elle ne le voulut, mais dit que ce que Dieu feroitluy seroit aggreable, et qu'elle ne voudroit pas, par le moindre désir du monde, demander à Dieu ni la vie ni la mort, luy laissant sans reserve sa vie entre les mains, pour en faire à son gré ; et ce qui luy plairoit seroit aussi ce qu'elle vouloit.

Mais elle disoit cela si fermement, que je voyois clairement que c'estoit tout de bon, que ce luy estoit tout un : et, bien qu'elle dit que sa Françon, ma filleule, luy touchoit un peu le cœur, parce qu'elle estoit encor petite, néanmoins

* A Annecy.

« Seyssci ?st une ville de France , dans le Bugey, environ à six lieues à l'ouest-norr-^uest de la ville d'Annecy, et assise sur le Rhône, qui commence à y porter bateau.

8 Saint Franc: is avoit aussi tenu une fille de cette Dame sur les fonts d* baptême*

elle adjoustoit, non seulement avec force, mais avec tendreté, que si Dieu la reliroit, il sçauroit bien ce qu'il feroit ie cette fille, et que, pour elle, elle ne vou/oit nullement désirer de vivre, sinon tout ainsy que Dieu le voudroit.

En somme, je luy dis ce que je sceu, et tout à son gré. Je la laissay en paix sans app arence de mal , sans plainte, sans tesmoigner aucune sorte de passion, sinon de revoir son mary, qui estoit la seconde chose qu'elle avoit désirée avant son trespas.

Ces petites histoires villageoises me playsent et m'édifient, et c'est pourquoy je vous les raconte. J'escris à Monseigneur r Arche vesque par honneur.

Ma très chère Mère, je suis, comme vous sçavés vousmesme, tout vostre, sans reserve ni différence quelconque. Yivés tout généreusement et noblement joyeuse en celuy qui est nostre unique joye. Je salue du fond de mon cœur ma très chère fille ma Mère, et mes chères filles, avec nos chères novices, entre lesquelles je chéris particulièrement ma seur F. A. ma cousine, parce qu elle est la cadette, ue Lyon.

Adieu, adieu, ma très chère Mère. Le doux Jésus soit à jamais nostre vie. Amen.

LETTRE

Page 1