DE S. FRANÇOIS DE SALES A LA MÈRE DE CHASTEL, A LYON
Le Saint la console dans les peines qu'elle éprouvoit d'être séparée de lui et de madame de Chantai, qui l'avoit laissée à Lyon en qualité d'économe du monastère de la Visitation.
Le jour de S. Simon et S. Jude, 28 octobre 1615.
Certes , ma très chère Fille, vous me faites bien playsir de me nommer vostre père ; car j'ay en vérité bien un cœur amoureusement paternel pour le vostre, lequel je voys bien tous-jours un petit foible en ses ordinaires légères contradictions qui lu y arrivent; mais je ne laisse pas de l'aymer. Car, encor qu'il luy semble quelquefois qu'il va perdre courage pour des petites paroles et reprehensions qu'on luy fait, toutefois il ne l'a encor jamais perdu , son courage, ce pauvre cœur; car son Dieu l'a tenu de sa main forte, et, selon sa miséricorde, il n'a jamais abai donné sa misérable créature. 0 ma très chère Fille l il ne l'abandonnera jamais : car, quoyque nous soyons troublés et angoissés de ces impertinentes tentations de chagrin et de despit, si est-ce que jamais nous ne voulons quitter Dieu, ni nostre Dame, ni nostre Congrégation qui est sienne , ni nos règles qui sont sa volonté,
1 C'est la 355« de la collection-Biaise, et la 61» {aliàs 57») du livre III de» aucieimes éditions.
Vous dites bien en vérité, ma pauvre chère fille Marie, ce sont deux hommes ou deux femmes que vous avés en vous. L'une est comme une certaine Marie, laquelle, comme fut jadis S. Pierre, est un peu tendre, ressentante, et se despi- )eroit volontiers avec chagrin quand on la touche : c^est cette Marie qui est fille d'Eve , et qui par conséquent est de mauvaise humeur. L'autre, c'est une certaine Marie qui a une très bonne volonté d'estre toute à Dieu, et, pour estre toute à Dieu, d'estre toute simplement humble, et humblement douce envers tous les prochains : et c'est celle-cy qui voudroit imiter S. Pierre, qui estoit si bon après que nostre Seigneur l'eut converti ; c'est celle Marie qui est fille de la glorieuse vierge Marie, et par conséquent de bonne affection.
Et les deux filles de ces diverses mères se battent; et celle qui ne vaut rien est si mauvaise , que quelquefois la bonne a bien à faire à s'en défendre ; et Ihors il est advis à cette pauvre bonne qu'elle a esté vaincue , et que la mauvaise est plus brave. Mais non certes, ma pauvre chère Marie; cette mauvaise-là n'est pas plus brave que vous; mais elle est plus perverse 5 surprenante et opiniastre; et quand vous allés pleurer, elle est bien ayse, parce que c'est tous-jours autant de tems perdu ; et elle se contente de vous faire perdre le tems, quand elle ne vous peut pas faire perdre l'éternité.
Ma chère Fille , relevés fort vostre courage , armés-vous de la patience que nous devons avoir avec nous-mesmes; esveillés souvent vostre cœur, alfin qu'il soit un peu sur ses gardes à ne se laisser pas surprendre ; soyés un peu attentive à cet ennemy; où que vous meltiés le pied, pensés à luy si vous voulés; car cette mauvaise fille est par tout avec vous, et , si vous ne pensés à elle , elle pensera quelque chose contre vous : mais quand il arrivera que de sursaut oUe vous at* \aque , encor qu'elle vous fasse un peu chanceler et prendre quelque petite entorse, ne vous faschez point, mais reclamés nostre Seigneur et nostre Dame; ilz vous tendront la sainte
main de leurs secours, et s'ilz vous laissent quelque fems en peine, ce sera pour vous faire de rechef reclamer eL crier Je plus fort à Tayde.
N'ayez point de L ^nte de tout cecy, ma chère Fille , non plus que S. Paul, qui confesse qu'il avoit deux hommes en soy, dont l'un estoit rebelle à Dieu , et l'autre obeissuiiL Soyésbien simple, ne vous faschés point, humiliés-vous sans ^lescouragement, encouragez-vous sans présomption; saches que nostre Seigneur et nostre Dame vous ayant mise au tracas du mesnage, sçavent bien et voyent que vous y estes tracassée; mais ilz ne laissent pas de vous chérir, pourveu qpe vous soyés humble et confiante. Mais, ma Fille, n'ayés point honte d'estre un peu barbouillée et poudreuse : il vaut mieux estre poudreuse que tigneuse; et pourveu que vous vous humiliez, tout se tournera en bien. Priés bien Dieu pour moy, ma chère Fille, certes, toute bien-aymée; et qu'à jamais Dieu soit vostre amour et protection. Amen.
LETTRE
A M. SIGISMOND- d'est, MARQUIS DE LANS, GOUVERNEUR DE SAVOIE.
Le Saint lui rend compte de ti-nt ce qui s'éloit passé entre M. l'Archevêque de Lyon et lui, et do ce qui avoit été l'occasion du voyage que ce prélat avoit fait à Annecy pour y v^ dr notre Saint.
15 novembre 1615.
Monsieur,
Je respons à la lettre qu'il vous pleut de m'escrire hier quatorziesme de re mois, que je reçois tout présentement, et supplie vostre Excellence de croyre qu'en cette occurrence
* Tirée de la Fie du Saint par Ch.-Aug-, de Sales, tom. II, liv. VIII, p. 117- 119. C'est la 356* de la collection-Biaise.
DE b. FRANÇOIS DE SALES. 2?«7
je regaï Je Bien et ses anges pour ne rien dire qu'avec l'honneur que je dois à la vérité.
Dés l'advenement de Monseigneur l'archevesque de Lyon en sa charge, il m'escrivit une lettre de faveur, par laquelle il me conjuroit d'entrer en une sainte amitié avec luy , à la façon des anciens evesft"ps de l'Eglise, qui n'avoient qu'un cœur et qu'une ame, et qui , par la réciproque communication des inspirations qu'ils recevoient du ciel, s'entr'aidoient à supporter leurs charges, mais principalement quand ils estoient voisins les uns des autres. Et parce que je suis plus ancien en Ordre que luy, il m'escrivit deslhors qu'il me viendroit voir pour se prévaloir de ce que l'expérience m'auroit peu acquérir en nostre profession ; avec plusieurs telles paroles excessives en humilité et modestie.
Despuis il a tous-jours continué à vouloir me faire cet honneur, auquel n'estimant pas que je me deusse laisser prévenir, puis qu'il est le premier des evesques de France, et moy le dernier de Savoyc , je l'allay voir à Lyon , comme vostre Excellence sçait; et luy, par sa courtoisie, a voulu contreschanger ma visite sur l'occasion de celle qu'il faisoit de son diocèse à Lognieu, saint André, Grolée, et autres lieux qui en dépendent, esquels il avoit des-ja gaigné une journée des trois qu'il y a d'icy à Lyon.
Et je ne sceus nullement d'asseurance sa venue que le soir avant qu'il arrivast : car, encor que six jours auparavant le sieur Demedio, originaire de ce pays, mais chanoine de l'Eglise de sainct Nizier de Lyon, m'eust escrit qu'il avoit quelque opinion que Monseigneur FArchevesque estendroit sa visite jusques icy, si est-ce que , n'y faisant pas fonde- ^ ment, j'envoyay un laquais pour le sçavoir, qui ne revint que le jeudy au soir avant le vendredy auquel Monseigneur r Arche vesque arrivai
Or il ne vint point à cachette , comme ont aecoustumé de faire ceux qui traictent des affaires odieuses, mais au veu et
au sceu de tout le monde, et amena avec soy huict hommes à cheval, entre lesquels il n'y en avoit point de marque, sinon le sieur de Ville , docteur en théologie e* grand prédicateur , originaire de Rossillon prés de saint Rambert , et son aumosnier, nommé Monsieur Remond.
Estant icy, je vous asseure que nous n'avons ny fait, ny dit, non pas mesme pensé aucun traicté, ny pour les choses du monde, qui (si je ne me trompe) nous sont à tous deux fort à degoust, ny pour les choses ecclésiastiques, n'ayans rien eu ny à desmeler ny à mesler, mais seulement purement et simplement nous avons parlé des devoirs que nous avons au service de nos charges , de la façon des Offices ecclésiastiques, et de telles choses entièrement spirituelles.
Il fit deux excellentes prédications , Tune en Teglise cathédrale, l'autre au collège le jour de saint Charles, pleines de pieté et de zèle. Il célébra tous les jours la messe en divers lieux ; et ne fut jamais parlé de chose quelconque, sinon conformément à nos vacations. Vostre Excellence ne m'obligera pas peu si elle en asseure son Altesse, et je luy engage pour cela mon honneur et ma réputation , et à Dieu, qui le sçait, ma conscience et mon salut.
Que si vostre Excellence me le permet, je luy dira}' avec esprit de liberté que je suis né, nourry et instruict, et tantost envieilly en une solide fidélité envers nostre Prince souverain, à laquelle ma profession, outre cela, et toutes les considérations humaines qui se peuvent faire, me tiennent estroitement lié Je suis essentiellement Savoysien, et moy et tous les miens , et je ne seau rois jamais estre autre chose. Je ne sçay pas donq comme je puis jamais donner aucun ombrage, principalement ayant vescu comme j'ay fait.
Je me promets de la faveur de vostre Excellence que son Mtesse demeurera parfaitement satisfaite, et que rien ne se sçaura de cet ombrage, qui atïligeroit le bon Monseigneur de Lyon beaucoup plus qu'il ne m'afflige pas moy, qui , par
la suitte du temps et les événements, seray tous-jours reconneu très asseuré et très fîdele serviteur de son Altesse, à laquelle je souhaitte toute sainte prospérité.
CXUII.