‹ Œuvres Completes Volume 7Chapitre 7 sur 183 · DU MÊME AU MÊME · texte numérisé non relu

DU MÊME AU MÊME

Sur les calamités qui affligent la patrie.

Chambéry, 18 mars 1595 «.

Je me trouvois dans le Bugey , et là, pour m' accommoder à ces temps agités, où il n'est bruit que de combats et de fanfares, plutôt que pour suivre mes propres goûts, je faisois la petite guerre avec notre ami Guichard , dans une de ces batailles où figurent des combattans de buis et des rois de même

' Tirée du V« volume du 2^ procès de la canonisation de saint François, pag. 157, conservé au monastère de la Visitation d'Annecy. C'est la 25* parmi les lettres inédites de la collection-Biaise.

2 Le texte porte : le 15» jour avant les calendes d'avril.

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Benè vale , mi frater suavissime , et me ut facis ama, Consobrino nostro charissimo plurimam,, si placet, ex me salutem.

XXYÏ.

Fratri suavissimo Francisco de Sales, prœposito ecclesiae Gebennensis,

Antonius Faber S. D.

Ex urbe, xv cal. aprilis 1595.

Eram apud Sebusianos , et cum Guichardo nostro viro , quod te

cire arbitrer, nunc prorsùs militari ut tempori, nihil nisi bella et

ciassîcum resonanti, magis quàm genio meo inservirem, ludebam

effigiem belli, similiaque veris preelia, buxo acies fictas et ludicra

fabrique *, lorsque le 28 février % on me remit fort h propos vos dépêches, ces dépêches charmantes qui exciloient à tel point notre attente, qu'un plus long retard nous paroissoit insupportable.

Pour moi, si des malheurs domestiques et ceux de ma patrie ne livroient mon âme aux chagrins les plus cuisans^ \e n'appellerois de mes vœux, non sans droit de le faire, que cette consolation si propre à charmer tous mes ennuis.

il est donc inutile de me questionner sur Teffet magique produit par votre lettre , sur le sujet de nos longues conversations, sur les panégyriques dont vous étiez toujours le héros : nous oubliâmes tous les deux notre partie, comme si nous l'eussions gagnée l'un et l'autre.

Bref, le reste de la journée s'écoula dans un doux entretien qui rouloit uniquement sur la sincérité de notre amitié, sur vos excellentes qualités et sur vos vertus.

Guichard, dont l'imagination est aussi féconde que son cœur est brûlant, improvisa une lettre qui, si je puis en

* Il s'agit ici cruiie partie d'échecs.

' Le texte porte : le 2e jour avant les calendes de mars.

régna , cùm redditae irobis sunt amantissima3 illae tuse litterae^ ad H calendas Martis dataî, sanè perquàm opportune, ut communi utrius- •queerga te nostrî impatientiâ urgeremur, ne longiorem earum expectationem ferre possemus.

Ego vero proprio quodam jure , in mediis publicarum et privatarum miseriarum doloribus, hanc implorarem consolationem, quae mcerorem aliquâ saltem ex parte levaret meum.

Itaque noli quœrerequàm gratœ jucundœque nobis fuerint, quales et quàm multi, quàmque honorifici inter nos de te sermones, cùm amisso statim ludo quasi ambo vicisse videremur.

Id unum agere cœpimus, ut snavissimo de mutui amoris nostri magnitudine, deque tuis et virtutibus et laudibus coUoquio reliquum diem transigeremus.

Ille, ut est ingenii non minus quàm animi impetu potens, ex tempère conscripsit epistolam, si quid mei judicii est, non ineleganten

juger sainement, n'est pas dépourvue de grâces : quelques jours après, il me la remit pour que je vous la fisse passer.

Mais moi, qui prends toujours plus de plaisir et apporte toujours plus d'attention à lire vos lettres qu'à composer et à polir les miennes, j'ai mieux aimé différer ma réponse jusju'à la fin de mon voyage ; d'autant plus quejen'avois point de courrier à ma disposition : '^t pourtant, il y avoit une circonstance bien capable de me stimuler, c'est qu'étant parti plus tard que je ne pensois, mon séjour dans le Bugey, et par conséquent le retard de ma réponse, dévoient se prolonger au-delà de vos prévisions.

A mon retour dans mes foyers, il y a de cela trois jours, je fus agréablement surpris par votre dernière lettre datée de votre Babylone de Thonon : je l'ai relue maintes et maintes fois, surtout ce passage dans lequel vous m'encouragez à supporter les malheurs publics avec constance et résignation. Oui, mon cher frère, ce que vous dites est vrai : les maux que nous voyons de nos yeux sont cruels, et c'est une chose

quam post dies aliquot dicenti mihi tradidit ut curarem ad te perferendaui.

Mihi, qui majorem et jiicimdiorem legendis tuis , quàm conscribendis aut poliendis meis, diligentiam adhibere soleo, meliiis visum est et commodius ditîerre rescriptiouem in id usque tempus, quo hœcloca rediissem, prscsertim cùm née haberem ad manusper quos possem scribere ; quamquàm non parùm diligentiam meam illud excitabat, quod tardiùs quàm putarem ad Sebusianos meos profectus, videbam ex eo futurum ut longiorem quoque scribendi moram facerem quàm sperares.

Post meum verô reditum ( is fuit nudiustertius ) posteriores tuas accepi ex Thononiensi Babylone conscriptas, quarum repetitâ saepiùs jamlectione mirum in modum recreatus sum, ex eâ potissimum parte quâ tu me bono et forti animo esse jubés ad publicas istas calamilates constanter moderatèque perferendas. Est omninô, mi fraler,» ut scribis} oculi augent dolorem , filque multô acerbior, cùm can-

déchirante d'être témoin d'une calamité dont le récit seul BOUS attecteroit vivemenL

.Spectacle affreux et déplorable ! Voir la patrie éplorée sur le pencliant de sa ruine, et ne pouvoir la secourir!

Je ne puis le nier : bien qu'avant mon départ, je me fussb préparé à souffrir de tous les maux dont je serois témoin, cependant le cœur me saigna, quand je vis la réalité si fort au-dessus du tableau que je m'en étois fait.

Je ne me plains point ici de mes affaires personnelles : leur état, quoiqu'assez triste, m'affecteroit bien plus fortement, si, comme vous le dites avec esprit, je ne craignois de me faire du mal à moi-même. C'est un malheur que je supporte, sinon avec autant de patience peut-être que je le devrois, du moins avec assez de résignation : non que je sois arrivé à ce degré de sagesse que vous me supposez sans doute gratuitement (pour m'imposer au moyen de cet artifice, inspiré par la bienveillance, Tobligation de me rendre tel, sans plus différer, que vous feignez de me croire) ; mais c'est qu'il ne m'est arrivé aucun revers, aucun désastre , que je n'aie prévu depuis plusieurs années, et que je me croirois

dere cogimur, quse nec audire sine gravissimo mœrore possemus, Teterrimum prorsùs et miserrimum spectaculum ! oppressa, praecepsque in ruinam patria, oui opitulari non possit.

Neque verô possum negare , tamen etsi ad meos profecturus sic me comparassem, ut quem misera quaeque et videre et perferre opporteret, me tamen non leviter commotum esse^ cùm multô graviora et deploratoria vidi omnia quàm timueram.

Nil de privalis meis rébus conqueror, quarum perturbatio non mediocris animum meum longé graviùs perturbaret, si à me ipso, ut c'ci^antcr ais, lœdi vellem. Fero ista^ licet minus eequo fortasse quàm deceret^ tamen satis accepto animo^ non quôd ad eum sapientiœ gradum pervenerim quem tu mihi ob oculos ponis ( nimirùm ut astutè quidem, sed bénévole mihi imponas, ne cunctari possim quiii talcm me prœstare debeam qualem me tibi videri fingis), sed quia niliil tam durum aut calamitosum accidere potuit quod non

"SG OPUSCULEf^

plus digne d'exciter la risée que la compassion, si, au milieu de tant de calamités qui désolent ma patrie, placé sur le même vaisseau que les autres citoyens, je prétendois être privilégié et jouir d'une condition plus heureuse.

Mais ce qui m'encourage surtout, c'est qu'en pensant à vous (et j'y ptuise à toute heure) , je réfléchis combien je serois indigne de l'amitié fraternelle que vous me portez , si je venois à m'écarter de ces sentiments généreux, qui nonseulement se peignent sur vos traits et dans vos discours, ce qui vous est commun avec bien d'autres , mais dont on retrouve encore l'empreinte dans toutes vos démarches et jusque dans vos moindres actions, ce qui certes n'est donné qu'à un petit nombre d'hommes.

Aussi est -il gravé profondément dans mon cœur, et y restera-t-il toujours gravé, ce mot qui sortit l'autre jour de votre bouche. Quelqu'un vous rapporta devant moi que, dans une maladie peu dangereuse, je m'étois laissé abattre par la crainte de la mort, crainte puérile, eu égard à ia circonstance. Je ne puis, disiez-vous, le croire à la légère d'un liomme qui se dit mon frère, et qui s'honore de ce titre. Or,

jam indè à miiliis annis eventurum prœvideram, quôdque ridendus mihi ipsi videar , magis quàm miserendus^ si in taiitis totiusque rcipublicte. calamitatibus, cùm in eâdem slm navi in (luii cxievï, \)Yxcipuâ quadam immunilate, vitœque conditione gaudere velini.

At nihil me œquè ac illiid conlirmat, qiiôd quolies de te cogito (facio aiitem ferô assidue), agnosco indignum fore me quem lu fraterno amore prosequi deberes, si ab câ discederem animi mngnitudine^ quamin te admirabilem et propemodiim singularem non modo vultu et oratione pra? te fers, quod tibi cum multis commune est, scd etiaiï» quod panels contingit, facto ipso tolàque institutai viuc ratione testaris.

Quàm, putas, animo meo hœret, hœrebitque semper, quod te nuncr, dùm unà cssemus, dicere memini, cùm quidam ad te retulisseï me, levissimo impbcitum morbo, graviore, quàm par fuerat, mortis metu cruciatum fuisse j, id te de eo qui se fratrem tuum dice-

îeïui qui s'est aguerri à votre école contre la crainte de la mort (et pour moi, tant que j'ai joui de toute ma raison, j^ n'ai jamais jugé la mort capable d'inspirer de l'effroi), celuilà, dis-je, ne seroit-il pas bien plus fou de s'attrister d'i'n mal qui pourroit fort bien ne paroitre tel, que parce que le sentiment qu'on en éprouve n'amène d'autre résultat que de rendre la mort plus douloureuse, ou, ce qui me montreroit encore mieux la folie qu'il y auroit à s'y livrer, l'existence elle-même plus pénible?

Mais pourtant je ne puis m'empêcher de prendre part à la désolation générale, et je me prête assez volontiers à m'y montrer sensible, pour ne pas me donner la réputation d'un homme dur, plutôt que celle d'un homme magnanime. Je puis donc hardiment exercer en ce point ma sympathie, ep^ ui'appuyant, sans crainte de me tromper, de votre exemple ce puissant mobile qui me tient lieu de tout. Mais c'est peutêtre trop m'étendre sur cet article.

Il me reste un devoir à remplir, mon cher frère : je ne chercherai plus à allumer votre zèle contre les hérétiques, que vous combattez avec tant d'ardeur; mais plutôt, je vous

ret et gloriaretur, non temerè credere potuisse! Nam qui, te potissiraùm magistro, dklicerit mortem non pertimescere , quam ego nunquam sanè pertimescendam existimavi , annon multô stuUior sit^ si eis rébus moveatur , quœ non aliam ob causam acerbae videri possint j qiiàm quia mortem^ vel quod adhuc insanius fuerit, vitam quoque ipsam reddere soleant acerbiorem?

Sed tdiiiLw t'acere non possum quhi me communes miseriae con* turbent, qjîbus non vaidè affici vereor, ne inhumani potiiis quàm constantis liominisesse videretur. Idque mexuo etiam exemplo^ quod mihi instar omnium est, ut esse débet, facere certô scio. Verùm de (lis fortassc nimis multa.

ReHquum est, mi frater, ut te non jam horter ad piignoni istam quam te adversùs hœreticos tantâ contentione capescere video, sed «loneam potiùs et rogem ut sanitatis et incolumitatls tuas rationeio

en prie, je vous en conjure, épargnez-vous, prenez soin de votre santé ; n'oubliez pas que , pour Famour de moi et dans l'intérêt de la république, vous devez ménager les forces de votre corps, ces forces qui ne peuvent rivaliser avec cellesde votre âme, ces forces abattues par tant de jeûnes, épuisées par les veilles et par les prédications; conserve z-les : car vous avez affaire à uu ennemi qu'une guerre longue et habilement dirigée peut seule contraindre à se rendre^ comme vous avez pu vous en convaincre.

Pour moi, si mes vœux vous sont de quelque secours, je ne cesserai de prier le Seigneur devons être favorable; vous trouverez le même zèle chez nos confrères, qui vous portent tout l'intérêt dont vous êtes digne.

Adieu, mon ami. Soyez, s'il vous plaît, mon interprète auprès de notre ami le Baron, de mon cousin, s'il est encore avec voui^, et de tous ceux qui vous sont chers.

La maladie du sénateur est si grave, que les médecins ne savent s'ils n'ont pas plutôt à craindre qu'à espérer. Yousne

habeas, tibi parcas, caveasque ne tenuiores corporis vires, et animé \iribus impares, jamque totjejuniis attritas, dicendo scribendoqueexhaurias, quas tibi intégras salvasqueconservari non minus reipublicaî quàm meâ sois interesse, quandoquidem tibi cum eo hostc res est, quem nonnisi longo lentoque, ut vides, bello possis ad deditionem compeilere.

Ego , si quid hoc ad rem pertinet , votis saltem et quantis poterO' ad Deum optimum maximum precibus adjuvare te non desinam . laciamque ut confratrum nostrorum, quorum omnium propensissimus est, ut esse débet, erga te animus, idem quoque studium experiare.

Benè vale, mi suavissime, et Baronem nostrum, itemque conso^ brinum, si nunc tecum est, ac cœteros omnes tui amantissimos^ meo, si placet, nomine salvere jiibe.

Senator noster, longissimo jam et periculosissimo morbo conslernatus, tam maiè habet ut nedum medicis exploratum sit sperandumne magis de clarissimi viri sainte, an pertimescendum habeant»

sauriez croire combien j'en suis inquiet, moins en ma qualité de confrère, qu'en raison de l'étroite amitié qui nous unit l'un à l'autre. Dieu veuille le rendre à la santé et lui accorder une longue suite d'années pour notre bien et pour celui de l'Etat.

Encore une fois adieu, et aimez -moi comme par le passé.

LETTRE

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