ALAIN-RENÉ LESAGE
En commençant Fesquisse biographique de Levage y nous sommes forcés ^ ainsi que nous l'avons fait dans plus d'une occasion , d'exprimer le yain re^et de n'avoir que peu de détails sur un auteur aussi remarquable. Les hommes d'un génie supérieur y que notre admiration voudrait pour ainsi dire canoniser après leur mort, ont le ^rt de ces saints personnages qui, ayant passé leurs jours dans l'obscurité^ Ja pauvreté et les macérations ', méprisés et souvent persécutés , obtiennent , dhs qu'ils ne sont ptus , des châsses précieuses pour la conservation de leurs moindres reliques. La vie de Lesage , comme celle de tant d'autres auteurs qui ont libéralement contribué aux récréations innocentes de leurs senAlables, fut laborieuse , ignorée , et à peine ^i ses travaux littéraires suffirent pour la soutenir*
Aulik-Henë L£SâGë naquit dans un village
Toisio de la Tille de Vannes en Brela|[iie (i) , le 8 mai i668. On ne sait pas au juste quelle ^it la profession de son père ; mais ^ comme il laissa quelque fortune à son fils ^ on peut conjecturer qu'il n'était pas dans les derniers ran|;s de la socie'té (a). Mallieureusement ^ orphelin de bonne heure y Lesage tomba sous la tutelle d'un oncle si indiâ'ârent pour un des devoirs les plus saturés de la société ^ qu'il n^gli^ea en même temps la fortune et l'éducation de son pupille. Ce dernier désavantage fut réparé en grande partie par l'affection du père Bocbard , jésuite et principal du collée de Vannes. ht& talens que montrait le jeune Lesage l'intéressèrent en sa faveur^ et il prit plaisir à cultiver son goût pour la littérature. Il paraît cependant que Lesage n'eut que fort tard l'occasion de mériter la bienveillante attention du père Bochard, puisque lors^'il vint à Paris , en 1693^ dans sa vingt-cinquième année, le grand objet de son voyage était de continuer ses études en philosophie, sans qu'on sache quelles étaient d'ailleurs ses vues pour l'avenir.
Doué d'une humeur douce et gaie, jeune , et favorisé , dit-on , de tous les avantages extérieurs , Lesage ne tarda pas à ressentir l'influence dç l'atmosphère de Paris. Il fut bientôt répandu dans le monde, et se distingua par une intrigue avec une femme d'un rang élevé , qui , nous disent SiQS biographes , partagea avec lui son cceur et sa fortune. On ne nous dit pas comment se termina celte aventure , à lacpielle succéda un engagement
(i) A SacMaUy dans la preaqurie de Bbuys, famaose surtout par l'abbaye d« Saint-Gildas , dont Abailard fut prieur. ^^ Ed.
(a) Claude Leiage était avocat , notaire 1 et de pltu greffier i la cour royale de Ehayt. Sa femme t'appeUit J«tBiie Brenuf at de
son fton de fille- — ' Eo.
LESàGE. §s
^ns noble et plas sérîeiix. Lose^e âevim aai«u- TmxL àl'Vine feuoe persotuie foii a^r^ab^, fille dSm memûsicr de la rue de la Mortellerie (i)^ l'épeqsa , et depttk cette jépoqtte «kereha le binibeur , ^ le tHnnra dans les affe^ions demesliques. U eut de cette union trois fiU dont nous aurons à noœ oocoper par la suite, et une fille dont la pî^ filîaie fut constamment et nullement oC" cupëe à contribuer au bonbeur que son père goûtait dans k sein de sa famille.
Lesage^ après son mariage , continua à fréquenter le& cercles de Paris où les littérateurs étaient admis c<»nme des b^es bien^ems ; il parait qu'il sut s'attacber des amis sincères et zélés* L'abbé de Lyonne(i»), entre autres, s'est acquis des titres non-seulement k la recoonaissance personnelle de l'auteur , mais encore ^ celle de la postérité* U fit don k Lesage d'une pension de six cents livres , et hû fit en outre plusieurs préseas d'une râleur considérable. Mais il lui rendit un service bien plus essentiel , en ap^lant son attention vers la littérature espagnole , que Lesage devait dans la suite allier si beuceusement k celle de la France.
Les événemens politiques de l'Espagne avaient imprimé k sa littérature un cachet d'originalité. La proximité de tant de petits royaumes si fréquemment agités par des guerres intestines donnait
(i ) Qu«l(|iie« biof rapiies de nos jours ont dccouTert que le beaupère de Lesage n^ëlait pai «n menuisier, muis un bourgeois «loromé Huyard. Ce bourgeois , peu rioàé , «tait pu exercer un méxiex raparavani et s*4ire retiré. — En.
(a). L*abbé Jules-Paul de Lyonoe, fils nkké de Hugues ^eLjoune, «inistre des affaires étrangères el secrétaire d'étal. Il avait été abbé de Marmontiers , et mourut à Paris le 5 juin 1721 , prievu: M S«nt-Marlin-df s-Champs. — ' Ed.
^6 LESàGE.
liea 11 beaucoup d'ayeutares indmdttelles^ qui n'ai}, raient pu arriver sous la loi d'un seul gouvernement régulièrement établi* L'héroïsme romanesque de la chevalerie, si chère aux Espagnols, le voisinage des Maures, qui avaient apporté avec eux les £ables brillantes et la bizarre mais riche imagination de TArabie - Heureuse , la violence toute particulière de l'amour et de la. vengeance dans les cœurs espagnols , leur passion de l'honneur, leur implacable cruauté, mettaient tous les matériaux du roman sous la main de celui qui voulait y avoir recours* Si ses personnages paraissaient quelquefois gigantesques ou forcés, l'écrivain trouvait son apologie . dans le caractère de la nation chez laquelle il choisissait le lieu de la scène. Si les iucidens étaient extravagans ou improbables, un pays dans lequel Castillans et Aragonnais , Espagnols et Maures , musulmans et chrétiens, avaient été en guerre pendant tant de siècles, pouvait fournir à l'histoire elle-même des événemens réels, qui autorisaient dans le roman, les inventions les plus hardies. Et il est impossible de ne pas faire observer ici que les Français, le peuple le plus gai de l'Europe, ont fondé leur théâtre d'après les formes d'une éloquence déclamatoire, d^oncée comme intolérable par toutes les autres qations , tandis que les Espagnols, graves , sérieux et compassés , ont été les premiers à introduire sur la scène tout le mouvement des intrigues les plus compliquées j les enlèvemens, le masque et l'échelle de soie, les cabinets secrets , la lanterne sourde , les trappes , et enfin tous les élémens d'une action précipitée. Leur inépuisable imagination les a si bien servis en cela, que leur théâtre est à lui seul une mine
que tes anteurs dramatiques de tous les pajs ont exploitée sans cesse depuis des siècles, et qo^ils exploitent encore sans beaucoup courir le ris^pie ^être découverts.
Lesage ne tarda pas à essayer de mettre à profit sa connaissance des pièces espagnoles. U traduisit de l'original de don Francisco de Rojas le Trailre puni (i), ouvrage qui ne fut point représenté, mais imprime en 1700. U emprunta aussi à Lope de Yéga (2) un autre drame intitulé Don Félix de Mendoce , qui ne fut pas joué non plus , ni imprimé , jusqu'à ce que Le&àge publiât lui-même son Théâtre en 1739. •
Le Point d^ Honneur (3) , traduit aussi de Fespa-gnol, fut représenté au Théâtre-Français en 170a, et sans succès. C'était une satire contre les règles pédantesques et vétilleuses auxqudles était soumise anciennement la discussion de ce qu'on appelle des dépendances personnelles^ alors qu'on se querellait selon les principes , et qu'on arran-* geait un duel d'après les lois de la logique. Défk dans le siècle des Shakspeare et des Beaumont
{t) L^Traicionhiuea el castigo (La tr«|^isoa cberche 1« clil- Umeot). Don Francbco de Bofas, poêle dramâtiqae , rival d« Calderon dans Ut pièces d'intrigue , écrivait vers le milieu da dix^Mptièmc siècle* — £d,
(2) Lope de Vega Garpio , le Shakspeare de TEspagne , el Tantenr le pins fécond, sans contredit , de tous iës auteurs conoas. On compte seulement dix -huit cents pièces de lui , sans parler des poèmes , etc. — * £o.
(3) No haj anago para amigo ( il n''y a 'pas d*ami pour ami ) de Francisco de Rojas, sujet déjà traité par Scarron dans JodeUduHHsU , et qui a fourni aussi une sc^e plaisante â Shak^eare., dans le dernier acte de sa comédie 4* jou like it ( Gomme il vous plaira) , où il fait allusion au livre très-connn puhlié en i5g^ par no cerUin Yincentio Saviolo, et intitulé tU VHoanemr «i d*» fMnlU^ komrehUs , im*^p. — Ed.
TOMK IX* ^
xfi LESAGE.
et Fletcber (i)> le théâtre anglsiîs a^ait fait justice^ tle cette fanta^ue mi^nie^ mais c'était alors^ «a ridicule presque oubKé saus dçmte à Paras, et dont la satire ne pouvait produire son effet iur la* scène au commencement' du dix «^huitième iiècle. Le Point (thonnèur n'^ut que deux représentation^.
En iyo7, Don Céaar Ursin (a^),, comédie tirée de Pesp^gt^ol ^e Caideron, et traduite: par Le* Bligev fut jouée et siffleV sur le Théâtre-Français* Poifr dédouOnager l'auteur^ l^amusante farce (3) de Cri^in rival de a&n maflre^ que Qarrick a introduite sur la scène ^ ^glaise sous le titre de TV^cIr or notMn^ (4), fut accueillie par le même auditoire dvec tes' j^p,plaudissemens les plus brujrans» Il est assex extraordinaire pour un auteur dramâtt^e^ d'être «rpplaudi et sifflé le même jour pour deux pièces différentes ; mais la destinée dé Lesage fut encore plus singulière* Don César y comme nous l'avons dit , tomba à la ville , et Crièpinîut applaudi. A la cour le jugement fut renversé , on applaudit la' comédie , et l'on siffla la farce sans miséricorde» Le temps a confirmé là di^cision des Parbiens et atintilé celle de Versailles»
(i) 4uteurt qu*on pourrait appeler^'i^rêst*^ et lé Pflade d«s poêles dramatîqaes.' — Ed.
(2) Peor ettà que ettava ( de Ifiil' eiï'pis ). Ooflf PÀd^'Galderoa <Ie la'Barca, presque aussi fccOiid^Uèl:ope'dé'Yega , aies ÉiêAie» défauts et le même genre de beauté. CoitttlittiS hxï àùWH&àcUui.
(3) Là côùr TappfeU àimn Siip*^alWf Séètt auKif^^ôj^é 11a terme plus noble pour pïfleir dé't«ReîebM€<ife ; Iditil té tèhaie <!• farce en anglais est (ttôlns triVîaf que tbeif ikims', 0*1 t^pplil{u« souvent aux petites' pièbes ' <ju^l {dite A* là* fin d^ûÉiè Mp^fitùiUlîon. -^ Eo.
(4) N^ck or Nothing ne fut ioaili'qm siS'6«*)Àf*rfbiÉ;|»«lf oubliée. — Eb.
Lesage fit encore une autre tentative dans la xomédie régulière. Il traça dans son ,7!\irçarei le portrait comique, quoique odieux ^ dVn .financier qui. s'est élevé du jrang.le plus l^^s de. la socii^ à force d'usure <et de fourberies , prpdigue àd ses ric)ie;^ses toutes .récentes . pour une Maîtresse de .qualité ^i .le diipe, et refusant dacçqrdpr le . moindre secours à l'extrême indige^ce de,sa feioiM^e et de ses plus proches parens. Les financiers, coi^me hommes d'afiaires, et à cause de leur riche^e initie , ont toujours eu beaucoup d'influencé à. là «c^ur. Il parait qu'ils firent usage de ce crédit pqur empêcher, pendant quelque, temps, qu'on ue. mît sous les yeux du public une personnification aussi odi^o^ de leur corps. La défense fut levée par un or<bre de Monseigneur (i), en date du i3 octobre 1708* Pendant que la pièce était encore dans.spn po;:U-* feuille , Lesage eut l'occasion de montrer copibieo il était peu courtisan. On l'avait, pressé de lire sa comédie manuscrite à l'hôtel ^e Bouillon. J^a lecture devait commencer à midi ^ mais au jour convenu le jugement d'un procès qui. 'était d une grande importance pour lui, l'en^pêcha de s'y rendre avant deux heures. Lorsqù il paruC k ,1a fin il voulut s'excuser; itiais la duchesse de Bouillon le reçut froidement, et lui fit observer avec bâtiteur que la société avait perdu deux heures à l'attendre : — « Madame, vo^s avez perdu deux heures, dit Lesage : il est bien facile de vous les faire regagner, et pour cela je ne' lirai point ma comédie.. »
11 sortit de l'hôtel, et depuis on ne put jamais le persuader d'y remettre les pieds. Turcarei fut joué et réussit , en dépit de la cabale formée
(i) Le grtnd âaupilin , filf de ^nû XIV.
loo LESAGE.
contre la pièce par tous ceux qui tenaient a la finance* L'auteur , à l'imitation de Molière , y ajouta une sorte de critique dramatique , dans laquelle il défend son ouvrage contre les censurés dont il avait ëté l'objet. Les interlocuteurs de cet intermède étaient don Cléofas et le Diable boitçux. Il les fit paraître sur le théâtre comme témoins invisibles de la représentation de Turcaret, pour parler dans les entr'actes , comme le font lès spectateurs supposés dans la comédie de fienr- Jouson^ Every man dut of his humour (i). te but de ce dialogue était de célébrer le -triompbe de l'auteur , et de tourner en ridicule la cabale vaincue. Nous voyons dans le cours de cette conversation qu'outre les amis de l'auteur et les amis de ses amis, on fut obligé d'établir un piquet de la police pour contenir la colère des' commis et d'es autres subalternes du département de la finance (2). Asmodée ' soutient parfaitement son caractère satirique, et fait observer à don Cléofas^ à propos d'une dispute violente entre les amis de la pièce et ses adversaires, qu'à mesure que la querelle s'échauffe^ un parti dit de la comédie beaucoup plus de mal qu'il n'en pense , et que l'autre en pense b^eaucoup moins de bien qu'il nSn dit.
Il paraît que Turcaret fut la seule pièce originale que Lesage composa d'après les règles de la comédie française ; et , quoiqu'elle offre une satire trèspiquante y le principal personnage sur lequel tout repose est rendu trop vil et trop méchant pour être ridicule ou vraiment comique* Turcaret est effectivement rendu si odieux, qu'on a dit que la
( I ) chacun hors dé son caractère.
{2) ^ous avons vu de uos jours les Calicots s*iosurger contrt U piètce iotilulce : le Combat des $HOUtagmt. — Es.
LESAGE. i<^i
Tengeance aTalt broy^ les coalears du portrait* Il conrat même dans le temps le bruit ^ sans preuTei, que Lesage^ privé par uu traitant d'une place dans les fermes^ avait composé cette satire dramatiq[ne pour se venger de tout le corps des maliôtiera. U est probable que Lesage reçut en effet des ofires d'avancement y car il répétait souvent ^ ses fils qu'il avait refusé àes emplois où beaucoup de gens faisaient leur fortune , mais dans lesquels sa conscience ne lui aurait pas permis de s'enrichir* Ces expressious sont trop vagues pour qu'un biographe puisse en rien conclure* Cependant elles semblent devoir rendre très-peu vraisemblable que Lesage ait jamais été le secrétaire d'un fermier général*
Ses rapports avec le Théâtre-Français^ le seul où il fût possible de faire jouer des pièces régulières du genre de Turcaret , furent rompus peu de temps après. Lesage avait présenté en 1708 une petite pièce en un acte intitulée la Tontine (i); elle ne fut jouée qu'en l 'j^i -y quoique la cause de ce retard ne soit pas bien connue^ il est certain que l'auteur en fut très-piqué* Lesage était de j^ua indigné des airs de supériorité que les acteurs prenaient- envers les hommes de lettres ; et il s en est amplement vengé dans ses romans, en peignant la profession théâtrale sous des couleurs peu flatteuses.
. n est. plus probable que ses premiers essais dramatiques furent malheureux , parce que, par les incidens et les situations, ils étaient fondés sur les plans d'intrigue du théâtre espagnol, que les
(1) Lesage, dil-on, fit joneria Tontine & la foire de Saint- Lnireat , soos le litre d* ArUquin colonel. EUe a éié reproduite depaie ao tb^âlre des VariéUs sous on (roisième Utr«. — > Ed.
Pàrnréns m^ ^oÙY&îent Coûter, accoutumé comme Usl'^Ateiit; gtàce aa divin Molière, à des comédies de caràolè^ed et dé seiitimens naturels. Turcarèê, mieux adapté au goût du jour, fut aussi mieux' accubilti; mais les scènes sont si faiblement liées entré 'eUèà, et l'intrigue est d'un si mince intérêt, qu'on' petit le regarder comnie une satire dramatique plutôt que comme une comédie proprement dite, Aprèâ tout , ceux' qui auront la patience de lire les pièces de Lesage ne seront pas surpris qu-i! ait échoué comme poète dramatique. Pour plus cPordre et de clarté, nous allons suivre jusqu'au* bout la carrière dramatique de Lesage; et moni pouvons d'autant mieux nous borner à un aperçu rapide, qu'il n'y a plus guère de ses pièces qui méritent de nous arrêter long-temps.
En abandonnant le théâtre national, Lesage offrit sa plome aux théâtres secondaires, appelés Aéàtres de la foire. N'ayant ni la prétention ni le droit de donner au public des drames réguliers , ils aé" c^tentaient de )ouer des yaudeviHes et des ifttèrtaièdes chantés , dont la musique devait être le* ^incipal a ttrait*
Gés théâtres secondaires étaient une espèce de perfectionnèfenent des théâtres de marionnettes, et auEtres spectacles des deux grandes foires de Saint- Laurent et de Saint-Germain. G^était mêioie sous ce prétexte que le directeur et les acteurs de la Ibire essayaient d'éluder le monopole dont jouissait lë Th^tre-Français , étant tour à tour libres ou r^treinfs dans leurs privilèges, selon les protections qu'ils pouvaient se procurer â la cour. On finit par doni^er le nom d'opéra-comique à ces pièces représentées sur le théâtre de la foire } Lesage en était l'âme; il composa seul, ou avec
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le secours de ses aak Dominiqae et Fuselier^ plus de cent de ces int^rmècles , farces, et pertes pièces qui coûtaient. si. peu d'efforts à un |[énie aussi ittvcntif, que. le. sieB« Le capdce populaire décidait de leur ckute;oa de leur succis, mais les au? leurs ne perdaient «jamais une occasion de parodier et de tomner en ridicule les Romaijfts , car c'est ainsi qu'on appelait en style de. la foire les ac* teurs des théâtres réguliers. Ces pièces devinrent si lucratives^ que Lesage, alors père. de famille, en joignant à ce qu'elles lai rapportaient le produit de ses autres publications , put désormais ^iyre dans une hoBuêtc aisancjs, et indépeadan4.
Ei;i 17:21 , l'opéra-comique de la foire fut si^ primé- pendant un temps. On fit plusieurs tentai tives pour continuer cette entreprise et éluder la défense sous divers prétextes. D'abord , Francisque le directeur, pour qui Lesage avait long-rtemps travaillé, fit représenter sur so|i théâtre dea pièces en- monologues, où un seul acteur paraissait < àj la fois. Lesage et Fnseliec , nagnèoe ses. assMiis , eurent recours à une autre invention ; ils fouèresit comme par le passé leu^s pièces dialoguéei^ et en musi^ie, mais en se servant demacio&nettes ai| lieu d'acteurs, idée qui depuis' vint aussi. à Ekl-iding. Ces théâtres rivaux poursuivirent leuips en* treprises séparées, en dépit descomédient français et de leurs a^tuques mutuelles , car il 7 eut entrjt eux quelques escarmouches.
Dans Arfuelin- DteucaHofif pièce eM. momxH logue écrite par le c&Vbte Piron, Le^a^tetson cai^arade Fuselier • sont teomés en ridiâale par le jeu de mots qui suit: on demande, à Pnlic^ nelle k pourquoi le fou ne diraitril pa\4e temps en temps de bonnes choses , puisque Le9ago de
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temps en temps en dit de si mauyaîses? » — Dans la même pièce Arlequin jette une paire dé pistolets dans la mer, souhaitant qu'on n'entende plus parler de pistolets , de fusil, ni de Fuseïiet {fusilier ). De pareilles plaisanteries ne tueUt certes personne, et il est probable qu'elles ne furent pas plus en état de troubler la bonne humeur de notre auteur , que de faire tort à sa réputation. Dans l'espace de deux années la prohibition de l'opéra-comique fut rapportée, etLesage reprit le cours de ses travaux littéraires en faveur de ce théâtre , auquel il resta attaché jusqu'en 1 788. Ce fut dans cette année qu'il produisit trois pièces , qui furent probablement ses dernières compositions dramatiques , car il avait alors atteint l'âge de soixante-dix ans.
On a dit de Lesage qu'il n'est point d'auteuir dont les écrits soient plus généralement connus et admirés que ceux qu'on cite de lui, comme il n'y en a point d'aussi complètement inconnus ou oublia que ceux qui ont été reçus avec indifférence. Dans cette dernière classe il faut ranger toutes ces pièces légères dont nous avons parlé , et qui forment cependant une partie si essentielle des travaux de toute sa vie. La plupart n'ont jamais été imprimées, et de celles qui le furent il en est trèspeu qu'on lise maintenant. Rien de plus léger ^ele fond de ces ouvrages. Lé caprice du jour, un accident remarquable, un ouvrage qui faisait sensation, fournissaient son canevas. Les airs, de même que ceux de Vopéra du Gueux [i) , sont empruntés aux ponts-neufs et aux vaudevilles les plus populaires. £n même temps on y rencontre des traits
{i)B€ggai'* aptrm d«(Gft7)f qui l'eit mMntcttif aux iMitrts d«>Loadr«s. *~ E».
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d'esprit, de naturel et de comique , car pouyaitil en être autrement , même dans les ouvrages les plus médiocres de Lesage ? Les critiques français f qui sont incontestablement les meilleurs juges en cette matière , ont pense qu'à en jt^er par Turcaret , Lesage serait arrivé à la perfection de l'art, s'il eût continué à cultiver la comédie régalière , au lieu de s'abaisser à d'éphémères frivolités qu'il méprisait, et que probablement il jugeait indignes du moindre travail. Don Cléofas, dans la critique de Turcaret ^ dit à Asmodée , en parcourant des yeux l'auditoire du Théâtre- Français : — « La belle assemblée ! que de dames ! — AsMODEE. Il y en aurait encore davantage sans le spectacle de la foire. La plupart des femmes y courent avec fureur. Je suis ravi de les voir dans le goût de leurs cochers et de leurs laquais.- »
Telle est l'opinion que Lesage manifestait dans le principe sur la dignité des travaux qui devaient occuper sa vie entière; et l'indiÂérence avec laquelle il se contenta de suivre sa vocation prouve qu'elle ne changea point avec le temps.* Dans des circonstances presque semblables , Goldoni créa un théâtre national , en Italie , et sut en faire apprécier la beauté \ mais Lesage devait acquérir une réputation immortelle par des ouvrages d'un genre différent.
Nous cessons volontiers de nous occuper de ces productions éphémères, destinées au théâtre de la foire ^ qui n'ont pu survivre à l'intérêt du moment, pour parler des ouvrages qui conserveront leur intérêt et leur charme tant que la nature humaine ne changera pas. Le premier , par ordre
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de date, est le Diable boiteux , publié par Le-^ sage en 1707* Le titre et le plan de ce roman sont ûrég de la aouyelle espagnole de don Lniz Yelez de GueYarà (i), el DiMo cojuelo, et des satires du méaae genre qui avaient été publiée» depuis h)Bgr4eQi|^ en Espace par Geryantès et antres. Mais l'imagination y la grâce, le sel , l'esprit et la ^vacité ^ appartinrent exclu^yement à la plume lÉiagi^e de Fingénieux Français. Le plan est par l^irmème intéressant au plus haut degré; et la couleur , à la fois romanesque et mystérieuse de la fable originale, suffit pour plaire et attacher j^ar son propre mérite , autant que par les anecdotes amusantes , et les observations fines sur la vie builiaîné dont elle est pour ainsi dire le catnevas et le cadre. Les mystères des cabalistes fonmis^aisent aussi des bases plausibles à une nourvelle qui, toute singulière qu'elle est en effet, ne devait pas, dans k temps où elle fut publiée, dépasser trop les bornes de la fiction vrai* semblable. Les inteiiocuteurs sont si heureusement adaptés au sujet de leurs conversations , que tout ce qu'ils font ou disent est d'un naturel parfait. On ne saurait imaginer un être plus propre par sa nature à gloser sur les vices , et à tourner ea ridicide les travers de l'humanité , qu'un esprit follet tel qu'Àsmodée, qui est uue création de génie aussi remarquable dans son genre que celle d'Ariel et de Galiban.(2). Sans avoir
(i) Auteur dramatique , né en 1 574 et mort en 1646. Son Dwblo cojueio est écrit d*un style prétentieux ; mafs Lesage reconnaît lui-même, dans la dédicace, tout ce quHl lui doit. On a retraduit le Diable boiteux en espagnol d'après le français. — > ED.
(3) Voir la Tempête de Shalupeare. Pour sentir tout le prix d*un tel éloge , il faut se rappeler radoration aveugle dei Anglais pour toutes les créations de Shaktpeare. — Ev.
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k terrible puissance ni les noirs peocbâss d'un 9nge déchu , U préside au3^ vices et aui^ fo- )j»s de r-espèoe hupaiae ; il eft malin plutôt que «épl^ant 'f son pi^ir est de railler, de rire et dt «mtrairitf pli^ôjt que de, tourmenter» C'est un sokUit de . l'infanterie iégène de Satan f et $t$ attritmtîoiis sont de jeter un moment le trouble et le désordre dans le cours ord,inaire de la société^ i^oais non de la bouleyerser entièrement et de la 4étniive<. Ce caractère est aoutenn d'un, bout à l'autre dans tout ce que fait et dit Asraodée , avoc tant, de verve , d'esprit et de malicieuse gaieté , que nous ne perdons jamais de vue le démon lui-même dans les momens où en no^ occupant des autres il devient presque aussi aimable qu'aijAUsant*
Don C^ofes, auquel il fait toutes ses 4ivertÎAsantes c<mimunications , est un jeune Esp^^ol ardent , fier, altler , vindicatif, et tout juste asse^ libertin pour être digue de la société d'Asmodée. H nous intéresse ^ lui p^spnnellement par sa bravoure et sa générosité -, nçus éprouvons un sentiment de plaisir en voyant sqa bonheur futur aa^vaté par le démon re^pnnapssant. Ni l'un ni l'autre de ces 4eux personnages n'est original dans le sens rigoureux 4e çc jg^oh Mais le Diable 4e Guevara n'est aiitre ch^^ç , comme l'indique d'ailleurs le titre de l'ouwagc , qu'une espèce de s^r^r. Il amuse l'étudiant par des tours d'escailiftage f qu'il assaisonne de traita satiriques , dont quelques-uns sont asseï^ piquans, quoiqu'ils soient encore très-loin, sous ce rapport, de ceux de I^esage. Quant â don Ciéofas, c'est une copie presque littérale du don Cléofa» de l'auteur espagnol.
io8 LESAGE.
Il n'existe aucun livre au monde qui contienne tant de vues profondes sur le caractère de l'homme ^ et tracées dans un style aussi précis y que celui du Diable boiteux. Chaque page, chaque ligne porte la marque de ce tact si infaillible, de cette analyse si exacte des faiblesses humaines y que nous nous imaginerions volontiers entendre une intelligence supérieure lisant dans nos cœurs, pénétrant nos secrets motifs , et trouvant un malin plaisir à déchirer le voile que nous nous efforçons d'étendre sur nos actions. La critique de Lesage est aussi vive que piquante. Ses bons mots ne sont jamais émoussés par une découverte anticipée; le trait frappe le but avant que nous ayons pu nous apercevoir que l'arc a été tendu; pour le prouver on pourrait citer tout l'ouvrage. Aussi jamais auteur n'a fourni un si grand nombre de passages généralement cités comme apophthegmes, ou comm^ observations vraies sur la nature de l'homme et sur ses actions; pourrait-on en être surpris, puisque souvent la matière de plusieurs pages est resserrée dans moins de mots qu'il n'aurait fallu de phrases à un autre écrivain pour l'exprimer ? Nous nous contenterons de rapporter le premier exemple qui se présentera. Les démons de la chicane et du libertinage se disputent la possession et la direction d'un jeune Parisien; Pillardoc voudrait en faire un commis , .et Asmodée un débauché. Pour remplir k la fois cette double destination , le conclave infernal fait du jeune homme un moine, et amène une réconci-* liation entre les deux contendans : « Nous nous embrassâmes , ajoute Asmodée , et depuis cette époque nous sommes ennemis mortels. »
Le dernier éditeur des œuvres de Lesage re-
marque avec raison à ce sujet que les traits de ce genre dont le Di<Me boiteux abonde lui donnaient bien plus de droit au titre de GrtnUr à ael, que n'en avaient les scènes italiennes de Gherardi , auxquelles la sanction de fioileau prêta aussi ce surnom. On dit cependant que ce grand poète était loin de partager cette opinion. Trouvant un jour son valet occupé à lire le DiahU boiteux j il le menaça de 4ui donner son congé. Peut-être ne faut-il voir dans ce jugement que la mauvaise humeur y résultat d'une indisposition dont Boileau souffrait en 1 707 ? Peut-être aussi r^ardait-il comme une scieoce dangereuse pour un domestique cette connaissance parfaite du cœur humain et de ses contradictions que peut donner l'ouvrage de Lesage. Qui sait enfin s'il n avait pas des motifs personnels et particuliers pour condamner le livre et l'auteur? Mais cette anecdote est un nouvel exemple de la disposition injuste qui porte trop souvent les hommes de génie à rabaisser leurs contemporains (i).
Outre tout ce qu'il y a d'esprit et de malice dans le Piable boiteux ^ on y remarque aussi des passages où l'auteur prend un ton plus sérieux et plus moral ; il est quelquefois pathétique , et s'élève même jusqu'au sublime. Tel est le passage de la personnification de la Mort; mais l'humeur satirique de l'écrivain éclate de nouveau lorsque, après nous avoir peint sur une des ailes de cet effroyable fantôme la guerre , la peste, la famine et les naufrages, il décore l'autre d'une assemblée de jeunes médecins prenant leurs grades.
(l) Sir "Walter Scott mérite bien que non» rappelions ici ce qne lord Byron disait de loi •. « Jamab auteur ne fat moins jaloux de M< rivaux : il a la conscience de te su^*»®"**' " ^*'
no LESAGE.
Pour éviter le reproche d'uniformité qtie le" lecteur aurait pu faire aux descriptions rapides 0t courtes de ce qui n'est qu'immëd^atoment visâile^ Lesag« a introduit plusieurs épisodes dans le goût espagnol^ .tels que i'hîstoire du cpmte Be^or , et la nouvelle intitulée la Forée de PamUié, Gertantès avait donné l'exemple de varier un long récit par de semblables nouvelles oir his* toriettes. Scarron et d'autres suivirent cet usage , nais awc moÎQS de bonbeur et d» discernement que Lesage; puisqu'il faut convenir quo^ dans^ un ouvrage comme le Diable hoUewt , dont les^ différentes parties sont si légèrement li^s entre elles, ces digressions sont bien mieux à leur place que lorsqu'elles ne servent qu'à intiorrompr^ maladroitement le cours de l'histoire principale (i).
L» popularité que le Diable boiteux ohftint ^ son apparition s'accrut encore qnan4 l'opinion générale prétendit que Lesage, lancé dans le monde et réputé pour être un observateur clairvoyant de tout ce qui se passait autour de lui, avait, sous des noms espagnols et des ciroonstatices de son invention, raconté beaucoup d'anecdotes pari* siennes, et fraoé les portraits de maints personnages de la coiir et de la villes On alla même jusqu'à donner ks noms à plusieurs d'entre eux« Le dissipateur DufrcHiy (qu'on supposait descendu de Henri IV par sa grand'mère, connue soiis le nom de la Belle jardinière d'Anet) fut reconnu jkmr le tieiiii garçon d'uAe haute naissance <|oi époQse sa blanchisseuse afin d'acquitter sa dette envers elle« L'histoire de la baronne allemande, qui enveloppait les boucles de ses cheveux dai^s
^i) Onsait eèmbien âan« w— romaag lûstoriqnM sir 'Walt«r Scott s'es» montre wA^tt 4» «M digrostion» ipiaoétfues* *«• EOr
LESâGE. III
les morceaux d'ane promesse de mariage que lai ayait souscrite un amant géoëreux mais imprudent , fait allusion à viu trait pareil de la célèbre Ninon de Lencios. Baron , le fameux acteur , est le héros théâtral qui rêve que les dieux lui décernent une apothéose en le transformant en décoration scénique. On supposa que le savant Helvétius avait été le modèle du sage Saogrado (i). Et sans donlt on retrouva aussi les portraits d'autres membres de la faculté que Lesage , comme Molière , harcelait de ses railleries. Ces deux auteurs probablement donnaient ainsi carrière à leur satire d'autant plus volontiers , qu'ils jouissaient tous deux d'une bonne santé qui leur permettait de braver k roht ào^ torale. Il ne faut pas oublier non plus qne le salaire des médecins sur le continent était assez mesquin pour avilir leur caractère dans la société , et les exposer au ridicule qui depuis les vers de Juvénal s'est attaché à la science e» haillons (a).
Outre les allumions personnelles que nous avons fait remarquer, il y en avait sans doute un grand nombre d'autre^ dans ce roman qui devaient être alors aisément trouvées* Yraisemblablement aussi I^ plaisir de médire s'en mêla, et divers passages furent appliqués à des personnes vivantes et à des événemens auxqueb l'auteur n'avait jamais pensé*
Si le succès du Diahh boiteux fut immense dès SA première apparition, il n'a( rien perda depuis de sa popularité» Pour prouver toute l'ar* deur avec laquelle il fut recherché ou cite l'anecdote suivante. Deux jeunes gens, entrés en
(i) On peut réclamer ponr le iqé)leciB Heef««t Vïàit de o« personnage. — Ed.
(2) Sir Walter Scott cètnpf é dàhi sa farniHe malernelle un m^aecin, U docttar Riitlierfotd ,«t< dans ReJgturuUu ^ E».
même temps dans la boutique d'un libraire auquel il n'en restait plus qu'un exemplaire , s'en disputèrent la possession , se battirent sur la place même , et le vainqueur ayant blessé son adversaire, emporta le volume comme gage de sa victoire. Certainement celte anecdote authentique ^ qui prouve toute la passion qu'excitait Asmodée , méritait detre rapportée par le démon lui-même* Un certain Dan court , auteur dramatique qui suppléait à ce qui lui manquait eu génie et en invention par sa promptitude à s'emparer de tout ce qui pouvait exciter l'intérêt du moment , arrangea pour le théâtre le sujet du Diable boiteux en deux parties. La première eut trente-cinq représentations de suite j et la seconde soixantedouze.
Pour terminer ce qui nous reste à dire sur cette célèbre satire morale, ajoutons que^ dix-neuf ans après avoir été publiée en un seul volume, elle reparut avec des augmentations formant un volume de plus 3 cette addition eut le sort ordinaire des continuations , et ne fut pas alors considérée comme égale en mérite à la publication première 3 mais il serait maintenant très-dffficile pour nous d'apercevoir cette différence. Les dialogues des cheminées de Madrid, qui furent joints pour la première fois au Diable boiteux dans la nouvelle édition que nous venons de citer, furent plus justement critiqués comme inférieurs à cet excellent ouvrage. Cette personnification n'est pas heureuse , et offre un singulier contraste avec le moyen inimitable à l'aide duquel don Cléofas pénètre non-seulement dans l'intérieur des maisons y. mais encore dans le cœur des hommes.
Les trois premiers volumes de Gil Bios de
LESAGE. ii3
Saniiilanê , qui comprennent la vie de ce héros amusant jnsques à sa première retraite à Lirias, portèrent le nom de Lesage au plus haut degré de célâ)rité.
De tous ceux qin connaissent ce charmant ouvrage , qui aiment à se rappeler , comme une des occupations les plus agréables de leur vie^ le temps où ils l'ont dévoré pour la première fois, il est peu de lecteurs qui ne reviennent de temps en temps à ce livre immortel avec toute l'ardeur et la vive émotion qu'éveille le souvenir d'un premier amour. Peu importe l'époque ou nous nous sommes trouvés pour la première fois sous le charme, que ce soit dans l'enfance, où nous étions surtout amusés par la caverne des voleurs et- les autres aventures romanesques de Gil Blas, que ce soit plus tard dans l'adolescence, alors que notre ignorance du monde nous empêchait encore de sentir la satire fine et amère cachée dans tant de passages, ou enfin que ce soit lorsque nous étions déjà assez instruits pour comprendre toutes les diverses allusions k l'histoire et aux affaires publiques, ou assez ignorans pour ne point chercher k voir dans le récit autre chose que ce qu'il découvre directement , l'enchanteur n'en exerça pas moins sur nous un pouvoir absolu dans toute ces circonstances. Si Gray a deviné juste en prétendant (pie' rester nonchalamment étendu sur un sopha et lire des romans nou idéaux lui donnait une assez bonne idée des joies du paradis, combien cette béatitude ne serait-elle pas encore augmentée, si le génie de l'homme poui^ait enfanter un second Gil Blas!
Le titre d'auteur original de ce délicieux ouvrage a été sottement , je dirais presque a\ec in-
ii4 LESAGE.
gratitude , contesté à Lesage par ces deroi-crkiqaes. qui s'imaginent découvrir un plagiat dès .qu'ils peuvent apercevoir une espèce de ressemblanee entre le pian général d'un bon ouvrage et ceint d'unauti^e de même nature, qui a été traité plus ancienneQient par un écrivain inférieur. Un des -passe-temps favoris de la sottise laborieuse consiste h découvrir de pareilles coïncidences , car elles seaiblent rabaisser un génie supérieur h l'éoheUe ordinaire de l'humanité , et par conséquent mettre l'auteur de niveau avec ses critiques* Ce n'est point le simple cadre d'une histoire, ni même l'adoption de certains détails mis en ceuvre par uQ auteur antérieur , qui constituent le crime littéraire de plaçât (i). Le proprîétaice du terrain d'où Chantrey tire son argile pourrait aussi prétendre à la propriété des figures qu'ai pétrit sous ses doigts créateurs-; et c'est la même question dans les- deux cas; peu importe d'où vient la matière première et sans forme ; mais, k- qui doit-elle ce qui fait son mérite et son excel^ lence (2)?
Ainsi, quoique depuis long-temps le genre, dç fiction auquel on pent dire que <}ii Blas appartient sous quelques rapports fût connu dans d'autres pays et particulièrement en Espagne , cette circonstance ne peut diminuer en rien la gloire de Lesage. On a vu naître chez tous les peuples cette espèce de roman bourgeois ou comique, qui est au roman sérieux ou héroïque , ce que la farce est à la tragédie. Les lecteurs de tous les pays ne sont pas plus vivement émus^
(i) Yoyes sur le dëlitdu plagiat Ving^aMiiz et touvent bloquent ouvrage de M. Charles Nodier , intitulé Questiotu de liUtratHn légale, rérttabU code pénal de la littérature. -^ Ed.
(a) Yoyes une longue note & la suite de celle notice. — Ed«
LESAGE. ii5
si même ils le sont autant ^ par l'histoire det haats faits d'armes de la chevalerie, que par le* exploits de quelque brigand déterminé qui ponrsuil 2i l'aide de la yiolence sa carrière illicite , 00 par les aventures de quelque fameux fripon , qui vit aux dépens de la société par son adresse et ses stratagèmes. Le caractère bas de tds hommes et les vils objets de leurs passions n'empédieni pas que leurs dangers, leurs succès, leurs mé« prises et leur destinée intérieure, ne deviennent extrêmement intéressaus, non*seuIement pour le vulgaire, mais encore pour tous ceux qui aiment a étudier le grand livre de la nature» Et c'est ici que nous pouvons appliquer le vers si souvent cité de Térence , et avouer que le récit nous attache profondément, parce que nous sommes hommes, et que les événemens sont ceux de l'humanité (i). Chez les Espagnols , plusieurs hommes de génie ont pris plaisir à étudier la nature dans les derniers rangs de la société ; c'est ainsi que leur Murillo a choisi pour les sujets favoris de ses pinceaux le bohémien brûlé- par le soleil, les bergers et les muletiers. Le caractère du Pi^ caro (7) ou aventurier était déjà depuis longtemps un objet de prédilection pour la muse espagnole* Lazarille de l'orm^s avait été composé par don Juan de Luna (3)^ l'histoire de Paul le fripon avait été ^rite par le célèbre Que-
(f ) Homo sum , et Immatri nUifl a me alienum poto.
(a) Picaro en espagnol signifie fripon , cbevalier d'industrie. Il j a plusieurs degrés de picarosy depuis le filou fieffô )usqu*& celui qui est toul jtutè cusen htmÂe honintè pour liitrt pas ftndm* — Eb.
(3) Dou Henri de Luna» et non don Joan , n'a été que le con- tinoateur de don Diego Hurtado de Mendo^a , à qui on attribue^ gén^mlement la première partie des Aventures de LaMorille ib T^nmee. — Eb.
ii6 LESAGE.
Tedo (i). Cervantes lui-même aTait efflenrë ce earactère dans la nouvelle de Riconete et Car-tadillo , (2) où plusieurs scènes de la vie commune sont tracées avec toute la vigueur de son talent; mais Guzman ^Alfarache (3) était l'ouvrage de ce genre le plus universellemeut connu j et il avait été traduit depuis long-temps dans presque toutes les langues de l'Europe, Si l'histoire de Gil Bios a eu un premier modèle dans ces romans esnagnols , c'est probablement dans Guzman qu'il a été choisi. On peut découvrir quelque ressemblance entre certains incidens ; par exemple y Guzman est k la veille d'épouser la fille d'un riche Génois y comme don Raphaël celle de Pedro de Moyadas. De même ce digne personnage s'affuble de la robe d'un ermite mort , et c'est ce qu'avait fait avant lui Lazarille de Tormes dans la seconde partie de sou histoire. Il est probable qu'on pourrait trouver beaucoup d'autres analogies, ou, si le lecteur aime mieux, de plagiats de même nature; car Lesage, qui souvent composait ses pièces dramatiques aux dépens des auteurs espagnols, ne devait pas se faire un scrupule d'emprunter à leurs romans ce qui lui paraissait à sa convenance.
Il est vrai que, selon une autre histoire sans aucune authenticité, Lesage aurait acquis quelques manuscrits de Cervantes, dont il se serait servi, largement et sans en rien dire, dans la composition de son Gil Bios. Une- traduction espagnole des romans de Lesage a été imprimée avec
(1) Poète et romancier moraliste. — Ed.
(a) Nouvelle satirique dirigée contre les habitant de la rille oà l'anteur de Don Quichotte avait jtabit^ quelque temps. — Eb
<3) Ce roman , qui précéda Don QuiekoUe^ est de Matliiea Alc- ■tan , financier y qui fiait par se retirer dans la solitude. — Ed.
une forfanterie ridicule dans le titre , qoi dit que cette traduction a <i restitué ces ouvrages à la « langue dans laquelle ils furent originairement écrits, n Mais le style de Gerrantès et celui de Lesage ont entre jeux des différences si esseo** tielles^ quoique cliacun soit également supérieur dans son genre, qu'à défaut de preuves positives, on croirait tout aussi aisément que don Quichotte fut l'ouvrage de l'auteur français que Gil Bioê celui de l'auteur espagnol. Si Lesage a emprunté à l'Espagne quelque chose de plus que des don* nées générales , comme celles que nous avons signalées, ce ne peut être que quelques nouvelles liées avec le fond du sujet , comme dans le Diable boiteux , quoique avec moins de bonheur que dans ce premier ouvrage , où elles n'interrompent le fil d'aucun récit principal. D'un autre côté, il est sans doute très-extraordinaire que , par le secours unique de sa profonde connaissance de la littérature espagnole, Lesage se soit suffisamment familiarisé avec les coutumes , les mœurs et les usages de la Péninsule ( ce qui est admis et reconnu par tout le monde ) , pour pouvoir conduire heureusement ses lecteurs à travers quatre volumes , sans trahir une seule fois le secret de la patrie de l'auteur. En effet , c'est principalement sur cette merveilleuse observation du costume et des mœurs nationales que le traducteur espagnol appuie ses prétentions , et revendique Gil Bios comme appartenant originairement à l'Espagne. Du reste, si la facilitéque Lesage possédait de s'identifier avec l'enfant de son imagination , dans des circonstances étrangères à toute sa vie, est un avantage extrêmement rare ; elle n'est pas cependant sans exemple. De Foe, l'auteur de Robineon
n8 LESAGE.
Crmoe , jouissait de ceUe faculté au degré le plus «émîneDt : on^oot encore ajouter que cette éxacti- :bide et cette fidélité minutieuse se bornent à tout ce i^ttitt'est que les^ simples dehors du personnage pria-' QÎpaL Gil.filas , jquoique portant le golillo (1)9 la tsapeeti'épée des Espagnols^ avec toute la grAce cas* tilkne y pense et agit avec toute la vivacité française ^ et tralût en beaucoup d'occasions les sentimens caractéristiques d'un Français.
Le dernier éditeur français des œuvres de Lesage pense que Gil filas peut avoir trouvé son modèle dans l'histoire spirituelle, mais grav^euse de ¥rancion, écrite, par le sieur Moulinet^a- Parc (2). J'avoue que je ne puis découvrir entre l'histoire de Gil Bios et cet ouvrage aucune ressent* blance essentielle , si ce n'est que la scène des deux romans se passe principalement dans la sphère de la vie commune 9 ce qui peut se dire aussi du ■Roman oandque àe Sc^ttQXï, Toute la oompo- -sitied de Gil Blas , d'un bout a l'autre, me parait , dafns'ce qui constitue l'essence d'une œuvre littéraire y tout aussi originale que la lecture en est d^icieuse.
Le héros qui raconte lui-même son histoire avec ses propre^ réflexions est une conception qui n'a pas enc(Hre été égalée dans aucune fable romanesque 'y et cependant Gil filas se montre un personnage si réel que nous ne pouvons nous dépouiller de l'idée que nous lisons le récit de quelqu'un qui a - vécitaUement joué un rôle dans les scènes dont : ii< nous entretient. Gil Blas a toutes les faiblesses
(1) QoUUo on platôt jodV^a, espèce de collet à Tespagaole.
(2) On a prétendu que ce n'était qa*un nom supposé, et qu'il fallait attribuer Prancion À Sorel de Sourigay. C*est un roman .
^*une ftiieté folle ^ nuis quelquefois trop libre. — - En.
lESAGE. ïtQ
et lesineonsëqaeiiees inhérentes à notre Batare^ c%;qne nous reooftàaifiMiis chaque jour «n nous ou dans nos amis. Il n'est point un hardi fripon ^ tel que ceux que les Êspa^ol» ont peints sous les traits de Paolo ou de Guziftan , et tel que ciekiiique Lesage a créé dans Scipion* Gil filas au- cKNiteaire est natui'ellefiient porté à là Tertu ; flftftis' son esprit - est par malheur trop facilement ^édûiti fit les tentations du mauvais exemple ou de Foccasion. Il est timide par tempérament^ et' Ciejteàdant capable d'^ne action courageuse ^ cusë et intelligent^ mais souvent dupe de sa ranité. n a assez d'esprit pour nous faire rire avec lui ics sotises d'autrui ^ et assex de faiblesses pour
Sie U plaisanterie retombe souyent sur lui-même, énéreux, bon et humain, il a tasez de vertus pour nous forcer à l'aimer -, et , quant au respect , cfest la dernière chose qu'il déiûande à son lecteur. Gil Blas enfin est le principal acteur d'un théâtre , oti, quoique remplissant souvent un rôle secondaire > tout ce qu'il nous met sous- les yeux reçoit l'elnpreinte de ses opinions > de ses remarques et' de ses sentimens. ^ous reconnaissons i'sisdii4duaUté de Gil Blas dans la caverne, des voleurs aussi-bien que dans le palais de Tarchevêque de Grenade , dans les bureaux du ministre, et dans toutes les autres scènes à travers lesquelles il sait nous conduire d'une manière si agréable; généralement parlant, ses différentes aventures n'ont entre elles qu'une liaison trèsl^ère, ou plutôt elles n'ont qu'un seul rapport, celui d'être arrivées à la même personne. Sous ce point de vue, on peut dire que c'est, plutôt^am roman de caractère que de situation j mais^quoiqifil n'j ait point à proporement parler . d'action
principale > il y a tant d'intérêt et de vie daos les récits épisodiques, que Touvrage ne languit pas un seul instant.
Le fils de Técuyer des Asturies possède aussi la baguette magique du Diable boiteux , et avec toute la causticité d'Asniodée lui-même^ il sait dépouiller les actions humaines du vernis doré qui les recouvre. Cependant^ malgré toute sa verve de satire^ le moraliste a tant de bonhomie et de gaieté, qu'on peut dire de lui comme d'Horace , circum prœcordia ludit. Tout dans Gil Bios respire la bonue humeur et la plus ingénieuse philosophie. Même dans la caverne des voleurs on voit briller les éclairs de cet esprit dont Lesage sait animer toute son histoire. Cet ouvrage laisse le lecteur content de lui-même et du genre humain ; les fautes de l'homme y paraissent
Elutôt des faiblesses que des vices, et ses maleurs ont toujours un côté si plaisant , que nous ne pouvons nous empêcher de rire au moment où ils excitent notre sympathie. Tout est rendu divertissant, même les actions coupî^bles et la juste rétribution qui les suit. Ainsi , par exemple , Gil Blas , au temps de sa prospérité , néglige sa famille et manque indignement à la reconnaissance sacrée qu'un fils doit à sts parens* Cependant nous sentons que l'intervention de maître Moncade l'épicier, qui vient irriter l'orgueil du/>arvtf/iu, devait si naturellement donner lieu aux conséquences qu'elle produit , que nous continuons k rire avec Gil Blas de lui-même dans la seule circonstance ou il donne des marques d'une vraie dépravation de cœur. Ensuite la lapidation qu'il essuie à Oviedo et le désappointemeut de son ambitieuse espérance d'exciter l'admiration des ha-
LESàGE. i!Ii
bttans de sa TÎUe natale , derienneut comme une expiation proportionnée à l'offense. Enfin Thistoire de Gil Blas est conçue et racontée de façon à amuser sans cesse ^ mais l'onyrage eût gagné peutêtre si l'auteur y ayait parfois introduit une morale plus mâle et plus sévère.
îïous ne devons pas non plus oublier que Lesage, tout en considérant, ainsi que Cervantes, Fhomme lui-même comme l'objet principal de son travail, ne manque pas de doubler l'effet du tableau , quand l'occasion s'en présente, en y mêlant des paysages délicieux , légèrement esquissés à la vérité, mais admirablement assortis à l'action elle-même. La description de la grotte du vieil ermite peut être citée comme un ex^nple de ce dont nous voulons parler.
Dans V Histoire de Gil Blaa on trouve encore l'art de fixer l'attention du lecteur , et de créer pour ainsi dire une réalité au sein de la fiction, non-seulement par l'exacte observation du costume et des localités, mais encore par une fidélité et en même temps par une couleur animée de détails qui rappellent un grand nombre de circonstances insignifiantes en elles-mêmes, et dont personne autre qu'un témoin oculaire ne pourrait garder le souvenir. C'est par ces petites circonstances que Lesage nous fait connaître les quatre pavillons et le corps de logis de Lirias , aussi parfaitement que si nous y avions dîné nous-mêmes avec Gil Blas ou son serviteur Scipion. La tapisserie , si bien conservée, quoique aussi ancienne que le royaume maure de Valence , les fauteuils de damas à l'antique ; ces meubles d'une si mince valeur, et qui dans leur place convenable
TOMC IX» 6
iVM LESAGE.
acvaiewt cepeadant isoiânent tm air si respectable , \t dltiér f la sieste; toat concourt à donner à cette scène finale du' troisième volume un tel air dé rialtté , et à nous laisse^' si persuadés du repos et du bonheur de notre amusant compagnon , qxm les derniers chapitres , oit le héros ya jouir , après ses trayaux et ses dangers , du repos et du bonheur , ces chapitres^ dis-je , cpii dans les autres rottans scwt passés par l'es lecteurs comme jetés da^s le moule commun , sont peut-être ceux qui intéressent le plus vivement dans les aventures de Gtl Blas* Il ne reste pas dans l'esprit des lecteurs le plus léger doute sur la continuation de la félicité champêtre de notre héros , k moins qv^ils n'aient , comme nous , quelque peine à croire que le nouveau cuisinier de Valence puisse soutenir la comparaison avec son fameux prédécesseur maître Joachim y surtout pour ce qui regarde l'olU podfida ou les oreilles de porc en marinade. -^ En effets disons -le à sa gloire, Lesage, qui excelle dans les descriptions de tous les genres ^ donne un tel relief à celles qui intéressent plus spécialement les gastronomes > qu'un épicurien de notre connaissance avait coutume de lire (pielques^uns de ces chapitres dans l'intention de se procurer un appétit semblable à celui du licencié Sedillo y autant que ses amis en pouvaient juger , cette recette avait toujours un plein succès.
C'est à cette heureuse conclusion que se terminaient dans le principe les aventures de Gil Blas. ;Mais la popularité toujours croissante de l'ouvrage engagea Lesage à y ajouter un quatrième volume dans lequel on voit Gil Blas sortir de sa retraite pour a£fronter de nouveau les écueils de la vie des cours* Dans cette suite l'auteur se répète jus-
LESAGE. i»3
qu'à mi certain points car l'emploi de Gil Blas sous le comte d'Oliyarez est exactement la contrepartie de sa position chez le duc de Lerme; et d'ailleurs cette continuation a le défaut ordinaire de toutes les suites^ elle est maladroitement liée 4 la première partie et écrite évidemment avec moins de vigueur et d originalité. L'accueil qu'elle reçnt du public , au dire d*un critique français , ressemble à l'admiration qu'excite une beauté déjà sur le retour , et dont les traits sont eneore ït% mêmes quoique le temps en ait fané la fraîcheur et Féclat.
Même après la mort de Lesage, il semUa que son chef-d'oeuvre dût faire naître autant de continuations qu'en a produit VHistoire d'jimadia. Une Histoire apocryphe de don Alphonêê Bku . de Ldrîiie , fik de Gil Blets de Santillane , (i) ^ qu'on prétendit faire passer pour un ouvrage posthume de l'auteur original y fut publiée à Amsterdam et a été réimprimée depuis.
Eu 1717 ^ Lesage fit paraître une traduction on plutôt une faible imitation àxx Roland amoureux de Boyardo (2)^ poème d'une riche imagination que l'auteur de Giï Bios réduisit à n'être plus qu'un simple conte de fées , en le dépouillant de tout le coloris magique dont l'avait revêtu l'auteur original. Lesage avait l'intention de ne pas respecter davantage l'Arioste ; heureusement cette tentative téméraire n'eut pas lieu. Non- seulement l'ingénieux Français n'avait pas le génie poétique du Toscan , mais encore la langue dans laquelle
(1) Par ma anonyme. — Ed.
(a) L'auteur tie VOtiando Uammomio vivait & la eôur de Ferrare , et mourut fouvemeur de Beggio en i494- ï-® SolamdfuHeux âê l'ArioAte a'eatque la continuation du poème de Boyardo. — £».
il a écrit ne serait guère propice à rendre les béantes de l'original italien (i).
Lesage trouva à employer sts loisirs dhine manière plus d'accord ayec son yrai (talent, dans la compilation des Aventures du chevalier de Beauchéne, brave officier de marine, ou plutôt corsaire, le Paul Jones (2) de cette époque dans les mers des Antilles. Il disait avoir obtenu les matériaux de cet ouvrage, qui ne fut jamais terminé, de la veuve même du cbevalier, qui. résidait à Tours. Lesage a très-bien soutenu le caractère franc et à demi civilisé du marin .aventui'ier^ mais il trouva probablement sa tâche pé-* nible, si nous en jugeons par le grand nombre d'épisodes qu'il a entés sur le récit principal. Il est à présumer que PHistoire du clievalier dé Beauchéne ne fut pas accueillie avec beaucoup d'empressement, car la continuation que l'auteur promettait n'a jamais paru. Le Chevalier de Beauchéne fut mis au jour en 1782, et la même année Lesage publia une traduction on plutômin abrégé des Aventures de Gusman d^Alfarache , le plus célèbre des romans espagnols à la picO' resque (3).
En 1734, Lesage traduisit l'histoire de Vanillo Gonzales , appelé le Garçon de bonne humeur , de l'espagnol de Yinceutio Espinel (4)«
Apparemment ces travaux secondaires renouvelèrent le goût de l'auteur pour les compositions
(i) Noiu ne pouvons malheureuse ment réfuter cette assertion de sir'Walter Scott qu'en citant deux épopiJes comi({ues qui sont un outrage aux bonnes mœurs et 4 la religion , celle de Voltaire et celle de Parny. — Ed. *
(a) Héros transfuge de la guerre de Tindépendance américaine, qui a fourni le sujet du PiloU , par M. Gooper. — £o.
(3) PtMfir/eo , picaretca , adjectif de piemra. — Ed.
(4) C'est plutôt une imiution de VEstvamlUn d'Espinel. —Ed.
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originales. Le Bachelier de Salamanquê fut son deroier romaB ; et quoî<{ae Ton poisse aisteent dëcouTrir les faibles efforts qui rérèlent les ravages de la yieillesse^ et le déclin d'une yenre appauvrie dans les scènes d'observation et dans le style; cependant de temps en temps nous y retrouvons des passages qui nous rappellent le génie dont la maturité produisit Gil Bios et ie Diable boiteux. Le Bachelier de Salamanquê , comparé h ces deux ouvrages , est une véritable chute ; mais Lesage seul pouvait en faire une semblable, et plusieurs morceaux, avons-nous dit, sont dignes de ses plus heureuses productions. La scène, par exemple, où il nous montre Carambola employé k endormir par sa lecture un membre du conseil des Indes qui s'éveille impitoyablement toutes les fois que le lecteur s'arrête un instant pour se rafraîchir, ne déparerait point les récits d'Asmodée lui-même. Il faut avouer que les scènes qui se passent au Mexique n'ont aucune sorte de mérite. Lesage n'avait pas des mœurs de la Nouvelle-Espagne la connaissance approfondie qu'il ayait acquise de celles de la métropole. Aussi son Bachelier est comparativement un insignifiant personnage. S'il est vrai que Lesage , jaloux comme d'autres écrivains des premières productions de son génie, ait préféré cet ouvrage , l'enfant de ses vieux jours, à son Diable boiteux et à Gil Bios, sous ne pourrons nous empêcher de dire que la décadence visible de son talent avait sans doute affecta son goût dans la même proportion , et que certainement il n'avait pas invoqué Asmodée lorsqu'il conçut cette opinion.
Après lé Bachelier de Saktmanque', Lesage fit paraître en 1740 son dernier ouvrage original,
la Falise trouuée , qai fut imprime dans le couvrant de cette année sans nom d'auteur* Sts derlûers trayaux se rapprochèrent ainsi du genre de ceux par lesquels il avait débuté , car la Falise trouvée consiste en une collection mélangée de lettres sur divers sujets, semblables à celles d'Aristénète j traduites par notre auteur en 1695.
Une compilation intéressante d'anecdotes et de bons mots , publiée en 1743 y termina les longs travaux de l'auteur de Gil Bios. Ces anecdotes sont racontées avec toute la vivacité qui caractérise son genre d'esprit, et on peut supposer qu'elles avaient été recueillies dans son portefeuille pour être destinées à former quelque ouvrage régulier* Mais elles furent livrées au public dans l'état où elles se trouvaient lorsque la vieillesse engagea Lesage , alors dans sa soixante-quinzième année , à abandonner sa plume*
En parcourant ainsi rapidement les différens travaux de Lesage, nous avons par le fait terminé à peu près l'bistoire de sa vie* Il parait qu'elle se passa tout entière au sein de sa famille, sans avoir été diversifiée par aucun événement qui n'eût pas rapport à ses engagemens dramatiques ou littéraires* Son goût pour la solitude fut peut-être augmenté par la surdité à laquelle il devint sujet depuis 1709, car il y fait allusion dans le prologue critique de Turcarei. Sur le déclin de sa vie, il en souffrait au point d'être obligé de se servir constamment d'un cornet* Néanmoins sa conversation était si agréable, que lorsqu'il se rendait à son café favori dans la rue Saint-Jacques , les assistaus formaient cercle autour de lui; quelques-uns même montaient sur les ubies et sur les si^[es, afin de recueillir les re-
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manfues et les anecdotes que ce grand obserra^ leur de la nature buaiaine savait raconter atec la même force qu'il ie faisait dans tes ouvrages* La fortune de Lesage^ quoique médiocre , seaible avoir été toujoars sul&sante pour ses besoins , et sa Tie privée fut tranquille et beureuae* Le cours de ee bonheur fut cependant un peu treabl^ par le pendiant qui entraîna sur le Àéltre i'dné et le plus jeune de ses fils. Les fils d'un auteur dramatique devaient naturellement se sentir portés de prédilection pour l'art thé&tral ; mais Lesage > qui avait manifesté le plus grand mépris et la plus invincible aversion contre une profession qu'il avait toujours peinte sous un jour odieux ou ridicule ; ressentit un vif chagrin de voir ses enfans embrasser une semblable carrière. Ce chagi'in ne fut probablement pas diminué lorsque l'aine obtint une place honorable parmi ces mêmes Romains du Théâtre-Français contre lesquels son père avait soutenu pendant si long-temps une guerre satirique. Ce fib à!né de Lesage était un jeune homme de grandes espérances, et du caractêi-e le plus aimable. Il avait été destiné au barreau. Lorsqu'il embrassa la profession de comédien , il prit le nom de Montmenil , sous lequel il devint fameux dans les rôles de valets , de paysans ^ et autres personnages du bas comique. U ne fut pas moins remarquable par l'exeelleoee de son caractère privé et ses qualitfés sociales; et ayant obteau un rang honorable au I^tiéÀtre-Français, il fut accueilli dans la meilleure société. Cependant de long-temps son père ne put entendre parler des talens de Slontmenii dans sa profession ^ ou même de uê vertus privées et delaeoDsidération générale dont il jouissait, sans
montrer des signes évidens d'une violente et pénible émotion. A la fin on effectua entre Mont' menil et son père une réconciliation. Lesage , passant tout d'un coup de son yif ressentiment a toute la chaleur (de la tendresse paternelle, ne pouyait supporter de se Réparer pour quelques jours d'un fils, dont peu de temps auparavant il permettait à peine de prononcer le nom devant lui. La mort de Moutmenil , qui arriva le 8 septembre 1 743 , à la suite d'un rhume qu'il avait gagné dans une partie de chasse, fut un coup si funeste pour son père déjà avancé en âge, qu'il se détermina sur-le-champ à renoncer à Paris et au monde. Le troisième fils de Lesage devint aussi comédien sous le nom de Pittenec; on dit ..même qu'il composa quelques pièces dramatiques, mais il ne paraît pas qu'il se soit distingué ni dans l'une ni dans l'autre de ces deux carrières. D'un autre côté , le second fils de Lesage montra un caractère plus docile que ses deux frères ^ il étudia la théologie et prit les ordres. Par la protection de la reine (femme de Louis XY) , il , fut nommé chanoine de la cathédrale de Boulogne, et reçut le brevet 4'une pension. La modeste indépendance qu'il s'était procurée lui donna les moyens de recueillir dans sa maison son père, sa mère et sa soeur , lorsque la mort de Montmenil eut entièrement abattu le courage de son père , et il pourvut à leurs besoins pendant le reste de leurs vieux )Ottrs« Sa sœur (dont nous n'avons point encore fait mention) se distingua par sa tendresse filiale, et consacra sa vie au bien-être de sts parens.
Ce fut après sa retraite à Boulogne, et pendant .la résidence de Lesage chez son fils le chanoine ^
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qu'il fut yisitë par le comte de Tressan^ auquel les anciens romans français doiyent une popularité seBftblable à celle que l'ingénieia Georges Ellis (i) a rendue à nos ouvrages de ce genre. Nous trouyons dans la correspondance du comte de Tressan des particularités remarquables sur l'auteur de Gil Bla9 y alors extrêmement ayancé en âge , et que le lecteur nous saura gré, sans doute, de lui communiquer dans les propres termes du comte lui-même»
Paris , M janTier 1780.