A MONSIEUR
Monsieur,
« Vous m'ayez prié de yous donner quelques notions sur les derniers jours dû célèbre auteur de Gil Blets et de plusieurs ouy rages estimés : void y monsieur , les seules que je puisse yous donner :
« Après la bataille de Fontenoj , à la fin de 1745, le feu roi n'ayant nommé personne poui* seryîr sous les ordres de M. le maréchal de Richelieu , les événemens et de nouyeaux ordres m'arrêtèrent k Boulogne -sur- Mer , où je restai commandant en Boulonnais , Ponthieu et Picardie.
« Ayant su que M, Lesage , âgé d'environ quatre-yingts an^, et son épouse à peu près du même âge , habitaient à Boulogne , un de me» premiers soins fut de les aller yoir, et de m'assurer par moi-même de leur élat présent. Je les
(i) M. EHis a puBIié un clioâ d« romass ascieBS : Sfteiaunt of nfif tngUth miwnri».— EDk
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tronyai loges chez leur ûh, chan<Hne de la en* thëdrale de Boulogne , et jamais la piété filiale ne s'est occupée avec plus d'amour à soigner et embellir les derniers jours d'un père et d'une mère qui n'avaient presque aucune autre ressource que les médiocres revenus de ce fils.
u M. l'abbl Lesage jouissait à Boulogne d'une haute considération. Son esprit^ ses vertus, son dévouement à servir ses proches ^ le rendirent cher à monseigneur de Pressy son digne évéque, à ses confrères et à la société.
« J'ai vu peu de ressemblances aussi frappantes que celle ie l'abbé Lesage avec le sieur Montmenil son frère , il avait même une partie de ses talens et de ses dons les plus aimables; personne ne lisait des vers avec plus d'agrémmt ; il possédait l'art si rare de ces tons variés y de ces courts repos qui, sans être une déclamation, impriment aux auditeurs le sentiment et les beautés qui caractérisent un ouvrage.
« Je regrettais et j'avais connu le sieur Montmenil ; je me pris d'estime et d'amitié pour son frère; et la feue reine, sur le compte que j'eus rhonncur de lui rendre de sa position et de son peu de fortuue, lui fit accorder une pension sur un bénéfice.
« On m'avait averti de n'aller voir M. Lesage que vers le milieu du jour; et ce vieillard me donna l'occasion d'observer , pour la seconde fois , l'effet que l'état actuel de l'atmosphère peut faire sur nos organes dans les tristes jours de la caducité.
« M. Lesage s'éveillant le matin, dès que le soleil paraissait élevé de quelques degrés sur l'horizon , s'animait ,et prenait du sentiment et
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de la force k aesure ^e <;el astre approchait en mërutieH; mais liursqu'll cemmeDçait k pencher Ters S9m. déclin, la seoiibâtté da vieillard , la iamière de son esprit, et Tactivité de ses sens f dimismaienC en proportion ; et dès que le aoieil paraissait plongé de qiielipies degrés sous l'horizon , M. Lesage tombait dans une sorte de léthargie dont on n'essayait pas même de le tirer.
(c «Feus l'attention de ne l'aller voir que dans les temps de la journée où son intelligence était la plus lucide, et c'était à l'heure qui succédait à son dîner ^ je ne pouvais voir sans attendrissement ce vieillard estimable qui conservait la gaieté, l'urbanité de ses beaux ans , quelquefois même l'imagination de l'auteur du Diable hoi" teux et de Turcaret ^ mais un jour, étant arrivé plus tard qu'à l'ordinaire , je vis avec douleur que la conversation commençait à ressembler à la dernière homélie de l'archevêque de Grenade , et je me retirai.
u M. Lesage était devenu très-sourd; je le trouvais toujours assis près d'une table où reposait un grand cornet; saisi quelquefois par la main avec vivacité , il demeurait immobile sur sa table Iqrsque l'espèce de visite qu'il recevait ne lui donnait pas l'espérance d'une conversation agréable : comme commandant dans \aL province , j'eus le plaisir de le voir s'en servir toujours avec moi ) et oette leçon me préparait à soutenir bientôt la pétulante activité du cornet de mon cher et illustre confrère et ami M. de la Gondamîne.
(( M. Lesage mourut dans l'hiver de 174^ à 1747. Je me fis un honneur et un devoir d'as-
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sister à ses obsèques ' avec les principaux officiers sous mes ordres* Sa veuve lui survécut peu de temps. L'abbé Lesage fut regretté quelques années après par son chapitre et la société éclairée dont il avait fait l'admiration par ses vertus.
<( J'ai l'honneur d'être, avec toute l'estime possible,
« Monsieur, u Votre très-humble et très-obéissant serviteur. (( Le comte de Tbessan,
« Lieutenant-g^nëral des armces cluroi, de TAcad^ mie francise , et de ceUe de» Sciences.
L'intéressante lettre du comte de Tressan nous ayant conduit au cercueil de Lesage, il ne nous reste rien à ajouter , sinon qu'une épitaphe placée sur son tombeau rappelle en vers assez plats une honorable vérité, qu'il fut plutôt l'ami de la vertu (i) que celui de la fortune. En effet, après les orages de sa jeunesse , sa conduite parait avoir été irréprochable ; et si dans ses ouvrages il a attaqué les vices plutôt avec les armes du ridicule qu'avec celles de l'indignation, s'il a décrit quelques scènes de plaisir et même de licence , sa muse a su éviter toute souillure, même quand elle suivait un sentier fangeux. Enfin , une louange bien précieuse à donner k Lesage, c'est de remarquer que, s'écartant sur ce point de beaucoup de ses compatriotes qui ont parcouru
(i) Sous ce tombeau gtt Lesage abaUu
Par le ciseau de la Parque importune ; S'il ne fut pas ami de la Fortune»
n fut toujours ami de la Vertu.
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la même carrière , il ne s'est jamais abaissé k faire sa cour au vice par des peintures indécentes* Si Voltaire , comme on le dit , estimait peu les talens de Lesage, ce jugement tranchant était surtout injuste à Tégard d'un auteur qui , sans éveiller une mauvaise pensée , savait par le charme de ses fictions créer un intérêt plus vif et plus honorable que n'a pu faire le spirituel seigneur de Ferney lui-même avec le secours d'Asmodée, quand ce malicieux esprit lui a prêté toute son inspiration dans les contes de Candide et de Zadig (i).
Abbotsford , ao lepUmlurt 1822.
(l) PKéCIS de ta ^relU Uuèrain sur U pmpriM natîomtU de Gil Blas.
Qa*oserions-nous ajouter i rapprfciation précédente de Gil Bios et de Lesage par le premier romancier de nos jours? La notice de «ir Walter Scott satisfait plus l'amour-propre national que ne pourrit le faire Télogc le plus pompeux composé par un de nos compatriotes. Espérons qu^elle dissipera quelques préventions plus ou moins fondées qui s'étaient élevées parmi nous sur la partialité anglaise da harde dIScosse. Nous ticlierons de prouver ailleurs que ces préventions oAt souvent été trop exigeantes contre un auteur ^ , après tout, ne saurait renoncer pour notre plaisir à tous les préjugés de sa nation envers la nôtre. Mais dans une question aussi délicate que celle de la propriété de Gil Blas y nous devons savoir fifé i sir Walter Scott de s'être prononcé franchement en faveur de la France , quand il aurait en pour lui non-seulement toute lISspagne , mats encore quelques Français parmi lesquels le grand nom de Voltaire se trouve compromis. Heureusement les argumens d» Toltaire lui-même sont les plus faciles à renverser. Ce grand écrivain , qui avait toutes les petites faiblesses des petits auteurs, ennemi de Lesage et dépité sans doute de n^avoir pu arrêter le succès àtGit Bl»% en' glissant légèrement siur le mérite de cet ouvrage
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dm M jkremièM ^tioa dm Sièeh dé tcuit JJF ^ imagm» aant l«i éditions subscqaentes d'acciiser Lesage de plagiat ; il s« conteKtm dans ce bat d'énoncer que Gil Bios était pris entière$neme d*tm livre espagnol intitulé : U Fidad de h escudero don Marco ObrtgoH. Heureusement la vie de Técuyer Ûbregon existait «t «« qui rend presque inexplicaUe la Icgiàreié avec laquelle, YoUure osa risquer une telle assertion , c'est qu'il avait paru une nouvelle trad«ctk>a française du roman de Vincent Espind depuis le règno de Louis XIV* Quelques adeptos, aiocoaliunés A croire Yeltaire sur parole , répandirent la découverte du prétendu plagiat jusqa*en Espagne^ où l'on ne savait pas que Cervantes avait un rival de sa prepre nation sous un nom français. Mais t»n ne découvrit dans Harco Oèregan que quelques idées premières et dens «n trois scènes comiques dout Lesage avait évidemment fait son profit. Les plagiats de Yoltatre ont été de temps à antre plus considérables.
JS'importe , l'éveil avait été donné aux critiques de la Péninsule; et un père Isla^ jésuite, se cliargea en 1787 de revendiquer Cil BUs sur de nouveaux titres. Il en composa une traduction très>inégale , souvent même inexacte , et avec une audace toute jésuitique il osa la publier et l'intituler : *- Gil Bios de SataiU lana vuelto à su palria , etc., etc. — Gil Bios de SantiUane , re*. titué à ta pairie par un Espagnol sdli , qui ne souffre pas ^*on se moque ^elle.
Cette conquête valait bien la peine que V Espagnol télé y attacnât son nom ; mais le disciple de Loyola , par un reste de conscience , ne se crut pas tellement sûr de son fait qu'il ne jugeât nécessaire de publier d'abord sa mécbante retraduction sous les noms supposés de Don Joaquin Frederico Istalpo. Qu'on n'objecte pas sa robe comme le prétexte respectable de cet incognito ; le jésuite , qui était bomme d'esprit et même de go&t , avait déjà publié entre autres ouvrages le roman satirique de Frère Gérondif contre les mauvais prédicateurs de son pays. Les motifs de la restitution sont exposés dans un long prologue oà il n'oublie pas de dire , pour son propre compte, que les romans sont d'exceileas livres , parce que le Saint'Esprit en a composé lui-même dans récriture ; car , ajoute le disciple d'Escobar , les paraboles de la Bible sont de petits romans , les romans sont donc de longues paraboles. A ce compte , le paradis rêvé par Gray, dont parle sir WaUer Scott dans la notice sur Lesage , ne serait pas une conception si profane. Quant au roman de Gil Blas^ le jésuite , après avoir prouvé son excellence, ce qui était la partie la plus facile de aa tâche, prétend que Lesage passa plus.eurs années en £spagno (fait dont la fausseté est avérée ) , ei qu'un ami lui confia le uramucrlt de Gil Bios , pour le traduire et l'impiimer â Paris ; parco que «ette satire politique eût coûté la viek tout imprimeur « prota et «omposileur espagnols qui se seraient avisé» de- la publier. Ravi
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Ô9 cette peUle inrention, et triomphant comme «on héros Gvroadif après un de tes plu» beaux sermons , le père Isla sVcrie : Che H mm sim vero , al mena h hen trovmto ! Celle revendication bouffonne a fait quelque temps fortune , et un ac^êmicien commentateur de Lesage a pris la peine de la traduire et de la rvfuter longuement. Par malheur ce savaut académicien n'entend quUrnparfàilement la langue du père Isla. Quelques-uns de ses contrecens inévitables ont donné beau jeu 4 un troisième Espagnol »éU qm n*aime pas non plus qu*on se moque i.npunément desa natio i ; celui-ci est Fauteur un peu louri de Vffûtoire de rùi^Êthition , J. Llorente , qui adresse 4 la générosité fixmçaist trou cent six pages de dinunas contre M. le comte de ^enfchâteau. Ce factnm »oos offre la même histoire du manuscrit do GU BUs , apporté cette fois en France par le père de PaLbé Jules de Ljonne , qui le légua à Lesage , avec d'autres dépouilles opimcs de la littérature espagnole. Il paraît prouvé au seigneur don Llorente que ce roman avait été composé orig'mairement , pendant le règne de Philippe ÏV , sous le litre du Bachelier de Salanuaupte , et que Gil Blas n*est autre chose que le bachelier démembré k plusieurs reprises.f et grossi de nouvelles pillées à d'autres romanciers ou auteurs dramatiques espagnols. Les Aventures de Gil Bios une oUa podrida de plagiaU pariielsl El nous qui en admirons le plan autant que les détails, Tenchainement autant que la variété des anecdotes, et cette inventioo si féconde de Lesage de conduire son héros par toutes les épreuves ei le* conditions de la vie! El ce malheureux Bachelier de Salanuuuiue , qui ainsi torturé , mutilé / démembré y fournit encore un roman tout entier en trois volumes publié par le spoliateur avec son Litre primitif! Nous apprenons enfin le non de l'auteur véritable ^ c'est Antonio de Solis y Ribideneira. Et comment a-t-il été désigné i M- Llorente? il l'a reçanan parmi trente-huit écrivains remarquables ^ ses contemporains , comme le plus propre à composer Gil Blas par la tournure partieuliire de son esprit. Si le patriotisme inspire de pareilles illnsions, elles ont encore un côté respectable ; mais, pour cette histoire du moins vous ne pourres pas dire , M. Llorente , Comme votre compatriote le jésuite î Si non sia vero, è ben iro~ veto. Noos n*abnserons pas de la bonhomie de M . Llorente pour analyser les divers chapitres de son factom , oà il sonlient ta thèse contre Lesage en démontrant comment il sait tantôt IrAp l^ien Pespagnol pour un Français | «t tantôt pas asses bien pour nn traducteur Selon lui , gêné pai- les dilRtîttltés de son texte , Lesage n'a pas dans Gil Blas tonte la grâce et Vaisance de son *tjlei de plus , il avait quelque peine à déchiffrer son manuscrit espagaol ; car il a écorchc plusieurs noms propres! A la bonne heure, M. Llorente, attaques Lesage sur l'orthographe espagnole ; mais quant â son style, j>crmettex.nous de croire que nous sommes
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seuls juives eompéUas Or , si TEspagne parvenait k prouTer que Git Bios. nVst qu^une traduction , cette traduclioa n^ea resterait pas moins un modMe du style naturel , et le plus ricBe trésor de tontes les locutions nobles et familières de la lanf(ue française. M. Llorènte veut en6n démontrer matliéaiati<{uement que Lesage pourrait réclamer tout au pins comme siennes^ sinon piUéeê dans des manuscrits inconnus , six cents pages de son Git BIm» La partie historique lui est surtout disputée comme volée aux Mimoiret contemporuifu et aux Dictkntnain* biographiques; quelque jour nous verrons également attribuer la moitié du roman épique d*l9anho€ k Vexcellcnte bistoire des Anglo-Sazons par M. Sbaron- Turaer , les trois quarts des Puritmins JPÉetsse aux Mémoiret tt lêê gutrres dvilet ttJngletem , etc. , etc.
Le dernier cbampion des prétentions de l'Espagne au sujet de Git BUt est un rédacteur de la Biographie um^erselle y M. fio> cous , qui , oubliant i dessein Yincent Esptnel et Antonio de Solis , nous déclare* qn*il paruù certain ipton voie encore à PEtcuriai te manaicrii original de Gil BUs qui par la date , U MjU , et mimt Vieritwre de 1640 , ne peut ^tre une traduction dn roman de Lesage , publié plus ttun tiich apris cette époque, («)
Certes , fiers de nos ricbesses Kttéraires , nous avons eu le tort d'adopter trop long- temps la fausse assertion de Montesquieu , quand il a dit que l'Espagne n'avait qu^un b<m livre , celui qui se moquait de tous les autires. Nous avons mdmc des obligations trèsprécieuses i la littérature espag;nole ; le grand Corneille et Molière lui-même démentiraient Montesquienau besoin. Gomme Corneille et Molière , Lesage s^est inspiré de Tesprit du tbéitf e des Espagnols f de Fesprit de leurs romanciers , et leur a ravi des scènes et des nouvelles entières ; mais l'ensemble de Gil Blas lui appartient légitimement ; ou si l'Espagne avait entre les mains le moyen de revendiquer la propriété d'un tel livre » sa littérature serait-elle plus ricbe que la nôtre , elle ne dédaignerait pas de faire valoir clairement tous %t% droits sur ce cbef-d'œuvre des romans de mœurs. Jusqu'à ce jour, le procès est jugé en notre faveur ; que TEspagne en appelle quand elle pourra. — > E»w
(a) Y. l'article dn père Isla , tome xxi , p. 294- Mais M. H» Andiffret , rédacteur dans la même Biograpbie , tome XXIY , de la notice sur Lesage , adopte sans réserve les argumens de M. François de Neufcbfttcau, et conclut en disant qu'ils sont sans réplique , et qu'ils donnent gain de cause è la nation française dans ee singulier procès. ( Ed. pk LiiOB. ) '
NOTICE
BIOGRAPHIQUE ET LITTÉRAIRE
SUR