SAMUEL RICHARDSON
UiTE dame dont le nom sera cher long-temps aux amis de la littérature , mistress Barbauid, a déjà écrit ayec esprit et avec une élégante simplicité la yie (a) de Richardson, qui fut excellent homme autant qu'écrivain ingénieux. Les principales circonstances de notre notice sont^ comme on doit le présumer, extraites de cet ouvrage > auquel nous ne pourrions rien ajouter d'important, et qu'on trouve en tête de la correspondance de Richardson , publiée en i8o4; par Philips , en six volumes.
Samxtel RICHARDSON naquit dans le comté de Derby, en 1689. Son grand-père avait eu plusieurs fils : sa famille appartenait à la classe moyenne de la société; et sa fortune avait été tellement réduite que ses enfans furent élevés pour être artisans. La mère de Richardson descendait aussi de parens honnêtes; mais la mort de son père et de sa mère, qui ne survécurent
(a) Elle a éU tridutft en francs par J. J. Leulietlo, Paris» 1808 , M^o. ( Ed. bs LU«t. )
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l'un à l'autre qu'une demi'heure dans la peste qui désola l'Angleterre en i663, Fayait laissée orpheline dans un très-bas âge : on ne dit point quel était son nom. Le père de Samuel était menuisier , et avait été employé en cette qualité par le malheureux duc de Monmouth. (i) Craignant peut-être le même sort que Collège ^ son compagnon , et bien connu dans ce temps-là sous le nom du menuisier protestant {n), il se retira à Shrewsbury.
Ayant essuyé des pertes considérables dans son état^ Richardson le père ne put donner à son fils Samuel qu'une éducation très-ordinaire 3 et Samuel, qui devait parvenir à un rang si éminent dans la littérature anglaise, ne connaissait d'autre langue que la sienne. Malgré ces désavantages, et peutêtre à cause de ces désavantages même , le jeune Richardson se livra de très-bonne heure, pa<r une sorte d'instinct, au genre de talent qui devrait rendre son nom immortel. Nous allons transcrire ses propres expressions , car | on ne peut rien y changer.
c( Je me souviens que l'on me remarquait dès <( mon jeune âge comme doué d'invention. Je c( n'aimais point à jouer comme les autres écoc( liers; mes camarades m'appelaient le Sérieux « et M. Gravité : il y en avait cinq qui se c( plaisaient particulièrement à sortir seuls avec « moi, soit pou^ faire une promenade, soit pour
(l) Le doc d« Moamoalti artit conspira contre Jacques IL II élait le fila aatvrel de Charles II. Cest le mâeae «[ui jotie ob rftle dans le roman à^Old nmriaiitf {les Puritains)* Yoyes a«s« l'An* toire de la HAwIuHoh de 1688 cm Angleterre, par M. Mesure. Paris, 1835, — Ed.
(1) Yoyes le procès 4e C^Ufe dam U 3e -vol. des Cmuset ce- I ïbret ^irangèrte, — Ed-
« me mener chez leurs pères ou pour yenir ckez u le mien , et se faire conter mes histoires , (c comme ils disaient. Je leur en contais quelques- « unes que j^ayais lues; je leur en disais d'autres ce que j'inventais , qu'ils aimaient beaucoup , et (f qui souvent les touchaient. L'un d'eux entre c( autres ^ je me rappelle , voulait que j'écrivisse te une histoire ^ c'est ainsi qu'il l'appelait , sur le c( modèle de Tommy Pots (i) : j'ai oublie main- « tenant ce que c'était; je me souviens seule- <f ment que le héros était un domestique à qui « une jeune et belle demoiselle donnait la pré- « férence ( k cause de son bon naturel ) sur un <( jeune lord qui était un libertin. Toutes mes n histoires ^ je suis fier de le dire , avaient une a excellente morale (2). »
Mais Rîchardson trouva dans l'autre sexe un auditoire dont Fâme avait encore plus d'ai&nité avec son jeune talent. Une vieille dame^ il est vrai, parait avoir reçu assez mal une lettre dans laquelle le futur moraliste , dans un avis amical, faisait contraster les prétentions de ladite dame à la piété, avec le plaisir qu'elle trouvait à . médire des gens en leur absence ; mais il était bien accueilli des jeunes personnes sentimentales.
« Timide et réservé, dit-il, j'étais recherché c( par toutes les jeunes personnes de goût dans « le voisinage et qui avaient quelque instruction. « Cinq à six de ces jeunes demoiselles , quand il elles se réunissaient pour coudre, qu'elles avaient « un livre qui leur plaisait et qu'elles croyaient « de nature à me plaire aussi, m! empruntaient
(0 Conte d*eafanl. — Es.
(a) FU d» nicfutrdum , toI. I , p. 36 , 3?
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c( pour leur eu faire la lecture : leurs mères y c< assistaieut quelquefois y et les mères et les filles c( goûtaient fort les remarques qu'elles m'excitaient <( à faire. Je u*avais que treize ans , lorsque <c trois de ces jeunes personnes , ayant une haute )) opinion de ma taciturnité , me réyélèrent p à c( l'insu les unes des autres ^ leurs secrets amou-^ ce reux^ pour m'engager à leur donner des copies u de lettres ; ou à corriger les réponses aux lettres t( de leurs amans ^ aucune d'elles n'a jamais su M que j'étais le secrétaire des autres. Ou me tt chargeait de gronder ^ de rebuter même quand i( on se fâchait; mais quand on ayait été of- (c fensée , ou. qu'on se plaignait , le cœur de (( celle qui voulait gronder ou rebuter le cou- « pable se montrait à moi plein d'estime et d'af- (( fection , et craignant d'être prise au mot , on (( me disait d'adoucir ce terme-ci , de changer (( ce mot-là. Une de ces jeunes personnes , en- (( chantée de l'ardeur de sou amant , de ses série mens d'un amour éternel ^ et à qui je demandai « ce qu'il fallait écrire , me dit : — Je ne saurais (( trop vous le dire; mais ( le cœur sur les lèvres) « vous ne pouvez lui écrire avec trop de douceur. « Toute sa crainte était de s'exposer à encourir « le dédain par sa bonté (i). »
Le père de Richardson avait eu l'ambition de faire de son fils un ecclésiastique; mais sa fortune ne lui permettant pas de lui donner l'édu^ cation qu'exige ce ministère , Samuel fut destiné à une profession liée de près k la littérature, et il fut mis en apprentissage en 1706 chez M. Wilde, imprimeur. Industrieux , intelligent , réglé daqs ses habitudes^ et attentif à ses devoirs, dont
(1) KU de Bkhërdscn, toI. I ^ p* 3^, 4^
RICHARDSON, i4î
aucune passion ne le dëtoarnait, Richardson fit des progrès rapides dans la profession d'imprinieor.
<( Je fis mes sept années d'apprentissage , dit-il , « sous un maître qui m'enviait toutes les heures <c qui ne tournaient pas k son profit ^ même les « momens de loisir et de récréation que mes « camarades, moins dociles , le forçaient de leur ce accorder, et dont les apprentis jouissaient chez n les autres maîtres. Je prenais sur mes heures « de repos le temps que j'employais à lire pour « cultiver mon esprit 5 et j'entretenais une corres- <( pondance avec un gentleman très-riche, d'un H état bien au-dessus du mien; et qui, s'il eût (c vécu , avait l'intention de faire beaucoup pour <( moi : voilà les seules occasions que j'eusse de « profiter de mes dispositions naturelles. Un petit <( incident que je puis faire connaître, c'est que 4( j'avais soin d'acheter ma chandelle, afin que « mon maître , qui m'appelait la colonne de sa (( maison , ne pût se plaindre de la moindre « négligence ; je ne me fatiguais pas en veillant « ti'op tard , afin que mes occupations de la c( journée n'en souffrissent pas (i). n
La correspondance entre Richardson et le gentleman qui avait si judicieusement choisi l'objet de son patronage était volumineuse; mais, à la mort prématurée de cet ami, elle fut, d'après ses intentions, livrée aux flammes.
Richardson passa encore plusieurs années dans les obscures occupations de l'imprimerie , avant de prendre ses lettres de citoyen de Londres et de s'établir maître imprimeur. On découvrit bientôt ses talens pour la littérature, et il écrivit, pour
(l) ru de Bichard$m , toi. i , p. 41 , 4a.
lia RICHARDSON.
rendre service aux libraires^ des préfaces^ des ^pitres dëdicatolrcs , et autres articles du mêmt genre. Il imprima plusieurs des journaux périodiques recherches à cette époque , et M. Onslow , orateur de la chambre des communes, obtint pour lui l'impression lucrative des journaux de la chambre; quoique Richardson ait eu à se plaindre de quelques retards dans les paiemens, il dut retirer de grands avantages de cette entreprise.
Ponctuel à remplir ses engagemens , surveillant soigneusement à ses affaires , Richardson se tronva sur la chemin de la fortune , et jouit de la considération qui l'accompagne. En 1764 , il fut élu maitre de la corporation des Stationên (1) ; en 1760 y il acheta une moitié de la patente d'imprimeur du roi, et par-là augmenta considér^lément son revenu. Il était fort à son aise, et , indépendamment de sa maison dans SalU^ Bury- Court , il prit une maison de campagne, d'abord à North-Ënd , près de Hammersmitb , et ensuite à Parsons-Green (2).
Richardon a été marié deux fois : d'abord à AUington Wilde, fille de l'imprimeur chez lequel il avait fait son apprentissage , et ensuite , en 1 73 f , à la sceur de James Leake , libraire : cette seconde femme survécut à son roari* Voici le tableau touchant de ses malheurs de famille tel qu'il est tracé dans une lettre à lady Bradshaigh.
« Je vous ai dit , madame , que j'ai été marié N deux fois; et j'ai été heureux dans ces deux M mariages \ vous le croirez quant au premier , » lorsque je vous dirai que je chéris encore la
(1) Stationers, marcKands papetiers, qui font muù «b petit le «OMmeroe de la librairie. •— Es.
(a) Village de U banlieve de Londret, — B»«
» mémoire de ]a feœnw que j*ai perdue; ^ftiant » au second, lorsque je vous assurerai que je » puis la chërir sans rien diminuer du mérite de » ma femme actuelle, et sans qu'elle s'en plaigne, » car elle eu parle en toute occasion avec autant » d'affection et d'estime que moi>méme.
« J'ai eu de ma première femme cinq fils et » une fille; quelques-uns eussent été d'aimablet » petits babillards ; ils avaient l'air de jouir » d'une bonne santé, avaient une figure spiri- » tuelie, et annonçaient des dispositions beureoses. » La mort de l'un d'eux a, je crois, accéléré celle » de sa mère, qui n'a jamais pu se consoler de » l'avoir perdu. J'ai eu de ma femme actuelle » cinq filles et un fils; ce fils, qui donnait de » grandes espérances, est mort; j'ai perdu une » fiUe; il m'en reste quatre qui sont d'excellentes » filles , et leur mère est tendre et d'un très-bon » exemple pour elles.
« Ainsi , pour répondre à votre question , j'ai » perdu six fils (tous mes fils) et deux filles, » dont je ne me suis séparé qu'avec le plus grand » regret. J'ai été aussi privé de parens très- » procbes et qui m'étaient bien chers ; ces pertes » m'ont profondément affligé. Je suis , je puis » dire, très-susceptible d'impressions de cette na- » ture. J'ai perdu un père , un père honnête , un » bon p^re , par accident : il se cassa la cuisse 1^ en voulant faire un effort pour ne pas tomber M après avoir glissé en traversant sa cour. J'ai n long-temps pleuré mon père , que je n'ai point & quitté dans sa dernière maladie. J'ai perdu >» hors d'Angleterre deux frères que j'aimais ten- » drement. Un ami, plus précieux que beaucoup » de frères, m'a été enlevé. Enfin onze moru
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» m'ont affligé dans le cours de deux années* y» Mes nerfs furent si affectés par ces coups re- » doublés , que j'ai été obligé , après avoir oon- » suite bien des médecins et essayé de tous les » remèdes , de me mettre à un régime ^ non » comme moyen de guérison^ mais comme pal- » liatif. Depuis sept ans, je m'abstiens de yin, )i de viande et de poisson : en ce moment Je m suis en deuil d'une sœur , dont je n'aurais » jamais voulu me séparer si cela eût dépendu » de moi. Après tant de malbeurs, ne me per- » mettrez-vous pas, madame , de rappeler à un » monde frivole , plongé dans les plaisirs , ce que » c'est que cette vie à laquelle on attache tant » de prix , et d'engager mes semblables à s'armer » contre ses vicissitudes (i)? »
Mais cet aimable et excellent homme , malgré tant de pertes dans sa famille , n'était pas privé de tous les objets sur lesquels ses affections pouvaient s'exercer. Quatre filles lui restaient pour remplir les devoirs que l'âme sensible de leur père lui rendait si chers. Mary épousa , du vivant de son père , M. Ditcher , chirurgien estimé à Bath. Martha, qui avait été le principal secrétaire de sou père, épousa après sa inort Edward Bridgen; et Sarah. épousa M. Croi^ther^ chirurgien dans Boswell-Court. Anne, d'un caractère aimable , mais dont la santé délicate avait souvent alarmé ses par eus , survécut à toutes ses sœurs et à sa mère. Un neveu de Richardson lui rendit dans ses dernières années les soins d'un fils tendre, et l'aida à conduire ses affaires. Ici se termine tout ce qu'il est nécessaire de dire sur la famille et la postérité de cet auteur célèbre.
RICHARDSON. i^S
La TÎe privée de Richardsoii p'offre rien qui puisse exiger de longs détails. Nous avons parlé des occasions successives qui , prudemment et fiabilement saisies, relevèrent au premier rang dam une profession très-estimable. Toujours très-laborieuiK , il ne se livra k aucune spéculation , et ne se bâta point de vouloir jouir de la fortune qui lui souriait. Son industrie lui procura l'indépendance et enfin la richesse* Cette fortune, acquise légitimement; fut administrée avec prudence, et dépensée libéralement. Maître bon et généreux, il savait encourager ses ouvriers k persévérer dans cette assiduité au travail à laquelle il devait d'avoir fait sa fortune : on dit qu'il avait coutume de cacher un petit écu parmi les caractères pour récompenser le compositeur qui airivait le premier le matin à Fimprimerie. Sa judicieuse hospitalité ne connaissait point de bornes. Un de ses correspondans le peint assis k sa porte comme un vieux patriarche , invitant tous ceux qui passaient à entrer pour se rafraîchir , c( et (( cela, dit mistress Barbauld, soit qu'ils appor* ((.tassent avec eux de quoi amuser leur hôte, (( soit qu'ils vinss'ent seulement réclamer son at- (( tention et celle de sa famille. »
. Il était généreux , bienveillant envers les auteurs sans fortune , classe d'hommes avec laquelle sa profession le mettait en rapport : il vint plus d'une fois au secours du docteur Johnson , lorsque celui-ci était pauvre, et l'aida à se faire connaître. Les révolutions de sa vie domestique , quand on a déjà parlé des pertes qu'il éprouva dans sa famille, se bornent à deux grands événemens. 11 changea sa maison de campagne k