‹ Œuvres complètes, Volumes 9-10Chapitre 19 sur 65 · TOME IX · texte numérisé non relu

TOME IX

i^o RICHAKDSON.

riqne de Fieldîng découTrit dans cette simplicité it morale et d'évënemens une source de ridicules; et donna le jour k Joseph Andrewê , ifiW ne dissimula pas être une parodie de la Paméla de Ridiardson* Il en fut de cet ouvrage piquant comme de la semaine du Berger de Gay ( ShephercTs PFeek ) (i) ; les lecteurs ne songèrent point à l'intention satirique de l'auteur ^ et ne jugèrent que le mérite intrinsèque de l'on* Trage. On peut regretter que Fielding ait composé son Joseph jindreivs pour jeter du ridicule sur un homme de génie tel que Rîchardson ; mais comment pourrait-on regretter qu'un ouvrage sans lequel le curé Adams n'eût pas existé ait été publié?

Le succès de Paméla engagea quelque pauvre imitateur k continuer son histoire, et l'on publia Paméla dans le grand monde (2). Cette misérable production provoqua , de la part de Richardson y un ouvrage semblable , dans lequel il représente le mari de Paméla renonçant à une intrigue criminelle^ et ramené par la patience avec laquelle sa vertueuse épouse supporte ses chagrins* Cette continuation eut le sort de toutes les continuations ; et n'a jamais été considérée que comme un accessoire inutile à un roman aussi complet que la première partie de Paméla.

Huit ans après la publication de Paméla , Richardson fit paraître Clarisse^ ouvrage sur lequel repose à jamais sa réputation d'auteur classique anglais (3). Celte histoire, comme celle

(l) Les églogoet de Gay M>nt de vtSritables parodies. Lefrlecteurt a*jf ▼irent qu'une nature de coiwaaion comme dans les églogoas de Virgile , avec la poésie de Virgile de meins. — Ett.

(3) Paméla in high Ufe.

(3) Les moU oat tellement cliangiS d'acceptioa depuis fnarantc

MCHARDSON. 171

de Pamëla , est très-simple i mais la sciiie se passe dans une plas baute sphère de la sgH ciété , les caractères sont trac^ d'un pinceau plus vigoureux j et tous les accessoires ont quelque chose de plus éleyé»'

Clarisse 9 dont le caractère est aussi près de la perfection que l'auteur a pu le faire, est persécutée par un p^e et un frère tyranniques, par une sœur envieuse ^ et par tous les membres d'une famille qui sacrifierait tout à son agrandissement , et ^i yeut la forcer à épouser un homme trèspeu digpe de plaire. Dans uiie série de lettres , elle fait part de ces intrigues et de ses malheurs à son amie miss Howe^ jeune femme d'un caractère ardent , impétueux , et enthousiaste en amitié. Après toutes s^ souâî'ances, et des souffrances telles qu'il faut toute sa vertu pour les avoir endurées, Clarisse est tentée de se mettre sous la protection de Lovelace , qoi l'aime , et dans le caractère duqud Ricbardson a dévoloppé tout son talent, car il a eu l'art de rendre agréables au lecteur l'esprit et les ressources d'un homme dout il fait détester l'infime conduite. Lovelace est un libertin qui a consacré sa vie et s^ talens à séduire les femmes r les charmes même de Clarisse, l'abandon dans lequel elle se trouve , ne peuvent le décider k l'épouser. Cette espèce de don quichoizsme de perversité n'est guère compris de nos jours : nos modernes voluptueux cherchent à assouvir leurs passions

ans, malgré la sorTeilIaiice de la Tënérable acadéBÛefiran^tts*, ^'il est })eut*4tre ux^ent de remarquer que le mot élastique en Anglais n^exclut pas encore celui de romantique. Tout talent consacré ett un talent classique ; i ce titre , les romantiques SKakspeare , Milton, Ricltardson, etc., sont toujours classiques en Angleterre. .— Ed.

où ils le peuvent sans se soucier de rencontrer des difficultés à surmonter , ils ont bientôt renoncé à livrer l'assaut ^ quand ils s'aperçoivent que la place est résolue à se de'fendre. Mais autrefois y lorsque des hommes , comme lord Baltîmçre^se déterminaient, au péril même delà vie, à employer les moyens les plus yiolens pour triompher de l'innocence y un caractère k peu près semblable à celui de Lovelace n'était peut-êtrepas hors de la nature. Il n'est pas très-probable qu'il eût été juSque-là aussi heureux dans ses amours , car , comme l'observe judicieusement mistress Barbauld , il aurait vraisemblablement rencontré depuis long-temps un colonel Morden, qui eût fait justice de sa scélératesse* Mais on doit pardonner un peu d'exagération dans Un roman; et si l'on considère le rôle que Lovelace avait à jouer , on reconnaîtra que son caractère devait être tel. Cet amant perfide , excité , à ce qu'il paraît;, autant par soâ goût pour l'intrigue et les entreprises difficiles', que par le désir d'humilier la famille des Harlowe, et d'abaisser l'orgueil de leur fille chérie , dont Tattachemenit pour lui ne lui semblait pas assez -vif pour un homme de son mérite, forme le projet infâme de la séduire. Sans égard pourrie caractère de celle dont il veut faire sa femme quelque jour, il la loge dans un mauvais lieu, et lui donne pour compagnes les êtres avilis qui habitent les asiles de la débauche. Tous ses efforts pour accomplir son dessein criminel ayant échoué , il a recours . à l'opium, et yiole sa victime. Mais l'infamie et les remords sont les seuls fruits qu'il recueille de son forfait. Clarisse meurt de douleur, et il

périt de la main yeugeresse d'un parent de cette femme yertueuse.

On ne peut disconvenir que ce roman n'offre beaucoup d'invraisemblances. Admettons le caractère tout particulier de Lovelacc; reconnaissons que son égoïsme , son orgueil , son goût pour l'intrigue, ont endurci son cœur au point de lui faire braver toutes les conséquences , et l'ont, pour nous servir de ses propres expressions^ — • cuirassé de cailloux*. ••; — qu'il préfère une marcbe tortueuse et criminelle a une conduite noble et généreuse : mais Belford a-t-il une excuse^ comme bomme, comme gentilhomme^ pour garder Tinfâme secret de son ami? Il y a plus, ne peut-on pas blâmer Clarisse elle-même, qui, en se réfugiant à Hampstead, ne se place pas sous la protection d'un magistrat ? l^ous nous hasarderons à dire que le juge de paix Fielding lui aurait accordé une protection efficace -, et que si Tomlinson , la fausse miss Montagne , ou tout autre des agens de Lovelace, avait osé se montrer à l'audience de ce magistrat , il les eût fait détenir comme anciennes connaissances (i). De notre temps ( mais les choses n'en étaient pas alors où elles sont aujourd'hui ) , l'histoire de la fuite de Clarisse eût volé sur les ailes des journaux , non pas seulement à Hampstead et à Higbgate, mais à Truro et à Newcastle sur la Tyne (2);^ et il ne se- trouverait pas une mistress Moore ou une miss Rawlins assez peu au fait de la mystérieuse affaire de Harlowe-Place, pour être les dupes des récits de Lovelace. Mais il y • aurait de l'injustice à relever trop sévèrement les

(-i) Fielding «Stait juge de paix, et ne frë^enUit. pas toujours la bonne compagnie. — Eo.

(2) Aux frontières d'Ecosse. — Ed.

invraisemblances d'un roman ^ ee serait souvent détruire toute la base de l'ouvrage. Nons aurions d'autant plus mauvaise grâce à être aussi sévère^ que dans Tbistoire réelle du monde y ce qui est vrai ressemble souvent bien peu à ce qui est probable. Si tous les coups étaient parés âVec adresse I si tons les bommes étaieiit également babileSy la vie serait un assaut d'armes au fteuret , • ou une partie d'écbecs ; la force et Padresse ne seraient plus vaincues par le temps et le basardy ce qui^ nous dit Salomon^ arrive à tous les bommes.

La conduite de Clarisse , après l'outrage qu'elle a reçu, offre les scènes les plus touchantes et les plus sublimes de tous les romans anglais : dans son adversité, elle s'élève tellement au-dessus de tout ce qui l'environne , que son caractère brille d'une beauté plus qu'humaine* Nos larmes coulent , notre cœur est déchiré ; mais nous partageons la vie- . toire de la vertu ; qui triomphe de tous les maux dont les plus grands malheurs et la de'gradation même l'ont accablée. Il se mêle un noble orgueil à la douleur que nous ressentons de la détresse d'un être tel que Clarisse , s'élevant au-^dessus de l'outrage cruel fait à sa personne , outrage qui porte avec lui 'l'idée du déshonneur . quelques circonstances <[ui l'aient accompagnié. Il était réservé à Richardson de montrer qu'il y a. une diasteté de l'âme qui demeure pure et sans tache lors même que celle de la personne a été violée ^ la dignité de Clarisse^ après sa disgrâce et st$ malheurs, nous rappelle ce que dit un poète de l'antiquité, qu'un homme vertueux, sortant vain« queur de sa lutte contre l'infortune, est un spectacle agréable aux Dieux immortels.

Mûtress Barbauld a traite ce sujet ayec le sen* liment de dignité conTenable à son sexe. Elle regarde comme une infurc faite aux £emmes le mérite que l'on attacherait à la Tertu de Clarisse^ si elle n'avait à résister qu'aux efforts d'un séducteur versé dans cet art fatal , quoique ce soit incontestablement le but que s'était proposé Aichardson* Élevée dans nn rang supérieur , exempte de passion^ recherchée par un homme qui pouvait l'épouser quand il le voulait^ Clarisse eût été un personnage très-ordinaire , si elle n'avait pas su repousser ses projets déshonorans* Je ne puis résister au plaisir de transcrire lés réflexions qw suivent ce raisonnement, u La vé- K ritable morale du roman de Clarisse est que M la vertu sort triomphante de toutes les situa- « tîons de la vie^ dans les circonstances les K plus fâcheuses et les plus avilissantes , dans la H prison , dans on mauvais lieu , dans la dou- M leur , dans le délire et le désespoir , elle est u encore aimable y imposante , commandant le « respect^ et toujours l'objet de nos plus chères K afiections; renversée par terre ^ elle peut dire u encore avec Constance:

« Voici mon tvôiM , ipke les roû vunnont s^inclincr devtni moi (t). »

<c Le romancier qui produit cet effet a rempli « sa t&che^ et il importe peu â quelle maxime « on donne le nom de morale^ quand le lecteur t( éprouve ce sentimenté^ S'il nous fait •aimer la « vertu, son roman est vertueux; s'il est favo- « rable au vice , il est vicieux. La giandeur du « caractère de Clarisse se montre quand elle se

(1) ffere U mf throne, hid the kings corne how to ii !

SnAKSPEARE

(( sépare de son amant dès qu'elle s'aperçoit de c( ses desseins criminels; dans sa résolution de (( mourir plutôt que de s'exposer k un second K outrage ', dans son refus de consentir à un a mariage^ dont une âme ordinaire eût été sa* (( tisfaite^ comme d'une réparation suffisante aux u yeux du monde , dans sa conduite ferme ^ dans c( sa juste indignation tempérée par la patience c< et le calme que donne une résignation chré- (( tienne; enfin dans cette grandeur d'âme ayec c( laquelle elle Toit approcher une mort qui c( mettra fin aux persécutions qu'elle éprouve sur c( la terre, qu'elle ne \eut point quitter sans « ayoir pardonné à ses parens leur cruelle ina sensibilité (1). »

Les admirateurs de Richardson ne furent point d'abord de cette opinion. Il n'avait publié que les quatre premiers volumes de Clarisse, quand, le bruit s'étant répandu que la catastrophe serait malheureuse , on fît des représentations à l'auteur. Les lecteurs qui avaient déjà éprouvé des sen- . sations profondes au récit de la partie tragique des événemens, sans égard pour le but moral du roman, se plaignirent de ce que, dans un ouvrage destiné à amuser, l'auteur avait cherché à déchirer le cœur si cruellement. Le vieux Cibber s'exprima à ce sujet avec une profane extravagance, et ce qui dut faire plus d'impressioh sur Richardson, le bruit qui se répandit du triomphe de Lovelace et de la mort de Clarisse décida lady firadshaigh à entamer ave€ notre auteur sa correspondance romanesque sous le nom fictif de Belfour. En réponse à ses demandes , Richardson avoua franchement son

(1) Kie de Richardson par mbtress Barbauld. — > Gu.

plan y dont il ayait une trop juste idée pour Paltérer en cédant aux représentations de sa correspondante.

<c Vous n'êtes pas la seule à désirer une fin a Tieureuse , comme on dit. Je ne puis écrire M quelques-unes des scènes sans être moi-même c( profondément affecté. N'ai-je pas dit que j'étais (( un autre Pygmalion ? Mais je youlais^ offrir K l'exemple d'une jeune personne luttant noble- « ment contre les plus grandes difiBcultés^ et « triomphant par les motifs les plus purs dans « une suite d'infortunes , dont la dixième partie <( aurait accablé le cœur plus mâle d'un homme. <( Quoique élevée avec tendresse , née dans l'opu- « leuce , naturellement douce , Clarisse montre K un véritable héroïsme quand le courage devient K nécessaire (i). »

Battus sur ce point , les amis de Richardson n'en devinrent que plus importuns pour obtenir la conversion de Lovelace^ et pour que le roman se terminât par sou mariage avec Clarisse. Cibber tempêta y les dames implorèrent sa pitié avec une candeur qui semble indiquer à la fois leur persuasion qu'elles sollicitaient pour des personnes qui existaient réellement, et que cependant il ne dépendait que de l'éditeur de lems mémoires de leur assigner la destinée qu'il lui plairait. Une demoiselle, qui désirait vivement la conversion de Lovelace , supplia Richardson de « sauver son âme, » comme s'il s'agissait d'un pécheur vivant, et dont l'état iutur dépendit de l'auteur.

Richardson s'endurcit contre toutes ces sollî-

(f) Correspondance dt Ricliardion. — • Eo>

178 WCHARDSON.

cUatîoiis. Il sarait que donner Clarisse k Lovelàce repentant ce serait miner l'édifice qu'il ava^t ëleyë. C'eût ëtë devenir complice du criminel que de lui accorder le prix qu'il s'était proposé de l'accomplissement de son crime atroce ; il eût été récompensé et non puni. La morale sublime du roman était détruite^ si le vice n'eût' pas été rendu odieux et misérable dans sou succès, et si la vertu n'eût pas été kouorée et triomphante même dans sa dégradation. La mort de Clarisse pouvait seule attirer sur la tête de celui qui l'avait trahie le châtiment indispensable que méritait son crime f ce crime était trop noir pour pouvoir être expié autrement. L'auteur le sentit , et il rendit sensible l'avilissement dans lequel tomberait l'être angélique que son imagination avait créé, si Clarisse, oubliant tous les outrages qu'elle avait éprouvés , remplissant les devoirs que lui imposait le mariage, avait pu aimer ^ honorer celui qui l'avait si indignement trahie , lui obéir et n'être plus que la compagne docile d'un libertin corrigé. Les lecteurs attentifs s'apercevront que, dès le commencement de la partie historique, l'auteur a eu grand soin de rendre cette union à peu près impossible. Malgré les l^èretés et la bonne humeur qui font partie du tempérament de Lovelàce , son esprit est trop perverti , son imagination trop enflammée par son chn quichotisme de perversité , et surtout son cœur est trop endurci , pour que personne crût sa conversion sincère , ou que son Bnion avec Clarisse pût être heureuse. Il s'était rendu coupable d'un crime que la loi punit de mort; et, malgré les bonnes qualités dont l'auteur l'a doué , afin de ne pas présenter un démon incarné , il n'y a pas un lecteur qui n'éprouve le

RIGHARDSON. 179

plaisir de la veageance , quand Vépée de Morden fait justice du persécuteur de Clarisse*

D'un autre côté Clarisse , réconciliée ayee l'homme qui l'avait violée, perdait, aux yeux du lecteur , cette dignité dont elle s'environne en refusant la main de Lovelace, faible et unique réparation qu'il put offrir ; il fallait qu'une créature si pure réalisât la fable de l'hermine (i), et mourût de douleur après la souillure qu'elle avait reçue. U est impossible de concevoir qu'elle survive à Foutrage dont sa pureté a été ternie. Comme le disait Richàrdson à ceux qui le pressaient de leur épargner la catastrophe de son roman , Clarisse obtient, même dans ce monde terrestre, dans l'outrage et après l'outrage, et à cause de l'outrage même, le plus beau dés triomphes qu'une femme ait jamais obtenus.

. On a souvent remarqué que l'excessive sévérité du père, de la mère et des parens de Clarisse, n'est pas dans nos mœurs actuelles^ ni même peutêtre dans celles du temps de Richardson; et que les scrupules qui F empêchent de prendre la terre qui lui appartenait, ou d'échapper aux persécutions qu'elle éprouve, par les moyens que lui offre miss Howe , sont portés à l'extrême. Il n'est pas douteux qu'il faut se prêter un peu aux licences d'un auteur qui ne peut fixer l'attention et intéresser qu'en dépassant quelquefois la limite qui sépare le vraisemblable de l'invraisemblable : on sait d'ailleurs qu'il n'y a pas encore un siècle ,. les lois de la puissance paternelle étaient plus sévères qu'elles ne le sont maintenant; et que des mariages forcés ont eu lieu plus d'unfi fois , même

(l)On raconte que cet animal est si îalbux âe se fourrure lïlanclie , que la moândrc tache le réduit au déseif oir. — Ko*

a8o RICHARDSON.

parmi les hautes classes ; l'opinion n'avait pas alors l'iofltlence qu'elle a aujourd'hui sur les familles considérables 'et opulentes qui^ habitant leurs terres , vivaient au milieu de personnes dans leur dépendance; il se pommettait quelquefois d'étranges violences sous le spécieux prétexte de maintenir la discipline domestique. Chaque famille était une tribu j les proches parens , comme les anciens chez les Juifs ^ avaient leur sanhédrin, dont les décisions étaient des lois que chaque individu était tenu de reconnaître. C'est sur ce conseil de famille que les Harlowe fondent les droits qu'ils défendent avec une si grande tyrannie^ et nous croyons que ces événemens n'étaient pas rares avant les changemens qui ont relâche les liens de la parenté. Mais , soit que Richardson ait peint des mœurs qui survivaient de son temps dans quelques^ provinces éloignées delà capitale , soit qu'il les ait modifiées sur les idées qu'il avait <( du droit et des règles imposantes de la suprématie d^un père de famille (i) , » il ne peut «xister un doute sur le but dans lequel le tableau est exécuté. Suivez l'auteur dans le développement des caractères de tous les membres de la famille Harlowe^ étudiez la vanité insolente du frère de Clarisse^ la basse jalousie de sa sœur, la rigueur impitoyable de son père^ la dureté moins inexorable du frère aine James , l'obstination grossière du vieux marin Anthony;, et vous retrouverez dans chacun de ces persoimagcs, avec une physionomie* un peu difiTérente, les mêmes traits de famille , ffvarice , orgueil et ambitibn.

Miss Howe est un caractère admirablement tracé j elle contraste entièrement arec Clarisse^

(l) Citation.

RICHARDSON. i8i

mais elle n'en est pas moins digne de son amitié; elle a plus de perspicacité^ plus de connaissance du monde ^ ayec moins de principes abstraits. Quand elles discutent quelques points douteux et délicats^ miss Howe^ en allant droit au but, est comme le chasseur bardi qui fait d'abord lever le gibier , tandis que Clarisse est comme celui qui ne fait que battre les buissons. L'énergie de miss Howe, son dévouement désintéressé k son amie^ Tayeu de son infériorité dans toutes les occasipns, la présentent sous un point de vue trèsâoble; et quoique Ton puisse craindre que, malgré toutes ses résolutions contraires, elle n'ait un peu tracassé après le mariage rhonnête Hickman, il est impossible de ne pas penser qu'elle roéri-^ tait bien qu'on souâiît un peu pour devenir son époux.

, Le roman de Clarisse assura la gloire de son auteur. Jamais il n'avait paru , et peut-être n'a-t-il point paru 4cpuis, un ouvrage qui s'adresse plus directement aux passions. Quelque grande que fût la renommée de l'auteur en Angleterre , elle le fut encore davantage en France et en Allemagne , où l'imagination s'exalte plus facilement, et où les passions sont plus aisément émues par le tableau des malheurs fictifs , que chez les flegmatiques Anglais. On a vu des étrangers de distinction aller visiter Hampstead , et s'informer où était Flashufalh , lieu devenu célèbre par une des scènes de l'histoire de Clarisse, comme les voyageurs vont visiter les rochers de la Mcillerale pour connaître les localités du roman passionné de Rousseau (i).

(i) Tel» sont les pèlerinage» poétiques qœ les voyageut* 4e toutes U% nations font au château de Craignettan , ( le

i82 richardson.

Quel aateur^ encourage comme Richardson par les applaudissemens du public, ne cherclie pas à les mériter de nouveau? Richardson , assuré d'un grand nombre d'amis et d'admirateurs prévenus , ne fat pas une exception à la règle générale.

L'idée du troisième et dernier roman de ce romancier justement célèbre semble lui avoir été inspirée par les critiques auxquelles Clarisse avait donné lieu. A son grand étonnement, dit-il à ses correspondans , il apprit que la gaieté, la bravoure^ et la générosité passagère de Lovelace, jointes à son courage et à son esprit, lui avaient fait trouver grâce en dépit de ses crimes , aux. yeux de la plus belle moitié du genre bumain- U avait pris tant de soin pour ne pas produire cet effet, que, lorsqu'il s'aperçut que son débauché ne déplaisait nullement à quelques jeunes femmes de sa propre école, il donna à son caractère une teinte plus noire II y réussit parfaitement, remarque Johnson; cependant, Lovelace paraissait encore trop séduisant aux yeux de ses amis, et même de lady Bradshaigh , en sorte qu'il ne restait à l'auteur d'autre ressource , sous le rapport de la morale, que de préparer un antidote au poison qu'il avait imprudemment administré.

Dans re dessein , Richardson voulut créer le beau idéal d'un homme vertueux , qui obtiendrait l'admiration par son esprit, son rang, sa figure, ses talens , son élégance , et les qualités plus estimables qui forment le bon citoyen et Thomme religieux. Il composa l'ouvrage auquel il avait

Tillietndlem des Puritaims) , â la caverne de Bob-Roy, & l'île du hc Katrine , au tlMleau de Kenilworth , au Loch-Leven , elc , etc. ,

RICHARDSON. i8S

donne d'abord pour titre : The good Man , l'Homme bon , titre qu'il cbAQgea très-judicieusement en celui de Sir Charles Grandison, sons lequel le roman fut publie.

On est forcé d'en cœivenir , quoique l'auteur ait mis eu œuyre tout son talent pour remplir la tàcbe qu'il s'était imposée, et quoique dans quelques parties de l'ouvrage ou retrouve le même génie qu'il avait montré dans ses premiers romans, cette dernière production n'a ni la simplicité des deux premiers volumes àe.Paméla, ni l'intérêt profond et déchirant de l'inimitable Clarisse , et elle doit être placée bien au-dessous de ces deux ouvrages.

La priocipale cause à laquelle on peut attribuer cette disparate est le souvenir importun que l'auteur avait conservé de l'espèce d'aversion que ses amis et ses correspondans avaient montrée pour les scènes de douleur dans lesquelles Clarisse se trouTe engagée , et dont la sombre tristesse augmente à chaque épisode du roman , jusqu'à la mort de l'héroïne. Il voulut (peut-être) indemniser ses lecteurs auxquels il avait offert le tableau affli* géant de la vertu persécutée et malheureuse sur terre, et à cet effet la représenter, comme dit John Bunyan^ k dans ses pantoufles d'or, et se promenant à la clarté du soleil » (i). Mais l'auteur n'a pas songé que le phare, placé sur la partie la plus haute d'un promontoire et jetant, au milieu de l'orage et de la tempête, sa lumière protectrice qui ne cesse de luire quand tout conspire autour d'elle à l'éteindre, est un objet bien

(l) Dans le Voyage du Pllerin, ouvrage allégorique dont nou« avons donne une idée par plusieurs noies de la Priton tt Edimbourg,— Ed.

i84 RICHARDSON.

plus grand et plus intéressant pour l'imagina lion que le lustre suspendu aux lambris dorés d'un salon y où des murailles et des châssis l'abritent contre la plus légère brise qui pourrait agiter ses paisibles rayons*

Sir Charles Graudison possède une grande fortune ; il est d'une famille distinguée , il aie rang de baronnet^ il est estimé de tous ceux qui le connaissent, il remplit avec une scrupuleuse délicatesse tous ses devoirs. Mais , pour qu'il puisse les remplir sans difiiculté, il possède tous les avantages extérieurs qui imposent et attirent le respect, quoique le hasard seul les ait unis à d'excellens principes*

Sir Charles Grandison a de la munificence , mais sa fortune excède sa générosité; il aime ses parens , mais le dévouement de sa famille lui ôterait jusqu'à la tentation de ne pas leur accorder de l'attachement. Par tempérament^ il ne se livre à aucun excès ; sa raison domine ses passions ; son courage a été si souvent éprouvé, qu'il peut en toute sûreté , et sans craindre les reproches du monde, préférer les commandemens de la religion chrétienne aux règles de l'honneur moderne; et , en s'exposant au danger , il a toute la force et toute l'adresse de Lovelace lui-même pour affronter le péril. Sir Charles n'éprouve point de malheurs , et l'on ne peut pas dire qu'il subisse précisément des épreuves qui puissent donner quelque inquiétude au lecteur. En un mot^ l'auteur le représente

RIGHARDSON. i85

Yictorieux,

Heureux et glorieux ( i ).

Le seul embarras dans lequel il se trouve , dans les sept yolumes qui contiennent son histoire^ est d'avoir à fixer son choix entre deux femmes , belles et accomplies^ -d'un rang élevé ^ d'un caractère adorable , sœurs , pour ainsi dire par leurs perfections égales^ et qui lui sont tendrement attachées. Il penche si peu pour l'une ou pour l'autre , que, quel que soit son choix, l'on ne conçoit pour son lionheur d'autre danger que la compassion qu'il éprouvera pour celle qu'il faut nécessairement qu'il abandonne. Son courage et son adresse surmontent toutes les autres difficultés; il est presque assuré de se faire des amis, et même de faire des convertis, de ceux dont Us machinations peuvent un moment l'importuner. £n un mot , sir Charles Grandison parcourt le terrain sans compétiteurs et sans rivaux (2).

Tout cela peut produire assez d'efiet dans une oraison funèbre^ ou dans une inscription de monument^ ou le privilège de taire les mauvaises qualités et d^exagérer l.es bonnes permet de pré- . senter de semblables modèles de perfection. Mais

(1) Victorious^

Happj and glorious.

Ces fers sont tires dVne slance de l'hymne : God tâ^ê the Ung !

(2) Parcourt le terrain , walks tke course ; aux courtes de chevainx, en Angleterre, quand il ne se présente 'aucun clieYal pour dispater le prix à un cheval que l'on iuge deToir le gagner , celui-ci fait le tour du terrain de la course au pas , walks the course. Ces comparaisons empruntées aux courses de clicyaux , à la chaue ,etc, , sont dans le goût et les mœurs littéraires de 1* Angle terre. — £o. ^^ -

i86 RICHARDSON.

dans ce monde , dans cette yallée de larmes^ et sur cette terre d'épreuves^ une vertu sans tache, « une perfection invariable peut-elle exister? et^ chose encore plus importante à remarquer , en supposant que cette perfection existe , elle ne serait pas accompagnée de toutes les faveurs de la fortune accumulées sur le héros de Ridiai^son } de là naît la fatale objection que sir Charles Gr a n-* dison est

G« moftStre ttfnsdéfaut ^ue jamau on n^a vi» (i).

Ce n'est pas tant le caractère moral et religieux de str Charles que l'on est disposé à m« tiquer , que l'idée eonçue par Richardson de pré> senter une grande leçon de morale dans le triomphe de son héros. Il a manqué sou but en fondant ce triomphe sur des circonstances tout- à-fait étrangères à la morade et à la religion, qui auraient fort bien pt» convenir a» caractère de Lovtlac«^ — peut-être même l'analogie tst-elle afiseai marquée pour ne pas échapper au lecteur*. Quelle profonde leçon de morale powons-nous puiser dans la peinture d'une perfection à laquelle nous ne pou.vofis atteindre , et donnée à un homme placé dans une sphère de fortune et de prospérité qui le met au-dessus de toute espèce de tentation. Proposez Graodison pour modèle à un avare : •— Je serai généreux, vous dira- t-ii , quand j'aurai sa fortune- Proposez4e pour exemple au frère indifférent , à l'ami froid, ils vous répondront sur-le-champ : ^- Je serai bon frère, bon ami, quand je rencontrerai une réciprocité d'attachement dans ma famille , dans mes amis« Demandez à un homme qui tient à ce que le monde appelle les règles

(i) FauMcss momter that thc world ne'er 4aw. — E».

de l'honneur pourquoi il envoie ou accepte un cartel : — Je m'en dispenserais , vous rëpliquerat-il^ si ma réputation de courage était établie comme celk de sir Charles Orandison. L'homme timide s'excusera de ne pas embrasser hardiment la défense de l'innocence , en disant qu'il n'a pus la résolution de caractère de sir Charles Orandj5on, ni cette supériorité dans l'èscrimt ]fû donne k ce héros la certitude d'écarter et, «u besoin, de désarmer tous ceux qui tondraient s^opposér h son intervention dans une affaire. Le libertin même , tous fera observer que la différence de tempérament donne à sir Charles le grand avantage de pouvoir dompter sts passions, qu'il ne court pas plus de risque d'être emporté par elles , que de voir ses six chevaux à tous crins prendre le mora aux dents et emporter son carrosse» Le baronnet , dans sts confidences (1) au docteur Bartiett et à quelques autres personnes, parle , il est vrai , de son tempérament naturellement ardent comme s'il existait encore^ mais on en voit si peu d'effets, ou plutôt il dit lui-même qu'il Fa si bien dompté, que cet aveu ne semble être fait que pour ajouter un trait de modestie et d'humilité aux autres vertus plus brillantes du héros.

Après tout, il se peut qu'il y tit dans cette critique une forte dose de cette perversité humaine qui , à l'exemple du tentateur de Job , est toujours disposée à douter de la vertu qtii n'a pas connu l'adversité. Hais l'auteur voulait instruire les hommes , et c'était à la nature de l'homme et à ses sentimens qu'il devait adresser l'exemple

(I) Allusion k un passage da roman.

.de pieté et de morale qu'il se proposait de donner.

Quittons ce ton grave, et tonsiddrons sir Charles Grandison comme un ouvcage d'amusement. On ne peut disconvenir que l'inlérêt est eu grande partie détruit par l'ascendant continuel que Ri-< ehardson a donné à la fortune et au caractère dii héros. On voit qu'il est trop particulièrement protégé par l'auteur pour avoir besoin de notre intérêt, et qu'il n'a rien à craindre des Pollexfen, des O'Hara (i), de personne enfin, aussi long' temps que Richardson sera décidément pour lui. On ne s'intéresse guère plus à sir Gkarles, quand son sort est incertain. Il ne montre pas assez de passion , et certainement aucune préférence, soit pour Clémentine soit pour Henriette Byron : on sait qu'il est toujours prêt à épouser l'une ou l'autre^ selon les circonstances , puis à faire une révérence gracieuse à celle qu'il refusera, à lui baiser la, main, et apprendre congé d'elle.

Ladj Bradsbaigh , qui , à ce sujet, donnait toujours avec franchise son opinion à Richardson, lui écrivait sans ménagement : ^

« Vous m'avez fait sauter sur ma chaise, quand « j'ai vu deux jeunes personnes amoureuses de (( votre héros , qui les aime toutes deux. J'ai un « tel âiépris pour un amour partagé, que je ne « conçois pas qu'un être estimable puisse nourrir « une telle pensée.»

Le fait est que Richardson voulait toujours que le devoir et la raison l'cmportasseiit sur le sentiment ; peut-être assez inconsidérément , si l'on examine les choses sous un rapport abstrait, il s'imposait volontairement la tâche de combattre

(l) Itt envieux d» sir Charles, etc. — Tk.

même le sentiment d'un amour yertueujc ; Famour était toujours à ses yeux une passion placée dans le cœur de l'hbnime par la bonté et la sagesse de la nature, et qui, en détournant nos vues et nos désirs hors de nous-mêmes , produit^ quand elle est tempérée par la raison, plus d'heureux effets qu'elle ne produit de mal quand elle ne veut pas se laisser guider. Richardson portait si loin son mépris de l'amour, qui avait été jusqu'alors la divinité toute - puissante du roman , que lady Bradshaigh elle-même conçut des alarmes de quelques raisonnemens hypothétiques en faveur de la polygamie, système qui exclut toute préférence individuelle comme dangereuse.

On doit pardonner au bon et honnête Richardson tout ce qu'il a écrit sur cette matière, soit en hypothèse, soit en partie, parce qu'il avait réellement une haute idée des droits de mari et de ceux de maître. Les femmes se consoleront en observant dans sa correspondance que son despotisme, comme celui de Jacques !•' (i), était plutôt en théorie qu'en pratique, et que mistress Richardson parait avoir eu sa bonne part d'autorité dans tout ce qui avait rapport à leur paisible famille.

En ne considérant Sir Charles que comme le gros lot (2) qui devait échoir à la dame favorisée par le sort, et le penchant de ce héros ne l'entraînait pas plus vers l'une que vers l'autre, il est clair que l'intérêt se fixe sur la dame an-

(l) Allusion au 'fameux traité de ce prince intitule : La Science de régner. — Ed .

(1) The twentj thousand priée. Les lois multipliés de loterie font un sujet de conversation fréquent en Angleterre ; des affiches gigantesques , dHunom1>rables bulletins , etc. , vous forcent bon gré in al gré de vous en occuper •— £]>.

190 RIGHARDSON.

glaise ou snr ritalienne, d'après la prédilectioit que le lecteur a pour Tune ou pour l'autre, ce qui n'est pas très-flatteur pour le beau sexe. A l'ëgard de miss Byroii , quelque aimable que Fanteiir la repr^ente, ornée comme elle est de qualités qui approchent de celles de Clarisse dans les temps heureux de sa vie, il y a dans sa conduite une sorte d^ indélicatesse dont Clarisse, placée dans des circonstances semblables, eût été incapable. Elle forme littéralement une ligue dans la famille de sir Charles et parmi ses amis, pour se faire aimer de lui; elle se soumet à confier le secret d'un, amour qu'elle sait qu'il ne partage pas, secret que toute âme délicate regarde comme sacré , et que miss Byron confie non-seulement au yieux docteur Barttlet, mais à tous ses parens, et Dieu sait à qui encore; il est yrai que tous sont édifiés à la lecture des lettres de sir Charles. Il n'est point de lecteur sur qui cette conduite de miss Byron, dont le but est de rehausser le caractère du héros , ne produise l'efiet d'avilir celui de rhéroïue*

Mais la véritable héroïne du roman, celle au sort de laquelle on prend un intérêt profond , est la malheureuse Clémentine , dont la folie , dont, toute l'histoire est digne du grand peintre qui avait déjà tracé les malheurs de Clarisse. Il y a dans ces passages, sur lesquels nous ne nous arrêterons point, parce qu'ils sont familiers à tous nos lecteurs, des scènes ^ales à tout ce que Richardson a jamais écrit de plus admirable, et qui suffiraient pour le placer au nombre des écrivains les plus distingués dans son genre de composition. Ces passages et d'autres répandus dans l'ouvrage servent à montrer que ce n'est pas

BIGHARDSON. igi

le dëclin du génie du romancier^ mais le choix d'un sujet moins heureusement conçu, qui rend ses deux premiers ouvrages préférables à Sir Charles Grandison,

Vidée première du roman de Grandison étant tout- à-fait différente de celle de Paméla et de celle de Clarisse, l'auteur pouvait facilement éviter dans son dernier ouvrage quelques descriptions un peu libres , qui étaient inévitables dans la détail des entreprises de M. B... ou de LoTclace^ mais , quoique affranchi de toute tentation de tomber dans ces sortes de descriptions, défaut que les mœurs moins polies de nos pères pouvaient tolérer, Bichardson ne fut pas heureux dans le nouvel essai qu'il fit en voulant copier le ton élégant et à La mode de son époque.

M» B«.. est un getitilhonme de province ; les Harlowe sont une fanûlle de riches vulgaires; Lovelace lui-même est un roué en fait de mœurs; lord M... a les manières et les sentimeas d'une vieille commère de province ; et la vivacité de miss Howe approche souvent du ton bourgeois. Maints modèles ont dû passer devant l'œil observateur de Rîchardson dans le cercle nombreux de ses connaissances, dont il a pu emprunter les airs et les manières pour tracer les caractères de ses premiers ouvrages ; mais il n'avait pu observer les hautes classes de la société* Eu voulant peindre leurs mœurs, il s'est attiré la censure d'un juge irrécusable, et qui semble disposé à le critiquer sévèrement^

On trouve dans les litres inimitables de ladj Mary Woitley Montagne les observations suivantes :

(( On cite son Anna Howe et sa Charlolte

ifft RICHARDSON.

M GraifdisoQ comme offrant des modèles d'une « plaisanterie charmante ; elles faisaient les de- M If ces de ses dëyotes , qui prenaient Fexlra- « yagance pour de l'esprit et de Vhumeur , « l'impudence et la méchanceté pour de la verve (( et de la vivacité. Charlotte se conduit comme (( un enfant capricieux, et on aurait dû lui donner « le fouet en présence de -sa complice Henriette. <( Il (Richardson) n'a pas la moindre -idée àts c( manières de la haute société; son vieux lord (c M... parle comme un juge de paix de province , « et ht% vertueuses jeunes demoiselles batifolent <( comme des grisettes autour d'un mai. Les libertés c( que Lovelace se permet avec sa cousine ne <( s'excusent pas même par la parenté. J'aurais u été fort étonné si lord Denbigh avait voulu <( m' embrasser; et je suis bien assurée que jamais « lord Trentham ne s'est permis une telle imper- « tinence avec vous (i). »

Sans manquer aux égards dus à Richardson ^ on peut dire qu'il n'avait^ pas eu beaucoup d'occasions d'observer les mœurs de la haute société : la haute société ne se recrute point par un choix d'hommes sages et honnêtes; et la condition de notre auteur , loin d'être basse, pauvre ou méprisable, l'avait placé dans un rang modeste où l'on trouve plus souvent le bonheur. Mais il y a une sorte de bonne éducation qui est naturelle et qui ne change point, et une autre, consistant dans la connaissance des manières et ài^s modes fugitives du jour, qui est toujours de convention , et qui change perpétuellement, comme la mode des habits dans les mêmes cercles. Les principes de la première sont gravés dans tous les cœurs droits et délicats.

(I) OEuTres d« Ijidy Marjr-Wortley Montague, vol. IV. p. 182.

Mais un auteur qui ne connaît pas la dernière^ laisse apercevoir qu'il est étranger à la société où ces règles passagères s'obseryent exactement, ou y ce qui peut tout aussi-bien être yrai, qu'il n'a pas le talent d'en tracer les nuances et de peindre leurs mobiles couleurs. Violer les règles de la bonne éducation naturelle, ou représenter des caractères qui les violent quand ils devraient les observer, est un manque de goût, une tache qui ne s'efiacera point , et que les lecteurs de tous les temps out droit de repr4)cher'à un auteur. Mais il y a prescription pour les crimes contre la bonne éducation conventionnelle; ils sont oubliés quand les règles enfreintes n'existent plus , quand le changement si fréquent de la mode en établit de nouvelles : ces erreurs deviennent , comme la pcUavinité de Tite-Live (i) , imperceptibles à une certaine époque. Il était naturel qu'une femme du goût et du rang de lady Mary Wortley Montagne fût choquée du défaut de bienséance dont elle se plaint; mais, à l'époque où nous vivons, nous ne connaissons pas assez les modes du temps de Georges II pour partager le déplaisir de lady Montagne. lïous savons en générai que la mode de s'embrasser entre cousins a continué d'être permise pendant long-temps, autant que la salutation plus récente de se serrer la main et d'offrir le bras (12). Avec cette connaissance générale , il nous importe peu de savoir exactement en quelle année du Seigneur les gens de qualité n'ont plus eu la permission d'embrasser leurs cousines, ou

(i) Mot consacré, en français comme en anglaif , pour dire l'idiome à» Padoue , patrie de Tite-Live. — E». (2) To saluu veut encore dire embrasser eu Anglais. •* Es. TOME IX. 9

si Richardfon s'est rendu coupable d'anachronisme sur ce point important de notre histoire. Le mérite de Lorelace , comme portrait ^ n'en reste pas moins le même, soit que sa perruque tienne bien poudrée sur sa tête pendant la corvée seutimeentale qu'il fait dans le petit bois de lierre, soit qu'elle •oit jetée au feu quand il reçoit la fatale nouyelle de la mort de Clarisse. Nous ne songeons pas plus ' mx costume de Loyelace ou à la mode de son temps, que lorsque nous regardons avec attention les portraits de Vandyck , sans demander si les manchettes ou la fraise sont précisément comme on les portait dans ce temps-là. Loyelace, soit qu'il suivît «lactement les modes de son temps ou non, est toujours le Lovelace que Johnson avec son style énergique nous peint dans la vie de Rowe :

« Le caractère de Lotharîo (i) semble avoir « fourni à Ricfaardson celui de Lovelace ; mais u il a surpassé son original dans l'effet moral K de la fiction. Lothario , avec cette gaieté qu'on c( ne peut haïr, et cette bravoure qu'on ne saurait u mépriser , conserve trop l'intérêt du spectateur. a Richardson seul pouvait apprendre à estimer tt et à détester à la fois; seul il pouvait faire « triompher un ressentiment vertueux sur la bience velliance qu'inspirent naturellement l'esprit, c( l'élégance f le courage ; et faire disparaître enfin c( le héros pour ne montrer qu'un scélérat (2). » Il est impossible cependant de justifier entier rement Richardson du reproche que lui fait lady Montagne, ou de dire qu'il s'est toujours conformé à l'essence du boa ion , à ses règles pas-

(1) Dans La Mie Repentante. — Eb.

(2) Fies deepohles ungMe.

sagères et à ses coatinuelles modifications. Il y a dans les railleries de lady G... tout autant de rudesse que dans celles de miss Howe et lord G... n'est que la doublure de M, Hiokm'an. Il devait cependant y avoir quelque différence dans la vivacité d'une jeune personne élevée à la campagpe par une mère assez commune et la vivacité de miss Grandison, qui avait toujours vécu dans le graud monde, Lady Montague a bien certainement le droit de se plaindre à cet égard (1).

On peut aussi trouver quelque chose a redire aux manières de sir Charles Çrandison , dont 1 auteur a voulu faire un modèle d'élégance et de courtoisie. Le soin extrême que Hichardson a pris de parer les manières et la conversation de sir Charles des grâces de l'action et de l'élocution prête à toute sa personne et à sa conduite une certaine formalité fatigante, et yne espèce de politesse recherchée. Son ton, en un mot est trop étudié, son langage trop complimenteur, il est m)p semblable à un /*Vr^, comme nous disons en Ecosse (2) , pour nous laisser voir dans l'un ou dans l'autre l'aisance et TaffabUité d'un homme comme il faut et de bon ton. Cette opinion est généralement celle des femmes, et comme U$ lois de la politesse ont été inventées pour leur protection , elles sont les meilleurs juges de la' manière dont on les observe.

Malgré CCS imperfections, et le désavantage auquel tout nouvel ouvrage est exposé, quand on le compare d'abord à ceux qui l'ont précédé, la réputation de Richardson ne perdit rien par

(1) Fie de Rickards(m, vol. ï, p. io8.

(2) 2*00 liiea printed book. Nous disons en fnmçau : il parle c»inme un livre. — £d.

igô RICHARDSON.

la publication de son Sir Charles Grandison ; et sa fortune ne pouvait qu'y gagner sans une fraude mercantile, d une audace toute particulière^ par des moyens qu'il ne put découTrir, à mesure qu'elles sortaient des presses de son imprimerie, toutes les feuilles de l'ouvrage furent envoyées, l'une après l'autre, en Irlande, où, profitant de la nature des relations qui existaient à cette époque entre les deux royaumes , des libraires fripons préparèrent une édition qu'ils mirent en vente aussitôt que celle de T auteur ; or en la donnant à un prix plus bas, ils diminuèrent de beaucoup ses bénéfices. Il paraît que Richardson chercha en vain à se faire rendre justice de cette fraude par le moyen de ses correspondans en Irlande. L'union des deux royaumes a produit entre autres avantages celui de rendre impossibles de pareilles fraudes à l'avenir.

Telle est l'histoire succincte des productions de Richardson, et telle en fut la fin. Il suffit de mentionner ici un ouvrage peu connu. Outre ses trois célèbres romans , il acheva la collection des Lettres familières , dont le commencement lui donna l'idée de Paméla, « Cet ouvrage , dît mis- « tress Barbauld , ne se rencontre guère -que dans « les tiroirs des servantes ; mais , quand la mai- « tresse l'y trouve, elle le lit, et s'étonne du « charme secret qui lui fait achever une lecture « qu'elle croyait ne devoir être bonne que pour (i des servantes ; — ce charme, c'est le talent de « Richardson (i). »

Mistress Barbauld assure que cet ouvrage , que nous ne connaissons pas , prouve avec quelle

(l) Vie de Richardson, p. i58.

exactitude Ricbardson ayait rempli tous les de- Yoirs de la vie privée.

RichardsoD a aussi écrit , pour le docteur Jobnson^ le quatre-vingt-dix-septième numéro du Rôdeur (the Rambler), dont Téditeur fit l'éloge dans les termes suivans : ce Le lecteur sera re- « devable du plaisir que lui causera le numéro « d'aujourd'hui à un auteur dont le siècle a d^à « reçu de plus grands services; c'est lui qui u a agrandi la science du coeur humain, et appris « aux passions à se mouvoir dans le cercle tracé M par la vertu, »

Dans les remarques particulières que l'on vient de lire sur les différens ouvrages de Richardson, nous avons déjà examiné une grande partie de ce que nous avions à dire de son mérite comme écriyain. A sou immortel honneur, il a été peutêtre , dans le genre de composition qu'il a choisi ^ le premier romancier qui ait banni les ornemens étrangers à la nature, pour peindre les passions vraies du cœur humain, hts circonstances qui lui firent préférer à l'exagération une simplicité naturelle sont décrites dans le compte qu'il a rendu lui-même de l'origine de son premier roman. Il s'aperçut bientôt que ce n'est pas seulement dans les derniers rangs de la société que se trouvent les sentimens qui touchent le cœur de tous les lecteurs ; car , si les malheurs et la magnanimité de Clarisse n'excitent pas une sympathie univer* selle, nous avouerons que nous ne pouvons envier le calme de ceux pour qui ce charme est perdu.

Richardson avait les qualités nécessaires pour créer un. nouveau genre d'écrire : il observait le

igS RICHARDSON.

coeur humain ayec réflexion ^ sans se hâter de conclure^ et minutieusement: il nous semble voir Gook ou Parry, sondant toutes les baies ^ tous les passages des mers qu'ils parcourent , et marquant sur leurs cartes tous les récifs, les détroits et les bas-fonds. Voilà sans ddute ce qui a fait accorder par Johnson une grande supériorité , peut-être > difEicile à prouver, à Richardson sur Fielding, contre lequel Johnson paraît avoir eu des pré- Tentions, « Il y a plus de connaissance du cœur (c humain, dit-il, dans une lettre de Richardson, (( que dans tout Tom Jones {i),)>

Johnson explique dans un autre endroit cette assertion, «Il y a une différence tranchée entre (( les caractères de la nature et ceux de la sot( ciété f or c'est cette différence qui existe entre « les caractères tracés par Richardson et ceux de u Fielding. Les caractères de la société peuvent (c amuser; mais un observateur superficiel peut (( les saisir, tandis que ceux de la nature ont <( besoin d'être approfondis , et ne sauraient être « tracés que par un homme qui puisse pénétrer (( jusque dans les replis les plus cachés du cœur (( humain (2). »

Johnson dit encore en comparant ces deux célèbres écrivains : » Il y a entre eux autant « de différence qu'entre un homme qui sait cbm- « ment se fait une montre, et celui qui peut u dire l'heure qu'il est en regardant le cadran. )> Nous sommes loin d'admettre la conclusion naturelle de cette comparaison du docteur Johnson , et nous la modifierons en disant que les deux auteurs sont deux excellens mécaniciens ; si les pen-

(x) Bofwell, yie de Johruon, ëdil. de 1793 , vol II , p. 3o. (a) Ibtd. vol.! , p. 5o8.

RIGHARDSON. 199

dules de Richardson bioatreot une grande partie de l'ouvrage ÎDiérieur qui fait aller l'aignilie , celles de Fieiding tndii^ent l'heure esactenent, et c'est là toat ce que la plupart des hommes Teulent savoir* Ou, pour nous servir d'une com<paraisou plus simple, l'analogie entre le» écrits de Fielding et ceux de Richardson ressemble à celle qu'il y a entre des esquisses hardies y faciles et vraies, et des peintures finies avec soin, mais qui laissent apercevoir le travail qu'il en a coûté pour arriver à ce degré de fini* Aussi Johnson a été forcé de convenir , dans sa réponse à I'oIh servation de l'honorable Thomas Erskine, que Richardson était parfois fatigant* u Si vous lisez « Richardson pour l'histoire du roman , votre imcc patience peut aller jusqu'à l'envie de vous c( pendre : il ne faut chercher dans Richardson f( que le sentiment, et considérer l'histoire simc( plement comme une occasion de faire naître (( le sentiment*

Gela ne signifie-^-ii pas en langue vulgaire que les ouvrages de Richardson sont plus instructifs, et ceux de Fielding plus amusans, et que le lecteur peut faire son choix pont ses études, selon qu'il se trouve , pour me servir de la phrase de Tony Lumpkin , « en affinité avee Vntt ou Vf te tt l'autre (1)? »

Il est impossible de décider &i la manière de raconter de Richardson est une suite de la forme épistolaire qn'il a choisie , o« si son goût précoce pour les correspondances épistolaires n'était pas

(i) Ce p«rsottii«8«da la «M«é<Btt «le GiAêivàilÛtf tkê Stâops to eon^mer , parle ud jargon quel^efbi» ^ti^ile 4 traduire , mais fort plaisant, surtout dans la bOacbe de Liston. On sait qu^un acteur favori consacre par son acc^t les clioset les plus absurdes comme des traits heureut. ->* £6.

aoo WCHARDSON.

fondé sur un penchant inné pour les détails. Ce talent et ce penchant se sont fortifiés Fun par Tautre. Pour un auteur qui écrit une lettre tout événement est récent ^ et il le peint, quand il l'a sous les yeux^ en le comparant à son importance relative avec ce qui s'est passé et avec ce qui doit survenir. Tout est placé ^ pour ainsi dire , sur le même plan du tableau , et rien dans le fond. Une partie de v^hist est-elle le sujet de la lettre? elle doit être détaillée au long comme les débats de la chambre des communes sur un sujet qui embrasse les intérêts les plus chers de la nation* C'est peut-être k cela qu'il faut attribuer cette prolixité dont les lecteurs de Richardson se plaignent souvent.

Un autre désavantage qui produit la même impression y c'est que les mêmes incidens , dans plusieurs occasions , sont répétés par les divers acteurs k leurs correspondans différens. Si cette forme a l'avantage de placer chaque caractère dans le jour qui lui est propre , et de faire contraster les pensées ; les plans et les sentimens des uns et des autres, cet avantage est au moins balancé par l'inconvénient d'arrêter la marche de l'action , qui reste suspendue, tandis que \ts personnages s'occupent à faire remarquer leur pas, comme un cheval de manège qui piaffe sans avancer. Mais, comme le remarque judicieusement mistress Barbauld, le lecteur connaît parfaitement les personnages au sort desquels il s'intéresse. « En conte séquence, ajoute-t-elle avec la même sagacité, (( ce ne sont point des sentimens passagers, ex- « cités momentanément par une scène pathétique, « que nous éprouvons; ce sont des personnages « réels que nous connaissons, avec lesquels nous

c( conversons , et dont le sort sera d^dë dans le (f cours des éyénen^ens (i). » Le style minutieux de Richardson a donc cet avantage spécial , que cliaque personnage qu'il présente sur la scène y parait dans un jour qui ne permet pas de le méconnaître* Anssi a-t*on une idée aussi exacte du caractère particulier de toutes les femmes de la famille de mistress Sinclair qu'il est nécessaire de nommer^ de l'avide et hypocrite J* Léman, du spécieux capitaine Singleton, et de tous les autres agens de Loyelace , que de Loveiace lui-même»

Le caractère du colonel Morden, par exemple, quoiqu'il ne paraisse qu'Hun moment , est tout-àfait individuel. Il a de nobles sentimens, il est hrave^ il sait se servir de son épée : c'est un homme du monde et un homme d'honneur , qui n'est pas assez emporté pour précipiter le moment de la vengeance, ni assez endurant pour différer l'occasion de la satisfaire. La crainte qu'il inspire aux Harlowe ayant même qu'il paraisse , l'estime que Clarisse a pour celui qu'elle regarde comme son protecteur naturel, nous préparent à voir en lui le Vengeur du Sang , quand il parait pour la première fois sur la scène, trop tard, à la vérité, pour sauver Clarisse , mais digne vengeur des outrages qu'elle a éprouvés, digne vainqueur de Loveiace* Quelque piété ^ quelque résignation qu'il y ait dans la dernière recommandation de Clarisse à un homme tel que le colonel Morden , on n'est ni surpris ni fâché qu'il lui ait désobéi»

On ne doit pas perdre de vue que par le détail de circonstances triviales et peu intéressantes, l'auteur donne à ses caractères un air

(1) Vi9 de Rtehardsom , roi. U 82.

2oa RICHARDSON.

de téaHié] qu^il ne pouvait leur donner sans cela* Celui qui raconte un fait s^arréte sur des circonstances peu importantes y qui n'ont dans son esprit d'antre intérêt que celui d^appartenîr aux éyënemens pins importans qu'il reut communiquer* De Poe^ qui comprenait bien l'avantage d'orner une histoire de pure imagination de tous les acces^ires qui distinguent les histoires véritables, et qui ne négligeait aucune occasion dfen faire usage ^ n'est guère supérieur à Richardson dans cet art.

Cependant j malgré tous les avantages de la forme épfstolaire , qui s'adaptait merveiSFeusement au génie particulier de Richardson , cette forme a aussi ses défauts* Afin que tout ce qui tient à la partie narrative du roman soit connu , les personnages sont souvent obligés d'écrire y quand il serait plus naturel de les faire agir : ce n'est pas tout , ils, sont souvent obligés d!écrîre ce qu'il n'est pas naturel qu'ils écrivent; et il faut toujours qu'ils écrivent beaucoup plus souvent, et beaucoup phis, qu'Yonne peut supposer qu^)n a le temps d'écrire dans la vie. Ces objections n'eurent pas probablement un grand poids dans Fesprît de Richardson ^ accoutumé comme il l'était âès son enfance à écrire des ïettres , lui pour qui c'était un goût d'habitude , et qui était certainement un correspondant aussi infatigable ( nous avons presque dit formidable ) qu'aucun des personnages de ses romans.

' Richardson lui-même connaissait l'excessive abondance de son imagination : il savait qu'il excédait quelquefois la patience de ses lecteurs. Il se livrait à sa facilité, écrivait sans plan arrêté , et longuement , puis il retranchait , res-

RICHARDSON. ao3

verrait ; en 5orte que, tout étrange que cela pakse paraitrcfy s^preJuetions étaient réduites de iBokîé ayaiït d^étre livrées k la presse* Dans ses deux premiers romans , H fit f\\È» d'atlénti<m au pian ^ et, qa»iqae diffu» et protixe ,. daâs le récit , on me peut dire qu'il «'égare en digvéssklns% Les peraMinages qu'»! ttet sur l>a scèAe lie paraissent fue pour faire mairclier l'aelHion , et l'on trouve daïts Paméla et Cimi9s& peu de ces horsd'œuvre en dialogise , ou de ees dissertations dont Sir Ckariês Grandison abonde.» Llûstoire ne quiuie pas la kgne droite, quoiqu'elle marche leniement. Mai», dans* soa dernier ouvrage , l'auteuv se p^met trop d'excursions. Il y a,, à la vérité , dans le plan lue» peu de choses qui puissent fixer l'attention du lecteur , les divers événemens qui sont successivement racontés n'étant liés entre eux que parce qu'iU présentent le earaetère du héros sous quelque nouveau point de vue particulier» On peu6 dire la mêiUe chose de ces nombreuses et longues* conversations sur des sujets de morale et <£e religion qui forment une si grandie partio de Fouvrage ^ qu'une vieille dame de notre connaixssancc, étant devenue sujette à des assoupissemens , se faisait lire Sir Charles Grandison- cpiand elle était dans son fauteuil y de préférence à tout autre roman , (c parce que y disaitk-eUe, si je m'endors pendant (( la lecture, je suis sûre, à mon réveil, que je « n'aui'ai rien^ perdu de l?hisfJoire, et que je rec( trouverai toute lai société ou je l'ai laissée, <{ conversant dana^ le parleÀr de cèdre (i). » Prd^abiément, cette prolixité que, dans notre

(i^ Expression de RicKardson. — Btf«

2o4 WCHARDSON.

manière de vivre moins grave , nous reprochons à Richardson comme un grand défaut^ ne déplut pas autant à ses contemporains. Ceux qui étaient obligés d'étudier le phébus et le galimatias, d<es in-folio de Scudéri ne pouvaient pas être fatigués de l'esprit , du naturel et du génie des in-octavo de Richardson. Mais un lecteur de notre temps peut bien désirer quelques retranchemens dans les premiers volumes de Clarisse et < dans les derniers de Sir Charles» U lui est permis de dire que les deux derniers volumes de Pctméla n'auraient jamais dû être publiés, et que le second pourrait être abrégé* Ou pourrait souhaiter que beaucoup de détails d'habillement et de parures qui , à dire la vérité , se ressentent un peu des boutiques de couturières, où Richardson fit ses premiers essais de composition y fussent supprimés , surtout ceux qui se trouvent dans des lettres écrites par des personnes d'esprit, ou quand ou nous les communique au moment d'une scène intéressante. ïi faut se ressouvenir du grand talent de Richardson pour lui pardonner de faire faire par Lovelace , au milieu de son triomphe et de la fuite de Clarisse , une description de son habillement de la tête aux pieds ,^ avec toute l'exactitude d'une marchande de modes. Mais il y aurait de la mauvaise grâce à s'arrêter sur des défauts rachetés par tant de beautés.

Le style de Richardson était facile et flexible , et celui qui , avec peu de variété , était le plus convenable à ses divers caractères. Lorsqu'il fait parler des personnages élevés, le style est abondant , expressif , et approprié à leur

RICHARDSON. ao5

rang y mais quelquefois il manque d'él^ance et d'exactitude y défauts qui tiennent à l'éducation imparfaite que l'auteur avait reçue* De sou viTant, on a dit de lui, selon l'usage, qu'il se faisait aider , chose à laquelle nous ne croyons pas qu'un homme d'un talent distingué voulût consentir \ car ce serait faire • l'aveu qu'il a en^epris une tâche au-dessus de ses forces (i). Il est bien connu qu'il a coiàposé seul tous se& ouvrages sans aucun secours étranger, excepté Vode à la sagesse , qui est de mistress Carter , et quelques citations latines que lui fournit un ami pour orner Tépître à Elias Brand.

Le talent de Richardson dans ses scènes les plus tragiques n'a jamais été et probablement ne sera jamais surpassé. Celles où il nous montre l'innocence malheureuse, comme dans l'histoire de Clarisse et de Gémentine, sont déchirantes : les hommes jaloux de paraître capables de sur-^ monter tout attendrissement ne doivent pas s'exposer à les lire pour la première fois en présence de témoins* Dans les scènes où ces deux, héroïnes^ et Clarisse surtout, déploient une noble grandeur d'âme , où elles s'élèvent au-dessus des considérations terrestres et de l'oppression des hommes, le lecteur est entraîné à un amour pur de la vertu et de la religion, comme par une voix inspirée* Les scènes faites pour exciter l'horreur, comme la mort de Belton et celle de l'infâme Sainclair sont aussi efirayantes que les autres sont propres à exalter l'âme ) celleslà sont tracées dans le ùoble dessein d'entretenir

(i) Il «st curieux de rapprocher cette remarque de le préface Mgtié* des Chroaûfues de la Canongate , Ire série. — £l>.

3o6 RICHARDSON.

notre crainte et notre haine du vice, comme celles-ci dans le but d'accroître notre amour de la yertn et de la refigîon.

Richardson ne possédait pas au même degré les autres qualités du romancier: il était moins propre au style comique qu^au tragique. Cependant il ne manquait pas ^nne certaine légèreté, et dans ce genre ses écrits décèlent la même étude du cœur lioraain que l'on remarque dans un genre plus relevé. La partie comique de ses ouvrages n'est jamais forcée , et ne Ta jamais au-delà des bornes de la nature j il ne sacrifie jamais le vrai et le vraisemblable a l'efiet. Sans avoir précisément ce que Fon peut appeler de f esprit , l'auteur de Pamékt avait assez de gaieté pour animev ses scènes; sans étrejamrais^ comme son rival Fieldiug ^ ertréteement comfque, il sème dans ses esquisses de cfc genre une foufe âer pi'aisanteries fines qui le» rendent très-agréabi'es.

If est possible que l'es vrcissitudes de la mode et âa goût arent, (f après les causes que nx>us avons Aancfaement exposées, obscurci pour un temps la réputation de Riefaardson. Peut-être aussi la génération présente Fui foit-elfe, par cette espèce d'ouMi , payer la haute r^utatibn dont il a joui autrefob. Car, si Ton accortfe aux auteurs l'îmnrortalité, ou quelque chose qui en approche, il sendîle que ce n'esta comrm'e dans le beau conte oriental de Nourjahad, qu'à la condition qu'ils seront exposéis à des intervalles de sommeil et d'oubli. Mallgré tous ces désavantages^ il faudra dans tous hs temps reconnaltr^e que le génie de Richardson a £ait honneur à la. langue dans laquelle il a écrit; il faudra aicoreconvenir qu'il a constamment con.

RÎCHARDSON. 207

sacré ses grands talens à la morale , et au perfectionnement de la nature humaine en géne'ral(i).

(1) Dans une de ses leçons de littérature française, M. Villemain a fait récemment une excursion en Angleterre , et a parlé de Richardson avec son éloquence accoutumée. 11 devait nécessairement se rencontrer sur ce terrain avec sir "Walter Scott ; mais il est fâcheux qu*il n*ait guère cité que Clarisse , et quUl ait oublié Tadmirable éloquence de Clémentine. — £o. (a)

(a) y. La seconde leçon du cours d'été 1828. — M. de Sevelinges f auteur de l'article de Richardson dans la BiopvpAie universelle , est beaucoup plus sévère que M. Villemain. U conclut en ces termes : « Ricbardson , très-adpairé, sur parole , « en France comme en Angleterre , n'a presque pins de lec- M teurs dans l'un et l'autre pays ». ( £0. OE Liies ).

NOTICE

BIOGRAPHIQUE ET LITTÉRAIRE

SUR

Page 1