HENRI FIELDING
De tous les ouvrages d'imagination produits par le génie anglais, il n'en est point ^ peut-être^ ^ lai appartiennent d'une manière aussi spéciale et exdiçiive que les romans de Henri Fielding. Non-seulement ces romans ne sont point susceptibles d'être traduits dans le sens propre du mot j mais encore nous doutons qu'un Irlandais ou un Écossais y qu'une longue habitude n'a point familiarisé avec les mœurs et les traits caractéristiques de la vieille Angleterre (i) , puisse parfaitement les comprendre et en sentir tout le charme. Le curé (2) Adams^ Towwouse, Partridge^ et surtout le Squire (3) Western, sont
(I) Old Etigland- — Es.
(a) Parson , le prêtre de la paroisse {of the parish). Ce mot est souvent employé comme terme générique pour dire les carés , les prêtres. Les fonctions qui dans l'Église anglicane répondent A celles de nos cnrés sont celles du rector. I^ curate anglais est un desservant qui officie pour le recteur. — Ed.
(3) C*est le gentilhomme campagnard , le seigneur du village , mais souvent sans autre titre que celui de principal propriétaire.
Eb.
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des caractères si particuliers à l'Angleterre , qu'ils sont inconnus aux autres pays. Bien plus, les personnages dont le caractère offre des traits plus généraux , tels que M. Allworthy, mistress Miller^ Tom Jones lui-même , et tous les personnages secondaires , ont encore une physionomie toute nationale'; ce qui n'ajoute pas^peu à la vraisemblance de l'histoire. Tous ceux qui y jouent un rôle vivent en Angleterre^ voyagent^ se querellent , se battent en Angleterre, et il n'est pas un incident qui ne se présente avec quelque circonstance particulière , grâce à laquelle il semble qu'il ne pourrait avoir lieu aussi naturellement en tout autre pays. On peut expliquer cette nationalité par les habitudes de Fielding lui-même , qui , dans les vicissitudes de sa vie , se trouva obligé à différentes époques de fréquenter toutes les classes de la société anglaise, où il sut choisi^ et peindre ses originaux avec un talent inimitable, pour l'amusement de ses lecteurs. Gomme tant d'autres hommes de génie, Fielding ne fut ^as favorisé de la fortune, et sa vie fut une vie d'imprudence et d'incertitude. Mais c'est en passant de la plus haute société dans laquelle sa Baissa nce lui donnait le droit d'être admis, à celle des gens du plus bas étage, et même on peut dire du genre le plus équivoque, qu'il put étudier et connaître le caractère anglais dans toutes ses nuances et sous toutes ses formes, et qu'il immortalisa son nom comme peintre des mœurs nationales.
Henri Fielding , né le 22 avril 1 707 , d'une famille noble , était le troisième fils du général Edmond Fielding , troisième fils lui-même de l'honorable John Fielding , cinquième fils de
Guillaume comte de Denbîgh , mort en i655* Notre auteur était allié d'assez près à la famille ducale de Kiugstou , qui devait alors k la beauté et à Tesprit de la célèbre lady Mary Wortley Montague un éclat plus brillant que celui de son rang et de ses titres. La mère de Henri Fieldîng était fille du juge Gold* Il fut le seul enfant mâle de ce mariage ; mais il eut trois sœurs du côté paternel , l'une desquelles , Sara Fielding , s'est fait connaître comme auteur de V Histoire de David simple , et de quelques autres ouvrages littéraires. Le général Fielding se remaria^ et eut de sa seconde femme une famille nombreuse : on se rappelle encore un de ses fils qui y étant juge de police , était distingué par le titre de sir Jobn Fielding.
Il est très-probable que la dépense causée par une aussi nombreuse famille, jointe à Tinsouciauce naturelle du père de Henri Fielding , le jetèrent de bonne heUre dans cet état précaire et contre lequel il eut à lutter pendant toute sa yie^ sauf quelques înterralles très-courts.
Henri Fielding commença son éducation chez le révérend M. Oliver , qu'on suppose lui avoir fourni l'esquisse du curé TruUiber. Il fut ensuite placé an collège d'Ëton, où il acquit de bonne heure cet amour profond pour la littérature clas^ sique de l'antiquité^ dont on retrouve à chaque pas les traces dans tous sts ouvrages. Son père le destinant au barreau , l'envoya finir sts cours à Leyde ^ où l'on assure qu'il s'appliqua avec un véritable zèle à l'étude du droit. S'il eût pu suivre jusqu'à la fin sts cours avec régularité , les tri* bunanx y auraient probablement gagné un avocat déplus, et le monde eût perdu un homme de gé-
nie ; mais la position embarrassée du général Fielding fit tourner les talens du jeune homme à l'avantage de la postérité, quoique peut-être à son propre détriment. Les remises nécessaires n'arrivèrent pas, et notre étudiant fut obligé, à l'âge de vingt ans , de revenir se plonger dans toute la dissipation de la capitale, sans y avoir un mentor pour le diriger, ou un ami pour le secourir. Le général Fielding avait, il est vrai, promis à son fils une pension annuelle de 200 livres sterling; mais, comme le dit Fielding lui-même , a la payait qui voulait. » Il sufiît d'ajouter que Fielding était d'une grande taille > beau , bien fait , et d'une figure très-expressive. Il joignait h une constitution très- robuste une grande avidité pour tous les plaisirs , et savait mieux que personne jouir du moment présent, laissant au hasard le soin de l'avenir. Le lecteur est maintenant assez au courant de son caractère pour pouvoir juger de l'étendue de son imprévoyance et de ses malheurs. Lady Mary Wortley Montagne sa parente, qui le connaissait dès son enfance, a tracé de la manière suivante le tableau de son humeur et de ses résultats ; et un biographe qui peut emprunter les paroles de cette femme célèbre ne se hasarderait pas volontiers k lutter avec elle sur le même sujet. « J'ai bien du chagrin de la mort de Henri Fielce ding , dit-elle dans une des lettres qu'elle écrite vit après cet événement , non-seulement parce « que je ne lirai plus de ses ouvrages , mais ente core parce que je suis sûre qu'il perd en mourant c( plus que tout autre, car nul homme n'a mieux <( su jouir de la vie. Cependant personne n'était c( moins en position de le faire , puisque le nec
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(t plus ultra de sa gloire et de son bonheur (c était de se traîner dans les repaires les plas « obscurs du vice et de la misère. J'aimerais (f mieux être un de ces officiers de police qui préa sident aux mariages nocturnes , et je trouverais « cet emploi moins dégoûtant et plus relevé. « L'heureux tempérament de Fielding (même après « qu'il fut à grand peine parvenu \ le gâter à « moitié) lui faisait oublier tous ses maux de- « vant un pâté de venaison ou une bouteille de « Champagne^ et je suis persuadée qu'il a eu plus « de momens de bonheur qu'aucun prince de la « terre. Il devait à la nature de trouver its transff ports dans les bras de sa cuisinière^ et de c( conserver sa gaieté lorsqu'il mourait de faim te dans un grenier. Il existe beaucoup de rap- « ports entre lui et sir Richard Steele* Fielding c( était supérieur à ce dernier en instruction, et^ « d'après mon opinion y en génie. Tous deux sparte rangèrent toujours pour manquer constamment a d'argent, malgré les efforts de leurs amis^ et « ils n'eussent pas été plus riches quand leur pâte trimoine^se serait trouvé aussi inépuisable que « leur imagination. Cependant ils étaient l'un et « l'autre si heureusement organisés pour le boute heur , qu'on ne peut s'empêcher de regretter tf qu'ils n'aient pas été immortels. »
Dans la dissipation oii vivait Fielding , il fallait se créer des ressources ; sa plume lui en fournit. N'ayant, comme il avait coutume de le dire , d'autre alternative que d'être écrivain à gages ou cocher de fiacre (i), il travailla d'abord pour la scène, occupation littéraire fort en vogue à cette époque , où le théâtre avait exercé le talent des Wicherley ,
(l) ^ haclmj wriUr or hackntj eoaehman.
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des Congrève, des Vanburgh et des Farquliar. Les pièces de Fielding, comédies ou farces^ au nombre de dix-huit , furent représentées dans iin court intervalle , et Tinrent l'une après l'autre faire naufrage sur les écueils de la scène ou s'y maintenir sans succès depuis Tannée 1^27 jusqu'en 1736. De toutes ces pièces, les seules qui nous soient connues, et qu'on lise encore^ sont la tragédie burlesque de Tom Tkumh , la comédie de PAçarê, traduite du français, et les farces du Médecin supposé et de la Femme de chambre intrigante^ cependant elles devaient toutes le jour à un auteur incomparable pour la peinture des mœurs et des caractères , dans un genre de composition qui a beaucoup d'analogie avec les ouvrages dramatiques. -, .' ^
Fielding, le premier. romancier de l'Angleterre, car on peut sûrement lui donner ce titre, est encore un exemple à ajouter à celui de Lesage et d'autres auteurs , qui , comme lui distingues par leurs succès dans le roman , ont échoué dans leurs essais dramatiques, ou du moins n'y ont nullement montré cette supériorité qu'on était fondé à attendre de leur génie. Nous avons trop d'exemples de cette inaptitude pour pouvoir dire qu'elle soit simplement l'effet du hasard, et il est difficile d'en assigner un motif satisfaisant, puisque tous les raisonnemens semblent prouver qu'il faut réunir les mêmes talens pour parcourir avec succès l'une et l'autre carrière. Des caractères bien tracés , un style énergique, des situations heureusement contrastées, une intrigue bien conduite dont le développement soit à la fois naturel et imprévu, où l'intérêt se soutienne uniformément jusqu'au dénoûment qui complète l'ouvrage , etc., toutes
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ces qualités sont aussi essentielles au succès du romancier qu'à celui de Vauteur dramatique^ et Iwr réunion semble devoir également assurer le triomplie de Tun et de l'autre. Les biographes de Fielding ont prétendu expliquer ses échecs dans la carrière diamatique par la précipitation et l'insouciance avec laquelle il composait sts pièces de théâtre : il lui arrivait quelquefois de finir un acte ou deux dans une matinée y écrivant den scènes entières sur le papier qui avait enveloppé spn tabac favori. Une telle négligence produira sans doute de grandes inégalités dans les ouvrages d'un auteur si peu soigneux de sa réputation* Mais elle ne saurait seule rendre raison d^ cette insipidité dont les pièces de Fielding ne sout pas exemptes ^ et qu'on trouve rarement dans les ouvrages qu'un homme de génie a créés tTim 90ul jet (i) ( pour me servir de l'expression de Dryden), dans l'excessive confiance de son talent. Nous ne pouvons pas non plus nous résoudre à penser qu'un auteur aussi insoxiciant que Fielding apportât beaucoup plus de soin à travailler ses romans qu'à finir ses comédies , et nous sommes forcés de chercher quelque motif plus général de l'infériorité de ses pièces de théâtre* On le trouverait peut-être dans la nature de ces deux genres de composition qui , étroitement liés^ comme ils semblent l'être , ont /cependant entre eux des différences assez frappantes pour justifier l'opinion qui veut que.l'au- ,teui* parvenu à un degré éminent de perfection dans l'une de ces deux branches de la littérature y devienne incapable de briller dans l'autre^ de même qu'un artisan qui se fait remar-
(l) At « hêt.
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quer par son habileté particulière dans quelque partie d'un art mécanique y perd l'habitude de s'acquitter avec un égal bonheur de quelque autre ouyrage analogue; ou comme l'artiste distingué par la beauté de ses aquarelles est ordinairement moins célèbre par ses peintures à l'huile.
Le but que le romancier se propose est de présenter à ses lecteurs le tableau de certains événemens^ aussi complet et aussi naturel qu'il peut le faire à l'aide d'une imagination ardente^ et sans le secours d'aucun objet matériel. Il puise toutes ses ressources dans le monde idéal , domaine de l'imagination , et en cela seul consistent sa force et sa faiblesse, ses richesses et sa pauvreté. Il ne peut pas^ comme le peintre, nous faire toucher au doigt et à l'œil, pour ainsi dire , ses villes et ses bois , ses palais et ses châteaux -, mais il sait , en réveillant l'imagination et l'intérêt du lecteur présenter à sa vue intellectuelle des paysages plus beaux que ceux de Claude Lorrain, plus pittoresques que ceux de Salvator Rosa. II ne peut pas non plus, comme l'auteur dramatique, faire revivre k nos yeux étonnés les héros des temps passés y il ne saurait donner un corps aux créations les plus heureuses de son génie, et les personnifier par la majesté des Kemble et les nobles grâces de Siddons. Mais il peut faire évoquer par le lecteur lui-même des formes encore ^plus belles et plus majestueuses. Les mêmes différences se retrouvent à chaque pas dans son art , et le suivent partout. Enfin, l'auteur d'un roman n'a point de théâtre ni de décorations , point de compagnie de comédiens ni d'assortiment de costumes. Des mots habilement disposés doivent seuls remplacer
toutes les ressources que Tauteur dramatique tire de ces accessoires étrangers. Le maintien , le débit, les gestes, le sourire de l'amant, le regard sombre du tyran , les lazzis du bouffon , il faut qu'il dise tout, car il ne peut rien montrer aux yeux. Ainsi le dialogue lui-même se trouve mêlé avec le récit ; il ne s'agit pas seulement de rapporter ce que ses personnages doivent véritablement avoir dit, son travail serait alors le même que celui du poète dramatique , il faut qu'il rende le geste, le regard qui a accompagné leurs discours , écrivant ainsi tout ce qui dans une pièce de (héâtre doit être retracé par l'acteur. Voilà pourquoi le plus souvent l'homme qui réussit le mieux dans une carrière où tout dépend de savoir communiquer au lecteur ses idées et ses sentimens, sans aucun intermédiaire, manquerait de l'art indispensable d'adapter ses compositions au théâtre, où les qualités les plus désirables dans un romancier se trouvent hors de place , et sont même un obstacle au succès. Les descriptions et les narrations , qui sont l'essence du roman , ne doivent être introduites qu'avec beaucoup de réserve dans les ouvrages dramatiques, et ne font presque jamais un bon effet sur la scène. M. Puff, dans la pièce du Critique ^ a le bon sens de supprimer tout ce qu'il y a sur le soleil dorant de ses rayons r hémisphère oriental ^ etc. , et la première chose que les acteurs retranchent de sa fameuse tragédie est la description de la reine Elisabeth, de son palefroi et de sa selle (i). Le
(i) Dans la comédie de Sb^dan, qui est une imita fiou de la BépétUion du duc de Buclcingham , l'auleur ridicule compose et fail juger une tragédie exlravagante qui devient un texte de cri* tique- — Ed.