HISTOIRE GÉNÉRALE DES ROMANS
I. Dans les systèmes proposés par Hnrd, Percy et d'autres* auteurs plus anciens^ sur l'origine et l'histoire des fictions romanesques, leur attention parait s'être fixée d'une manière si exclusive sur les seuls romans de chevalerie, qu'ils semblèrent oublier que ces ouvrages, quelque intérêt qu'ils offrent^ et quel que soit leur caractère parti-
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eijilier^ ne foroo^ent cependant c[u'me espèce d'un genre vaste et riche. Eu effet les progrès des romans suivent l,es progrès dé la société ^ qui ne peut long-temps exiger , mêoiLe dajQ3 £iO^ état le plus rude et le plus sauvage , sans produire quel(}ue5 tentatives d'une composition gui présente tant dé charme. Nous ne prétendons pas dire par cette assertion qne^ dans l'enfance des sociétés f ces récits furent inventés comme dans les temps modernes sous forme de pures fictions , imaginées pour servir d^amusemcnt à tous ceux qui avaient le loisir de les écouter ou de les lire. Au contraire, le roman et l'histoire ont une ori* gine commune. Le roman porte le masque de la véracité aussi long-temps que possible^ en effet les monumens traditionnels de tous les âges anciens partagent ^ à un degré si varié et si douteux y les qualités essentielles aux deux genres opposés 9 quMls forment une sorte de genre intermédiaire f et l'on a droit de les nommer histoires romanesques ou romans historiques , d'après la proportion suivant laquelle la vérité y est mêlée de fiction , ou la fiction mêlée de vérité. Pour concevoir comment les choses n'ont guère pu se passer autrement y il suffit au lecteur de se reporter un instant à l'Origine des sociétés. Le chef d'une famille isolée^ destinée à s'accroître et à former une tribu , et plus tard une nation y racontera sans doute à ses descendans quelles furent les causes qui le détachèrent de la société du reste des hommes , ses fi'ères , et qui lui firent prendre la résolution de fonder un établissement à part dans les déserts. Peut-être , dans ce récit , il ne se glissera d'autres inexactitudes de la part de celui qui raconte que celles des exagérations
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de sa Yanité ou de^ infidélités de sa mémoire. Mais q|i^9nd l'bisloire du |>atriarçhe sera racontée par ss$ eofai^ à leiur toup, et eacorç par ms descendons 9UX trQÎsième et ([uatrième générations , les (ftils qu'elle renferme pourront prendre un U>ut aiitre aspect* La tribu erossîra ses annales par une première cause > sa yanité ^ ensuite par une seconde y Taniour du merveilleux, ce sentiment si naturel au coeur bmnain ; enfin quelquefois le roi et le prê.tre pourront trouver leur intérêt à répajpdrç un mystère vague et solennel sur ce temps reculé , d'pii date leur pouvoir : troisième cauie d'altération. C'est ainsi que dénaturées par tant de motifs divers, les aventures véri^bles du fondateur de la tribu ^nt à la merveilleuse légende qui a cours parmi ses enfans ce qu'est la célèbre cabane de Notre-Dame-de- Lorette à ce temple magnifique dont la superstition l'a entourée, et pour ainsi dire, enchâssée. Ainsi , la définition ie récit fictif fondé sur le merveilleux: ou le surnaturel , que nous avons donnée du romance , embrasse
— Quiqnid Grœcia mendax Andet in lûttoriâ ,
c'esl-à-dire Itistolre layt^ologique et fabuleuse de Tenfauce de toutes les nations.
Il est essentiel d'observer quç constamment une forme de poésie , ou de versification , ou du moins un rbytbme quelconque , a paru le style le plus convenable pour ces récits de tradition. Le principal mérite du rbytbipe, c'est sans doute que des récits en vers cadencés se gravent beaucoup plus facilement dans U mémoire ; et c'est là un point très-essentiel dans tout ét^t de société où l'imprîmcrie est inconnue , puisque la conslruciion du
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vers forme une association artificielle avec le sens , de telle sorte que l'un suffit ordinafrement pour rappeler Fautre. Bientôt cependant îa versification adoptée d'abord pour aider la mémoire^ devient précieuse à d'autres titres encore. La marche^ ou la mesure de la mâodie^ plaît à l'oreille^ et,, comme toute mélodie naturelle peut être ralentie ou précipitée pour correspo'ndre aux passions que les mots expriment ; tandis que le rhythme nécessaire^ ou rime^ entretient un autre sentiment de plaisir, par le sentiment de la difficulté vaincue. Dès que le vers est ainsi adopté pour s^fe de l'histoire traditionnelle, il ne faut plus qu'un homme de génie pour élever le genre à un degré littéraire supérieur à celui du genre qui nous occupe. A mesure qu'il fait des progrès dans son art, l'esprit et l'imagination de l'artiste sont excités , bientôt il développe le simple récit qiie lui ont transmis des poètes plus grossiers ; il l'embellit des grâces du langage ; il l'augmente d'une foule de traits de détail , et le rend plus intéressant par les descriptions :. enfin Foriginal , informe et aride, ne conserve presque plus de ressemblance avec Touvrage fini : ainsi , l'Iliade d'Homère n'est qu'un tableau sans doute fort différent de ces récits de tradition où le poète aveugle a puisé l'épopée divine de la guerre de Troie. C'est de là qu'est née l'opinion émise par l'ingénieux Percy, et à laquelle Ritson aussi s'est rangé. Avant de donner à ses lecteurs une excellente analyse du vieux romance de Lybius Disconius , et de faire its remarques sur Ta conduite singulière de cette fiction y cet auteur ajoute : u Si l'on définit le poème épique , un récit raconté par un poète pour exciter l'admiration et inspirer la vertu , en représentant
un héros favorisé des Dieux , et terminant une grande entreprise malgré tous les obstacles qui Tiennent s'y opposer , je ne vois auenne raison pour refuser ce nom de poème épi^e au poème dont je vais m'occnper (i). »
Cependant , quoique cette opinion trop générale ait été émise par Perey et adoptée par Ritson ( écrivains qui sont rarement d'accord ) , et quoiqn'il soit évident que^ stiivant ce système beaucoup trop étendu , l'Iliade ou même l'Odyssée d'Homère pourraient être rabaissées à la classe des romans , comme il se pourrait faire aussi que le Bsau Dêconnu s'élevât au rang de poème épique > cependant il est dair que dans le langage reçu , et suivant les lois du bon sens^ il y a autant de dtf* fërenee entre ces deux genres de compositions qu'il en existe entre les moralités ou 'les mystères du moyen âgç , et les productions dramatiques régulières dont elles furent suivies* Dans un ou* vrage où l'art et les grâces du poète nous charment» où chaque partie de la composition est en rap* port exact avec les autres parties , de sorte que l'ensentie s'avance avec ordre vers un dénoûment raisonnable^ et où les caractères sont tracés avec force et développés avec vérité; si le récit est embelli d'assez de poésie pour rendi'e sa marcbe . gracieuse sans l'entraver » si l'art et le goûtn^ezcluent pas le génie ^ alors l'ouvrage a droit am titre de poème épique , et l'auteur peut réclamer une place sur ce trône où se sont assis Homère^ Virgile et Mihon. D'un autre' côté ^ quand des détails puérils font languir le récit ^ quan4 l'int^êtdu livre réside plutôt dans les écarts fougueux
(1) RtU^ues of a$teiemt P»etrj, ttl ^ c» 27. Le prélat cit« «a digconrs sar la poésie épique , qui accompagne le Tilémo^n».
Eo.
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^^ne, ûnajji^ajipii s^ns i^ein ^ (p^e dans U iàle^% 4e l'ëcpyaiyc^; en ua mp^^ quand le Q^erveilleux e^ le su^natoriçl son^ leç, principales spurçe^ à^W ï^nXit&t d^cQule,î 4^jfJ^ Tdb\e^ent ofl, a^çûre^ dans un poème de rares éclairs de génie; YaiQ.e7 n<«nt il pourra ^oiiKtenir <|uelqMe, mérite aux yeux de « l'historié, parce qu'il renlei^me, quelqi^es débris d'é¥éi^emen$ réels, et encore plus aux yeux de rantiqoAire, pa^cci qu'il con^rilij^Q à jc^.da \om swr. lelusages ^» te«af s p^^és ; cci ne .^er^ jaipa^ que l'wvrage d'un^ humide vm^jLci^t, digpe d§ %ttrer parmi les omoanens grx>s$«ers de cies si^9i iMrbaj^ dont l'-étude nous, occupa maintenant» Un grand nombre d'<auyrages plaicés entre ces deux extrêmes sans. douU participeront du çasaotire des deux genres, et si l'on sç donne le sipin de les distribuer chacun dans la, diyisjpn qui lui coiiyienl, suiitant que leiir couleur. dominante sera une certaine régularité de composition, nn certain talent poétique^ ou bien, au contraire, une grande extrayagance d'imagination et beaucoup dUrrégi^arités daps les détails , il est possible qu'il ^tu, présente où ces deux caractères, se trouveront presque en propoction égale. On sera mime embarrassé pour les classer avec quelicpie méthode ; ÏBuis répétons encore qp'à quelques exceptions prb notre, gi^ût et nos habitudes littéraires. noi|f forcent de r^nnaitre entre, le roman etl'quopée une diffi^ence aussi complète et absolue qu'il en peut exister entre deux espèces distinctes dans un même genre.
Nous Tenons de dire des romans qu'ils se. sont présentés dans l'origine sons la forme d'un récit rhythmé , prétendue his|oire exacte des faits ; eu effet un récit semblable se rapproche beaucoup de
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la seule hisloire que periQette une civilisi^tioii enjQoce naissante; Bistoii^e qui sera, tonjours remplie, d'.exàgéra|ions, fruit Aes pr^gës et de la Pfédil^tipn spéciale de la tribu qu^ellç dépeint^ ci toujours empreinte &n^ mâange de supersti^ tien et d'idolâtrie. Tous ces éiémens diyeis seront encore plus confondus ensemble par le génie poétique du romancier jusqu'à ce que te fil de la Térité .cft 4^^ éyénemens réels finisse aar se perdre dam Çj^^^^çafoe de fictions romanesque* Ansst est-il jâ^ sage aujourçHiui. ^ renoncer tont'-à-faît à ^ppk d^extraire quelles con;^ait8ances nlHetde Ç9fi matériaux ,^ sur lesquels hs romanciers ont tc^yajllé, si souvent qa^s en ont effacé jusqu'à la 4enii^e trace 4e probabilité.
L'opinion que nous venons d'émettre soti IVrigfiie/aés romans est tont-à-f ail <Faccord avec les f^^f qu'ont présentés la plupart des écrivains qui se soi^t occupés de cçtte théorie curieuse. 4ÛISÎ ^ gar exemple ^ il est, prouvé , et nous aur(»s occasion de le faire voi|r en examioaiil le pregrli 4e c^ genfe chez les divers peuptei de l'Europe, que les plus ancienne» prc^ductions de cette sorte 4(t littérature, qui existent encore anjourcPhui, SQiit 4^ courts récits ou des fragmens de romances .^'op chantait dan!| les, solennités ou les fêles
Îiubliquçs. Os étaient destinés 2^ cdébrer les hauts $iits et le renom d'un héros, illustre dans ta coptrée ou dans la tribu , et peut-être fon^aienl^ ils la légende historique d'une victoire, d'une défaite , ou de tout autre sujet qui pût exciter puissamment l'intérêt de l'auditoire par les souvenirs qu'on y attachait. Ces poèmes, dont il ne r^te aujourd'hui qu'un fort petit nombre , ne sont pas sans quelques éclairs de génie, mais d'un
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génie rude , sanvage, le plus souvent même obscur^ soit par l'antiquitë réelle du langage , soit par le sublime affecte de la diction. Le cfaant de la bataille de Brunauburgli , qui se trouve dans la Chronique saxonne , offre un exemple curieux de cette poésie nationale.
Même à l'époque reculée dont nous parlons (i) , on découvre la distinction entre ce qu'on pourrait nommer les deux genres des romans temporels et spirituels ; les' premiers , destinés à célébrer les exploits d'une gloire mondaine ; les seconds , consacrés aux récits des souffrances des martyrs ou des miracles des saints , sujets qui devaient plaire également aux hommes de ces siècles religieux. Quoique toutes les nations , à l'époque de leur première enfance , puissent nous offrir des exemples de ces deux genres de composition , leur nombre relatif dépend , comme il est facile de le croire , " des mœurs nationales , et varie selon que le goût d'un peuple le dispose davantage à la méditation religieuse ou à la gloire militaire. Ainsi ^ de ces fragmens qui nous restent de la poésie saxonne^ la plupart sont consacrés à ta ' religion; Aussi on y trouve plusieurs spécimens du roman spirituel , et rarement des poèmes relatifs à la guerre ou à la chevalerie. D'un autre côté y la langue des Normands^ qui présente il est vrai des exemples assez nombreux des deux genres 9 abonde surtout en compositions remplies d'aventures belliqueuses et d'exploits de guerre. Les Saxons chrétiens étaient devenus comparativement pacifiques , pendant que les Normands
(i) L«8 romus religieux de BarUmm et de Josiipkmi furent composés dans le luiiiième siècle par Jean de Dam|i.
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éuient certainement reconnus pour le peuple le plus belliqueux 4e FEurope.
A la première vue , il semble que le but et la tendance des deux genres de romans spirituels et temporels devaient être essentiellement distincts , mais on découvre avec surprise que ces compositions étaient de nature fort semblable ; la structure des vers et la disposition de l'ensemble étaient les mêmes ; et les ârgumens ou sommaires ; même dans le cas où ils servent d'introduction aux sujets les plus graves, ressemblaient exactement à ceux par lesquels les ménestrels commencent leurs mer- -veilleux récits , et ils contenaient même des allusions à ces fictions profanes. Warton cite un poème sur les passions ^ dont voici le commencement :
I heretk one lettle taie , that IcH wUl t«U« , As fri vyndetlk hit in write in tbe godspella , Hua hit noulit of Garlcmeyne ne of ihe dua père , Ac of Giiste^s thruurjnge , etc.
« JTai entenda une petite histoire que je vais voua dire , asBsi que noua la trouvons mise en écrit dans l'Evangile ; et elle n*a rien de Charlemagne ni des douze pain , mais de U ^wmc de Christ, etc. »
Le roman temporel , de son côté , commençait souvent par des invocations à la Divinité, qui n'eussent été à leur . place que si le poème eût traité des sujets infiniment plus graves et solennels. L'exorde du roman de Ferumbraa peut .servir d'exemple de cet usage presque universel.
God in glorye of migtis moost That ail things made in sapieuce , Bf virtue of word and holy gooste , , Gi vingt to mea great excellence , etc.
« Dieu dans la gloire de sa tobte^nànce , -t{ui fit toutes choses dans sa sagesse , par laVéftede ^a^^aroleet de'l'BspHt- SisBt , qni doaàe « l'hoibaM ulte grande eieellence , etc. w
Ct$ mèmeiB daiigers , ce$ tttêmés sbi^rdnëès que le cheyalier briavait si âôuVl^tit (^ôiir acquérir 'uhe gloire terrestre ou l'a^dur 3e sa ààtàe, le éâint et le mariyr lès diërchàleiit ^alëïnèiit '^dur s'assurer une place dans le ciel ou les' faltéuYs d'Un saint patron. Si te champion temporel âe jette dans des périls où Tattëndent des mbi^friss, dies dragons / des enchantémens y le champion ât>irituel nous est sahs teése repi^ésénté luttant contre toutes les puissances du'hionâe infernal, que le grand dragon , le diable dirige Contre sa' vertu. Si le chevalier est déliinré juste- à temps par une fée secourable ou son génie protecteur , le saint réclame le secours , non : pas seulement de toute l'arnilée câeste^mab^péciaieÉt^nt dupatron divin ou de la sainte dbilt il embrisisie'lês'àuteis ; enfin » la conclusion du roman , qui assure au chevalier victorieux un superbe royaiune^ ime race nom« brebse et de longues "auttées -de bobkenr, assure i%alement au saint persôiinàge un autel et un temple sur la terre , lui donne une place dans te ciel parmi les btenheurebx et les «niges^ «t lui promet tme félicité qui ne devra jamos -finir* Il flïiffira de dire -encore que la manière et le style -de ces lieux «(nupositions ne 'difiittnt pas eftien- ^tiettement; que leurs autevs ae^ seihnsnt iàdistinctement du i^^ême gieanre de inètre'etde rhjdime, et vont puiser leurs images et leurs incidens dans des sources pareilles , de ^brte c|u'aptès a^oir indiqué brièvement la^ nature dea romani spirituels ; il devient inutile d'en dire davantage.
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