SAMUEL JOHNSON
De tous les hommes célèbres de ce siècle et des siècles prëcédens^ le docteur Samuel Johnson est celui qui a laissé en Angleterre l'impression la {ilus profonde par les souvenirs de son caractère çt de sa conversation. Si nous entendons prononcer son nom , si nous ouvrons un livre écrit par lui y nous nous rappelons tout à la fois sa personne, son mérite , st% singularités, la brusquerie de ses gestes, et le son imposant de sa voix. Nous ne savons pas seulement ce qu'il a dit, mais encore de quels termes il fit usagé; nous devinons son motif secret pour avoir parlé, soit qu'il Toulût s'égayer, soit qu'il fût irrité, soit qu'il prétendit conyaincre , ou seulement exercer son talent pour la discussion. On a dit d'un plaisant dont on citait les bons mots, qu'ils perdaient à être imprimés, par ce qu'on ne pouvait imprimer aussi l'air de sa figure* Cela ne
serait pas exactement yrai à l'égard du docteur Johnson ; quoique la plus grande partie de la génération actuelle ne Tait jamais yu^ il ne s'offre pas moins à notre imagination comme une personnification aussi frappante que celles de mistr ess Siddons et de John Kemble dans les rôles de lady Macbetli et du cardinal Wolsey.
Cela vient, comme chacun sait, de ce que Johnson a trouvé dans James Boswell un biographe tel qu'aucun autre autcar n'e^ a eu et n'a mérité d'en avoir. L'ouvrage qui par la forme ressemblerait le plus à la Vie de Johnson par Bosw^ell serait la vie du philosophe Démophoa dans Lucien : mais cette esquisse est bien inférieure par les détails et l'esprit à la Fie de Johnson ; si l'on considère les célèbres personnages dont il y est question, le nombre de connaissances diverses et de causeries amusantes qu'il réunit , cet ouvrage est sans contredit le livre qu'on doit rencontrer le plus souvent sur la table du cabinet, comme sur é^le du parloir à la campagne (i). Cette biographie de Boswell fooit d'une telle réputation , qa'eîU rend mudk aténie un abrégé qui est d'autant moins nécessaire ici que le grand lexicographe n'a composé ^'«n seul roman fort court, sons le titre àeRagaelem»
Nous nous contenterons de rapp^ter quelques dates et quelques faits, afin de suivre un. plan uniforme ; puis nous hasarderons quelques re-
(l) Celte espèce de journal qui pelât un liorame célèbre en dis~ habillé a un air de franchise qui séduit. G*est un cadre où tout peut entrer et qui ne repouste aucun détail. Les couvenaHoiu d* lord Bjron ne sont malheureuseoieol qu*un fragment de ce genre; mais le M/motial de Sainte-Hélène est devenu à coup sûr Touvrage le plus intéressant , et le plu» important pour l'bistoire « de tous ceux qui ont quelque analogie avec le Jmtntal de BùsWêU. — £b*
marques sur Raas^laê «t sur le caractère de son célèbre auteur.
Samuel Jokuson était né et fut éleré à Lilchfield , où son père devait être un Hbraire assez considérable, puisqu'il était page de paix. Il naquit le i8 septembre 1709 : il fut mis à l'école de Lilcbfield , et acheva son éducation au collège Pembroke , à Oxford. D'une taille presque gigantesque y et doué d'une vaste intelligence^ il était sujet à cette indéfinissable langueur qui rend souvent inutiles les plus brillantes qualités de l'esprit y et sa physionomie mâle et expressive était défigurée par les traces d'une maladie scro> phnleose. A la mort de S9n père y qui arriva en 1781 > et de la succession duquel Johnson ne recueillit que la somme de onze livres sterling ^ il fut contraint de quitter Tuniversité. Dans son indigence^ son savoir et sa probité lui méritèrent Testîme de la meillenre société de sa ville natale^ Son premier essai dans la carrière littéraire , la traduction du Voyage du père Lobo en Abysstnîe y parut à cette époque , et l'engagea probablement à plaeer dans ce royaume lointain la scène de son roman philosophique. Vers le même temps il épousa une femme beaucoup plus Âgée que loi^ et essaya d'établir une école dans les environs de Litchfield. Le projet ne réussit pas ^ et , en 1787, il partit pour Londres avec David Garrick (1) , dans le dessein d'y rétablir ses affaires. Johnson emportait avec lui le manuscrit de sa tragédie d^ Irène , et il avait l'intention d'écrire pour le théâtre : Garrick était destiné au barreau. Un autre avenir était réservé h ces deux hommes célèbres*
(1) Le célèbre acteur. —Ed.
Il est presque certain «{u'à son début k Londres , Jobnson éprouva toutes les difficultés auxquelles est exposé un jeune homme sans protecteurs , dont les talens sont encore inconnus , et qui écrit pour gagner du pain et acquérir quelque réputation. La belle satire dans le genre de celtes du Juvénal, intitulée Londres {lA)ndon) {i) , fut la première de ses productions qui fixa l'attention du public. Malgré l'espèce de célébrité qu'obtint cet ouvrage , et le succès plus brillant de celui qui le suivit, la F'anité des désirs de l'homme (3) ^ dont la morale touchante a souvent fait couler des larmes des yeux qui restent secs sur des pages sentimentales, le poète était réduit à la dure nécessité d'écrire dans tous les genres. Sa tragédie sirène n'eut point de succès , et il fut forcé de consumer son temps en travaux obscurs. Johnson avait heureusement une âme forte et noble qui le garantit des excès auxquels les hommes de génie délaissés se livrent en renonçant ainsi à l'estime publique pour obtenir des jouissances passagères. Tandis que son ami Savage (3) dégradait le talent dont la nature l'avait doué, Johnson s'introduisait lentement, mais sûrement, dans les classes relevées de la société. Sa conversation n'était pas moins remarquable que ses écrits ; sa conduite ne lui fit perdre aucun atni , et chaque nouvel ami devenait son admirateur.
Les libraires apprécièrent ce que valait Johnson comme auteur laborieux, et l'employèrent à l'en-
(1) Imitation de la Satire sur Rome. ^ Eo>
(2) F'atdij of humàne WUhes. Autre satire remplie d'allusioBs classiques. — ËD.
(3) L'auteur du poème intituU le Bâtard. — £o>
treprise colossale du Dictionnaire de la langue anglaise. Ou sait comment cet ouvrage a été exécute 'j on est d'autant plus surpris de son mérite, que l'auteur était étranger aux langues du nord de l'Europe, d'où la nôtre dérive, et que les découvertes en grammaire faites par Horne Tooke n'existaient pas encore. Sur ces entrefaites le Rôdeur (Rambler) , dont le succès ne fut pas d^abord bien grand, classa cependant Johnson parmi les premiers moralistes du siècle*
En 1762, Jobnson perdit sa femme, et celte perte l'affecta profondément* La haute société , aux plaisirs de laquelle un homme de son mérite contribuait si souvent, lui offrit des distractions digues de lui , et une ressource contre cette maladie d'esprit qui empoisonnait ses heures de solitude.
L^ Oisif (IdlerJ , qui n'eut pas autant de vogue que le Rôdeur , parut en 1758. L'année suivante, il composa à la hâte Rasselae , pour payer les dépenses des funérailles de sa mère et quelques petites dettes qu'il avait contractées. Ce beau roman fut composé en une semaine , et le manuscrit envoyé à l'impression à mesure que l'auteur écrivait : Johnson assura \k sir Joshua Reynolds qu'il ne l'avait jamais relu. Les libraires achetèrent l'ouvrage cent livres sterling, mais ils en ajoutèrent vingt-quatre quand la première édition fut épuisée.
La promptitude avec laquelle Rasseku fut écrit, et l'objet que l'auteur avait en vue, prouvent que ses affaires étaient encore embarrassées. En 1762, une pension de trois cents livres sterling
changea sa position, et il ne fut plus dans la nécessité d'écrire pour subsister. Le breyet de sa pension portait expressément qu'elle était accordée pour les services rendus par Johnson à la littérature. Il justifia la libéralité du gourernement par la publicatiim d'un pamphlet intitulé lafauaae Alarme f et d'un autre sur les lies Falkland«
En 1765 y une satire de GhurchiH détermina Johnson à publier son édition de Shakspcar^ , qui aiait été depuis long-temps proposée par souscription.
Son fameux Voyage ofix Hébrides parut en I775. Quels que fiissent ses préjuge contre l'Ecosse y les habitans de ce royaume doivent reconnaître que ses remarques sur la pauvreté et la stérilité du pays à cette époque étaient fondées. Elles ont contribué certainement à leur ouvrir les yeux et à remédier aux causes qui avaient appelé le reproche. Lss Écossais ne pardonnaient pas à Johnson de n'aToir pas été enchaïUé de leur pays, que le vice de son organisatiou physique ne lui permit pas d'apprécier : il me semble avoir mis un trop haut prix à leur hospitalité, en prétendant qu'un voyageur littéraire ne devait en parler que pour louer. Le docteur Johnson prit un meilleur moyen de .reconnaître le;s politesses qu'il avait reçues, ce fut de rendre à tous les Écossais qui venaient à Londres la même hospitalité et Us mêmes attentions qu'il avait trouvées en Ecosse.
Son pamphlet intitulé VImpàt p^est pae une tyrannie ( Taxation no tyranny ) , qui courrouça si fort contre lui les partisans de la cause des Américains, est écrit dans un esprit de torysme bien fait pour accélérer un événement dont les
suites flLclieiises et les résultats avantageux peuTent être calculés aujourd'hui, nousyoulons dire la séparation des colonies américaines de la mère-patrie.
En 1777, Johnson commença celui de ses ou- Trages qui a eu la pluJs grande TOgue, les F'ies des Poètes anglais ( Tâe lives of the british Poets ). Un juste mélange de saine critique et de talent distingue cet ouvrage,
Johnson termina en 1785 sa laborieuse et brillante carrière. A sa mort la vertu perdit un ferme soutien, la société un de ses plus brillans ûrnemens , et les lettres un des hommes qui les ont cultivées avec le plus de succès. Les dernières années de sa vie furent honorées par une approbation unanime , car il eut le bonheur de gagner et de conserver l'amitié des hommes les plus vertueux. Généralement aimé et respecté, Johnson aurait été heureux , si le ciel , aux yeux de qui la force est faiblesse , n'avait voulu que ses facultés fussent quelquefois obscurcies par une maladie de langueur qui affectait son moral et le rendait susceptible de certaines préventions , pous* sées quelquefois jusqu'à l'injustice la plus criante.
Quand on considère le rang que le docteur Johnson tenait non-seulement dans les lettres , mais dans la société, on se le figure comme le bon géant d'un conte de fées , dont la bienveillance et la douceur sont mêlées à un peu de cette férocité sauvage attribuée aux enfans fabuleux d'Anak ; ou mieux encore peut-être tel qu'un dictateur romain , tiré de sa ferme , et dont la sagesse et l'héroïsme soupirent après ses occupations rustiques. Il j avait des momens où^ avec toute sa science et tout son esprit , cette àpreté de caractère , cette exigence indis-
6o JOHNSON,
crête et despotique , ëuient portées au point que mistress Thrale (i) elle-même trouyait à la ûa que rbonneur de loger Johnson était presque balancé par le tribut qu'il leyait sur son temps et sur sa patience.
La cause de cette rudesse n'était point l'ignorance des égards dus a la société , et des corn* plaisances réciproques qu'elle demande^ car personne ne counaiss'ait mieux que le docteur Johnson les règles du saToir-Tivre; personne ne s'y conforma plus exactement quand le rang éleyé des personnes ayec lesquelles il se trouyait le demandait. Mais il ayait été^ pendant la plus grande partie de sa yie , étranger à la haute société dans laquelle cette contrainte deyenait nécessaire ; et il est assez présumable que dans les cercles qu'il ayait d'abord fréquentés, il ayait contracté l'habitude de se liyrer k des singularités que la bonne éducation ne laisse pas aperceyoir. Le sentiment de sa supériorité dans plusieurs cercles contribua à sou ton dogmatique ; et lorsqu'il eut atteint une espèce de dictature littéraire, il aimait, comme les autres potentats, à déployer son autorité; il eut cela de commun ayec Swift et deux ou trois autres hommes de génie, qui n'eurent pas le tact de sentir que leurs talens ne les dispensaient nullement de se conformer aux règles établies dans le monde. Il ne faut pas perdre de yue que du temps de Johnson la société des hommes de lettres était plus bornée que de nos jours ; il était le Jupiter d'un petit cercle , et toujours prêt , sur la plus légère contradiction, à lancer le tonnerre du mépris ou du sarcasme. C'était, en un mot, un
(i) Femme d'an liabitant d» Londrei diei lequel JuhatOB nvait familièrement. — Ev.
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despote, et le despotisme entraîne parfois les caractères les moins tyranniques k des abus de pouvoir. Il n'est pas vraisemblable que jamais personne obtienne cette étrange soumission que Johnson obtint de tout ce qui l'entourait. Les révélations de ses amis, plutôt que l'humeur de ses ennemis y ont fait connaître ses qualités aimables, et les ont placées dans leur yrai jour ; mais on n'a pas dissimulé ses défauts , qui après tout se réduisent à son manque de tact et à quelques préjugés nationaux , dont peu de caractères sont entièrement exempts -, mais ses talens , ses mœurs et sa bienfaisance , peuvent défier la critique.
On a , depuis long-temps , apprécié le mérite de Rasêelas ; il a été traduit en tant de langues étrangères qu'il est familier à tous les hommes qui s'occupent de littérature. Cet ouvrage fut composé dans la solitude et dans Un moment d'affliction ; le ton mélancolique qui y règne fait assez connaître la disposition d'espjrit de l'auteur. L'analogie que l'on peut remarquer entre le but moral de Rasselas et celui de Candide est si frappante, que Johnson lui-même convenait que si les auteurs de ces deux ouvrages s'étaient communiqué leurs manuscrits , on aurait pu accuser chacun d'eux de plagiat. Mais les deux fictions se ressemblent comme une plante salutaire et une plante vénéneuse. L'ingénieux Français a cherché à mettre en question la sagesse du grand Régulateur de l'univers, en osant l'accuser d'impuissance devant les créatures de sa volonté. Johnson tire ses argumens des mêînes prémiasea avec l'intention pieuse d'engager les hommes à espérer dans un monde meilleur l'accomplissement de leurs désirs déçus sur la terre. L'un est un
dëmon très-gai^ il faut en couveitir , qui se rit de nos misères; l'autre est un grave philosophe , ami de l'espèce humaine, qui nous montre le néant des espérances terrestres , pour nous enseigner k placer ailleurs nos affections.
On peut à peine appeler Rasselas un roman ^ car il y a bien peu d'incidens ; c'est plutôt une suite de dialogues moraux sur les vicissitudes de la Tie humaine, sur ses folies, ses craintes, ses espérances et ses yains désirs; le style est digne de Johnson , et rendu harmonieux par ces phrases cadencées qu'il aimait tant, et arrangées avec l'art du savant sir Thomas firown. Le lecteur peut se plaindre quelquefois , avec Boswell , que le tableau des misères humaines et de l'impossibilité d'y échapper laisse une impression de tristesse. U faut chercher la morale de Easaelas dans la coAclusion de la Vmnité des désirs de l'homme j poème qui traite ce sujet méUacolique et se termine par cette morale sublima :
«Demande avec^^erveur un esprit sain, des pas- » sions soumises, et une volonté résignée; Famoor, M qui peut à peine remplir le cœur de l'homme n considéré coUectiveflient ; la patience, souye- » raioe panacée ; la foi , qui , soupirant po«r un N monde de félicités , regarde la mort comne un n signai par lequel la nature nous isTÎte à un i> asile tranquille : ces biens , les lois du del les n réservent à l'homme; celui qui peut tout les » lui accorde. La sagesse céleste s'en sert pour » calmer l'esprit et dédommager d^UB bonheur qui n est iatrouraUt* »
dbyGbogle
NOTICE
BIOGRAPHIQUE ET LITTÉRAIRE
SVK