CHARLES JOHNSTONE
AUTEUR DE CHRYSAL.
Nous aorons peu de chose à dire de l'auteur de Chrjsal, roman satirique, qui, par sa ressemblance aTec le Diable Boiteux , se raagc naturellement dans la classe de ceux de Lesage. Cfaarles Johnstone était Irlandais de naissance , mais , dit-on , Écossais d'origine , et il descendait delà famille d'Annandalc ; si cela est, nous avons adopté la véritable orthographe de son nom, quoiqu'il soit écrit iohnaon en plusieurs endroits* Il reçut une éducation classique, et, ayant pris ws grades comme avocat, il se rendit en Augleterre pour y exercer sa profession. Johnstone devint sourd comme Lesage, et c'est une coïncidence assez singulière; cette infirmité nuisit naturellement à ses succès au barreau ; quoique dans ce siècle nous ayons vu ce désavantage «irmonté avec éclat par
un de ces hommei rares qui, réunissant le don de l'éloquence et le sayoir le plus profond comme jurisconsultes , possèdent de plus une intelligence en état de tout saisir et de tout comprendre comme par intuition ; mais Johnstone était doué de grands tâlens dans un autre genre , et il nous en a du moins laissé une preuve admirable dans son histoire de Gbrysal. Son esprit était vif et son humeur sociale ; ayant beaucoup tu le monde dès sa jeunesse, il avait assez observé les hommes dans tous les rangs. pour pouvoir peindre leurs vices et leurs folies avec une vigueur remarquable de pinceau.
On dit que Ckrysal fut composé chez le feu lord Mount Edgecombe dans le Devoushire, où Fauteur passa quelque temps, en 1760. Cet ouvrage avait été annoncé par les journaux comme « un récit détaillé et impartial de tous les événemens remarquables du temps actuel dans toute l'Europe. » La publication suivit presque immédiatement celte annonce; et, comme le roman oflrait au lecteur le double attrait de la chronique secrète de tous les principaux personnages vivans , et d'un style nerveux, riche de couleurs et d'images, il s'empara tout d'abord de l'attention publique. Une seconde édition parut après un très-court intervalle, avec plusieurs additions que l'auteur , fondit dans le plan général. Mais l'avidité du public n'étant point encore satisfaite , la troisième édition, qui date de 1761 , fut augmentée dun quatrième volume. L'auteur pensa avec raison qu'il était inutile de se donner beaucoup de peine pour classer ^^ nouvelles additions dans son premier cadre, et sentant bien qu'il n'était d'aucun intérêt pour personne de suiyre bien régulièrement la.
transmission de Chrysal u de main en main » , il ne lia la continuation avec le corps de l'on* Trage que par des notes et des renvois qu'on ne trouve pas toujours assez intelligibles; mais c'est un point sur lequel l'auteur semble avoir été parfaitement indifférent.
Après cet heureux coup d'essai, Johnstone publia les ouvrages suivans y qui sont -restés dans l'obscurité et l'oubli :
Rêverie , ou une Visite au paradis des sots. a volumes in-12 , satire.
V Histoire cPArbacès , prince de Beil^ 2 voK In-i^, i774> espèce de roman politique.
Le Pèlerin, ou Ttibleau de la vie, % vol* in-12, 1775.
L'Histoire de John Juniper ^ autrement dit Juniper Jack , 3 vol. in-i2) 1781 , roman dans le genre trivial.
Nous avons lu tous ces romans il 7 a déjà longtemps y mais il ne nous en reste qu'un souvenir trop confus pour pouvoir hasarder une opinion sur leur mérite.
En 1782, vingt ans après la publication de Chrysal, M. Johnstone partit pour les Indes dans le dessein d'y chercher fortune ; et il eut le bonheur de l'y trouver, mais non cependant sans essuyer quelques traverses dans le voyage* Le Brillant , capitaine Mears , sur lequel il s'embarqua , fit naufrage, et beaucoup de passagers périrent. Ce ne fut qu'avec les plus grandes difficultés que Johnstone , le capitaine et quelques autres parvinrent à se sauver.
Johnstone, arrivé au Bengale, écrivit beaucoup dans les journaux sous le nom d'Oneiropolos; il devint propriétaire , en compte à demi , d'une
des principales feuilles périodiques du fiengale^ et acquit une grande fortune* U mourut en 1800 ^ à l'âge de soixante*dix ans, atttant qu'on peut le conjecturer. Presque tous ces détails sont empruntés au Dictionnaire biograpU^e de M. Chal« mers.
C'est seulement paur son titre d'auteur d'us ou- Tragc regardé comme la chronique scandaleuse de son temps , que le mérite littéraire de Joluistone réclame notre attention. Nou» avons déjà fait observer qu'il y a une grande analogie entre le plan de Chrysal et celui du Diable boiteux^ Dans les deux ouvrages les auteurs ont introduit un espi:it doué de la faculté de lire les pensées , et d'expliquer les aberrations du cœur kumain; il est censé découvrir à un mortel le tableau réel de l'humanité; il dépouille les actions des hommes de leurs prétextes et de leurs motifs spécieux , et il en décèle les véritables causes, par l'histoire de^ leurs passions et de leurs folies. Mais l'auteur français a été infiniment plus heureux que Johnstone dans le personnage intermédiaire qu'il a pris ou plutôt emprunté à Guevara. Asmodée est un personnage d'une conception admirable, et sou^ tenu partout également. Le lecteur prend autant de plaisir au développement du rôle de ce démon , qu'à aucun de ceux qu'il dévoile et analyse à nu pour l'instruction de don Giéofas; il est presque impossible de ne pas se laisser surprendre par une sorte d'attachement pour le lutin, et de ne pas éprouver quelque désappointement à l'idée de le savoir enfermé de nouveau dans sa bouteille enchantée. Bien plus , si nous pouvions juger des régions infernales sur ce seul échantilleii. , nous nous rangerions de l'avis de Sancho Panza , qu'il
peut se trouTer bonne compagnie même en enfer* IChry^al, aneontnîre, n'est qa'ua esprit élément taire, sans sensation, sans passions, sans aacim trait dislinctif^ il ne fait antre cbose que réflëdur, comme nu mâroir, les olijets qui lui sont présentes , sans j rie& ajouter, et sans le«r faire subir aucune espèce de modiâcation.
Gest ut moyen ingénievx dans une satire de moeurs, que de suivre k passage d'une pièce de monnaie dans les mains de* ses dirers possesseurs , pour rendre compte da leurs actions et de leurs caractères* Le dosteur Bartlvurst , ami de Johnson, s'en était déjà servi dans . les Aventurés cTun half penny , qui forment le quarante^troisiène numéro de P Aventurier y pnblié le 3 avril 1763 , plusieurs années avant CktysaL
C'est surtout dans le ton de la satire que les Aventures de Cbrjsal différent de celles des héros de *Lesage. Nous avons comparé l'auteur françab k Horace, et nous ne craignons pas d'appeler Charles Johnstone un Juvénal en ^nrose. Les folies que décrit Lesage nous font rire ; l'auteur anglais peint des vices et des ci*imcs qui nous font borrcnr. Si , comme noas l'avons dép remarqué, on pourrait désirer, sous le point de vue moral, plus d'énergie iet quelque noble sentiment de plus dans les héros de Lesage , nous dirons maintenant que Johnstone aurait pu rendre sa satire plus piquante et tout aussi sévère , en éclairant un peu plus les ombres de ses tableaux, et en nous épargnant la gros* sièreté de quelques-unes des scènes qu'il réprouve* |[<esage rend le vice comique ; Johnstone semble vouloir rendre la folie même haïssable autant que ridicule* Son héraut et son commissaire d'encan, qui sont deux de jses caractères les moins odieux ,
sont d'une friponnerie et d'une cupidité qui nous
tes font prendre en aversion lors même qu'ils sont
comiques.
On peut excuser l'âpre causticité de ce satirique y en disant qu'il vécut dans un temps qui appelait un censeur inflexible. Une longue paix et la prospérité qu'elle procure avaient amené à leur suite les maux qui accompagnent ordinairement ces deux grands biens, l'égoïsme, la cupidité et la débauche. Notre conduite n'est peut-être pas plus morale que celle de la génération qui nous a précédés ^ mais , de nos jours , le vice respecte les apparences ^ et porte du moins le masque des convenances. Une lady H«... et PoUard Asbe , dont il est si souvent question dans la correspondance d'Horace Walpôle , .n'oseraient certainement pas insulter à la décence publique comme de telles gens le faisaient alors, et nos plus cyniques débauchés ne se hasarderaient pas à renouveler les orgies de l'abbaye de Medenham , que Johnstone nous a peintes avec des couleurs si horribles. Ce n'est pas Ik que se borne l'amélioration de nos mœurs, 'las hommes publics de notre époque sont obligés d'agir , ou au moins de paraître agir par de plus nobles motifs que ceux que se proposaient leurs prédécesseurs. On ne tolérerait pas aujourd'hui sir Robert Walpole, qui après avoir gouverné pendant tant d'années par la plus scandaleuse corn^tion ouvertement avouée , avait amassé une fortune immense aux dépens de l'État. Notre siècle n'endurerait pas la splendeur de Houghton ( i ). Nos derniers ministres et nos hommes d'état sont morts, presque tous sans exception, pauvres et endettés;
(l) Château de sir Robert "IValpole, dans le comté de lïorfolk, dont le marquis de Cholmondeley a hérité. — £]>.
signe certain que y s'ils ont été guidés par FambitioD, on ne peut du moins les accuser d'aTarice; et leur exemple servirait encore k prouver que Fambition n'égare point hors du sentier des vertus publiques y tandis que la cupidité entraine ton* purs dans les voies détournées de l'intérêt perfonnel. Du temps de nos pères ^ la corruption générale des ministres , leurs fortunes acquises par un système avoué de reyenant^bons , et qu'ils avaient l'impudeur d'étaler , avaient introduit dans tous les départemens de l'administration un esprit d'avarice et de rapacité ; en même temps que ce système fermait les jeux de ceux dont le devoir était de les tenir ouverts sur tant de honteuses déprédations* Eu payant des sommes énormes à leurs supérieurs , les subordonnés achetaient le privilège de voler impunément le publii:. Quand les commissaires de l'armée et de la marine rein*plissaient les coffres, des généraux et des amiraux^ c'était pour avoir pleine licence d'exercer toutes sortes de pillages sur les malheureux matelots et soldats* ISous avons connu des hommes véridiques^ et jouissant d'une bonne réputation ^ qui avaient servi dans l'expédition de la Hsrvane , et nous les avons toujours entendus affirmer que les hideuses scènes décrites dans Chrysal n'étaient nullement exagérées. Cette attention paternelle aux besoins du soldat et du matelot^ cette tutelle vigilante sur leurs droits et leurs intérêts y qui , de^ nos jours y font tant d'honneur aux officiers de terre et de mer , étaient alors entièrement inconnues* Les généraux, les amiraux, voyant le ministre déterminé à s'enrichir sans s'inquiéter de la fortune publique , ne songeaient point à cueillir des lauriers ^ mais à amasser des richesses* M* Pitt
70 JOHNSTOKE.
le père et le générai Wolfe panireBt des itrès presque surnaureb , voioins k cause de l'éloquence et des grands talens du premier^ ou de l'babilelé du second , que parce qu'ils avaient fait de rhonneur et de l'intérêt de loir patrie le grand objet âe leurs irav^Mix. Ils oêèreni , pour me seryir de l'expression classique , mépriser les richesses. L'bomme d'état et le général de noire temfs n^oêeraient pas en faire un but.
L'amélioration comparative de nos mceurs et de notre gouyememeiit est , certainement ea partie, l'effet de la propagation des lumières et du perfectionnement du goût; mais elle fut iav«rifiée par les> vertus pritées et par le patriotisme dn monarque vénéré qui a si long-temps r^goé sur nous. Ghry sa 1 parle souvent du frein que la sévérité de son front ^ jeune encore , imposait an vice et ^ la lieence ; et la disgrâce de pins d'un ministre dans le commencement de son règne eut évidemment pour cause l'abus qu'ils avaient fait des secrets qae leurs places les mettaient à portée de connaître, poor augmenter leurs fortunes en spéculant dans les fonds publics. Tom les abus dans les départemens de Tadministratioii ont également été râbrmés ; ie système des pots-de-vin (i) a été aboli , et tous les moyens de profits bonteox ont été interdits autant que possible , aux employés de la bureaucratie. Ces règlemens salutaires ont été adoptés pour l'armée et pour la marine. Le coramaïuiant en chef de l'armée ne pouvait donner une preuve plus forte de son attachement à sa famille et k sa patrie (2), qu'en fermant «es plaies
(1) Per^iibites , revenant-Ions^ tours de hiton.
(2) Le duc dTork , fils de Georgei IJI , frère du roi régnant , el luteitier {*ré*o.nf tif dbe.lu oojirQBae, mort U 5 Janr. i8a7.-.-fi».
iHHrteitses qui minaient notre force militaire , et avncquelles l'autenr 4e Chrjaal a si justement ap« pliqaé ie eauHi^fue de sa satire.
Cette réforme n'était pas commencée do temps âe Johnstone, qut^ doué d'nn caractère ardent , aurait pu dire avec raiseff ^ dijfkile est satiram n»n €enher9. Il s'est donc livré sans réserve a« penchant naturel de son caractère; comme la pfnpart de ses personnages étaient divans , et dès-lors faciles à reconnaître ^ il leur offrait un miroir où ils pouvaient voir l'image de leurs traits les plus liideux. Son style est soutenu et énergique ; son talent de personnification n'est pas moins remarquaHe ; ses personnages se meuvent , respirent 9 parlent avec toute la -vérité d'une existence réelle. Ses sentîmens sont en général ceux d'un censeur hardi, fier ^ arrogant ^ et indigné contre un siècle lâche et corrompu. On tie peut cependant disconvenir que , dans sa haine et dans son mépris pour le vice et pour toutes les bassesses y Johnstone ne se montre trop indûment enrers Churdiill et d'autres libertins, qui me» nèrent ourertement une vie dissolue, parce que, disaient-ils , « cela Tant mieux que l'hypocrisie. >» n est des vices , il est vrai , qui peuvent se trouver mêlés à des qualités nobles et généreuses ; mais y comme toute débauche a son principe dans l'amour de soi , il est 2t craindre que les mauvaises herbes ne Tiennent à croître assez yite pour étouffer ie» germes plus nobles , toujours plus lents à se dé^ veloppcr.
La même indulgence pour la vie dissipée des vîHes semble a^voir eu de Finftuence sur l'aversion que Johnstone montra pour les méthodistes; il a peint leur fondateur, Whitefield, sous les traits
Ie3 pins odieux et les plus injustes* Ce n'est pas précisëmeut l'affaire de l'éditeur d'une bibliothèque de romans de faire l'apologie des dogmes d'une secte qui tient poui* criminels presque tous les amusemens-^ mais justice est due à tout le monde. Les dogmes particuliers des méthodistes favorisent à l)eaucotip d'égards les scrupules étroits^ et ne sont point en rapport avec les progrès de la civilisation ^ ils sont propres aussi à exciter un enthousiasme exalté ^ leur influence sur des esprits d'un certain tempérament peut conduire aux funestes extrémités d'une présomption religieuse ou du désespoir* Mais ^ pour juger les autres comme nous voudrions être jugés , il faut 'analyser leur doctrine non dans les points sur lesquels ib dif» fèrent ^ mais dan^ ceux sur lesquels ils s'accordent avec tous les autres chrétiens ; et si nous trouvons que les méthodistes recommandent une vie pure, une morale sévère et l'accomplissement des devoirs de la' société , faut-il les dénoncer comme des hypocrites parce qu'ils s'abstiennent de ses plaisirs et de ses amusemens? Le nombre des méthodistes dût-il se multiplier au centuple, il resterait encore assez d'amateurs des théâtres et des beaux-arts. Quant à l'homme remarquable qui a fondé la secte ^ la postérité l'a vengé des outrages injustes auxquels il a été en butte pendant sa vie , et qu'il a supportés avec la patience magnanime d'un confesseur. La pauvreté dans laquelle Whiteûeld est mort a prouvé la pureté de son âme , et a réfuté la calomnie grossière qui l'ac- Gusait de s'approprier les souscriptions charitables que son éloquence encourageait si efficacement* La Providence se sert, pour l'accomplissement de ses grands desseins^ des imperfections ainsi
que des talens de ses créatures^ l'enthousiasme de Whitefield servit à éveiller la conscience de milliers de personnes , que les froides exhortations d'un prédicateur ordinaire n'auraient pas tirées de leur apathie et de l'ignorance où elles étaient de leur état déplorable. Peut-être même l'Église anglicane a-t-elle moins souffert du schisme , qu'elle n'en a profité par l'émulation qu'il a excitée dans ses ministres. En un mot , si le portrait de Whitefîeld par Cov^per est un peu flatté^ il approche bien plus de l'original que la caricature de Johastone :
(( Il aimait le monde qui le haïssait : la larme (( qui tombait sur sa Bible était sincère; Attaqué (( par le mensonge , sa seule réponse fut une vie ■ « irréprochable : et celui qui forgeait le trait , <( et celui qui le lançait, trouvaient dans son cœur « tout l'intérêt d'un frère. Il hérita de l'amour <( de Paul pour le Christ , de sa foi et de sa fermeté « inébranlable (i). » -
Ces remarques nous sont dictées par la justice au sujet d'un ouvrage où cet homme mémorable est si grayement . accusé. On ne peut guère les attribuer à un autre motif , car ceux qui probablement aimeraient à lire la justification de Whitefield ne la chercheront pas ici. Les lecteurs moins rigides dans leurs dogmes feront bien de
(l) He lovedtlie world that Kated Kim — tlic tear That dropped upoaliis bible was sincère. Assailedby scandai , and the tongtiç of strife, Uis only answer vras a blameless life ; A.nd be tliat forged , aud he lliat tbrew tbe dart , Had eacb a brotlier^s interest in lils beart. Paal's love of Gbrist, and tteadiaess unbribed, Wero folio wed well in him^ and well traoscribed. TOME X. 4
se rappeler que Tâfiectation d'appeler hypocrisie tous les témoignages d'ane morale pins sëyère , ou d'une pitié scrupuleuse , est tout aussi contraire à la saine raison et à la philosophie chrétienne , que celle qui attache l'idée d'un crime k des matières indifférentes , ou aux amusemens ordinaires de la vie*
Nous aimerions à croire que plusieurs des autres personnages peints par Johnstone, s'ils ne sont pas aussi grossièrement calomniés que celui de Whitefield, lui ont du moins inspiré des traits exagérés. Le premier , lord Holland j était un ministre éleyé à l'école de ces temps corrompus , et le comte de Sandwich un libertin sans pudeur ; ils avaient cependant des qualités, quoique Chryaal les youe à la haine inexorable de la postérité. On en peut dire autant de quelques autres ; car Johnstone ne prétend pas que les crimes qu'il impute à ces personnes aient 4xé littéralement commis ; et il conyient d'avoir imaginé les actions qu'il jugeait les plus analogues à l'idée qu'il s'était faite de leur caractère. Ainsi, il modifiait ses événemens sur l'opinion qu'il avait conçue d'ayancei 4U lieu de former son opinion sur les faits.
Johnstone , jeune , ardent et hardi , paraît s^étre livré au feu de sa composition , et il mêlait une véritable crédulité à la verve de son talent ; aussi a*t'il poussé la louange jusqu'au panégyrique , et condamné sans retour ce qu'il ne voulait d'abord que censurer. Partout il se montre enchaîné par le cours de l'opinion populaire; et, excepté dans l'affaire de Wilkes , dont il parait avoir soupçonné le patriotisme simulé, sa perspicacité va rarement jusqu'à découvrir les erreurs dans lesquelles tombe quelquefois l'opinion publique. Le
bill pour la naturalisation dea Juifé venait d'occasioner une clameur générale ^ et nous voyons Chrysal non-seulement donner aux Israélites comme négocians le caractère le plus odieux , mais répéter la fable absurde qu'ils célébraient la Pâque en immolant des enfans chrétiens. C'est avec la même crédulité qu'il admet toutes les accusations accumulées contre les Jésuites^ et qui donnèrent lieu atfx clameurs générales pour leur suppression (i).
D'un autre côté> comme c'était la mode de dire c(iie la guerre continentale y dont l'objet était la conservation de l'électorat de Hanovre , avait été entreprise pour défendre la religion protestante , Jobnstone fit de l'atbée égoïste, Frédéric de Prusse, le héros du protestantisme , et la prière qu'il lui prête serait très-bien placée dans la bouche d'un gueiTier chrétien qui aurait tiré l'épée pour défendre la religion. C'est s'éloigner tellement de toute vraisemblance , que nous pensons que le romancier ne donnait pas là ses opinions , mais celles qui pouvaient lui mériter la faveur du public à cette époque.
Nous dirons cependant que , tout en sentant et enjécrivant sous l'influence de l'opinion du moment, Johnstone a toujours exprimé dans ses écrits les sentimens d'un véritable Anglais, ami sincère des lois et de la prospérité de son pays, ce qui doit
(i) De ce que sir "Walter Scotl n'admet pas la vériti^ de toutes les accusations qui exprimèrent la haine inspirée par l'ordre justement flétri des Jésuites, il ne faut pas que leurs amis se hâtent de conclure que Walter Scott ne partage pas Topinion la plus générale sur leur compte ; mais il reste asses de révélations prouvées contre celte société 4 la fois régicide et ennemie des peuples , pour que Ton puisse avouer que quelques-uns dt ses crimes ont pu être exagérés. — £0.
lui faire pardonner ses erreurs et ses préyentîons en maintes occasions; témoignant son respect pour la maison de Brunswick , il laisse h la postérité sa déposition contre la marche adoptée par Wilkes pour capter la faveur de la populace en calomniant le trône , exemple si bien suivi par les imitateurs de ce démagogue. Il est assez remarquable que, malgré le zèle de Johnstone pour le roi Georges et la religion protestante , il ne soit presque pas ques* tion dans Chrysal du parti jacobite expirant , dont les intrigues pouvaient foiurnir quelques anecdotes piquantes*
L'auteur de Chryaàl donna à lord Mount Edgecombe , et au capitaine Mears , avec lequel il s'embarqua pour Flnde, la clef des personnages qui figuraient dans son ouvrage : M. William Davis l'a publiée dans son Recueil (Tanecdotes bibliographiques et littéraires avec l'avertissement suivant : « L'intention de l'auteur a été de tracer des caractères généraux , ainsi le lecteur doit exercer son propre jugement en faisant usage de la clef. » Cette clef est jointe au texte avec quelques notes explicatives des événemens et des personnages en place ou qui appartiennent a l'histoire. On a laissé les anecdotes scandaleuses ^ particulières , enveloppées du mystère qui les couvre dans le texte; et l'on a relevé quelquesunes des erreurs évidentes du satiriste. Mais y en retranchant tout ce qu'il peut y avoir d'exagéré dans Chrysàl , il restera encore dans cet ouvrage singulier assez de vérités pour disposer le lecteur à se féliciter d'être né un demi>siècle après les scènes qu'il lui retrace.
NOTICE
BIOGRAPHIQUE ET LITTÉRAIRE