SUE
ROBERT BAGE.
RoBEBT Bage , romancier distingue , était de cette classe d auteurs qu'on ne rencontre qu'en Angleterre j cultivant avec succès les lettres et exerçant en même temps des professions regardées sur le continent comme incompatibles avec le caractère d'auteur. Chez presque tous les peuples , les littérateurs forment une caste à part, dans laquelle ils consentent h admettre les hommes élevés dans Tes arts qui tiennent aux sciences , à condition^ généralement parlant, qu'ils renonceront à la partie lucrative. Les simples citoyens sont exclus de la caste , comme les roturiers l'étaient autrefois de la société de la noblesse. En France ou en Allemagne, Bage, fabricant de papier, et Richardsou , imprimeur , employant leur papier et leurs presses h la publication de leurs ouvrages, paraîtraient des espèces de phénomènes (i).
(j) ^assertion de sir Waller Scoit taout Mmble trop g^Q^raU.
78 BAGE.
Miss Catherine Hutton, fille de M. Hutton de Birmingham^ antiquaire bien connu ^ a communiqué à l'éditeur un mémoire contenant quelques circonstances de la vie de Robert Bage. Une analogie de talent et des relations de commerce avaient lié d'une étroite amitié M. Hutton et notre auteur. Ce mémoire est très-intéressant^ et les extraits des lettres de Bage prouvent qu'au milieu de l'amertume des préjugés politiques , de l'embarras des affaires commerciales , et de la routine ennuyeuse de sa profession , l'auteur des Dunes de Barham ( Barham Downs ) avait conservé la douce gaieté de son caractère. On serait tenté de croire que l'auteur a tiré du brouillon de sa correspondance les traits distinctifs des hommes d'affaires qui figurent dans s^^ romans.
Le père de Robert Bage avait une papeterie à Darley , hameau situé sur la rivière Derwent , près de Derby. On ne parlait guère de lui que pour remarquer qu'il avait eu quatre femmes* Robert était fils de la première \ il était né à Dailey, le 29 février 1728. Sa mère mourut peu de temps après , et son père quitta Darley pour aller demeurer à Derby, où Bage fut élevé dans une école ordinaire. Il y fit des progrès tels, qu'il excita l'étonnement et l'admiration de tous ceux qui le connaissaient. A sept ans il savait déjà assez bien le latin.
Il apprit ensuite la fabrication du papier, sous la direction de son père , qui avait conservé sa papeterie de Darley.
On a m en France Rétif d« la Bretonne, qui fat & h fois,prvfe «t auteur. lUerait facile d*ea citer d'autres. —£o.
BAGE. 79
A vingt-trois ans Bobert Bage épousa une jeune personne qui avait de la beauté, du bon sens, un beureux caractère et de l'argent. Il est probable que le premier d« ces avantages fut le premier oublié; mais le bon sens et le bon caractère assurèrent le bonheur de la vie domestique de Bage : l'argent l'aida à établir k Eiford, à quatre milles de Tamworth , uu« papeterie qu'il a dirigée îjusqu'à la fin de sa vie.
Quoiqu'il suivît ses affaires avec beaucoup d'attention , et qu'il fabriquât le meilleur papier du canton , la direction de sa manufacture et ses occupations littéraires ne suffisaient pas k un eir prit aussi étendu que celui de Robert Bage. Sa manufacture marchait toute seule avec la régularité d'une machine , et lui laissait un loisir qu'il em* ployait à satisfaire sa soif de connaissances* Il apprit le français sans le secours d'un maître ; et l'usage , peut-être trop fréquent , qu'il fait de cette langue dans la Belle Syrienne {the Fair Syrian) prouve qu'elle lui était familière. Il j avait neuf ans qu'il était marié quand il se mit à l'étude des mathématiques ; et il a probablement voulu se désigner lui-même en faisant dire à un de ses personnages, « qu'il est redevable à cette science (c d'une grande rectitude d'idées, et d'un goût <c pour l'uniformité dans les actions ordinaires ce de la vie. »
Bage forma ^ en 1765, une société de commerce avec trois personnes ; le célèbre docteur Darwin était un des associes , et l'entreprise était une fonderie de fer. Au bout de quatorze ans, époque fixée pour la liquidation de la société , Bage se trouva en perte , à ce que l'on croit , d'une somme de quinze cents livres sterling. La raison
Sb BA6E.
ei la philosophie du fabricairt de papier auraient eu long- temps à lutter contre un ëcbec aussi considérable ; l'homme de lettres eut recours an consolateur ëproavé du mallicur , du besoin et de la prison même : une occupation littéraire. U composa un roman en deux volumes , qu'il Tendît trente livres sterling au libraire Lowndes. En 1781 y le Mont Hênnet {Mount Hennet) annonça un nouveau romancier remarquable par l'esprit, l'imagination et la gaieté^ par ses opinions libérales et ses connaissances étendues. Mais > comme le dît Bage lui-même : « Un éloge exagéré « est une mauvaise lettre de recommandation \ )> et la vérité 9 qui était son idole , exige que nous reconnaissions que U Mont Hennet pèche souvent contre la bienséance.
Bage publia successivement les Dunes de Barham {Barham Douons) en 17B4 , deux volumes; la Belle Syrienne {the Fair'Syrian) en 1787 , deux volumes ; Jacques JVallace ( James Wallace ) en 1 788 , trois volumes \ ¥honvme tel qu^il est ( Man as he is ) , quatre volumes y en 139^; et Hermsprong , ou l'Homme tel qu'il' rC est pas y en 1796, trois volumes. C'est peut-être une chose sans exemple en littérature qiie de six ouvrages différens y composés dans un espace de quinze années, le dernier soit incontestablement le meilleur. Plusieurs des romans de Bage ont étjé traduits en allemand, et publiés à Francfort.
Ceux qui ont lu la vie de Cowper , par Hayley,
ne seront pas fâchés d'entendre l'auteur leur parler
de lui-même, plutôt que son biographe. C'est ce
, qui nous engage à donner quelques extraits des
lettres de Robert Bage à son ami William Hutton^
BAG£. 8i
de Birmingliam. Hutton a achète presque tout le papier que Bage a fabrique dans le cours de quarante années ; et , quoique, les lettres de Bage fussent des lettres d'affaires , elles sont écrites dans un style qui lui était particulier. L'amitié se mêle plus ou moins aux détails d'affaires ; car le commerce n'avait pas éteint dans l'âme de Bage ce noble sentiment.
Gomme fabricant de papier^ Bage dit à son ami :
28 mars 1785.
« Je te jure que je suis un des hommes du monde qui prennent le plus de précautions avec raccise (1). Dans les cas douteux, j'interprète la loi contre moir-même , et si je me croyais tùInérable en quelque endroit ^ j endosserais l'armure d'Achille. Je suis déjà arme de pied en cap des armes de la droiture; mais tout cela ne signifie rien ayec nos gens de l'accise. »
i5 août 1787.
(( Oh! comme je voudrais que tu exerçasses tout ton esprit à écrire une histoire de l'accise^ pour faiire connaître l'injustice , l'inégalité , qui président aux clauses des actes du parlement, et cette éternelle tendance k opprimer les sujets. Ce serait le livre le plus utile à faire. Tu ne peux recevoir dans ton magasin que du demi-bleu, et encore au risque d'avoir des contestations avec les seigneurs de l'échiquier ; car je ne sais si j'ai bien compris certaines gens qui n'ont que bien rarement la bonne fortune de s'entendre
(i) Impôt direct. -> £0.
8%- BAGE.
eux-mêiaes. te papier que j'ai envoyé est au prix, le plus bas que puisse le donner un fabricant pour vivre , et boire de la petite bière. »
lO décembre 1788.
a Les auteurs y surtout quand ils ont acquîst^ une certaine réputation^ doivent être sincères, et dire des eJwaes muettes le bien et le mal qu'il y a à en dire. Le papier fait avec des cordes n'est pas assez épais , je l'avoue 3 . mais pourquoi l'habiller delà tête aux pieds, comme tu l'habilles? Si j'y vois clair, il a de bonnes qualités, et j'espère que les bons habitans de Birmingham les découvriront. Mais il est trop mince ! j'en suis réellement fâché ^ o<)mme je ne saurais le rendre plus épais , tout ce que je puis faire , c'est de réduire le prix. Tu proposes six sous par rame! j'y consens. Si tu crois qu'il faille rabattre douze sous, rabats-les. Concilie la justice et la pitié; je t'abandonne à leur influence réunie, n
23 février 1^89.
« La certitude que je ne puis donner mon papier au prix stipulé est ce qui me l'a fait fabriquer trop mince. Il faut cependant corriger ce défaut, et je le corrigerai, que tu doives changer mon prix ou non. Il vaut mieux renoncer à quelque profit que de changer un bon renom contre un mauvais. »
II mars 1793*
ce Je ne suis pas un faiseur de comptes. Je ne vois pas pourquoi je me donnerais la peine d'en faire ^ puisque tu peux les faire toi-même, et que surtout il est probable que tu les feras mieux
BAGE. 83
k mon gré que je ne pourrais les faire. Si le papier est si fort au-dessous du poids que Hi sois obligé de diminuer le prix j je supporterai avec toi la perte« Si tu en as une trop grande quantité, rabats un shilling par ballot; rabatsen deux. Tu es disposé, je le toîs avec plaisir, à me traiter en ami. m
3o)iiiw 179$.
(( Tout est contre moi. Les ouvriers me demandent des prix que je ne puis donner ; les femmes menacent de démolir ma fabrique; les cbiffons haussent de valeur à cause du fret et de l'assurance; les officiers de l'accise saisissent mon papier! Pourras-tu me dire si messieurs de l'accise peuvent saisir du papier qui a été laissé à la disposition du fabricant ! du papier qui a été marqué , timbré , signé par l'officier de l'accise ? du papier qui a payé le droit d'accise? Fait-on de ces choseslà ? Faut-il que je me pende ?
6 juin 1799.
(( Tu ne saurais t'imaginer à quel poiut les officiers de l'accise sont tourpicntans pour la couleur. Ne voulaient-ils pas saisir une assez grande quantité de papier commun, que la gelée avait blanchi? Ils ont une antipathie décidée pour tout ce qui est plus blanc que la toile à sac. »
Bage avait effectivement eu du papier saisi par les officiers du fisc ; ce même papier lui avait été rendu; il avait été saisi une seconde fois et rendu encore. Si sa prudence et son intégrité sont manifestes dans les extraits de ses lettres que l'^n vient de lire, l'ignorance et la folie des gen^ de l'accise sont «évidentes.
84 BAGE.
Nous allons donner quelques extraits qui ont un rapport moins direct avec soii commerce de fabricant de papier.
ce J'en jure par Junon ^ mon cher Guillaume | il n'existe pas au monde un homme qui désire plus d'avoir des relations avec un autre que je désire d'en avoir avec toi. L» lien qui nous unit ne saurait être rompu sans me causer une douleur égale à la torture.. Tu n'es pas aussi certain d'avoir trouvé là pîace où Henri YII fut perdu , que tu dois l'être <i'avoir trouvé Etford et un ami. n
M J'ai reçu ton pamphlet (i), et je nç sais pas si je ne l'ai pas Iti avec plus de plaisir qu'aucun de tes autres ouvrages. Il y a de ta chaleur , et les raîsonnemens sont fùstes. Souviens-toi seulement que ta satire est dirigée contre les institutions des jurés et les cours des comtés ; tu aurais dû te borner à en censurer les abus. Mais pourquoi m'adresses-tu dès injures à moi ? N'astu pas eu connaissance du MoTit Hennet et des Dunea de Barham avant la publication de ces ouvrages ? Oui ^ certainement. Je crois que tu as eu éjgalement connaissance de la belle Syrienne. De quoi donc m'accuses-tu ^ Sois donc juste; pourquoi donc me traites-tu d'incrédule? Je crois tout ce que tu dis. J'attends avec impatience ton Histoire de Derby. Je suis assez hargneux pour grogner de payer trente pour cent ad valorem sur mes cartons ^ car je paie cela et plus , comme si l'on pouvait faire trop pour son roi et pour son pays. Mais je serai dédommagé de tput quand ton Histoire de Derby paraîtra. »
(( Miss Hutton a été le pacifique messager iia bonnes dispositions des journalistes. Je savais
(i) Dissertation sur les jury««
BAGE. 85
qu^elle atait du goût et du jugement ; je savais encore que ses éloges iraient au-delà des justes bornes^ mais je croyais aussi qu'elle ne consentirait pas à flatter sans fondement. »
« Déjeuner tranquillement, faquin! C'est aussi ce que je fais quand ma maison ne fume pas, que ma femme ne gronde pas, que les journaux ne me donnent pas d'humeur, que mes ouvriers ne clabaudent paspour une augmentation de salaire. Mais il faut q^e je gagne mon pain , en mangeant aussi peu que possible ; car milord Pitt voudra a^^oir tout le surplus. N'importe 3 dans dix ans je ne me soucierai de rien (i). »
« Encore une assemblée de mes ouvriers! encore une augmentation de gages! c'est la troisième. Gom* ment tout cela finira-t-il ? William Pitt paraît recourir à une autre de ses manœuvres : l'invasion , au moment où le parlement va s'assembler, afin que, dans notre effroi^ nous donnions notre argent sans crier* )v
)> Si tu es retourné dans le pays de Galles, et que tu ne sois pas mort d'extase , j'espère avoir bientôt de tes nouvelles. En attendant je suis toujours, et toujours davantage, tout à toth »
tt Je crains bien que ta manière de m'envoyer des billets des uns et des autres ne m'expose à en voir revenir souvent qu'il faudra rembourser. Mais je n'ai reçu de toi que du bien 3 pourquoi n'en recevrais- je pas quelque mal? Dans ce pays, le plus beau, le plus libre, le meilleur des pays possibles , tout ya de mal en pis , et pourquoi pas toi aussi?»
ce J'ai eu beau diereber dans ta dernière lettre
(I) Bage mourut buit mois après la date de cette lettre , <iu^l écrivait le 24 laAvier iSox^
86 BAGE.
la mauvaise humeur que tu prétends qu'il y a,, je n'ai pu la découvrir. Et dis-moi , je te prie ^ pourquoi aurais-tu de l'humeur si tu pouvais en avoir? Détourne ton courroux de moi, et porte-ie sur les vents et les brouillards. Je crains qu'à l'avenir tu ne t'en prennes aux chiffonniers de Londres et d'Allemagne , où les prix ont augmenté, où ils augmentent et devraient diminuer, mais ne diminueront point , parce que nous commençons le siècle par ne pas faire ce que nous devrions faire. Ce que nous ferons à la fin, c'est ce que je ne sais pas , et ce dont je ne m'embarrasse pas. »
Au mois d'octobre 1800 , Bage alla voir Hutton à Birmingham, où Hutton passait les heures de la journée qu'il donnait aux affaires. Miss Hutton et son père furent frappés de Taltération qu'ils remarquèrent dans les traits de Bage 3 ils crurent y apercevoir des symptômes alarmans , et le voir pour la dernière fois. Bage lui-même parait avoir eu cette idée : en quittant ses amis , il pressa affectueusement la main de Samuel Hutton, petitneveu de M. Hutton , et lui dit : u Adieu , mon <( cher esifant , nous nous reverrons dans le ciel. »
Il paraît cependant que , rendu chez lui , Bage se flattait de revoir encore son ami dans ce monde. Deux mois plus tard il écrivait à Hutton : u Dis c( à miss Hutton que j'ai pensé à elle cent fois tt depuis que je ne l'ai vue ^ c'est au point que
je craignais d'en être amoureux. Je l'aime u autant qu'un homme qui a soixante et treize ans <( et qui est marié doit aimer. Je pense souvent (c à l'aller voir , et je tâcherai de réaliser ce pro- « jet, mais pas encore.»
Au. mois d'avril^ il pouvait à peine écrire une
BAGE. 87
lettre. Eh jtiia il ëtait mieux. , et s'occupait des afiaires de sa fabrique ; mais dans une réponse k son ami , qui lui annonçait qu'il aTait le dessein de lui faire une visite , il disait : u J'aurais été ce bien aise et fâché-, mon cher Guillaume , de te « voir à Tamworth. » Il mourut le i«'. septembre i8oi.
Bage avait quitté £Iford pour aller demeurer à. Tamworth , où: il passa; les huit dernières années de sa vie. Sa femme lui survécut , mais elle est morte depuis. Il avait eu trois fils^ il en perdît un au moment où il approchait de la virilité. Il fut très-affecté de la perte de ce fils. L'aîné, Charles^ avait établi une filature considérable de coton à Shrewbury. Il est mort en 182:2 ', à l'âge de soixante et dix ans. Edouard, le plus jeune de ses Gis, fut placé apprenti chez un chirurgien apothicaire à Tamworth, oii il exerça ensuite sa profession. Il est mort plusieurs années avant son frère. Ils avaient tous deux hérité d'une grande partie des talens de leur père et de toute son intégrité.
Robert Bage était d'une taille au-dessous de la moyenne , mince, mais bien proportionnée. Il avait le teint blanc et coloré , des cheveux blonds et naturellement bouclés. Sa physionomie , très-expressive, avait de la douceur, ses manières étaient polies et son âme très-ferme. Il avait une inté^ grité â toute épreuve , et une aversioa invincible pour l'imposture. L'humanité , la bienfaisance , la générosité que l'oii> remarque dans les caractères de ses héros, n'étaient pas étrangères au sien , et sa vie privée en i^ffrait continuellement la preuve. Il donnait de l'argent à des personnes qu'il n'avait j^am^is vues, et parce qu'il avait entendu dire
88 BAGE.
qu'elles étaient dans le besoin. Il gardait ses domestiques et ses chevaux jusqu'à la dernière vieillesse; car hommes et quadrupèdes lui étaient attachés. Sa conduite envers ses fils fut , dans leur enfance , celle d'un père tendre; quand ils devinrent hommes, il les traita en hommes et en ^aux , et encouragea en eux l'indëpendance de caractère et de conduite qu'il réclamait pour lui-même.
En parlant des domestiques, Bage dit dans la Belle Syrienne : a Je plains ces malheureux maîtres u qui par une gravité imperturbable étouffent les « émotions d'un cœur affectionné, dans la crainte c( qu'il ne sorte de la bouche d'un domestique (( des paroles familières qui choqueraient leur « orgueil. »
Dans le même ouvrage il dit d'un père : « Â.u <( lieu de la verge de fer, il employait l'auto* « rite de la douce persuasion , cultivait les àffecc( tiens de ses enfans par un commerce continuel « avec eux , et par une tendresse qui ne se dé-» « mentait jamais. »
Peu importe dans quelle bouche Robert Bage met ces sentimens : ils étaient dan^ son cœur ^ il ne s'en écarta jamais, et tout ce qui l'envirc^unait s'en ressentait.
Charles Bage, fils aîné de notre auteur , l'a coin-* paré avec son ami Hutton , dans une lettre à miss Catherine Hutton, en date du 6 octobre 1806 , qu'elle a bien voulu nous communiquer.
« Le contraste entre la vie àe votre père et « celle du mien est curieux. Ils avaient tous deux « de grands talens; ils étaient tous deux d'un ca* « ractère doux, sensible, bienfaisant, qui était (( peint dans leur physionomie. HLs étaieat indî£^i^^s
bage; 89
a .des excès it Torgueil ei du pouToir ; 3s étaient M industrieux^ et aimaient beaucoup la- littëra* « turtr. Avec tuutes ces qualités , qui leur étaient <( tomm»nes^ leur succès dans la vie a été bien u difi^rcnt. Mon père n'a jamais ambitionné les a riobesses , et n'a jamais été dans l'opulence* « Les talens du vôtre étaient continuellement exce cités par le contact du monde y ceux du mien cf étaient arrêtés par sa résidence babituelle dans « le voisinage d'une petite ville dont il fuyait c( la société , parce qu'il n'y trouvait pas le charme a de la conversation qui convenait à un esprit ce aussi cultivé que le sien. Mais tel est l'empire « de l'babitude que^ quoique dans sa jeunesse il fût <c étourdi et aimât le moade^ il finit par mettre «c son bonheur à lir«, k écrire et. à faire un qua- « drille avec des femmes^ dont il parait qu'il « préféra toujours la société à celle des hommes. »
Après avoir donné au lecteur une idée de la vie et du caractère de Bage, nous allons présenter quelques observations critiques sur ses ouvrages.
L'objet que se proposait* Robert Bage dans les romans quil a publiés, était plutôt de tracer des caractères que de faire des histoires; plutôt de propager ses opinions philosophiques et politiques , que d'amuser le lecteur par- les événemens merveilleux d'une fiction, ou de l'intéresser aux malheurs de ses personnages. Il n'est pas douteux qu'un homme du caractère de Bage ne fût de bonne foi dans les opinions qu'il chercha- W répandre. Il adopta la marche de- ¥oI taire -et de Diderot, qui , pour rendre plus formidables leurs
go BAGE.
attaques contre le système religieux et politique qu'ils -voulaient changer y rassemblèrent toute leur artillerie dans des coules amusans. Bage a emprunté de ces romans de Técole française son style élégant ^ badin et ironique; et s'il ne peut être comparé à ses modèles pour l'esprit , il faut convenir que dans plusieurs passages il a une veine d^ humour anglaise dont Voltaire lui-même est privé.
Nous ne nous étendrons pas sur le but et la tendance de ces ouvrages* Le style de Bage indique assez qu'il avait eu uue éducation de quaker, et dans tous ses ouvrages ces chrétien» primitids sont peints sous les couleurs les plus aimables. Cependant il ne s'est pas cpnformé^ aux dogmes de la secte ^ et il s'était jeté dans le vague da scepticisme.
Un sectaire qui se fait incrédule par raisonnement , ne pouvait être partisan de l'Église angli-^ cane ni des doctrines qu'elle enseigne. On doit peut-être attribuer en partie les opinions politiques de Bage aux fréquentes visites des officiers de l'accise , qui percevaient un impôt destiné à soutenir une guerre qu'il n'approuvait pas. Il était assez naturel qu'un homme qui ne voyait dans les percepteurs de l'impôt que des sangsues publiques y et dans les soldats soudoyés par cet impôt que des assassins patentés, pensât que toutes les affaires de ce monde étaient conduites par un mauvais génie. S'il avait la conscience du talent, il pouvait bien s'imaginer qu'il avait une mission- pour ré^tabiir l'ordre moral. C'est une opinion très-répandue en France, et parmi nous chez les admirateurs de l'école philosophique française , que les hommes de letires sont ie^ hommes les plus ca-
BâGE. 9t
pables cLs constituer des gouTernemens ^ oa en d'autres mots , que plus aisément et mieux on fait un livre, plus on est propre à gouverner un État* Quiconque a lu les ouvrages de l'ingénieuse ma* dame de Staël , une des femmes les plus remar* quables de son époque^ s'aperçoit qu'elle a cru, jusqu'au dernier moment de sa vie , qu'on devait faire les révolutions et gouverner les empires par des pamphlets lancés à propos dans le public. Une nation qui jouit depuis long-temps du bienfait de la liberté de la presse ne croit pas si généralement à l'omnipotence des talens littéraires. Elle sait que toutes les questions peuvent être débattues sous différens points de vue^ et rarement elle adopte une proposition uniquement parce qu'elle a été faite et discutée par un orateur habile. Je ne pense point qu'une bonne cause ait beaucoup à redouter d'une discussion libre, et je reconnais que les romans de M. Bage sont l'oeuvre d'un vrai talent, quoique je ne partage ni ses opinions religieuses, ni ses doctrines politiques. Ces ouvrages sont plus propres à confirmer dans leur manière de penser ceux qui ont des idées semblables y en leur procurant un triomphe aux dépens de leurs adversaires, qu'à convaincre ceux qui voudraient examiner avec calme. Quand on est disposé à brûler en effigie un homme que l'on croit dangereux, on s'embarrasse peu si son costume et sa ressemblance sont exagérés. Il est de même facile à un auteur de faire la caricature de ceux qu'il considère comme des ennemis , ou un ]jortrait flatteur et d'imagination de ceux en qui il voit des amis. Quand on observe le monde avec impartialité, on est bientôt convaincu que M* Bage n'a pas saisi les traits ciiractéristiques qui. distinguent les
92 fiAGE.
classes supérieures et inférieures de la société. Il est bien Trai que les diverses classes sont sujettes à des tentations qui leur sont particulières^ et leur situation relative sert à faire apprécier toute la sagesse de cette prière : « Ne me donne ni les « richesses ni la pauvreté. » Mais ces inclinations instinctives dificrent de celles dont M. Bage fait les attributs particuliers des classes supérieures et inférieures. En général , les grands seigneurs de ses romans rappellent les géans des anciens romans de chevalerie , dont la haute stature indiquait seule les mauvaises qualités^ et qu'il fallait combattre et couper en morceaux parce qu'ils avaient quelques pouces de plus que le commua des hommes. Les yices des hautes classes sont autres que ceux que Bage a peints. De nos jours , les g.en& de qualité «ont trop indiiférens ou trop indolens pour avoir ces passious violentes et irrégulières qui en faisaient de petits tyrans et des oppresseurs au temps de la féodalité. Leur grand défaut est un manque d'éuergie , ou , pour parler plus clairement, une apathie que troublent à peine les risques auxn quels ils exposent leur fortune pour jouir d'unje excitation momentanée. Dans le nombre des hommes de haut rang et de talent qui restent échoués sur les bords du a lac de l'Oisiveté » de Spenser(i), on en trouverait beaucoup qui n'ont besoin que d'êtr& réveillés de cette apathie pour mériter notre estime ; et parmi ceux qui inspirent plus de mépris que de pitié , c'est encore une apathie égoïste qui est leur attribut dominant*
Les habitudes des classes inférieures sont loin de produire exclusivement cette abondante moisson
(i) Allusion & uiM^es allégories do poème de Spenser {tkefairy ÇuetH.) — Ed.
BAGE. 93
de yertus et de générosité que les écrhs de fiage BOu$ donneraient le droit d*attendre d'elles* Il faut convenir , au contraire , qu'elles sont assez naturellement mécontentes de leur condition , trop souvent disposées à saisir les jouissances passagères que le hasard leur présente, et facilement tentées par la promesse d'améliorer leur sort, ou au moins d'éteudre la sphère de leurs plaisirs aux dépens de leurs mœurs*
Quand on veut tenir, la balance égale on est porté à croire que, dans la société, la condition la plus favorable à la vertu est celle de l'homme qui n'est ni dans le besoin ni dans l'abondance; de l'homme qui n'est pas tellement au-dessus de la nécessité de se livrer au travail qu'il puisse être blasé bientôt par la satisfaction de ses désirs , mais qui n'est pas dans un rang assez bas pour être exaspéré par sa lutte contre l'indigence, ou captivé par les séductions auxquelles l'indigence rend difficile de résister^
Après avoir essayé de tracer cette distinction entre les vices des classes riches et ceux des classes indigentes , neus invitons le lecteur à prendre ces mets dans un sens relatif* Les hommes ne sont pas Tiches ou pauvres en raison de leurs moyens de fortune, mais plutôt de leurs besoins et de leurs désirs* Celui qui sait proportionner ses d^ penses à son revenu , quelque modique qu'U soit^ résiste aux tentations qui assi^nt l'indigence; et l'homme riche qui se fait un* devoir de bien employer sa richesse sera également à l'abri des pièges dont l'opulence^ est entourée.
Les fausses couleurs sous lesquelles Bage présente les diverses classes de la société ne senf pas la seule erreur que l'on remarque dans ^es
94 BAGE.
écrits. On y troare une tendance dangereuse à re* lâcher les principes de la morale sur la question. oh son joug est peut-être le plus salutaire et le plus utile à la société.
Fielding^ Smollett et d'autres romanciers , en feignant de ne pas blâmer avec assez de sévérité cette violation de la morale , qu'on traite trop légèrement de peccadille chez les hommes , ont peut -^ être eu tort ; mais ^ dans quelques oc«» casiotas , Bage s'est permis cette licence avec l'autre sexe : il va quelquefois jusqu'à se jouer des liens du mariage, de toutes les institutions sociales la plus favorable à la religion et au bon ordre , et celle qui , dans sts conséquences , établit le mieux la distinction qui sépare l'homme des vils animaux* Toute l'influence que les femmes ont dans la «ociété 9 leur droit à l'exercice de ces soins maternels qui sont notre éducation première 9 l'empire salutaire qu'elles exercent avec douceur pour réprimer les passions de l'homme 9 ce don qu'elles ont de protéger notre jeune âge , et de rendre moins triste no^e vieillesse : toutes ces choses dépendent tellement de la pureté de leurs mœurs et du charme que la chasteté répand autour d'elles, que laisser percer nn doute sur le prix de leur vertu , c'est enlever la pierre angulaire sur laquelle repose la société civile avec tous ses avantages et toutes ses consolations. Ou conçoit facilement que miss Ross, dans les Dunes de Barham , soit victime àes artifices dSm sé*ducteur , dans des circonstances faites pour exciter la compassion , et nous ne poussons pas le'scrupule jusqu'à dire qu'elle ne peut plus reparaître dans la société lorsque sa conduite subséquente a pu faire oublier son erreur. Mais elle- devrait s'y
BAGE. 95
présenter dans VaUitude du repentir , et non comme ane personne qui réclame un droit à une place Sont elle ne fat jamais déchue. Son déshonneur ne peut pas être aux yeux d'un mari une tache assez commune pour en faire le sujet d'une excellente plaisanterie dans une lettre à son ami. Elle doit penser à ses erreurs ^ non pas seulement a^ec repentir , mais encore avec une yéritable humiliation. Les lois de la société l'exigent de celle même qui a été trompée et que Pou est porté à plaindre; il ne pourrait y avoir d'autres concessions là-dessus sans ouvrir la porte à la licepce. A cette absence de principes se joignent souvent des ei^ressions peu délicates , faute essentielle contre le goût , mais qui est à nos yeux moins condamnable que le reproche que l'on peut faire aux romans de Bage de tendre à relâcher les prin« cipes d'une morale nécessaire au bon ordre et au bonheur de la société* Ces expressions ont été un peu châtiées dans l'édition que nous en avons publiée , et s'il en reste encore qui prêtent à la censure I elles trouveront leur excuse dans l'exemple des romanciers plus anciens que Bage.
Après avoir relevé cette grande erreur de Bage sous le rapport des mœurs , nous ferons aussi remarquer que ses opinions sur la conduite de l'autre sexe ne sont pas des règles plus exactes que celles qui le rendent si indulgent pour les faiblesses des femmes* Hermsprong, qu'il offre comme un modèle idéal delà perfection humaine , est un bomme qui y dégagé de tout ce que les nourrices et les prêtres lui avaient enseigné , entre dans le monde sans se soumettre à aucun frein religieux ou politique f qui ne reconnaît de règles de conduite que celles qu'il s'est faites lui-même , et qui évite
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ou repousse toutes les tentations dont s'entourent les passions, parce que sa raison en aperçoit toutes les conséquences funestes* Selon l'expression énergique de notre poète moral , Wordsworth (i) ^ c'est (( un être raisonnant qui se suffit à lui- » même , un être intellectuel qui comprend toute » chose. »
Mais a-t-il jamais existé un tel homme ? pou^ Tons-nous croire k cette perfection dans un être à qui la nature a donné des passions et des 'faiblesses; qui se trouve sans cesse exposé à des tentations, et k qui on ne donne , pour les combattre , que les armes d'une philosophie pratique ? Que le lecteur s'interroge lui-même: — Ne craindrait-il pas de s'écarter des sentiers de la morale et de la vettXL , s'il croyait ne devoir compte de sa conduite qu'à lui seul , et s'il n'avait d'autre autorité que la raison, ce jage si sujet à être séduit et aveuglé par les sophismes que l'esprit humain appelle à son secours pour justifier les pilions? Que le lecteur , dis-je , s'interroge , et si sa conscience répond affirmativement , il est « ce monstre i> sans défaut que le monde n'a jamais vu-^ » ou il se trompe aussi grossièrement que ce bon dévot qui, rapportant toute sa conduite à une inspiration intérieure , ne croyait pas pouvoir être criminel au moment même où il commettait oa crime.
Nous ne traitons pas ce sujet en théologien : U nature de notre ouvrage n'admet pas une discussion aussi grave. Mais nous rappellerons , même dans ces pages fugitives , à ceux qui croient n'avoir besoin pour guide que de la morale des philo-
(t) Voje», sur ce poète et surl'ëcole des lacs^ le Voyage HtU^ riijHt et tUiùvire en JmgUtêm tt tn Étoss» , par A. Pichot. — ■ E».
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soplies, ou plutôt des sophistes modernes^ que depuis loDg-temps on a fait en grand l'essai de leur système. Quelle que soit la supériorité des modernes dans les sciences physiques y on ne contestera pas que sans le secours àes lumières de cette raison , que l'on assure de nos jours être une règle suffis santé de conduite^ les anciens avaient sur la morale autant de lumières que les philosophes modernes. Toutefois^ en reconnaissant ce que leur système a fait pour le perfectionnement de l'espèce humaine parmi ces professeurs de morale y il y a bien peu d'hommes qui aient laissé des ' exemples propres à accréditer la doctrine qu'ils enseignaient. Il y a eu ^ à la vérité y quelques philosophes qui ont été pour lei^rs disciples des modèles de conduite morale. Nous ne rechercherons • pas avec sévérité si la vanité , le désir de paraître conséquent avec leurs doctrines y l'importance attachée au fondateur d'une secte ^ a été le principe de leurs actions ^ quoique le moindre de ces motifs soit un auxiliaire puissant pour la tempérsyace y lors même que l'âge, en calmant les passions y en a fait une vertu plus facile. Mais les satires de Juvénal, de Pétrone, et surtout de Lucien , nous montrent assez le peu d'effet que les doctrines de Zenon, de Platon, d'Épictète , de Socrate , d'Épicure ^ avaient produit sur leurs disciples , et le peu d'influence que la barbe du stoïcien, ies subtilités do l'académicien , et les mortifications des cyniques, avaient sur les sectes dont les dénominations rappelaient les noms' de ces grands philosophes. On voit que ces hommes, qui affectaient le mépris des plaisirs des sens, avaient tous les vices du siècle le plus corrompu , et y