‹ Œuvres complètes, Volumes 9-10Chapitre 4 sur 65 · ROMANS CLASSIQUES · texte numérisé non relu

ROMANS CLASSIQUES

En caractérisant ainsi rapidement les divers genres de romans , nous avons différé de parler de leur origine et de leurs progrès, question que nous avons intention de restreindre au roman du moyen âge. Il est vrai toutefois que de pareils récits sont communs à presque toutes les nations. Si l'Iliade et l'Odyssée sont des écrits trop élevas par le ton de leur poésie pour qu'on puisse les nommer des romans en vers, nous possédons , d'un autre côté^ les romans pastoraux de Daphnis et de Chloé; et le roman historique de Théagène et Ghariclée , qui nous offrent un exemple suffisant de ce genre de composition. Telles seraient encore les Fables milésiennes , et tels seraient les roloans d'Antonius^Diogène, que Photius a décrits, si nous pouvions les retrouver. U est impossible de ne pas faire remarquer à ce sujet que les Sybarites, qui paraissent avoir eu des habitudes de volupté intellectuelle, autant que de volupté sensiieiie, étaient surtout grands admirateurs det Fables de Milet, d'oii nous pouvons conclure avec quelque vraisemblance que ce genre n^était pas assez grave pour inspirer de nobles idées et des vertus martiales ; mais ce serait perdre inutile* ment notre temps, que de nous arrêter à remonter les siècles de Pantiquité classique pour étadier en détail^ÙH genre qui sans doute existait alors comme il doit exister en tout état de société, mais qui ne fut jamais ; dans ces temns anciens^ ni assez

riche y ni assez célèbre pour occuper un rang distiiigué dans la littérature*

L'espace nous manque encore pour parler ayec quelque étendue des romans orientaux, excepté cependant sous le rapport de Tinfluence qu'ils ont pu avoir en fournissant des sujets et des matériaux qui ont accru et varié les élémens du roman de la chevalerie errante. On ne saurait révoquer en doute qu'ils n'aient existé h une époque fort ancienne , et qu'ils n'aient été fameux chez les Arabes et les Persans. Le roman à^jintar, une des plus anciennes et des plus raisonnables , si on peut leur donner ce nom , de toutes les fictions orientales , a jeté un nouveau jour sur cette question intéressante. Le roman persan de Sha- Nameh est bien «onnu' de toute l'Europe , du moins de nom et par de nombreux extraits; l'histoire amoureuse de Mejnoux et de Leilah nous est également familière. Plusieurs des histoires de la collection extraordinaire des Contée arabes ressemblent beaucoup à de véritables romans de chevalerie, quoiqu'il faille reconnaître cependant qu'ils surpassent en général les graves romans du Nord, par l'extrême vivacité de la conception, et une tendance plus marquée vers le merveilleux. A côté de ceux qui ont un caractère plus sérieux , on trouve des exemples du roman comique , et , d'après des témoignages qu'il est impossible de récuser , il parait que même aujourd'hui la lecture de ces séduisantes fiction^ est encore un amusement aussi général dans l'Orient , que les romans modernes diez le public de l'Europe. Mais un examen détaillé de cette sorte d'ouvrages nous entraînerait nécessairement bieii aiHdelà du cercle oh nous nous renfermons.

ia ESSAI LITTÉRAIRE

Quant aux romans de FËurope^ quelque part quMls aient pris naissance, et dans quelque pays que <^e goût ait commence à se répandre, il est évident que leur origine peut toujours être indiquée dans quelque partie de l'histoire réelle ou fabuleuse de ce même pays : ce dont nous fournirons par la suite d'abondantes preuves. Mais à peine un simple récit est-il répété par plusieurs bouches , qu'à l'instant il se rencontre quelqu'un qui, pour satisfaire son penchant vers le merveilleux ou pour fixer l'attention du peuple par la nouveauté de ses conceptions, s'empresse d'ajouter ses inventions apocryphes à la première chronique. Alors , de simples escarmouches sont converties en batailles générales : un vaillant champion du temps jadis devient un demi-dieu , et , par les soins du poète , les ennemis dont il fut vainqueur se trouvent augmentés à la fois et en nombre, et en force, et en courage, pour donner un |^us grand éclat à sa victoire. Soutenus par l'accompagnement d'une harmonie sauvage, les chants qui célèbrent la valeur des chefs de la tribu deviennent pour leurs enfans des chants de guerre qu'ils entonnent en marchant au combat , et les guerriers s'avancent à la mêlée- en répétant les louanges et les exploits imaginaires d'un prédécesseur réel ou supposé, ^i conduisit leurs aïeux dans la carrière de la gloire. Personne n'ignore qu'avant la bataille de HastingSj un ménestrel normand, Taillefer, s'avança à cheval, en tête de l'armée de l'invasion, et donna le signal de la charge en répétant la charuon de Roland , illustre neveu de Gharlemagne, dont le roman parle si souvent^ l'histoire si peu , ce chevalier dont la déroute avec la clm^aierie de Charlemagne , dans le déftlé dt

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.Ronceyaax, a donne naissance à une lovle de fi€tions chevaleresques si variées , que ce tragique récit semble en être inséparable. Ce passage re« jnarquable se trouve dans le livre de Brut àê . If^ace , chronique anglo-normande :

Taillefer, qui moult l>iea diùilant, Sur un cheval ki toit alant , Devant le duc aloit chaatant.

De Karlemaigne et de Roland | Et d'OtÎYÎer et des Tassais Qui monnirent ea Roaceralles.

Ce champion joignait l'adresse d*uo habile jongleur au talent du ménestrel. On le vit jeter son ëpée en l'air en galopant à la charge , la reprendre au vol, et faire encore beaucoup d'autres exploits. Taiilefer tua de sa main deux guerriers saxons dans la bataille, mais périt lui-même de la main du troisième. Bitson, et ici on ne reconnaît pas la sagacité habituelle de sa critique , suppose que Taiilefer chanta quelque fragment d'un long poème sur Roland et ses aventures : mais les mots chanson j caniilena et song , ]^ar lesquels son chant est désigné ,, paraissent plutôt se rapporter k une courte ballade ou romance nationale, ce qui s'accorde mieux avec le lieu et la circonstance où était placé ce bal*de guerrier.

Mais bientôt on se dégoûta de ces chroniques rimées. D'abord on demanda plus de détails ^ et ceux qui écrivaient dans ce temps-là , pour complaire au goût du public, s'empressèrent de les fournir. Toujours les mêmes noms des rois et des chevaliers^ familiers à la nation, furent répétés , afin de raviver l'attention et de sauver une certaine apparence de vérité^ au début et h la conclusion des récits. Chaque nation; comme nous

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le Terrons bientôt , ne tarda pas à se créer un assemblage de héros nationaux , comme ceux de rUiade, qui deyinrent ayec le temps nne espèce de propriété mise à la disposition de tous les ménestrels, sous la condition cependant de respecter le caractère connu de chacun de ces héros populaires. Ainsi dans tous les romances de la Table ronde, Gawain est toujours courtois, Kay est toujours brusque et vaniteux, Mordred est toujours dissimulé, et Lanceloty amant yéritable mais trop entreprenant , sous tous les autres rapports offre le parfait modèle d'un cheyalier. Parmi les paladins de Gharlemagne , dont la famille peut être considérée comme la propriété spéciale de la France , par opposition aux héros de la famille anglo-normande , Gau ou Ganelan de Mayence est toujours dépeint comme un homme perfide , qui trempe dans de y il es intrigues contre la foi chrétienne; Roland est un homme braye, ne soupçonnant pas le mal, loyal , dévoué, mais d'un esprit un peu simple ; Renaud ou Rinaldo a toutes les qualités d'un chevalier entreprenant, d'un chevalier de nos frontières d'Ecosse, vaillant, alerte, rusé, avide, sans scrupule. Ces mêmes distinctions conventionnelles se retrouvent dans les histoires du Nibelung , qui a fourni tant de sujets aux romanciers teutoniques. Maître Hildebrant, Etzel, Théodoric, et le champion Hogan, ainsi que Ghrimhelda et les autres caractères de femmes, ont la même physionomie individuelle que le vieil Homère attribue constamment^ dans sts chants immortels , au sage Ulysse , au vaillant mais implacable Achille et à son ami Patrode, plus doux et plus humain, à Sarpedon, le favori des dieux, à Hector, le protecteur des hommes.

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Il ëuit interdit aa génie inventif dfini poiie grée de faire d'A)ax un nain, de Teueer on %éênt , de Thersite un héros ^ et de Diomède un iâdie. U parait que soumis aux mêmes lois et au mêmes conventions ; les vieux romandes purent exercer leur talent poétique sur les matériaux qu'avaient laissés leurs préi^cesseurs* Sous d'autres rapports , l'héritage de l'histoire et de la fictkm romanesque était pour ainsi dire comme xm fonds de commerce sur lequel chaque associé a le droit de prélever suivant ses besoins et son goût* Chacun pouvait alors , non-seulement choisir un héros parmi ces noms consacrés et établis , que tous $9$ prédécesseurs avaient chantés , mais il Im était permis de lui adjoindre dans le poème un personnage tout nouveau de la créatioii du poète , et de combiner ces aventures avec celles des héros de la table d'Arthur et de la cour dé QurlemagnCy dans l'ordre qu'il jugerait à propos d'établir. U pouvait^ libre dans ses fictions, susciter de nouvelles guerres contre ces boulevards de la chrétienté , leur envoyer d'innombrables l^;îons de barbares sarrasins , les réduire aux plus dures extrémités, même les renverser de leurs trônes et les conduire en captivité , ou plus taord délivrer leurs personnes et leur rendre leurs Étttts, par une série d'événemens et d'acteurs entièrement inconnus aux poètes qui déjà les avaient chantés*

Lorsqu'on est ainsi libre d'assigner des caractères quelconques à des fictions romanesques, il est possible cependant que le poète se laisse influencer encore par des souvenirs de tradîtien , et que les personnages qu'il suppose conservent encore quelque chose de réel. Mais ces réalités

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ressemblent aux grains de blé qui restent fixés diuis le tamis du Tanneur; elles ne pourront jajnais . être séparées de cette masse de fictions que chaque romancier contribue à grossir à son tour. :G'est ainsi que le, roman, qui tire incontesta-^ blementson origine première de l'histoire , reçoit y pendant le cours même d'un petit nombre de générations 9 tant de tributs de l'imagination y que bientôt le nom même de roman est pris dans le sens d'un ouvrage purement imaginaire. Après avoir yu comment cette branche si attrayante et si populaire de la poésie peut prendre ce . caractère f il s^agit de savoir quels furent les auteurs primitifs des anciens romans en vers ou récits en prose mesurée , source de nos romans modernes* Ces sujets de distinction ont suscité d'interminables débats parmi les savans antiquaires; . classe d'écrivains^ soit dit sans ofienser personne, qui ont l'babitude d'émettre une opinion arrêtée , et de nourrir la plus grande ardeur polémique, précisément sur les questions où il est le plus difficile de prouver quelque diose^ et qui. perdraient peut-être leur valeur à leurs yeux, une fois éclaircies. Nous aurions mieux aimé que ces points de critique, eussent été traités avec^ un peu plus de défiance, et avec cet esprit calme et patient qui convient à des questions aussi douteuses. Ce fut le respectable docteur Percy , évêque deDronmore, qui suscita fort innocemment cette rControverse. animée, en attribuant exclusivement , .et en termes trop absolus, tous ces anciens romans , toutes ces longues ballades , aux ménestrels, .olasise d'hommes par qui ils étaient générale- .ment récités. Ce savant, à qui les admirateurs de notre ancienne lyre nationale ont tant d'obli-

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^aûons, ne TÎt fàs, il y a cinquante ans, lors- (^ù'il composa son ouvrage, combien il était nécessaire d'apporter une exactitude rigoureuse aux définitions et aux extraits dont il appuyât . sa théorie. L'étude qu'il entreprit était de son temps entièrement neuve 3 il chercha surtout à la présenter sous une forme intéressante ', et , comme il y réussit pleinement , nous devons peut-être l'excuser, soit de quelques légères inexactitudes, soit de quelques conclusions un peu trop hâtives, ou de quelques exagérations qu'on peut relever dans un ouvrage qu'il composait avec une espèce d'amour. Voici comme il définit les ménestrels, à qui il attribue la principale part dans les compositions rimées dont il rassembla les fragmens : « C'était, dit-il, une classe d'hommes dans le moyen âge, qui tiraient leur subsistance de leur talent pour la musique et la poésie, et qui chantaient sur leur harpe des vers ^'eux-mêmes ou d'autres avaient composés (i)« »

Dans le cours d'un essai sur eette question rempli de savoir et d'éloquence, l'évêque Percy s'attache à défendre la définition qu'il vient de donner; quoiqu'il fût évidemment endratné , au moins dans les premières éditions de son livre, à considérer les ménestrels sous leur côté poétique et brillant, en général il leur assigne un rang dans la société supérieur à celui qu'ils y ont occupé réellement : du moins c'est ce que prouvent jusqu'à l'évidence tous les passages où il est question d'eux, et qui nous les montrent toujours comme une classe de poètes vagabonds qui n'obtenaient qu'avec peine

(l) Sstay on afieient nûnstitU in England. Essai sur les aaetCDa ménettreU en Angleterre, précédant le Tolumt duRelitfurt , ou nsUi de U vinU* pM* , de Bercy. — Ed..

du public inconstant une existence précaire , et qui , favorisés par la fortune , recevaient tout au plus un asile fixe dans la suite de quelque baron orgueilleux^ pour y vivre confondus avec les autres musiciens*

M. Joseph Rîtson j remarquable par son industrie laborieuse , son esprit , et l'originalité de ses recherches^ mais malheureusement chez qui une consciencieuse exactitude se trouvait jointe à un esprit fort irritable et impatient ^ profita des exagérations que nous venons d'indiquer et qui existent certainement dans les ouvrages du savant évêque , pour relever ses assertions en termes qui ne sont rien moins que mesurés. Sans reconnaître que l'on doit accorder quelque indulgence d'abord à la grande nouveauté des recherches de Percy^ sans faire attention h cette grande vivacité d'imagination que l'esprit austère de Ritson ne pouvait même concevoir, il lui reprocha en termes trèsamers chacune de ses inexactitudes, comme si elle eût été une fraude réelle; il appela tous les passages où les conclusions lui parurent exagérées, des mensonges d'intention et dignes de la plus odieuse dénomination : cependant cette colère est si mal placée ici, qu'en examinant récemment avec beaucoup de soin les écrits du vénérable évêque et du savant antiquaire , j'ai été tout-àfait étonné de voir que ces deux écrivains eussent émis chacun des opinions au fond si peu différentes ; ils se combattent , il est vrai , par de fréquentes citations ; des mots peu choisis répondent à la vivacité du combat , et bientôt , comme on dit que cela arrive daas les discussions théologiques, ils se flkchent et s'échauffent d'autant plus que le champ de la querelle se rétrécit et

qoe Je sujet devient plus insignifiant ^ mais an fond , leors systèmes ne différent pas essentiellement.

Ritson s'offense surtout des conclusions très-gé • nérales de Percy, quand oe dernier cherche à éublir que les ménestrels faisaient un état du noble art de la musique et de la poésie et que leur métier était d'aller récitant , ou leurs propret compositions 9 ou celles des autres. Il démontre, d'une manière satisfaisante , que . cette définition est trop étendue y et que le mot mériestrel signifiait alors non-seulement ceux qui s'accompagnaient sur la harpe on d'antres iostrumens en chantant des romances ou des ballades nationales, mais aussi toute espèce de jongleurs, d'escamoteurs, de faiseurs de tours d'adresse; il fait Toir que des danseurs et autres artistes du même genre, dont on appelait les talens pour chasser l'ennui des tristes murs d'un donjon gothique, portaient aussi' le nom général de méneêtrels. Cependant , quoiqu'il démontre que la définition de Percy s'applique seulement à une classe de ces personnes diyerses , dites ménestrels, ceux qui chantaient et récitaient des vers et souvent des vers de leur composition ; toutefois la proposition principale du savant évêque reste bien établie en tant qu'elle se réduit à soutenir que le mot de ménestrel convient aussi à la classe générale des ménestrels chantans , la plus nombreuse de toutes celles qui portaient ce nom dans le moyen âge; tons les ménestrels ne se servaient pas de la harpe; tons ne composaient pas , ne récitaient pas des chants romanesques ; mais ce fiit là cependant l'occupation des plus éminens : c'est même ce que Ritson a plutôt reconnu que nié, car le grand nombre d'au-r torités qu'il cite le forçaient à cette concession*

En e£fet^ pour peu qu'on connaisse les anciens romans en Ters , on comprend qu'ils étaient composés pour être récités ou plutôt chantés, en y adaptant un air ou une cadence simple et régulière pour l'amusement d'un nombreux auditoire* Nos ancêtres, plus bornés dans leurs connaissances, Tétaient aussi bien plus sous le rapport de la conversation que leurs descendans plus éclairés. Il est probable que dans leurs fêtes publiques, ils trouvaient plus avantageux d'avoir un ménestrel pour réciter quelque composition favorite sur la guerre et sur l'amour, afin de prévenir ces lacunes de la conversation , qui sont si pénibles, même dans notre siècle accompli, et de fournir une agréable suite d'idées à des convives qui n'en avaient pas beaucoup à eux. On pense donc généralement que le Romance se chantait souvent devant une grande réunion à l'occasion d'une fê(e, et c'est pourquoi ou remarque dans la composition, mais presque toujours au com- *mencement, une invocation pour engager l'auditoire à prêter l'oreille au poète ^ d'où est venu ce perpétuel;

Lytlie and listen , lordingt free , • licautn tt preaes plaisir , nobles seigneurs.

Ainsi, par exemple, dans le vieux poème de Guy et Colbran, le ménestrel , en parlant de ses propres occupations, s'exprime ainsi :

Quand de viandes et de l>oire il y a grande abondance , Et que des seigneurs et des dames sont réunis » Et s*asseient et plaisantent ensemble :

Alors g c'est & mei & me faire entendre , . A parler des fiers cbeyaliers et des gnmtU roû , Pour ajouter à leur amusemep l|

Yihen meai aad driak i% gr«ai plentje Tbeo lords and ladies still wiU b« , And sii and solace 1yt1ie« Then it is Urne for me to speake , Of stem kniglits and kempes greate , S^fi\l carping for te kythe.

Cliaucer , dans sa ballade de SaÎDt-Tkopas , donne au ménestrel de la maison de son héros la même attribution de chanter des romances devant des chevaliers spirituels ou temporels , pendant qu'ils s'arment pour le combat:

Allons , Tenes , dit-il , mes ménestrels , Et mes diseurs de bons mots , Pour me raconter quelque cliose Pendant le temps que )e m'arme , De romances qui sont royales , De papes ou bien de cardinaux , Et aussi de soupirs d'amour.

Do cnm , he sayed , mj min est raies

And jestours for to tellen taies

Anon in mine arming ,

Of romances that beu reaies

Of popes and cardinales ,

And eke of love longing.

Pour ne pas multiplier les citations , nous nous bornerons k en rapporter encore une , qui doit avoir échappé à Tattention de Ritson^ car sa conscience d'éditeur était trop sévère pour que rien pût l'engager à rejeter un témoignage même en faveur de l'opinion contraire à la sienne* Dans le vieux romancé , ou légende du Frai Thomoê et la reine ^Eljiand, Thomas le rimeur est luimême ménestrel, et il est doué par la reine des iit% du don de musique et de chant. La réponse de Thomas ne fait pas voir seulement quelle était l'habitude des ménestrels en fait de récitation » mais encore elle démontre que c'était là le c6té

le plus distingué de leur profession que l'on considérait beaucoup plus que le talent de la musique instrumentale :

Quelque part que tu aiUes , pour jou6r et pUire , Thomas , prends ces clioses-U avec toi.

' Mais de la harpe , dit-il , je ne sab rien , Car la parole est le moyen du méncilrel (l).

To harp , and carp, Thomas , wheresoever ye go » Thomas , take the thèse with thec. " Harping , he said , ken I nooe For tong is chiefe of minstrelsy.

Voici donc la conclusion légitime à laquelle nous àrriyons ; par le terme générique de ménestrels ou comprenait certainement beaucoup do gens qui n'amusaient le public que par des morceaux de musique^ par des tours d'adresse ou par des bouffonneries représentées ; mais il est éyideut aussi que , parmi eux , une classe tout entière , et une classe nombreuse^ fit de la récitation de la poésie son occupation principale , sinon exclusive* En général^ les morceaux que ces hommes récitaient ne se conservaient que dans leur mémoire, et c'est à cet usage qu'il faut attribuer la perte que nous ayons faite d'une foule de leurs romans, quoiipi'il en existe encore un grand nombre.

Nous Tenons de prouver que les ménestrels récitaient cette espèce de romans; il est impossible de douter que dans bien des cas ils n'en aient été les auteurs ; fort souvent aussi ils modifiaient et changeaient ceux de ces poèmes qu'ils n'avaient pas composés. Il était aussi naturel alors qu'un ménestrel devint poète , ou auteur de romans , qu'il est naturel aujourd'hui qu'un acteur devienne auteur dramatique, ou qu'un musicien exécutant

(l) I«mie*m*i ptpmimr Mhéi, Yol. Il , p. 37.

SUR LE ROMAN. Sg

s'élève au rang de compositeur. Dans cette classe n nombreuse dont Tétat était de réciter de la poésie , quiconque se sentait fortement excité par un enthousiasme poétique , dans le cours d'une profession bien propre k en inspirer ^ ne tardait pas à de* Tenir par cela même auteur original y ou au moins traducteur. C'était un sûr moyen pour lui de donner quelque nouveauté à son rÀ;it, et d'acquérir plus de profit et de renom. L'éyêque Percy nous parait avoir très-bien exposé ce fait dans le passage suivant : a On ne doit pas s'attendre que nous puissions retrouver aujourd'hui des annales suivies et régulières de l'art du ménestrel^ il nous sera souvent aussi fort difficile de déterminer d'une manière sûre^ si tel de ces bardes composa luimême, ou s'il récita seulement les chants composés par d'autres. Il est probable qu'il y en eut qui firent, chacun de leur côté, l'une de ces deux choses. En effet, il eût été surprenant que des hommes qui consacraient tout leur temps à réciter des compositions poétiques devant le public assemblé, eussent été eux-mêmes privés de tout feu poétique , et fussent restés pour ainsi dire dans l'impuissance physique de produire ces récits populaires qui formaient si souvent le sujet de leurs chants (i). » Cependant, tout en accordant cette proposition géniale , que les ménestrels furent dans beaucoup de cas les auteurs mêmes du roman

(i) Essai sur les anciens ménestrels. Un anlre fort ancien livre, laChnmiqae de Bertrand duGuesclin, attribue positivement la ct»aiposition dJes plus vieux romans anx ménestrel| qui les chantaient *. comme nous citerons plus bas ce passage plus au long « nuns nous bornons ici à dire qu'après avoir parlé d'Arthur , de Lancelot , de Godefiroi , de Roland , et autres fameux champions , l*autear l«r* in ajoutant qne c'étaient les héros

D« q«oi eelt mtnestriers font les DQ)>l«f ronaai.

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poétique qu'ils récitaient, il est évident qu'ils fufcnt souvent aidés dans ce métier de récitateur ^ par des hommes qui n'étaient pas ménestrels par état, mais qui em1)rassaient cette profession littéraire et poétique en amateurs. Bien souvent on trouve que ces nouveaux v/enus appartenaient à la profession cléricale, chez laquelle ordinairement une discipline relâchée , les loisirs du cloître , et puis une espèce de dégoût de la routine des devoirs du culte, portaient des individus d'une aussi sainte profession à des passe- temps beaucoup moins innocens que de réciter ou de composer des romances eu vers. En vain avait-on eu le soin d'interdire , par de sévères lois , l'entrée des ' monastères rigides, et aux poèmes et au ménestrel qui les récitait; souvent le barde pénétrait avec ses chants jusqu'au saint réfectoire , où il était reçu par la communauté avec plus de tendresse que s'il eût porté le saint habit. C'est ce que nous apprenons dans un mémorable geat ( histoire ) , où l'auteur a dépeint deux pauvres prêtres voyageurs , introduits avec enthousiasme dans un monastère parce qu'on les soupçonnait d'être des ménestrels : aussitôt reconnus pour exercer une sainte fonction , ils furent écouduits ; on avait découvert qu'en échange de la bonne réception ib pouvaient offrir des exhortations spirituelles, mais aucun de ces taléns agréables qui étaient la monnaie dont les bardes errans payaient l'hospitalité du cloître*

Il faut observer que plusieurs de ces graves et saints, personnages ^ auteurs ou récitateura de romans , lorsqu'ils allèguent que de leur temps on n'avait pas encore tracé la limite entre Fhistoire et le roman, déguisent assez mal leur goût pour

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une profession qui leur ëtait dëfendae*. Plosieurs bommes fort graves et élevés cumalèrent les deux fonctions. Ainsi , maître Wace y religieux de Gaen en Normandie, outre la chronique en vers du Brut d^ Angleterre y qui renferme la plus ancienne histoire que l'on connaisse de notre pays^ et d'autres légendes du même genre , composa, l'an ii55 , le Roman du chevalier de Lyon^ probablement « le même qu'on a traduit sous le titre de Yw€Un et Gau^ain. Lambert Licors et Benoit de Saiut- Maur paraissent tous deux avoir été revêtus des ordres, et il est encore possible que Chrétien de Tro jes^ intarissable auteur de romans, ait été de semblable profession. De plus , la plupart de ces romans en y&cs étaient beaucoup trop longs pour qu'il soit permis de croire qu'un ménestrel les.eikt composés pour être récités ou chantés en une fois ; il devient assez naturel de supposer que ces ouvrages étendus ont du être écrits par des homme» -plus sédentaires que ces poètes errans. Il est dooc probable que les romane spirituels furent composés par des hommes d'église , qui voulurent introduire une occupation agréable dans leur vie ecclésiastique; toutes ces considérations nous empêchent d'admettre la proposition absolue de Percy, que les romans en vers étaient l'ouvrage même des ménestreb, quoique nous pensions toujours que son avis reste vrai daus de certaines limites.

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