‹ Œuvres complètes, Volumes 9-10Chapitre 5 sur 65 · ÉTAT DES MÉNESTRELS · texte numérisé non relu

ÉTAT DES MÉNESTRELS

Pour expliquer la nature du roman , il devient indispensable de connaître la condition des ménestrels , par qui ces poèmes furent st^uvent composés, et généralement consei-vés par le récit. Il faut l'avouer, ici le savant évêque Percy a été

entratnë trop loin par son goût pour l'antiquité , et son envie de relever et d'ennoblir le moyen âge; il a manifestement exagéré le rang et la qualité du ménestreL Dans un sens opposé y son adversaire Ritson a rassemblé et mis en évidence tout ce qui pouvait rabaisser et dégrader cet état, sans faire attention à l'influence particulière des circonstances. A dire vrai ^ il nous semble que ni Percy ni Ritson n'out jeté un coup d'œîl vraiment général et philosophique sur la condition nécessaire où devaient être réduits ces hommes qui f par profession , servaient aux plaisirs et aux amusemens de toutes les classes , à une époque telle que le moyen âge.

Dans les commenccmens d'une période so*ciale^ avant que la division des rangs soit tracée^ lorsque chaque tribu peut être regardée encore comme une vaste famille, et une nation comme un composé d'une foule de tribus distinctes , l'art du poète, allié de si près aux arts de la pe:suasion et de l'éloquence , assure à ses adeptes le rang le plus 'élevé. Les poètes sont souvent les historiens et les prêtres de la société qui commence. Le pouvoir par lequel ils semblent commander au langage , excite encore plus que du plaisir; il fait naître de l'admiration et de l'enthousiasme. Lorsqu'ils sont séparés, et forment une classe spéciale , comme les bardes chez les Celtes, et peut-être aussi élevée que celle des Scaldes chez les Scandinaves, non-seulement les guerriers et les rois les entendent avec plaisir ^ mais Us sont jaloux d'être admis dans leur ordre. Aussi plusieurs des rois et des hommes de guerre les plus célèbres chez les nations du Nord étaient aussi fiers de leur talent pour la poésie que glo-

rîeux de leurs exploits cheyaleresques. Nous YOjons une foule des anciens rois de Galles, des rois irlandais et des Chefs montagnards de PËcossey prati^er ayec honneur les arts de la poésie et de la musique. Lewarch Ben était un prince du Gymraic — Brian Boromhe était un joueur de harpe y et sans avoir recours à l'authenticité douteuse dOssian , on peut rapporter beaucoup d'exemples semblables pris dans les montagnes de TÉcosse*

Atcc le cours du tonps , quand les classes de 4e la société commencent à prendre les diverses positions qu'elles occupent Tune par rapport ii l'antre y on voit le rang du poète s'abaisser aussi et partager le sort de tous ceux dont l'état est d'amuser lés autres. Le poète de profession y tsomme le chanteur et le joueur d'instrumens > n'est plus appelé que pour venir à la fête, et donner de l'intérêt à une heure qui s'écoule avec peine; il serait déplacé dans toute occasion solennelle et grave : son ait devient un luxe coûteux et inutile; sans doute le plaisir tout intellectuel qui naît de la poésie ou des représentations dramatiques est d'un ordre beaucoup plus relevé que celui que procurent l'accord des sons et la vue de tours d'adresse ; cependant on observe souvent que les mœurs et les opinions du monde, même quand elles permettent de témoigner la plus grande considération a certains individus de' ces classes , envisagent cependant leurs professions comme des inutilités sociales, quelquefois immorales et dangereuses. Rien n'est plus ingrat que cette opinion par laquelle nous récompensons si mal ceux qui nous amusent si souvent; mais il faut avoucir que ces arrêts ri-

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goureux sont un peu foiidës , quand on cousin dère sous un point de vue géneVal la vie et la conduite de ceux que l'opinion cberche ainsi à dégrader. Au temps où nous parlons^ il faut songer aussi que les professeurs de la gaie science^ comme on l'appelait ^ les ménestrels enfin ^ étaient condamnés par la classe des rigides catholiques^ et en particulier par toute la classe des moines qui étaient tenus, par leurs vœux, à des vertus d'un genre ascétique, et qui traitaient de profane tout ce qui n'était que mondain. Bientôt les ménestrels s'exposèrent par leurs mœurs à la censure de l'Église. Par état, ils assistaient souvent à des spectacles non pas seulement gais, mais licencieMX. Compagnons et témoins de toutes sortes d'excès, encourageant toute licence , bientôt ils furent regardés avec mépris, non pas seulement par les vieillards et les gens graves, mais par les libertins eux-mêmes , quand dans un moment de calme leurs excès venaient les troubler par de fâcheux souvenirs. Sans doute les ménestrels , comme leurs jconfrères les acteurs siur la scène, cherchaient à s'excuser en rappelant le goût corrompu et pervers du public qui les jugeait, et auquel ils étaient tenus de, plaire, obligés de suivre cette maxime , bien vraie et bien triste :

Que ceux qni vivent poar plaire doivent plaire pour vivre.

Ce fut cette rigoureuse nécessité, qui, devenue tous les jours plus d^radante et plus dure par l'accroissement de leur nombre et la décadence de leur réputation , accéléra leur chute , et qui .explique le mépris et la déconsidération totale où ils étaient tombés* Un statut de la trente-

neavième année du règne d'Elisabeth^ rendu yers la 'fin du seizième siècle , assimile ces fils déshonorés de la Muse aux filous et aux vagabonds y et ordonne qu'ils seront passibles des mêmes peines; c'est depuis que cet état, dont il est resté long* temps un faible vestige dans les mœurs et l'occupation des musicien^ ambulans , a fini par toipber dans le mépris. Nous reparlerons plus bas de cette triste fin, et nous nous occuperons plus spécialement ici de| romans en vers , à Pépoqae où leur réputation était la plus grande, lorsqu'ils attiraient à leurs auteurs la protec* tion des nobles seigneurs devant lesquels ils les récitaient*

- On peut présumer que dans l'occupation des premiers ménestrels, comme dans toutes les professions dont l'unique but est d'amuser le public, il eût été facile de découvrir le germe de ces mauTaises qualités qui se déclarèrent plus tard et finirent par détruire entièrement leur réputation première ; cependant , il paraît que dans l'origine leur état était honorable j on fit même quelques efibrts pour introduire une apparence d'ordre, de règle et de discipline, dans cette bizarre congrégation. Plusieurs individus , en France et en Angleterre , portèrent le titre de Rei des Ménestrels , et sans doute le corps leur

avait concédé quelque autorité sur ses membres. I^est fait mention aussi du Sergent des Ménestrels , et Edouard IV parait avoir eu l'idée de former un guild , ou corporation privilégiée des ménestrels. Jean dje Gand , à une époque antérieure , avait établi , moitié par plaisanterie , moitié d'une manière sérieuse, une Cour baron de Ménestrels, qui devait se tenir à Tilbury. Il faut se garder

de penser cependant que ces tentatives d'organisation eurent quelque influence sur les mœurs licencieuses d'un corps d'artistes aussi nombreux et aussi inddpendans.

.11 ne faut pas s'étonner, en effet, que des hommes qui possédaient toujours des talens assez remarquables pour le chant ou la déclamation ^ . aient souvent réussi à se concilier ]a protection des grands, et aient pu acquérir des richesses* On sait que, dans les professions de ce genre ^ les grands talens obtiennent de très-grandes récompenses y tandis que les talens inférieurs , dans la même partie, peuvent être comparés à ceux qui mettent aussi k la loterie, mais sans que jamai9< leur mise leur rapporte rien. Le fameux Garrick ^ dans son brillant équipage, lui dont tout le inonde recherchait le commerce et la conversation spirituelle, n'était cependant, au travers de tout cet éclat, qu'un acteur vagabond ^ que les lois anglaises punissent , et auquel on peut refuser Içs plus simples rites funèbres. C'est ainsi qu'on peut très-bien concevoir que, parmi cette classe d'hommes , ceux qui avaient un talent supérieur , suivant le goût des temps, étaient amplement récompensés par les rois, recevaient le titre de ménestrels domestiques (i)^ et obtenaient la lavenr d'être admis familièrement en la présence du prince; on conçoit qu'ils aient pu avoir pour appartement quelquefois la chambre même de leur

. (i) B«rdte {re^ joeuUtor) le joDgleiir, oa ménestrel ait Gnillaume-le-Conquérant , pou^dait, suivant le registre de Doomidaj , trois vilU et cinq eaneate* de terres dans le Gloacestersliire, s«is rederaaces. Henri 1er eut on ménestrel mommé Galltie , Vd reetMiic lUM annuité dn l'abtoyt d« Bià:

maître (i) , amasser d'énormes richesses , fonder àes hôpiuax (2), recevoir des honoraires tout-àfait hors de proportion avec ceux .qa'on accordait à des professions infiniment phis graves (3), et même passer leur temps , dans l'intimité dt leur souverain y à cultiver la poésie et la musique (4). Ou conçoit aussi comment les ménestrels inférieurs ne se procuraient qu'avec peine une misérable existence, exposés à tous les désagrémens qui suivent une vie errante et un caractère méprisé. Surtout dans les beaux arts , on exige un talent supérieur , on méprise la médiocrité , et tandis que Jes richesses dont on comble les artistes du premier ordre paraissent hors de toute proportion, rien n'est au-dessous de l'abaissement où tombent des artistes qui exercent un art pour lequel ils ne sont point nés. Cependant, une haute opinion d'eux-mêmes, le goût d'une vie paresseuse, et beaucoup d'autres motifs encore , suffisent pleinement pour grossir les rangs des artistes inférieurs , d'une foule de gens dont les efforts malheureux ne pourront aboutir qu'à faire beaucoup de tort à la profession, sans leur faire à eux-mêmes le moindre bien. Il ne faut donc pas trouver étrange, tout en avouant qu'il est possible de citer des exemples où cette profession

(1) Ub ménestrel d^douard 1er , pendant ton expédition en Terre-Sainte , partageait la tente du roi , et eut le bonheur de le sanrer des coups d*nn assassin.

(a) Le prieuré et l'Hâpital de Sûnt-Bajrthelenù fut fondé , sont Henri Itt, par Boyer ou Roher, ménestrel de ee prince.

(3) £b i^fi t l«s moines de Maxtock, près Coventry, donlivrent qnatr^ sMllings aux ménestrels de Içrd Clinton, pour det chants , pour avoir joué de la harpe , et antres exercices , et ils offnreBi six pence (60 centimes) à un prédicateur pour avoir édifié la «mimunauté , & peu près ik la même épocpie.

(4) Bloaddl «t aich«rd;43(Mir-de-Uon.

s'est maintenue fort respectable chez im grand nombre d'individus, que le coi^s entier des ménestrels se soit attire des reproches aussi sévères que ceux que nous trouvons dans les graves auteurs^ des chroniques monacales de l'époque.

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