HORACE WALPOLE
Le Château dfOtranU (i) n^est pas seule* ment remarquable comme un roman rempli d'intérêt^ mais encore comme le premier essai d'une fiction moderne fondée sur la même base que les anciens romans de chevalerie. Dès le règne d'Elisabeth j on commençait à négliger ces vénérables légendes. Nous voyons ^ par les - critiques du temps y que le poème de féerie (2) de Spenser dut son succès plutôt au sens mystique et allégorique qu'on y attachait qu'au récit des exploits chevaleresques considéré indépendamment de l'allégorie. Le théâtre^ qui brilla bientôt d'un vif éclat , et les traductions des innombrables romanciers d'Italie procurèrent aux classes supérieures de la société les amusemens que leurs pères trouvaient à la lecture des légendes de Dwh
(1) TkeCastUof Otrtuth.
(2) The fairy Çueeit,
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Belianis et du Miroir cfo la Che¥<ii>lerie. Le$ énormes volumes qui ayaieut fait autrefois le« déUces de la noblesse et de la cour, dépouillé» de leurs ornemens eit x^uiu tn abrégés, furent relégués dans la euisinc, daos l'appartement des enfaos, ou encore sur la fenêtre du saloQ d^ quelques Tkux manoirs.
Sous le règne de Charles II , le goût général pour la littérature française mit à la 9iode les lourds in-foUo de La Calprenède et de Sefldéri , ouvrages destinés à marquer la transitif» des anoîens romans de cheyalerie au roBum moderne. Mais Talliance était si mal confue, que l'on re^ ^'QUTait l'insupportable longueur des romans en prose de la c]^YaIeri€ , les mêmes détails de combats, le même genre d'inoidens ^rnatureU et extravagans, sans aucun de eos traits sublimes de génie ou d'imagination que l'on r^arque souvent dans Jes romans du moyen ige« Toute la langueur senlûmentale et les fades intrigues amoureuses de la nouveUe Vij étaient rachetées ni par la diversité des. caractèces , ni par la vérité du sentiment , tni par une observation fin«« dés mœurs. GettiB sorte de composition fut à la mode plus qu'on ne pouvait s'y attendre , uniquement paroe que l'on appelait ces romans des ouvrages d'amusemeoit , et que Ton n'avait rien de jmicQx k mettre à leur place. Du temps même à\x Spectateur , Cléiie, Cléopâtre y et le Grand Oynts (comme il a plu à sou barbare traducteur de le baptiser ) étaient la lecture favorite du beau sexe. Ce mauvais goût commença à s'af* faiblir dans les premières années du dix-buitième siècle , et disparut entièrement devant les ouvrages de Lesage , de Richardson y de Fielding et de
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Smoliett^ au point que le nom de roman (i), aujourd'hui si respectable à l'oreille des antiquaires et des bibliomanes ^ était presque oublié lorsque le Château d^Otrante parut*
La position personnelle d'Horace Walpole, ingénieux auteur de cet ouvrage ^ était de nature à lui donner un goût décidé pour ce que l'on peut appeler le style gothique, expression à laquelle y avant lui, on attachait l'idée de tout ce qui était diamétralement contraire aux règles du bon goût. •
Horace Walpole était fils de sir Robert Walpole, ce fameux ministre qui fut à la tête des affaires sous deux règnes successifs, et qui tînt les rênes du gouvernement d'une main si ferme et si absolue^ que son autorité semblait faire partie des droits de la famille de Brunswick. Horace naquit en 17 17; il fut élevé à Éton, et se lia k* cette école fameuse avec le célèbre Gray. Cette liaison continua pendant les premiers temps de leurs études à Cambridge , et' d'un mutuel accord ils voyagèrent ensemble , en 1 739* Il survint entre eux quelque mésintelligence, et ils se séparèrent sur le continent. La vivacité de Walpole et peut-être sts manières aristocratiques ne s'accordèrent pas avec les opinions et les habitudes de l'homme de lettres de profession. Lors de leur réconciliation, qui eut lieu dans la suite, Walpole prit franchement sur lui le tort de la rupture , et ils restèrent liés jusqu'à lamort de.Gray»
A son retour en Angleterre, Walpole fut nommé membre du parlement, et débuta dans la car* rière politique comme le G\s du ministre le plus
(i) Les Anglais ont les mots romance, taie et novel poar exprimer les diverses espèces de romans. — Ed.
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puissant qu'on eut vu en Angleterre depuis plus d'un siècle. Les fils d'un père placé à la tète du gouvernement avaient nécessairement leur part ' de cette cour que l'on est dans l'usage de faire aux proches parens de ceux qui disposent des grâces de l'État. Au sentiment d'importance que donnent de telles attentions se joignit l'habitude, contractée de bonne heure , d'associer l'intérêt de sir Robert Walpole , et même les -affaires domestiques de sa famille y avec les partis qui existaient dans la famille royale d'Angleterre , et avec les changemens dans' les affaires publiques de l'Europe. Il n'est donc pas étonnant que son fi)s , - Horace Walpole, qui était naturellement porté à un goût très-prononcé pour les généalogies , et qui attachait un grand prix aux honneurs, ait été entretenu dans ces idées par- les circonstances qui semblaient , . pour ainsi dire , associer le sort de sa maison à celui des princes, et donner aux armoiries des Walpole, des Shorter et des Robsart, dont il descendait, une splendeur inconnue a ceux qui les portaient jadis. Si M. Walpole fonda jamais ses espérances de fournir une haute carrière politique sur l'importance de sa famille, la fin du pouvoir de son père , et le changement qui en fut la conséquence pour lui-même, le dégoûtèrent de prendre part aux affaires , et lui iirçnt chercher de bonne heure des consolations dans la retraite, où il se livra à la littérature. Il conserva, à la vérité, sa députation au parlement pendant plusieurs années ; mais il ne prit part aux débats de la chambre qu'en une seule occasion , pour défendre , avec beaucoup de dignité et d'éloquence, la mémoire de son père^
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9MI8 s'être jamais mèié des affaires publiques. Dans ce qu'Horace Walpole a pubUé de ses ^4ies et de ses idées personnelles, relativement au gouvernement, il parait avoir aimé ^ favoriser l'esprit de parti , et à s'occuper du gouvernement plutôt pour avoir le plaisir d'intriguer pour l'intrigue elle-même, que pour faire adopter quelque mesure avantageuse pour lui, ou importante pour l'État. En 1758, âgé seulement de quarai]^*un ans,. -jouissant d'une fortune assurée, il renonça entièrement aux affaires publiques , pour se livrer , dans la retraite, à ses goûts et à ses études. Son père avait eu soin de le pourvoir de trois bonnes sinécures (i) , en sorte que sou revenu , administré avec une économie qu'il entendait mieux que personne, suffisait à ses dépenses d'amateur et pour maintenir son. baut rang dans la société.
L'objet des études d'Hprace Walpole était en grande partie le résultat de sa manière de .penser et de sentir. Il y portait nne imagination ardente, et un esprit vif, actif, pénétrant, qui était ricbe de connaissances diverses. Ses voyages avaient formé son 'goût pour les beaux-arts^ mais la prédilection qu'il avait toujours eue pour le rang et pour la naissance avait lié ces deux braiicbes d'étude avec celle de l'bistoire des temps gothiques et des antiquités. Ses Anecdotes de la peinture et de la gravure ( Anecdotes of Painting -and Engraving) laissent souvent percer son goût favori j mais son Catalogue des Rois et des Nobles qui ont été auteurs ( Catalogue of Royal and Noble auihors), et ses Doutes historiques {Ilistorieal
1 1) Ces sortes de places toat pres<}ue hir^tures dins quelque^ familles. ^ £o.
Doublé) , sont évidemment l'œuvre dWantiquaîre et d'un généalogiste. Le premier de ces deux ouvrages prouve le respect de H# Walpole pour la naissance et pour le rang^ mais il nous semble peu propre h intéresser k Fune ou à l'autre. Il serait difficile , par aucun principe ou procédé de soustraction , de former une liste d'auteurs plébéiens qui en contînt un si petit nombre dont le génie fût digne de mémoire. Mais le faible de "Walpole fut toujours de vouloir paraître ne- pas aspirer à la faveur publique , dont il était pourtant jaloux, et de prétendre être unauteur privilégié, un membre du petit nombre des élus (i); qui ne veulent point descendre dans Tarène ou combattent des écrivains de profession. Il se donnait donc pour un auteur qui n'écrivait qu'afin de satisfaire un goût particulier et employer quelques heures de loj&ir. 11 y avait dans tout ceci une grande affectation , qui eut Le sort ordinaire de l'affectation. Walpole fut très-sensible à la crilique qu'il affectait de mépriser , et parfois piqué de l'oubli qu'il paraissait désirer.
Les Doutes historiquei sont un exemple curieux de tout ce que peuvent les recherches minutieuses des antiquaires pour rendre incertains les faits les plus avérés de l'histoire générale. Il est aussi remarquable de voir comment , en défendant un système que H. Walpole n'avait d'abord adopté que comme un exercice littéraire, ses doutes acquirent dans son esprk la force d'une certitude sur laquelle il ne permettait pas' de discussion.
Ses occupations domestiques , aussi-bien que ses études , sont la preuve d'un goût pour les antiquités anglaises qui n'était pas commun alors. 11
{\) Ont of Ih* rif^t hanâJHê.'
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aimait , comme dit un de uos satiriques , u k contempler des joujoux gothiques à travers un verre gothique (i) ; » et la maison de Strawberry-Hill (2), qu'il choisit pour demeure, devint par degrés un château féodal , par l'addition de tourelles , de galeries et de corridors dont les sculptures, les panneaux et les vitraux peints étaient ornés d'écttssons, de supports^ de boucliers , de lauces de tournois , et de tout l'arsenal de la cheva< ierie. L'architecture gothique est aujourd'hui tant à la mode , qu'on est surpris lorsque la maison de campagne d'un marchand retiré du commerce n'a pas des fenêtres en lancettes , des piliers en pierre , des vitraux peints , un buffet en forme de stalle de cathédrale, et une auge avec un fronton dans le style de la façade d'une ancienne chapelle. Mais, vers le milieu du dix-huitième siècle, lorsque H. Walpole commença à faire revivre l'architecture gothique , et à nous apprendre comment les bas-reliefs , les cathédrales et les monumeus pouvaient être appropriés à des manteaux de cheminées, à des plafonds, à des fenêtres et a des balustrades, il ne copiait pas la mode; il consultait son propre goût , et réalisait ses propres rêves dans la construction romantique de sa maison.
Walpole suivit dans ses études plus légères le même principe qui avait eu tant d'influence sur ses recherches historiques et sur son goût en architecture. Il était versé dans la littérature étrangère , et il s'en glorifiait avec raison ; mais ses connaissances dans ce genre étaient subordonnées à son principal objet comme antiquaire et généa-
( 1 > T'a gfiBt on gothic lojf throu^h gothic Qlatt. (2) Sur la route de Twickenham & Hamploncourt. — > Kù.
logîste anglais : il glanait dans les antiquités des sujets pour la poésie et le roman, comme pour ses controverses historiques. Ces recherches passent pour être assez ennuyeuses ; mais c'est lorsqu'elles sont faites par des hommes dont l'imagination ne sait rien animer. Un Horace Walpole^ un Thomas Warton, ne sont pas de simples compilateurs de ces faits arides que l'historien dédaigne de recueillir, lii entrent dans les ruines qu'ils aiment, le flambeau du génie à la main. Le jeune poète n'est pas plus inspiré par la lecture de Virgile , que ne le sont de tels antiquaires par les peintures féodales de Froissart, si brillantes dans leur naïveté. Riche des connaissances acquises dans ses recherches sur les antiquités du moyen âge 3 inspiré, comme il nous l'apprend lui-même , par la construction romantique de sa demeure , M. Walpôle résolut de donner au pul^lic un exemple du style gothique appliqué à la littérature moderne, comme il avait déjà donné un exemple de ce genre eu architecture.
Dans son modèle de manoir gothique moderne, Walpole avait pris soin d'adapter aux commodités de notre siècle, et même à notre luxe, les sculptures variées et les ornemens des anciennes églises : son but dans le Château d'Otrante ^ été d'unir le merveilleux des aventures , et le ton imposant de ia chevalerie des anciens ramaus, au dcveloppemeot de caractère et au contraste de sentimens et de passions que l'ou trouve ou que l'on espère trouver dans le roman moderne. • Incertain de l'accueil que le public ferait à un ouvrage conçu sur ce plan , et peut-cire aussi ne voulait pas s'exposer au ridicule qui en suivrait la chute, Walpole publia le Château d Olranie ^
iio WALPOLE.
eD 1764» comme une tradudtion faite par William Mârsbali de l'italien d'Otraphrio Muralto^ forte d*«nagr«mme ou de traduction italienne du nom de l'auteur anglais (i). On «oupÇonna bientôt que TouTrage sortait d'une plume plus élégante que celle d'auciui William Marsball y et, dans la tecoude édition , Walpole dévoila le secret. Il fait dans une lettre particulière le récit de l'origine de son ouvrage; cette lettre contredit l'assertion long-temps admise tpi'il fut achevé dans huit jours.
^ mars 1763.
ce Vous avouerai-je quelle a été lorigine de ce (f roman? Je m'éveillai un matin du mois de juin c( dernier y à la suite- d'un rêve dont tout ce que c( je puis me rappeler fut que je me trouvais « dans un vieux château (rêve bien naturel pour fc une tête remplie comme la mienne . d%istoires- <f gothiques); et que tout au haut delà balustrade n d'un grand escalier je voyais une main de géant (( armée. Dans la soirée je pris ma plume sans ce sayoir le moins du monde ce que j'allais écrire ce ou raconter.. L'ouvrage prit de l'extension , et « je m'en amusai. Ajtmtez que j'étais fort aise ce de penser à autre chose qu'à la politique. Pétais ce si occupé de mon roman ( terminé en moins ce de deux mois ) , qu'un soir j'écrivis depuis le ce thé , vers six heures , jusqu'à une heure et demie ce du matin ; j'avais la main et les doigts si ce fatigués, que la plume m'échappant, jene pus ce finir ma phrase, et que je laissai Matilde et « Isabelle causant ensemble , au milieu d'un pa- « ragraphe. »
(i) Wull, mur, nmro\ pote f perche , quelque clioso de haut , mUo. •— El».
Il parait que l'on ne douta pas dans le premier moment de l'authenticité de l'ouvrage. M. Gray écrivait il M. Walpole, J-e 3o décembre 1764 : « J'ai reçu le Château, d*Otrante , et je vous en c( fais mes remercîmens. Il est beaucoup lu ici (( ( à Cambridge) ; il £ait pleurer quelques-uns ce de nous , et nous fait redouter chaque soir (c d'aller nous .coucher. Nous croyons que c'est une c( traduction , mais nous croirions que c^est uae <( histoire véritable, si ce n'était le saint Nicolas. » A en juger d'après la lettre jdéjà citée , le voi(e de l'anonyfiie ne tarda pas à être un peu soulevé pour les amis de l'auteur ; il le fut entièrement pour le public par la préface de la scccynde édi^ tion ; dans laquelle la tendance et la nature de l'ouvrage sont brièvement commentées et expliquées. Le passage suivant d'une lettre à madame du Defiand semble indiquer que Walpole se rc»pentait de n'avoir pas continué à garder l'incoçnitO; et que, sensible à la critique comme tous les écrivains amateurs , il était plus piqué des critiques de couk qui n'aimaient pas son roman de chevalerie , qu'il ue jouissait des éloges de ceux qui l'admiraient.
« Ainsi y dil-il à madame du Befiand , on a « traauit mon Château dOtrwrhte , probablement « pour tourner l'auteur en ridicule,. Fort bien ; <( je vous prie cependant de »e point relever ces c( plaisanteries. Laissez les critiques dire ce qu'ils u voudront ; cela ne me fait rien du tout. Je n'ai K pas écrit pour notre siècle, qui tie peut souf- <( frir que Id froide raison* Je vous avoue , ma « chère amie ( vous allez me croire plus fou « que j^amais ), que c'est le seul de mes ouvrage (( dont je suis content. J'ai donné un libre essor
lia WALPOLE.
(c à mon imagioation qui s'est ëchauffëe par ces « TJsioas et les sentimens qu'elles excitaient. J'ai « écrit en dépit des règles y des critiques et des « philosophes ; et l'ouvrage ne m'en parait que « meilleur* Je suis même persuadé que^ quelque c( jour y quand le goût aura repris la place qu'oc- « cupe eu ce moment la philosophie, mon pauvre « Château trouvera des admirateurs : nous (( en avons déjà quelques-uns ici ^ car il va en c( paraître une troisième édition. Je ne vous dis « pas cela pour mendier vos éloges, (i). Je vous « ai dit y dès le commencement y que vous n'ai- .« meriez pas l'ouvrage: vos visions sont d'un genre « tout différent. Je ne suis pas fâché que le tract ducteur ait donné la seconde préface : la prête mière s'accorde pourtant mieux avec le style c( dé la fiction. Je voulais qu'on la crût anu cienne , et presque tout le monde y ^ été u irompé. »
Si toutefois les éloges étaient atténués par la critique au point d'alarmer la sensibilité de l'auteur, les éditrons multipliées, en divers formats, du Château U'Otran^e ne laissent aucun doute sur l'estime générale qu'obtint l'ouvrage , ce qui dut vraisemblablement réconcilier M. Walpole avec le goût de son siècle. Ce roman a été considéré ^on-seulemeut comme le type original d'un genre particulier de composition , heureusement conçu et exécuté par un homme de talent, mais encore comme un ouvrage très-remarquable de notre littérature légère.
(l) Madame du Dcffaad avait écrite M-lValpole qu*elle avait -la U Château etOtrante deux fois ; mais elle n'ajoutait pas un mot d'ëloge. £11 e blâmait le traducteur d'avoir douce la secont^e préface, «urlout pa»ce qu'elle ciaigoait que cela u'iudispoiâl Voliair* contre Walpole.
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Horace Walpole continua le genre de vie qu'il avait adopté, depuis i^SS jusqu'il sa mort^ à moins qu'on ne veuille voir un changement dans ses principes de whiggisme , qui, à ce qu'il bous assuré lui-même, allaient presque aif républicanisme , lorsqu'ils reçurent un contre-coup terrible de l'horreur que lui inspira la révolution française dès son origine. Il n'y eut rien de changé non plus dans ses manières , lorsque , par la mort de son neveu , il hérita du comté paternel d'Orford* H* Walpole avait alors près de soixante et quatorze ans ) il prit à peine le titre de comte ^ et mourut quelques années après, le a mars 1797^ dans sa maison de Berkley-SquarCm
Pendant que l'on imprime cette notice ^ nous trouvons, dans les Souvenirs très-açiusans que miss Hawkins a publiés des premières années de son séjour à Twickenham , la description de la personne de M. Horace Walpole , avant i']']'^* Cette description donne l'idée de la personne et des manières d'un homme du monde vers le milieu du dernier siècle.
« Sa taille n'était pas seulement grande, mais, « à proprement parler > longue et mince ) son (( teint et ses mains surtout étaient d'une pâleur '<( maladive. Il avait l'œil très*brillant et pénétrant, « très-noir et très-vif. Sa voix n'avait pas un . <( accent sonore ; mais elle était très - agréable , (( et , si je puis m'exprimcr ainsi , très-comme (( il faut ( gentlemanly» ) Je ne me rappelle pas c( bien son port; il entrait toujours dans l'appar- (( tement avec cette manière de délicatesse af- (( fectée que la mode avait alors rendue presque (( naturelle ) le chapeau entre ses mains , comme « s'il avait voulu l'aplatir , ou sous le bras j lés
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c< geooux pliéSy et marohaAt sur ta pointe du « pied / eomne s'il SLvéit craint qi^t lepknclier « ne fit htti^idc* -^ Yoiei sa toilette ^rd^iaire : (c en. été f ssLisoQ pendant lamelle je l'ai tv le ^ plus souvent y ua hafô «onipieC; couleur lace Tande, la veste avee une petite broderie en n argent , ou en soie tranche , travaiUée au « tambour ; bas de soie gris , couleur de perte drix; boucles d'or^ manchettes, et, le ^us (( souvent, jabot de dentelle. Je me souviens qu'é- <c tant enfant, je crejais ^'il n'était pas bien <f babillé , quand il avait des man^kettes de ba^ c( .tiste 4 ourlet , à moins qu'il ne ftk en deoiK <( 11 ne portait point de poudre en été , nais sa « perruque était plate , iaissftnt voir son front n uni et ^e ; en kiver il portait de la poudre* »
lious pensons que cette respeetable «lame, à laquelle nous devrons des détails très-întéressans sur plusieurs personnages distingués , a été un peu trop sévère sur les bizarreries gothiques de i'ai>chitecture de Strawberry-HilL Les amis des beauxarts se doivent une mutuelle indulgence, quand leur enthousiasme pour un objet favori les e^raine dans des extrêmes qui sont ,^ poiur la nuiltiCude , un véritable caviar (t). L'oreille de l'architecte ne doit pas juger précipitamment les conceptions savantes du mustden , et l'œil du mitsioieE doit^ avoir quelque indulgence pour les tourelles et les pinacles de l'architecte enthousiaste*'
H n'entre pas dans notre*plan de nous étendre sur le caractère personnel d'Horace Walpole*
(i) Caviar, œufs d^eslurgeon uàé$. Les esUirgMns sont trèsrarts €n Angleterre. An.^i , par un des droits de la cQuroPM » qui ont survécu 1 ceux que la révolution a abçHs comme vestiges de la féodalrië , tous les esturgeons pèches dans la T<xmise appar-
Ucnnent au roi. *— Ed.
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Ses ouvrages prouyest ses taleos; ea m^Unt même de codé' le drame terrible , mais repoussant ^ do ' la Mère m^slérieuM {the mjr^tenouê MoùAer), et l'excellent roman dont nous allo«s donner uno analyse critique , il jouirait encore de la réputation d'un homme de très-bon goùt^ cpii a écrit les meilleures lettres ^on puisse citer dans la langue anglaise.
Il parait que son caractère avait ses iuégatîtés : libéral pour sa^faire son goût , il suivait oe^ndanty en s'y Hvrant, les principes d'une stricte ^onoraie. Dans sa correspondance , ii est ditr et désobligeant «aiwrs madame du Deiand , dont l'esprH , la cécité et la tendre amttié , r^lamaiest toute l'indulgence d'un homme sens^lo et boa. n est également sévère envers Bentley , dont il avait mis le goi^t et les taleas k contribution pour les embellissemens de sa maison. Ce 9on| des traits de caractère peu aimaèles , qui ont été cités et exagérés. Mais on lui a surtout reproché sa conduite •envers Chatterton ; nous croyons cependant qu il «st facile de la justifier. Ce matheureux enfant du génie avait voul^ «n imposer à Walpole , en ku envoyant; conraie anciennes^ quelques stances très-médiocres , et wne liste prétendue de peintres , qui était une ini>pastnre grossière et palpable. Le seul crime de Walpole est de ne s'être pas déclaré le patron d'un jeune
' liomme qui s'était montré à lui sen lement tomme un impostGin* maladroit, quoique dans la suite il ait prouvé qa^il eîcce^lait dans l'art des mystî-^
, âcations littéraires. Ce n'est pas à Walpole , mais au publicy qu'il faut repooher le sort de Chatterton. Si , deux ans après avoir échoué auprès du seigneur de Slrawberry-Hill , ce poète a montré
d'une manière éclatante les talens dont la nature Tavait doué ^ Walpole n'est pas plus blâmable que le public de n'avoir pas prévenu la catastrophe malheureuse de sa mort.
Enfin , il faut dire, à la louange de Walpole, que y quoiqu'il ne fut pas habituellement libéral , il était juste , et toujours prêt à donner la portion de son revenu qu'exigeaient les nécessités de l'État. Il a pu se tromper quand il a dit que « le désintéressement et le mépris de l'argent » étaient les traits distinctifs de son caractère , et que ces deux choses étaient chez lui moins « un« « vertu qu'une [Passion. » Mais l'offre généreuse et très*sincère , à ce qu'il parait y de partager son revenu avec le maréchal Conway, prouve que, s'il aimait l'argent « plus qu'il ne le croyait , ce goût cédait sans regret à des vertus et des sentimens plus nobles.
lious allons offirir maintenant quelques remarques sur le Château cPOtranle^ et sur le genre de composition auquel il appartient , et dont il fut le précurseur.
C'est faire une injustice à la mémoire de Walpole, que de prétendre que, dans le Château d' Otrante 'A n'a cherché qu'à exciter V horreur et la surprise y ou , en d'autres termes , qu'il en a appelé au goût secret des lecteurs pour le merveilleux et le surnaturel. Si tel avait été l'unique but de Walpole ; les moyens qu'il a employés pour l'atteindre pourraient être justement qualifiés de maladroits et de puérils ; mais il cherchait quelque chose de ^lus difficile et de plus important : le tableau de la vie domestique et des mœurs privées dans les siècles de la féodalité. Il a voulu animer ce tableau par l'action d'un merveilleux auquel
la superstition de Tépoque croyait avec une foi aveugle. Tout ce qui , daus/^ Château cTOirantey ne s'écarte pas du naturel est habilement associé à ce merveilleux , de manière à donner aux êpecioêa miracula une couleur frappante de vraîsemblance , quoique la froide raison nous en démontre l'impossibilité; pour causer à un esprit éclairé une surprise et une terreur fondées sur des événeraens surnaturels , le cadre et le corps entier de l'histoire doivent être en parfaite harmonie avec ce ressort principal de riutérêt.
Celui à qui, lors de sa première jeunesse, il est arrivé de passer une nuit solitaire dans un de ces anciens manoirs que la mode des temps modernes n'a pas dépouillés de leurs amcublemens, a sans doute éprouvé que les gigantesques el bizarres figures , à peine visibles dans les tapisseries usées ; le battement lointain des portes qui le séparent des vivans ; la profonde obscurité qui enveloppe les voûtes en ruine ; les portraits , presque effacés, d'anciens chevaliers fameux par leur valeur , et peut-être par leurs crimes; les sons variés et confus qui troublent l'horreur silencieuse d'une demeure à peu près abandonnée; enfin , le sentiment qui nous reporte aux siècles du régime féodal et de la superstition papale : tout se réunit pour exciter en nous une sensation de respect surnaturel, si ce n'est de terreur. C'est dans de telles situations que la superstition devenant contagieuse , nous écoutons avec émotion les légendes dont nous rions à la clarté brillante. du soleil^ et au milieu des sons et des aspects flatteurs qui égaient la vie de tous les jours. Par l'exactitude scrupuleuse d'une fable dans laquelle le costume du temps serait obseivé avec une attention par-
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ticulière, Walpole se proposait de produire cette même association d'idées qui prépare l'esprit du lecteur à des prodiges en harmonie avec les eroyaoees et les sentimens des personnages mis en scène. Son tyran féodal, sa danoiselie dans la détresse, son «cclésiastiqae résigné, mais toujours noble ; le château avec ses^ donjons , ses trB|^pes , se$ oratoires et ses galeries ^ les incidens du jngement 3 la procession des cheval icv^ et k combat^ en un mot , la scène , les acteurs et l'action , forment les accompaguemens de «es spectres et de ses prodiges , et produisent sur l'esprit du lecteur la même impression que Tameublement d'une chambre comœe celle que nous ayecns décrite ferait naître dans i'esprit d'un honnie (^ligé d'y passer une nuit*
Celte eatreprise demandait de grandes connaissances, de l'imagination et du génie. L'association dont nous avons parlé est d'aB>e nature singulièrement délicate. Il est presque im^>ossible d'éierer une eonstraction gothiqve moderne qui inspire les seatimens que nous avons essayé de déaire. Elle peut être gi^ande ou serobre; elle peut inspirer des idées de splendeur ou de mélancolie; mais elle ne saura^it réveiller la sensation de cet effroi sutnaniM'el attaché aux salles dont l'écho répondait à la r^ïx des générations aneteones, et dont les planeurs ont gémi sous les pas de ceux qui n'existent plus. Horace Walpole a aueînt, comme romancier, le but auquel il a ék reconnaître impossible de partenir comme architecte. L'époque reculée et superstitietoe des événemens quil invente , l'art avec lequel il dispose ses décorations gothiques , le ton soutenu et en général imposant des mœurs dq moyen âge , nous préparent par
degrés k accueillir la^oi^ableifieot des prodiges qui y quelque ^possi»! es dans aucun temps , ont été erus uuiversellemeBt dans celui où FacUon est placée, yobjet de Tauteur n'était donc pas simplejBei^l d'inspirer k surprise et la terreur ^ en reeo«irant à des agens surûaturek ^ maris de captiver les ^entioftens du lecteur j«tôqu'À ce qu'ils * lussent identifiés , pour un motnent , avee ceux d'un «ieck» moins éclairé , qui ^
l!)éTotetaent croyait à tout récit étrange (i).
La difficulté de l'^nûrepiriBe se fait mieuk sehtir qua^ on ccfnpare le Château d'Ocrante avec les productifs moins heureuses des écrivuias qui ont voulu imiter Walpole. Au milrea de leurs «fibrts pour prendre le ton de l'antique chevalerie , oa trouve^ dans chaque chapitre quelque chose d'inconvenant qui nous rappelle sur-len^hamp une mascarade maladroite dom les spectres^ ks chevaliers errans^ les aaagitiens et les danraiselles sont tous vêtus en dominos loués dims le même raagatan de Tavistock-Strect (a).
Les auteurs qui se sont le plus distbgués dans la carrière ouverte par M. Walpole se sont écartés de l^BHr modèle dans une particularité remar*quabie«
fi €list deux espèces de fictions romanesques : c^e qui , racontant àts choses possibles , est croyâUe dans <tons ks teiUps^ et celle qui, raoïmtant des choses atixqudles on ne croit plus daas les sièolês éciaivés ^ est conforme à la croyance à^ .
(i) • Hel;{ each strange taie devoutljr true. » "Wartoh.
(2) Magasin d« coitumior. <~ £».
tio WALPOLE.
temps antërîeurs. Le sujet du Château cP OtrarUe appartient à cette dernière classe. Mistress Radclifle y dont le nom ne doit être prononcé qu'ayec le respect dû au génie , et dont nous aurons l'occasion de parler plus au long , a essayé d'établir un compromis entre les deux genres ^ en se réservant d'expliquer^ dans les derniers chapitres de ses romans , les causes naturelles des prodiges qu'elle raconte. Il y a tant de choses à dire contre ce perfectionnement du roman gothique , que nous sommes disposés à préférer ^ comme plus simple et produisant plus d'effet , la manière de Walpole , racontant ayec détails des incidens surnaturels qui auraient paru croyables dans k. onzième et dans le douzième siècle.
D'abord , le lecteur est piqué lorsqu'il découvre qu'il a été ému par des terreurs dont on finit par lui expliquer la cause très^simple^ et tout l'intérêt d'une seconde lecture est perdu pour celui qui a vu dans la coulisse le jeu des machines. En second lieu, la précaution de soulager nos esprits de l'impression d'une terreur surnaturelle semble tout aussi inutile y dans un ouvrage de pure fiction ^ que la précaution du sage Bottom (i) , qui voulait que l'amateur chargé du rôle du lion ôtât son masque et montrât sa figure humaine ^ afin de convaincre les spectateurs qu'il était un homme comme les autres hommes , et rien de plus que Snug le menuisier. Enfin, ce que l'on met à la place des agens surnaturels est souvent tout aussi improbable que les machines qu'on veut expliquer on bannir du roman. Le lecteur y auquel on pro-
1 1) Amateur drainatiqjie. Perfonnag« burlesque du Songe tTutm A'mit éPHi. ( Shakspeare ) Le menuisier Snng est un autre aHi»l« dramatique chargé du rôJo du lion. — £o.
WALPOLE. lai
pose d'admettre nne intervention snmatorelie , comprend précisément ce qu'on demande de lui -, il se prête avec complaisance k Terreur qu'on lui offre pour l'amuser , et ne conteste pas , pendant la lecture 9 les prémisses sur lesquelles la fable €St fondée (i)« Mais si l'auteur s'oblige volontairement à expliquer tous les incidens merveil* leux de son histoire , nous sommes autorisés à exiger que l'explication soit naturelle ^ facile ^ ingénieuse et complète. Il faut que chaque lecteur puisse se rappeler quelques exemples de circonstances mystérieuses dans lesquelles l'explication eût été aussi incroyable , et même plus incroyable, que si on les eût attribuées à l'interrention d'êtres surnaturels; car le plus incrédule doit être forcé de convenir que cette intervention est plus probable qu'il ne le serait qu'un effet qui y res^ semble fût produit par une cause imparfaite. Il est inutile de s'arrêter plus long-temps sur cette partie du sujet ^ dont nous n'avons parlé que pour disculper notre auteur du reproche d'avoir fait usage d'une machine que n'exigeait poiîit la nature de son roman. L'admission hardie de l'existence réelle de fantômes et d'apparitions nous semble être plus en harmonie avec les mœurs des temps féodaux , et devoir faire plus d'impression sur Fesprit du lecteur que les tentatives qu'on peut faire pour concilier la crédulité superstitieuse de ces temps avec le scepticisme philosophique du nôtre ^ en attribuant ces prodiges à l'opération de la poudre fulminante^ aux miroirs cabalistiques,
(i) Il y • cependant d^s exemples du contraire , entre antrei celai do cet homme tellement attache 4 la vérité , quHI ne yonlul plas lire les Voyxge* d* Gulliver , parce quUU coutentitnt , dU sait-il ) des fictions improbables. ^