‹ Œuvres complètes, Volumes 9-10Chapitre 41 sur 65 · TOM£ X · texte numérisé non relu

TOM£ X

aux lanternes magiques , aux trappes^ ant trom-^ pettes parlantes y et autres appareils de fantasma« gorie allemande.

Nous avouerons que l'on peut reprocher à l'au« teur du Château d'Otrante d'avoir eu trop recours à des moyens surnaturels. Il en résulte qu'ils excitent trop fréquemment les mêmes sentimens dans l'âme du lecteiur, au risque de relâcher l'élasticité du ressort sur lequel ils doivent opérer. Nos habitudes et notre éducation modernes ont bien diminué la sympathie des hommes pour le merveilleux. Nos ancêtres pouvaient frémir de surprise ou de terreur en parcourant tous les labyrinthes d'un interminable «c roman rimé » de féerie y et les enchantemens que racontait

Un poète inspiré dont le crédule esprit

Croyait tout le premier son merveilleux récit (i).

Mais nos habitudes ^ nos sentimens , notre croyance ont bien changé ; et, de nos jours, une impression vive, mais passagère, est tout ce que le merveilleux d'un roman produit sur l'imagination la plus ardente. En ayant trop souvent recours aux prodiges, H. Walpale s'est exposé à éveiller cette ra/«07z/rô/c?&, qu'il jugeait lui-même l'ennemi le plus à craindre pour l'effet qu'il voulait produire. On peut ajouter que les événemens surnaturels du Château d'Otrante sont placés dans un trop grand jour, décrits trop distinctement et avec trop d'exactitude. Une mystérieuse obscurité nous semble , sinon essentielle , au moins plus analogue aux idées que nous nous formons des Esprits : les proportions gigantesques du spectre

(z) n Prevailing poet , vrhose un doubtiog mind 9 Believed tbe magie wonders lie subg. «

WALPOLE. ia3

d'AlphoDSo^ décrites par les domestiques épouvantés, ont quelque chose de trop distinct et de trop matériel pour inspirer les sentimens que son apparition est destinée à produire. Cette faute , si toutefois c'en est une , jest bien compensée par le grand mérite de la plupart des incidens du roman. La descente du portrait de l'ancêtre de Manfred, quoique voisine de l'extrayagance , est parfaitement amenée , et interrompt d'une manière dramatique une conversation intéressante. I^ous avons entendu remarquer que la figure animée aurait dû être une statue plutôt qu'un tableau. Nous doutODS fort que cette critique soit juste. L'avantage des couleurs nous semble décisif . en faveur de la fiction que Walpole a choisie. Quel est celui qui, à quelque époque de son enfance, ne s'est pas senti atteint d'une sorte de terreur, quand l'œil d'un ancien portrait semblait fixé sur lui (i) ? C'est peut-être pousser trop loin la critique, que de remarquer que l'action se passant vers le onzième siècle , il n'y avait point alors de portraits en pied. De tous les auteurs, H. Walpole est celui dont on devait le moins attendre cet anachronisme. L'apparition de l'ermite au prince de Vicence est, depuis long-temps , regardée comme un chef-d'œuvre dans le genre horrible; mais, depuis quelque temps, la vallée de Josaphat pourrait à peine suffire à fournir les ossemens qu'il faudrait pour tous les spectres que l'on met en scène : tant les imitateurs sans jugement se sont multipliés et ont nui à l'effet du modèle original.

Ce qu'il y a de plus frappant dans le Château

(i^ C*cst ce que lord Byron a parfaitement exprimé dans la deicription de la galerie de Norman-A}>l)ey (Don Juan.) — Ed.

éPOtranU est la manière dont les diverses apparitions merveilleuses sont liées entre elles et tendent toutes à i'accofnplissement de la prophétie qui annonçait la chute de la maison de Manfred. Elles servent à nous préparer graduellement à la grande catastrophe. La lune agrandie telle qu'Alphonso l'aperçoit, le groupe des spectateurs létonnés, et les ruines éparses du château , sont d'un effet snblime. Nous ne connaissons aucune scène que l'on puisse comparer à celle-là ^ si ce n'est l'apparition de Fridzeauy ouFawdoun, dans un ancien poème écossais (i).

La partie du roman qai se fonde sur àes sen^ timens et des moyens humains est conduite avec le talent dramatique dont Walpole a fait preuve dans la Mère mystérieuse ( the mysterious Mother )• Les personnages sont pltis génériques que. particuliers ; mais cela était nécessaire^ jusqu'à un certain point , pour un ouvrage dont l'objet était de tracer le tableau général de la société et des mœ^irs d'une époque , plutôt que de marquer les nuances exactes et les points de dissemblance de quelques caractères particuliers* Mais les acteurs du roman sont dessinés d*uue manière frappante \ leurs traits ont la hardiesse qui convient au temps et à la nature de rhistôiré racontée. Un tyran féodal n'a peut-être jamais été

(i ) Ce spectre , Tesprit «Tan bomme de son parti , quM avait tué sur le soupçon quHl le trahissait, apjjTaraît à qui? 4 Wallace, au champion de l*li.cosse , dans Tancien château de Gask-Hall. yoy% EUis'ê Spteimens , Fol. I . (*) Note de l' ouf eut.

(*) C'est i cette tradition que le prince de Kbthsaj fait allusion en s*adressant 4 Baraorny , tome II de /a Jolie Fille de Perth, L'ancien poème écossais est la rie de fFallSce, par le ménestrel Henril'Aveugle. Nous y voyons Fawdoun jeter ta propre Uteiiû t£te d« "Wallaoe. ~ Eau

mieux représenté que par le caractère de Man* fred : il a le courage y l'artifice , la duplicité et l'ambition d'un chef barbare de ces temps d'igno* ' rance ^ avec des momens de remords et de retour aux sentimens de la nature , qui font que l'on conserve quelque intérêt pour lui , quand son orgueil est humilié et sa race éteinte. Le moine pieux et la patiente Hippolyta contrastent heureusement avec ce prince orgueilleux et tyrannique. Théodore est le jeune héros qu'on retrouve dans tous les romans, mais la douce Matilda est plus intéressante que ne le sont ordinairement lés héroïnes de ces sortes, d'ouvrages. Gomme le caractère d'Isâbella n'est qu'en seconde ligne , et . pour faire ressortir celui de la fille de Manfred , on est fâché de l'insinuation qui termine l'histoire , et d'apprendre que Théodore se décide à l'épouser. Cela n'est pas très-conforme aux lois de la chevalerie : un incident naturel dans la vie commune nuit aux illusions magiques du roman.

Enfin y en accordant à l'auteur pleine licence pour introduire des aventures extraordinaires dans Phistoire d'un siècle de barbarie et d'ignorance , l'ouvrage est bien conduit , la marche en est uniforme 9 les événemeus sont intéressans et se lient bien entre eux; la catastrophe est grande, tragique et touchante.

Le style du Château cPOtranie a la pureté et la correction de la bonne école. Le goût de Walpole lui fit rejeter ces auxiliaires, plus lourds qu'utiles, importés par le docteur Johnson de la langue latine dans la nôtre, et que plusieurs écrivains , moins heureux , ont trouvés aussi difficiles à manier que les gantelets d'Erix :

i2(i WALPOLE.

£t pondus et ipia

Hoc illac vincloram immeiiM Yolumina Tersat (i).

La pureté du style de Walpole y et la simplicité de sa narration n'admettent point ces descriptions brillantes et fleuries dont mistress Radclifle orne souvent, et quelquefois surcharge^ ses romans du même genre. A peine si le Château éPOtrante contient une seule description qui ne tienne pas essentiellement au récit; et si les auteurs réfléchissaient combien cette sobriété conrtribue à l'illusion ^ ils seraient tentés d'abr^er cette pompe de style qui convient plus à la poésie qu'à la prose. Walpole réserve toutes ^t% forces pour le dialogue; faisant toujours agir ses héros mortels avec l'art d'un auteur dramatique moderne, il conserve le ton soutenu de la chevalerie, qui marque l'époque de l'action ; et ce n'est pas en mêlant à son récit ou à son dialogue des termes du glossaire, ou une antique phraséologie , mais en évitant avec soin tout ce qui pourrait rappeler les usages actuels. Dans le premier cas^ son roman eût ressemblé à un habit moderne , ridiculement surchargé d'ornemens antiques : tandis qu'on peut dire qu'il a revêtu l'ancienne armure , moins la rouille et les toiles d'araignée qui la couvraient. A l'appui de cette assertion , nous renvoyons le lecteur à la première entrevue de Manfred avec le prince de Viccnce, où les mœurs de la chevalerie sont admirablement peintes, ainsi que le trouble d'une conscience coupable, qui s'embarrasse en essayant de se disculper, même devant un accusateur muet. Les caractères subalternes ont paru aux critiques trop au-dessous du reste de

(i ) U pèse dans sa main , examine Timmense rolume de cea ganteleu. — Ta.

l'histoire. C'est un point sur lequel l'auteur s'est pleinement justifié dans ses préfaces.

lious n'ajouterons y en terminant ces remarques^ qu'une réflexion : si Horace Walpole , qui a ouvert , le premier cette nouvelle carrière aux romanciers , a été surpassé par quelques-uns de ceux qui l'ont suivi > sous le rapport des descriptions, et peutêtre dans l'art de tenir l'esprit du lecteur dans un état d'hésitation impatiente et inquiète à travers les incidens d'un long récit, il lui restera mieux encore que le simple mérite de l'originalité et de l'invention. On ne contestera jamais à l'auteur du Château d'Olrante un style pur et précis y l'heureuse alliance d'une influence surnaturelle avec des intérêts purement humains; l'art de reproduire le langage et les mœurs de la féodalité par des caractères fortement dessinés et bien développés ; enfin cette unité d'action qui produit des scènes touchantes et imposantes tour à tour.

NOTICE

BIOGRAraïQUE ET LITTÉILURE

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