A MISS
Ma CaEBE DEMOISELLE ,
(( Pavais acheté Manon Lescaut quelques jours avant l'arrivée du présent obligeant de mistress Smith ; en conséquence j'ai renvoyé cet ouvrage à Gadell (i), et je vous prie d'informer votre
(i) Libraire iMitenr de celte tradacUon. — Tr,
amie de cette circonstance ^ de peur qu'on ne porte à son compte le prix de cet exemplaire* Je ne lui suis pas moins obligé de son intention ^ quoique la négligence de son libraire ait empêché qu'elle ne fût exécutée* Manon me parait fort bien traduite , mais je ne puis en bien juger n'ayant jamais vu l'ouvrage français.
<( Quand mistress Smith pourra se déterminer à employer ses talens admirables sur des sujets qui en soient plus dignes que des Werthers et des Manous, je serai toujours heureux de contribuer de tous mes efforts aux succès de sa plume ; mais je vous dirai franchement que de tels héros et de telles, héroïnes n'obtiendront jamais de moi le moindre mot de recommandation :
« Je pois avoir pilié des infortanes de la sagesse et de la Terln ; mais c*est une faiblesse d'être toiiclué des soufirances de Tingratitude et de la folie. »
» Dites-moi ^ je vous prie , quelle leçon morale on prétend nous donner en nous faisant voir que les sentimens les plus exaltés ne nous mettent pas à l'abri de nous rendre coupables des actions les plus criminelles ? L'amour est le seul mobile qui soutienne le caractère du chevalier. C'est un séducteur , un hypocrite ^ un mauvais fils, un ami ingrat > un fripon , un joueur ^ un meurtrier , etc. , etc. Et faut-il qu'on lui pardonne tout cela parce que la source s'en trouve dans un attachement violent pour une belle dévergondée? De son côté y celle-ci ne nous intéresse que parce qu'on la soupçonne d'avoir au fond quelque amour réel pour sou amant ^ quoique^ une indigence p a ssàgère, une privation momentanée de moyens de dissipation, manquent rarement de la guérir de sa faiblesse amoureuse pour son prétendu favori.
« Mon indignation ne connaît pas de bornes , quand je trouve des livres qui distillent les passions des jeunes gens au point de justifier la licence par les excuses les plus frivoles; et cette histoire est conduite de telle sorte qu'on ne peut refuser de temps en temps quelque pitié à deux caractères qu'une sérieuse réflexion doit condamner sous tous les rapports. Mais je demanderai comment sont punis le héros et l'héroïne. Celle-ci meurt , non par suite 4le ses vices , mais par une attaque de maladie naturelle quoique soudaine y et le premier ; à Tâge de vingt-deux ans, se trouve débarrassé d'une femme à qui il avait dû autant de plaisirs que de chagrins, et Ton nous laisse supposer que c'est la mort de son père , accélérée par son inconduite , qui l'a rendu à l'opulence et au bonheur. £n un mot il a été trop dupe pour conserver du respect pour qui que ce soit , et trop corrompu pour mériter la pitié ^ et pourtant j'avoue que certaines situations nous arrachent de temps en temps ce dernier sentiment , mais c'est par fraude^ et cela ne réussit qu'un instant. Le tableau de la nature peut présenter des êtres composés d'élémcns aussi contradictoires que notre chevalier ^ qui admirent la nécessité des lois divines et humaines^ et qui néanmoins. les violent toutes: mais ce sont de ces caractères qu'un moraliste consciencieux ne voudrait jamais embellir. On peut lever le bouclier pour défendre la vertu, mais cette armure défensive , décorée d'images licencieuses, ne peut jamais conduire à un but moral»
« Le passage le plus pittoresque et le plus intéressant, à mon avis, est la première apparition de Manon enchaînée. Mais bientôt combien de passages qui se ressemblent beaucoup les uns aux
autres ! et ce n'est pas sans peine que j'ai pu
finir le second volume*
<c Relever toutes les improbabilités de cette histoire serait au-dessous de la critique , et la scène où Manon peigne les cheveux de son amant est si ridiculement française , que je suis surpris que mistress Smith ne l'ait pas supprimée. Cependant tant d'amour et tant d'invraisemblance ne peuvent manquer d'assurer à cet ouvrage beaucoup d'admirateurs.
u Je suis y ma très-ch^re demoiselle , etc. « Geobges Steevens. »
J'ai déjà remarqué que ce fut le hasard plutôt que son propre choix qui porta mistress Smith à entreprendre ce petit ouvrage , qui y indépendamment de la critique sévère , quoique juste, de M. Steevens , fut pour elle une source de grands cbagrins. Cependant , quand elle aurait pu faire un choix parmi les plus célèbres romanciers français^ même parmi les ouvrages les plus récemment publiés y de quelque admiration et de quelques éloges qu'ils aient été l'objet , on peut douter qu'elle n'eût pas encouru le même blâme , et ceux qui insistent sur une ^morale stricte doivent la cher- ^cher dans une source plus pure (i).
Peu de temps après la publication de Manon Lescaut , mistress Smith reçut de son éditeur à
(x) Yoili an de ces sacrifices à Tantipalliîe nationale quUI est important de relever pour avoir le droit de défendre Walter Scott quand on Fattaque mal à propos. L'immoralité des romans anglais est ici oubliée fort adroitement , mais il serait facile de citer nae foule de noms pour rétorquer Targument. Mistress Belten « Lewis , etc. ,. sont-ils plus moraux que Fabbé Prévost ? Mais qnel roman français égale en obscénités le AéeUn de Drfdtn , de Cmgrève f de Wicherlej , etc. , etc. — £o.
CHARLOTTE SMITH. igS
Chichester la lettre suivante , qui avait paru dans le Public Advertiaer.
(( Monsieur ,
fc On doit faire connaître les fraudes littéraires dès qu'elles sont découvertes. Veuillez informer le public que le roman, intitulé Manon Lescaut y qui vient d*être publié en deux volumes in-H®, a déjà été imprimé deux fois en anglais ; la première fois joint au Marquis de Bretagne y et la seconde seul y sous le titre du Chevalier des Grieux. Il a été composé par l'abbé Prévost^ il y a quarante à cinquante ans*
« Je suis , monsieur I votre ancien correspon* dant ,
tt SCOURGE. »
L'éditeur ajouta : u J'ai vu M. Gadell ^ qui craignait que les journalistes ne s'emparassent de cette lettre y et que l'assertion qu'elle contient n'eût des suites fâcheuses, non-seulement relativement à la vente de l'ouvrage, mais pour lui-même, attendu que le public pourrait le considérer comme ayant voulu le tromper^ ce qui pourrait nuire à sa réputation* Je prends la liberté de vous donner cette information, parce que, comme je l'ai assuré à M. Cadell , cette circonstance vous était aussi inconnue qu'à lui-même. La vente , en ce moment , est entièrement arrêtée.
« Je suis , madame , etc. »
Ce fut ainsi que les louables efforts de mistress Smitb furent remplis d'amertume , soit par les attaques d'une méchanceté froide que rien n'avait provoquée , soit par les artifices d'un ennemi secret ;
et pour ajouter à ses infortunes priTées , il fallut qu'elle apprît à supporter tout le découragement et tous les chagrins qui s'attachent à la profession d'auteur. Elle n'était pas sans soupçonner de quel côté partait ce coup ^ quoiqu'il eût été difficile d'en découvrir le motif , et la lettre suiyante fera Toir sur qui portaient ses conjectures.