A MISS
cf Quand je ris ^ d'après la communication que vous me fîtes de la critique de M. — , qu'il désapprouvait grandement l'hum{)le ouvrage que je croyais à peine qu'il regarderait comme méritant uu instant son attention , j'espérai que s'il ne pouvait y donner des éloges , il s'abstiendrait du moins de le blâmer. Mais il est évident que , quand même j^aurais été dans les circanstances qu'il dit pouvoir seules jusli/îer , ou plutôt pallier l'^action de répandre un tel poison littéraire , ce motif n'aurait pas adouci l'âpreté de sa critique^ ou ralenti son zèle infatigable peur la justice publique, en découvrant ce quHl appelle une fraude littéraire; terme qui me paraît on peu dur , car je ne puis réellement regarder comme coupable de fraude une personne t[aà tâche ' de faire une- meilleure traduction d'un ouvrage déjà traduit. Le mot fraude n'est applicable que lorsque celui qui veut tromper cherche à faire passer une chose pour ce qu'elle n'est pas. Or, c'est un reproche qu'on ne peut faire au livre dont il s'agit. Je n'ai jamais prétendu que ce fût autre chose qu'une traduction. Que ce fût la première ou la seconde , c'est ce dont je n'étais pas mieux informée que la plupart de mes lecteurs
ne Pétaient, je crois; et quand même f aurais ea à cet égard des renfieignemcos aussi exacts que M. Scourge lui-même, j'aurais regarde cette circonstance comme fort peu importante ; car je suis persuadé que les premières traductions sont peu connues , et que les éditions en sont probablement épuisées depuis bien des années» J'oserai dire qu'on ne les trouye sur le catalogue d'aucun cabinet de lecture, et peut-être ne sont-elles con^ nues que de ceux qui sont à la piste de pareillesbagatelles. Je vous laisse à juger s*il est probable que quelque autre que votre ami eût voulu prendre cette peine, ou y eût si bien réussi. Ne croyez pourtant pas que je veuille m'emporter en style de '*** relativement à cette lettre; je voudrais seulement qu'il ne l'eût pas écrite , qu'il eût prononcé une condamnation plus douce contre cet ouvrage , et qu'il l'eût du moins laissé mourir de sa mort naturelle , ce qui était tout ce que j'en; attendais* Quoi qu'il en soit , je retirerai l'ouvrage, plutôt que de permettre que Gadell ea souffre.
c( J'ai le plaisir d'ajouter que la dernière édition des sonnets est si près d'être épuisée, qu'il est grand temps de songer à en préparer une autre ; ce que je ne ferai pourtant pas à la hâte , at<tendu que j'ai dessein de les publier sous un format différent et avec plus de correction. Je crois même que je serai (n état d'augmenter considérablement le volume. »
En comparant cet exemple de méchanceté froide avec des traits du même genre cités par miss Hawkins dans ses Anecdotes , dont Garrick était l'objet, et un autre rapporté par M. Hayley dans
agS CHARLOTTE SMITH.
ses Mémoires , on ne saurait douter ^ue cette flèche ne fût sortie du même carquois. Ces messieurs avaient des habitudes d'intimité avec le célèbre éditeur de ^akspeare. Mistress Smith ne le connaissait pas personnellement , et ne pouvait jamais avoir excité son inimitié ou son envie*
Mistress Smith s'occupait alors à traduire qudques-uns des procès les plus remarquables contenos dans lés Causes célèbres , et elle les publia sous le titre de Romane tirés de la vie réetle{i) ; ouvrage dont la grande diiEculté confirmant son dégoût pour ce genre de travail ^ la détermina à ne compter à l'avenir que sur sts propres ressources , et à ne s'occuper que d'ouvrages originaux.
Dans le pi^intemps de 1786 ^ son fils atné fut nommé à une place de derc dans le Bengale , et quoiqu'il partît avec des avantages plus qu'ordinaires^ ce fut une cruelle épreuve pour une mère tendre et inquiète. Mais une affliction encore plus vive lui était réservée dans le cours de la même année ; son second fils lui fut enlevé^ après une maladie de trente-six heures seulement , par une fièvre de la nature la plus maligne , qui attaqua en outre plusieurs de ses enfans et de ses domestiques , et les conduisit sur le bord du tombeau. Ses soins personneb les rappelèrent à la santé y ^ elle échappa à là contagion.
Son mari et elle demeuraient alors à Woolbeding-House ; près de Midhurst^ maison qu'ils avaient louée après leur retour de France^ en 1785. Mais mistress Smith n'était pas destinée à faire une longue résidence dans le même endroit. Une incompatibilité d'humeur ^ qui ne faisait que croître avec le temps, et qui pendant vingt-trois
( I ) The romance ofrcale Ufe.
ann^s ayait rendu pour elle Tuiiioa conjugale une source de mauX; la détermina à se séparer de son mari. Après s'être inutilement adressée à un membre de la famille pour le prier de l'aider à arranger les conditions de cette séparation , mais avec l'entière approbation de ses amis les plus impartiaux et les plus judicieux , elU partît de Woolbeding-House , accompagnée de tous ses enfans^ dont plusieurs étaient en âge de pouvoir juger par eux-mêmes, et qui tous résolurent de suivre la fortune de leur mère.
£lle s'établit dans une petite maison dans les environs de Ghichester^ et bientôt après son mari, se trouvant dans de nouveaux embarras , se retira encore sur le continent , après avoir fait quelques yains efforts pour la décider à revenir habiter avec lui. Us se revirent quelquefois après cette époque , et ils eurent toujouris une coi\i'espondance suivie , mistress Smith pe se relâchant jamais dans ses efforts pour rendre à son mari tous les services possibles , et pour arranger d'une manière définitive les affaires de sa famille ^ mais ils n'habitèrent jamais ensuite la même maison. Quoique la démarche décisive qu'elle avait faite en quittant le domicile de son mari fût peut-être inévitable dans les circonstances oii elle se trouvait alors, cependant on m'a dit qu'elle s'y était prise d'une manière peu judicieuse , et qu'elle aurait dû préalablement insister sur des arrangemens légaux , et s'assurer la jouissance de sa propre fortune. U est tout simple qu'un tel parti l'eût exposée à beaucoup de blâme qu'elle ne méritait pas ^ mais ceux qui connaissaient le dessous des cartes ne pment que regretter qu'elle ne l'eût pas pris bien des années auparavant.
3oo CHARLOTTE SMITH.
L'ëtë de 1 787 yit mîstress Smkh établie dans une petite maison de campagae k Wylie, s'occupant de ses travaux littéraires avec autant d'assiduité que de plaisir^ et remplissant auprès de ses enfans les devoirs de père comme ceux de 'mère. Ce fut là qu'elle commença et qu'elle finit ^ dans l'espace de huit mois^ le premier et peut-être le plus agréable de ses romans , Emmeline , qui obtint un succès complet. Ce roman fut publié pendant le printemps de 1788 , et la première édition y tirée à quinze cents exemplaires y se vendit si rapidement ^ qu'il fallut en faire une seconde sur-le champ. M. Gadell y trouva un profit si considérable y qu'il fut assez libéral pour augmenter volontairement le prix qu'il était convenu de payer pour cet ouvrage. Le succès de son volume de sonnets ne fut pas moins satisfaisant^ et sans parler du profit et de la ré^ putation, il lui prociura des amis précieux et des connaissances estimables, même dans le rang le plus élevé. Une circonstance qui ne fut pas la moins agréable pour le cœur d'une mère, c'est que ce fut à sts talens que son fils , qui était dans le Bengale , dut son avancement dans le service civil.
Ethelinde fut publiée en 1789; Céleatine , en i7gi.
Mistress Smith avait quitté sa maison de campagne près de Ghichester , et elle demeurait tantôt à Londres y tantôt ^ans les environs de cette ville, mais principalement à Brighthelmstone (i). Ce fut là qu'elle fit connaissance avec quelques-uns des avocats les plus violeus de la révolution française, et elle gagna malheurcu-
(1) A.ajourd'hut Bn'gbtun.
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sèment la contagion, quoique en opposition directe avec les principes qu'elle avait autrefois professés y et avec ceux de sa famille.
Ce fut pendant ce paroxysme, de fièvre politique qu'elle composa Desmond ^ roman qui a été fortement condamné, non-seulement à cause des opinions politiques qu'il contient, mais aussi pour sa tendance immorale. J'en laisse la défense à une plume plus habile , et je me contente d'en regretter les conséquences. Cet ouvrage lui fit perdre plusieurs amis , fournit à d'autres personnes uu prétexte pour cesser de s-'intéress6r en faveur de sa famille, et mit en ligne contre elle une légion de femmes auteurs^ armées de toute la méchanceté que l'envie pouvait inspirer.
Elle avait eu depuis deux ou trois ans des relations intimes avec M. Hayley ainsi qu'avec son épouse, celui-ci étant alors au faîte de sa réputation poétique; mais c'était une distinction dont elle ne pouvait jouir impunément. Les louanges qu'il lui donnait fu]:ent regardées comme un vol fait aux autres muses, comme il appelait les dames, sqs amies, qui composaient des vers, et chacune d'elles prétendait avoir un droit exclusif à ses adulations. Aujourd'hui le prix paraîtrait à peine mériter qu'on le disputât. En 1792, mistress Smith faisait partie de la compagnie qui se trouvait à Eastham lorsque Cowper visita cet endroit. Eu 1798, son troisième fils, qui servait en qualité d'enseigne dans le i4^ régiment d'infanterie, perdit une jambe à Dunkerque (i), et la santé de mistress Smith com-
(l) Cet estimable jeune homme mourut^ quelques années après, àfi la fièvre jaune , à la Barbade. ( i(ote de VJttteur. )
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mença alors à chanceler sous le poids de tant d'afflictions et des embarras continuels de ses affaires de famille, malgré ses efforts infatigables pour les arranger. £lle alla à fiath pour y prendre les eaux, mais ne s'en trouva pas soulagée* Une espèce de goutte s'était fisée sur ses mains , et elle s'accrut prc^ablement par l'usage constant de la plume, dont elle ne continua pourtant pas moins à se servir, quoique quelques* uns de ses doigts eussent éprouvé une contraction. Sa seconde fille avait épousé un gentilhomme de Normandie qui avait émigré au commencement de la révolution ; elle tomba en consomption après son premier accouchement ^ et mourut k Giifton dans le printemps de 1794- H serait impossible de décrire l'affliction de mistress Smith en cette circonstance y les mères seules peuvent la comprendre. Depuis cette époque, elle devint moins sédentaire que jamais. Elle allait sans cesse de place en place, cherchant cette tranquillité dont elle était destinée à ne jamais jouir , et cependant se livrant h ses occupations littéraires avec une assiduité surprenante.
Les dates de ses diiférens ouvrages sont mentionnées dans l'ouvrage intitulé Censura liie^ raria , ^ l'exception d'une Histoire d Angleterre à l'usage des jeunes personnes, qu'elle laissa, je crois, incomplète^ et qui fut achevée par quelque autre personne , et d'une Histoire neUurelle des oiseaux , qui fut publiée en 1^07.
Les délais qu'éprouvait Tarrangement des affaires de sa famille, et qui étaient paiement embarrassaus pour toutes les parties, engagèrent enfin l'une d'elles à proposer un compromis \ et grâce à l'aide d'un ûoble ami, les prétentions
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respectives furent réglées définitiyement , non sans une grande perte de part et d'autre. Mistress Smith éprouva pourtant une vive satisfaction en voyant sa famille se tirer ainsi des difficultés contre lesquelles elle avait lutté si long-temps , quoique personnellement elle y eut bien peu gagné. Tant d'années d'inquiétudes et d'efforts continuels avaient complètement miné une constitution que la nature semblait avoir formée de manière à résister à toutes autres attaques que celles de la vieillesse -, et convaincue que son corps épuisé succombait sous ses infirmités croissantes , elle se détermina à se retirer dans le comté de Surrey^ par le désir qu'elle avait que ses dépouilles mortelles reposassent près de celles de sa mère et de plusieurs membres de la famille de sou père, dans l'église de StoLe, près de Guildford» En i8o3 elle quitta Frans, près de Tunbridge , et se rendit dans le village d'Ëlsted, dans les environs de Godalming. Dans l'hiver de i8o4 > je passai quelque temps avee elle. Elle composait alors son charmant petit ouvrage à l'usage des jeunes personnes ,. intitulé Coruferaatians ; et elle y travaillait de temps en temps dans la salle où se réunissait toute la famille, ayant autour d'elle deux ou trois de ses petits-enfans qui jouaient. Elle plaisantait et conversait avee beaucoup d'enjouement y quoique ses souffrances la retinssent presque constamment sur son sopha , et qu'elle éprouvât un besoin mortifiant des services des autres : mais elle conservait l'entière possession de toutes ses facultés ) faveur du ciel à laquelle elle était justement sensible, et dont elle exprimait souvent sa reconnaissance au Tout- Puîssant. ..
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L'année suivante elle alla demeurer à Tilford , près de Farnham^ où ses longues souffrances se terminèrent enfin le iS octobre i8o6, étant dans sa cinquante-huitième année. M. Smith était mort dans le mois de mars précédent. Elle fut enterrée à Stoke, comme elle TaTait désiré, et un monament exécuté par le sculpteur Bacon y est éleré à sa mémoire et à celle de ses deux fils Charles cl Georges, qui moururent tous deux dans les Indes occidentales au service de leur pays.
A ce tableau abrégé de la vie de cette femme admirable et malheureuse, je suis tentée d'essayer d'ajouter une esquisse de son caractère, qui, je crois , a été aussi pes connu de ses admirateurs qu'il a été représenté sous de fausses couleurs par ses ennemis. Ceux qui s'en sont fait une idée d'après ses ouvrages, et d'après ce qu'elle dit elle-même dans ses momens de découragement , ont naturellement conclu qu'elle avait du penchant à la mélancolie^ mais il serait impossible de faire une plus grande méprise. L'enjouement et la gaieté caractérisaient son esprit, malgré des circonstances de la nature la pins accablante. Même aux époques les plus sombres de sa vie, elle possédait le pouvoir d'oublier ses chagrins , et s'abandonnant à la gaieté de son imagination , elle trouvait des sujets de plaisanterie même dans les embarras qu'elle éprouvait, plaçant les personnes et les choses sous un point de vue si grotesque, et s'abandonnant à de telles saillies, qu'il était impossible de ne pas être enchanté de son esprit tout en déplorant les circonstances qui le lui faisaient déployer. Le confesseur de la célèbre madame de Coulanges disait
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qtie tous les pécliés de cette dame étaient des épigrammes. Ce mot aurait pu s'appliquer aussibien à mistress Smith ^ qui donnait souvent à tous ses embarras une tourtiure vraiment épigram* matique* Elle aimait surtout à faire de petites pièces de poésie de circonstance, et elle y mettait tant de 'gaieté , d'esprit et d'élégance , que quoiqu'il en existe encore plusieurs, on ne peut s'empêcber de regretter qu'elles ne soient intelligibles que pour le petit'nombre de personnes qui peuvent encore se rappeler, avec un plaisir mélancolique, les occasions qui y ont donné naissance* Elle réussissait parfaitement dans les parodies, et n'épargnait pas même ses propres ouvrages. Dans la société de personnes qu'elle aimait et avec qui elle n'éprouvait aucune contrainte, avec ceux qui comprenaient la veine partic.ulière de son humeur et qui savaient en jouir , rien ne pouvait être plus spirituel et plus piquant que sa conversation : chaque phrase avait son trait , et l'effet en était encore augmenté par la rapidité avec laquelle elle parlait, comme si sa langue n'avait pu marcher aussi vite que ses idées* Mais avec des étrangers, et dans ia compagnie de gens qu'elle ne connaissait pas, ou qu'elle croyait ne pas lui convenir , elle était froide , silencieuse et abstraite, trompant ainsi l'attente de ceux qui avaient recherché sa société dans l'espoir de s'amuser»
Malgré ses travaux littéraires constans elle n'adopta jamais l'afTcctation , le langage ampoulé et les expressions exagérées qu'on remarque fré- ,qiiemment dans les femmes auteurs. Elle composait avec plus Àe facilité que beaucoup d'autres ne pommaient transcrire , et elle ne voulut jamais.
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dicter ce qu'elle composait , alliant toujours qu'il ^tait plus difficile de faire comprendre ce qu'on dictait que d'écrire soi-même : dans le fait, la promptitude de son imagination était telle y qu'elle n'avait pas ^ard à la lenteur de celle des autres , et sa précipitation lui laissait rarement le temps de s'expliquer avec la précision qu'exigeaient des esprits moins ardens. Cette humeur impétueuse lui nuisit beaucoup , et fut un de 8ts plus grands malheurs. Comme tous ses sentimens étaient vifs^ elle exprimait son mécontentement avec une â prêté dont elle ne reconnaissait l'imprudence que lorsqu'il était trop tard> quoiqu'il ne lui fallût peut-être pas dix minutes pour oublier l'offense et plirdonner à celui qui l'ayait commise : mais ceux qui ayaient été blessés par la sévérité de sa censure ne s'apaisaient pas si aisément^ et elle se fit* certainement beaucoup d'ennemis en agissant trop souvent d'après l'impulsion du moment.
Elle fut toujours l'amie des infortunés ^ et* elle n'épargnait ni son temps ni ses talens , ni même sa bourse^ pour se rendre utile à ceux qu'elle s'efforçait de servir. Avec uu cœur si ardent, il est aisé de croire qu'elle fut souvent la dupe de sa bienveillance. Les pauvres trouvèrent toujours en elle une protectrice zélée, et elle ne quitta jamais aucun lieu où elle résidait , sans emporter avec elle leurs prières et leurs regrets.-
Jamais femme n'eut à subir de plus cruelles épreuves comme épouse, et très-peu eussent pu se conduire aussi bien tant qu'elles durèrent : mais sa conduite pendant vingt-trois ans parle d'elle-même. Elle fut la mère la plus tendre et la plus attentive; et si elle porta trop loin l'in-
dulgencepour st% enfans, c'est une faiblesse trop générale pour qu'elle soit la source d'un reproche très-sérieux. L'objet de ses efforts infatigables fut de les mettre à l'abri ^ autant que possible^ des suites mortifiantes de la perte de sa fortune. Elle en trouva; la récompense dans leur reconnaissance et dans l'approbation de son propre cœur. Si elle puisa un haut degré de satisfaction dans l'hommage rendu à ses talens^ ce plaisir fut mêlé d'amertume par les traits envenimés de l'envie et du fanatisme y et par des calomnies anonymes* Quelques personnes l'ont blâmée parce qu'il n'est jamais question de religion dans ses ouvrages ; mais je crois qu'il ne s'y trouve pas une seule ligne qui indique qu'elle en manquât elle-même; et je suis convaincue quemistress Smith aurait regardé la religion comme un sujet trop sacré pour l'introduire sans nécessité et avec irré- Térence dans un ouvrage de fiction destiné aux heures de récréation , et non à celles d'une réflexion sérieuse. D'ailleurs ce mélange n'était pas alors à la mode comme il l'est devenu depuis ; personne ne prenait* un roman dans l'attente d'y trouver un sermon. On n'avait pas encore remis en vogue les Amours religieux , et Gœlebs n'avait pas encore commencé ses Voyages pour chercher une femme (i). Elle fut également blâmée y et avec plus de raison, d'avoir introduit la politique dans un de ses ouvrages ; c'était une faute coutre le bon goût dans une femme auteur (2). — Peut-^tre se mêlait-il à son patriotisme un peu de mécontentement personnel.
(1) Religions Courlships^ et Calehs injearck of a mfe , roman d'nu genre religieux. — Ed.
(2) Epigramme contre lady Morgan. — Eo.
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La rëputalioa de mistress Smith comme auteur repose moins sur ses ouvrages en prose , qui furent souvent écrits à la hàte^ au milieu des chagrins et des souffrances physiques , que sur ses poésies* Ses sonnets et ses autres poèmes ont eu onze éditions y et des traductions en ont été publiées en français et en italien. On avait une si haute idée de ses talens, quf après la mort du docteur Watson, elle fut invitée à composer son épitaphe, ce qu'elle refusa, quoiqu'elle ne pût qu'être sensible à un tel compliment , venu d'une société aussi fertile en poètes que le collège de Winchester.
Mistress Smith ne laissa aucun ouvrage posthume quelconque. Tous les fragmens qui se trouvaient dans son secrétaire furent livrés aux flamm^^ sans aucune exception. Le roman publié sous son nom il y a environ trois ans , dans l'intention de tromper le public en le lui attribuant , est une fraude contre laquelle il paraît que les lois n'offrent aucun recours. Ceux qui Tout lu m'assurent qu'on trouve dans l'ouvrage même des preuves suffisantes pour déjouer cette intention^ et qu'aucune personne de bon sens ne peut s'y tromper. Mais pour rendre justice h la mémoire de mistress Smith , une pareille* imposture doit être démasquée d'une manière plus publique.
En terminant cette relation mélancolique d'une vie si invariablement marquée par l'adversité, il est impossible àc ne pas éprouver le plus vif regret qu'un être ayant un esprit doué de si hautes qualités, un cœur si ouvert à tous les sentimens tendres et généreux , des charmes et des vertus dignes d'attacher tous les cœurs, si bien fait pour goûter le bonheur et pour en faire jouir les autres,
CHARLOTTE SMITH. Sog
ait ctë , depuis sa premRre jeunesse , une yictîme dévouée à la folie^ au vice et à l'injustice. Qui peut s'empêcher de faire contraster sa malheureuse destinée avec la situation brillante qu'elle aurait occupée dans le monde dans des circonstances plus heureuses? Mais son ange gardien sommeillait!
Notre voyage « dans cet agréable pays de féerie » s' étant terminé brusquement avant que ies ouvrages de mistress Smith eussent été compris dans la collection à laquelle ces notices ont rapport (i) , cette circonstance nous a privés de l'occasion de relire , avec quelque soin , les productions d'une femme dont nous devons reconnaître que les écrits nous ont procuré plus de plaisir que ceux de certains auteurs à l'égard desquels nous avons dû entrer dans plus de détails. Cependant quoique nous écrivions sans avoir sous les yeux les ouvrages de mistress Smith ^ et que nos souvenirs datent déjà d'assez loin ^ ils sont trop profondément gravés dans notre mémoire , pour qu'ils soient d'un caractère général; Nous nous flattons qu'on ne les trouvera ni vagues ^ ni inexacts.
Avant tout , nous devons prendre la liberté d*avouer que nous différons d'opinion avec l'obligeante correspondante à qui nous sommes redevables de la notice qui précède , en ce qu'elle considère la prose de mistress Smith comme fort inférieure à sa poésie. Nous reconnaissons les grandes beautés de ses sonnets ^ et notre admiration n'est nullement ébranlée par l'objection pédântesque que leur construction en deux qua*
(i) AUuiion à rinterruption du Recueil des Romanciers an- ^iïi f daat ces notices kont cxirailes' £d.
3io GHARLOIOI SMITH.
traÎDS ëlëgiaqueS) termi^ par un distique, diffère de celle du sonnet légitime inventé par les Italiens^ et que Mil ton et d'autres auteurs anglais ont imité de leur littérature. La qualité de la poésie nous parait d'une plus grande importance que la structure du vers ; et la forme plus simple des sonnets de mistress Smith convient aussi-bien et même mieux au sujet en général mélancolique et sentimental sur lequel elle aime à exercer son génie, que le rhythme plus compliqué du sonnet italien régulier^ Mais tout en donnant de grands éloges aux douces et mélancoliques effusions de la muse de mistress Smith, nous ne pouvons convenir qu'elles eussent suffi pour l'élever à la hauteur à laquelle nous sommes disposés à la placer comme auteur de ses ouvrages en prose. L'élégance, le goût et le sentiment de cette dame douée de si hauts talens , peuvent sans doute se . trouver dans les poésies de mistress Smith ; mais l'invention , cette qualité la plus émineute du génie , la connaissance du cœur humain , la description de la nature, l'esprit, la satire, voilà ce que le lecteur doit chercher dans ses ouvrages en prose.
Nous nous rappelons parfaitement l'impression que fit sur lé public Emmelitie > ou FOrphe^ Une du château , lorsque cet ouvrage vit le jour. C'est un roman d'amour et de passion , dont l'idée est heureuse, et dont l'exécution est très-intéressante. U contient un heureux mélange de gaieté, de satire amère et de pathétique , tandis que les caractères , tant pour les sentîmens que pour les manières, y sont tracés avec une lermeté de pinceau et une vivacité de coloris qui appartiennent au genre le plus relevé de la fiction.
CHARLOTTE SMITH. 3ii
Nous nous souvenons fort bien d'un défaut qui nous frappa ainsi que plusieurs autres lecteurs aussi jeunes que nous l'étions alors. Il y a (ou du moins il y avait ^ car les chdses peuvent avoir changé depuis le temps où nous éprouvions de pareilles seasations), dans l'esprit de la jeunesse, ce sentiment chevaleresque qui répugne h tout changement^ et à l'ombre même de l'inconstance, dans le héros ou l'héroïne d'un roman. De même qa'on s'attend à trouver dans l'amant favorisé :
9 Un chevalier d^amour , fidèle à tons ses vœux , »
ainsi la dame, de son cÔté, doit être, non^seulement fidèle k ses promesses , mais , en dépit de toutes les tentations , constante dans son premier amour. Gela est si vrai , que nous ne connaissons aucun ouvrage dans lequel on ait fait passer l'héroïne par le purgatoire d'un premier mariage , avant que le dénoûment la mît entre les bras de son premier amant , sans que le lecteur s'en soit trouvé offensé, pour la raison que nous venons de donner. Or , Ëmmeline , complètement justifiée , comme nous le reconnaissons, par la raison et encore plus par la prudence , rompt son engagement avec le fier , l'impétueux , mais le noble et généreux Delamere , pour s'attacher à un M. Godolphin , du mérite duquel on nous parle beaucoup à la vérité, mais pour qui nous n'éprouvons pas la moitié autant d'intérêt que pour le pauvre Delamere , peut-être parce que nous connaissons les fautes au$si*-bien que les vertus de celui-ci , et que nous le plaignons des infortunes auxquelles l'auteur le condamne par suite . de sa partialité pour son favori.
3i2 CHARLOTTE SMITH.
Quelques personnes diront que c'est une objection de jeune écolier. Tout ce que nous pouvons leur répondre , c'est qu'elle nous parut naturelle à l'époque où nous lûi^es cet ouvrage. On peut dire aussi que la passion e^ les sacrifices qu'on lai fait sont un sujet danger^x quand on s'adresse à la jeunesse; cependant nçiis ne pouvons nous empêcher de penser que , si U prudence est éminemment la venu du temps actuel^ elle en est aussi ^ en quelque sens y le défaut, et que Gupidon , roi des dieux et des hommes, a peu de chance de recouvrer une portion très*dangereuse de son influence , dans un ' siècle oii l'égoïsme est si dominant. Il semble du motos bien dur que les romanciers actuels soient les premiers k déserter le pauvre enfant aveugle qui est naturellement leur divinité tutélaire. C'est pourtant ce* qui a eu lieu si généralement^ que cette circonstance rappelle les plaintes du vieux Davenant :
« La presse est maintenant l*ennemie de TÂmoiir y oui t Tenoemie de l'Amour. Elle a saisi son arc , ses flèches , son carquois ; elle lui a mis les fers aux pieds , parce qu'il favorisait les entrevues des amans, w
«^ La Recluse du Lac , quoique le canevas d'amoor soit moins intéressant , attendu une sorte de romanesque fantastique qui s'attache au héros Moûtgomery , est , sous d'autres rapports , digne de servir de pendant à l'Orpheline du Château. La femme à la mode, à cœur froid, mais coquette, lady Newenden , qui devient corrompue uniquement par ennui, est parfaitement dessinée, et l'on peut en dire autant de la virago qui ressemble à un jockey , et du libertin brutal.
Mistress Smith avait de grands talens pour la
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satire y mais elle, les emploie rarement d'noe manière légère et enjouée. Son expérience l'ayait malheureusement portée à voir la vie sous ses traits les plus mélancoliques , de sorte que les folies qui offrent aux heureux dû siècle un sujet de plaisanterie y avaient été .pour elle une source de chagrins et même de détrçsse. Les caractères dont nous venons de parler, ainsi que d'autres qu'on trouve dans ses ouvrages , sont odieux plutôt que propres à faire rire à leurs dépens; et quant au ministre chasseur, «t à d'autres personnages moins fortement dessinés , ils obtiennent le sourire, du mépris sans exciter aucun intérêt. L'état embarrassé des affaires de sa famille fît que mistrcss Smith, jugea avec sévérité ceux qui en avaient l'administration, et l'introduction dans st& romans d'un ou deux membres du barreau, — hommes d'affaires, comme elle les appelle — ne dut pas les engager à se féliciter beaucoup d'avoir eu des rapports avec nne dame dont la plume était sî bien taillée* Les faibles de M. Smith lui-même ne lui échappèrent point. En dépit du droit imposant de la suprématie , nous le reconnaissons dans le bizarre faiseur de projets qui espérait faire fortune eu fumant sts terres dvec de vieilles petruquen Cette satire peut n'avoir pas toujours été juste, car les dames qui ont la , vue perçante , et qui sentent vivement, désirent quelquefois arriver à leur but sans passer par les formes que leur opposent les lois, plutôt que les hommes de loi. Ceux qui ont lu dans le mémoire qui précède, les scènes de provocation et de détresse qijii remplirent la plus grande partie de l'existence de mistress Smith , excuseront aisément en elle ^T0H£ X. i4
3i4 CHARLOTTE SMITH,
un excès d'amertume et d'irritabilité. Sa yie littéraire eut aussi ses fléaux particuliers ^ et elle en dit assez dans un de ses derniers romans pour en faire connaître la nature. Il existe entre une femme auteur et quelques hommes du même knétter une correspondance admirable qui démontre l'in- /;ertitude et les vexations auxquelles la yie d'au auteur est assujettie.
Le chef-d'œuvre des ouvrages de mistress Smith est , à en juger par nos souvenirs , i^ Fieux Château y principalement la premièi*e partie de l'histoire, où la scène se passe dans le vient château et les environs. La vieille mistress Rayland est sans rivale : c'est une reine Elisabeth dans la vie privée , jalouse de ses dignités et possessions immédiates , et eneore plus jalouse du droit de les léguer. Sa lettre à M. Somcrive, dans laquelle elle lui intime plutôt qu'elle ne lui exprime sott désir de conserver le jeune Orlando au château , tandis qu'elle évite avec tant de soin de se compromettre par aucune expression qui pût annoncer direéteiAent ses intentions à son égard ^ 'est 4ia ehef-d'œùvi*e de diplomatie, tel qu'aurait pu le cornposer dans une occasion semblable la âlk des Tudors. L'amour des jeunes gens rapprochés si iiaturellement; l'innocence et la pureté 'de ce sentiment, le genre de périls dont ils sont zorvironnés , ne peuvent manquer d'intéresser profondément tous ceux qui trouvent quelque attrait dans ce genre particulier de littérature. L'entrevue inattendue avec le contrebandier Jonas , foitnut *urie occasion pour jeter de la variété ^ans l'histoire par une belle scène de terreur naturelle , tracée de main de maître.
On trouve aussi dans le F'ieux Château quelques
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excellens passages descriptifs , mais il est vrai qu'on en trouve de semblables dans tous les ouvrages de mistress Smith ; et il est remarquable que la description des côtes de la mer des comtés de Dorsct et de Dcvon, avec lesquelles elle devait -être familière, présente à peine des traits plus exacts quenelle de la tour située sur un promontoire escarpé de la côte de Cailhuess qu'elle ne pouvait connaître que par ouï-dire : tant le j)Ouvoir créateur du génie sait s'emparer des matériaux recueillis par lui-même ou par d'autres. On peut remarquer que non-seulement mistress Smith conserve dans SCS paysages la vérité et la précision d'un peintre, mais qu'on y trouve quelquefois les . marques de ses gofuts et de ses études favorites. £ile décrit les plantes et les fleurs sous les noms que leur donne Linné, aussi-bien que sous ceux par lesquels elles sont connues vulgairement ;. et en parlant des habitans des airs , elle emploie souvent des expressions d'histoire naturelle. On peut observer quelque chose de semblable dans les poèmes de M« Crabbe ; mais ni dans ces poèmes , ni dans les romans de mistress Smith , aucun de ces détails n'indique une aflîectation de pédanterie , reproche qu'on aurait certainement lieu de faire, si ces ornemens scientifiques étaient distribués par une main nroiris habile.
La partie la plus faible des romans de mistrfsss Smith est sans contredit le plan , ou la narration , qui en général paraît avoir été conçu , comme l'on dît , sans beaucoup d'égards pour la probabilité, et pour l'exactitude de Tensemble. Ce défaut ne peut s'attribuer au manque d'invention , car lorsque Charlotte Smith en avait le loisir , et qu'elle voulait employer tous ses moyens ,
3i6 CHARLOTTE SMITH,
elle conduisait son histoire, comme dans V'Or^ pheÙnê du Château , avec une adresse qui défie la critique. Mais la Toix inexorable de la nécessité rappelait trop souvent à ses travaux littéraires , et la forçait à écrire tous les jours pour la presse j sans avoir préalablement arrangé sa composition. De là cette précipitation et la manque de liabon qu'on peut remarquer dans quelques-unes de s^s histoires j de Ik aUssi ces exemples ou 'nous voyons le caractère du roman changer tandis qu'il était encore dans l'imagination de Fauteur , et finir par devenir tout différent de ce qu'elle s'était d'abord proposé. Cela peut venir soit de ce qu'elle avait oublié le fil de son histoire , soit de ce qu'à mesure que son ouvrage avançait, elle trouvait plus difiicile d'arriver à un dénoûment satisfaisant, qu'elle ne l'avait espéré d'abord en conceyant le plan. Cet abandon du fil d'un récit est sans contredit une. imperfection ; car parmi les différens genres de mérite que peut avoir un roman, il en est peu qu'on puisse préférer à l'intérêt et à la conduite de l'histoire. Mais ce mérite, quelque grand qu'il soit , n'a jamais été considéré comme indispensable dans un ouvrage de fiction. Au contraire, dans un grand nombre des meilleurs modèles de ce genre de composition , comme , par exemple , Gil Bla$ , Pèrégnnê Pichle , Roderich Random , et plusieurs autres de la première classe ^ l'auteur n'a fait nul eff«rt pour mériter les éloges qui sont dus. à un système d'aventures bien suivies, dans lequel les volumes qui succèdent au premier, comme les mois d'été qui amènent à leur maturité Us fleurs et les truits que le printemps a vus naître, conduisent lentement l'histoire à un dénoûment bien pré-
CHARLOTTE SMITH. Si-
par^, comme l'automne recueille les produits de l'année* Au. contraire , les aventures, quelque plaisir qu'elles fassent en elles-mêmes , ne sont que
«I Des perles orientais enfilées au hasard. »
EUles n'ont entre elles d'autre liaison que d'être arrivées au même individu, et pendant le cours de la vie d'jin homme. En un mot , quelle que puisse être l'opinion des critiques plus sévères , nous craignons que la plupart de ceux qui travaillent dans celte partie du cbamp de la littérature ,, ne finissent par demander avec Bayes : « A quoi sert le plan , si ce n'est à amener de belles choses? » et véritablement, si les belles choses méritent réellement ce nom , nous pensons qu^il y a du pédantisme à critiquer les ouvrages où elles se trouvent , uniquement parce qu'il manque h ces productions du génie l'ornement additionnel d'uue régularité de conception conduisant l'histoire avec habileté vers son dénoûment, ce que nous pouvons proclamer un des plus . rares efforts de l'art..
Les caractères de mistress Smith sont conçus avec force et avec vérité, quoique nous ne nous en rappelions aucun qui porte le cachet de l'originalité; et dans le fait, la tentative d'en introduire de semblables , à moins que l'auteur ne soit doué d'une grande puissance d'invention , parait devoir produire des monstres , plutôt que des modèles de composition. Mistress Smith est généralement heureuse à leur prêter le langage qui convient à leur situation dans le monde , et l'on trouve peu de conversations qui soient amusantes , et qui en même teçips approchent autant de la vérité.. Le ton variable de la haute société à 1*
3i8 CHARLOTTE SMITH,,
mode ne se copie pas aisément , et ce ne doit pas être peut-être une cause de regret, -vu le soin, qu'on prend dans ces régions élevées, de dépouiller la couyersation de tout ce qui approche de l'enipbase de la passion et même d'un intérêt sérieux. Mais les ouvrages de mistress Smith présentent d'heureux modèles de toute autre espèce de dialogue^ et ses portraits d'étrangers ne sont pas moins frappans que ceux des Anglais , ce dont elle est redevable an long séjour qu'elle a fait sur le continent.
Les romans de mistress Smith ont encore une autre qualité qui peut passer pour un mérite ou pour un défaut suivant les caractères différens des lecteurs , ou suivant que le même lecteur se trouve dans des dispositions différentes. Nous voulons parler du ton général de mélancolie qui r^e dans tous ses ouvrages , et dont quiconque a la le mémoire qui précède, ne peut être embarrassé pour expliquer la cause. H est vrai que tous les romans se terminent par un dénoûment heureux , et elle a épargné k ses lecteurs , qui trouvent probablement dans leurs propres affaires assez de motifs d'iuquiétudes et de chagrins , le désagrément additionnel d'avoir perdu leurs heures de lojsir à se rendre l'esprit encore plus triste et plus sombre qu'auparavant par la catastrophe fatale d'une histoire qu'ils n'avaient prise que poiar s'amuser. L'horizon, quoique, uniformément nuageux pendant tout le cours de la narration de mistress Smith , s'éclaircit quand elle arrive vers la fin , et embellit la scène quand on est sur le point de la quitter. Cependant il n'en est pas moins vrai qu'on voudrait voir de temps en temps quelques rayons de soleil animer le paysage pen-
diant le cours de l'histoire ^ et de pareils înstans sont très-rares^ de sorte que nous pouvons a peine échapper à i'inÛuence gënérale de. la mélancolie, par l'assurance que t)QS héros favoris sont enfin mariés et heureux. Le dénpAment satisfaisai^t et précipité semble si peu 4'accprd ^vec les persécutions constantes de la lorlune dans toi^t le cours de l'histoire , qu'on ne peut s'empêcher de craindre q^e l'adversité n'ait pas encore épuisé sa coupe, et qu'elle n'ait poi;r eu^ d'autres infortui^es en réserve, après que l'auteur a tiré le rideau sur leur sort. Ceux qui ont peu de chagrins personnels, comme le dit Coleridge avec élégance (1), ciment les histoires qui font naître en eux un çentiment auquel ils ofit pei^ d'qcc^^ipns de se livrer, tandis qup d'autres, ha^ras^^s par Ips chagrin^ véritables de la vip, préfèrjent celles qui peuvent les distraire du souvenir de leurs afflictiops* M^is n^mportp qu'op soit d^un caractère g2|i ou triste, chacun dojt regretter que le ton d§ mélancolie qui règne dans les ouvrages de mis? tfçs^ Smith u'ait q\\^ trop pris s^ source dans les ci^coi^stances ou se tfoqvait cette ^àme air' ii|^})le , et dans les sensations qu'elle éprpuvait» ^ 1^ Viérité mistcess Qor^çt nous assume que le iCj^ractère natuf el de sa sœ^r était vif pt jenjoué j mais ou doit prendre en considération que lies ouvrages dont elle était obligée, souvent à contre- C(Bur, de s'occuper, étaient rarement entrepris par suite d'un choix libre. Rien n'attriste autant le jcœur que ce genre de travail littéraire qui dépend de l'imagination, quand on s'y livre à regret et
(]) Mon e:>përance , ma joie , ma Geo^viève a peu de cbagrius perionnels ; elle ne m'en aime que mieux quand je lui chante. des diansons qui font verser des larmes, v
L'Amour.
parce qu'on y est en quelque sorte contraint. Le galérien peut chanter dans les instans où il ne sent pas le poids de ses fers , mais il lui faudrait une égalité d'âme peu commune pour qu'il se décidât à le faire quand il est enchaîné k la rame. S'il est une corvée d'esprit comparable au travail pénible de l'esclave,- c'est le travail qu'exigent les compoèitionsJittéraires quand le cœur n'est pas à Tunisson.avec là tête qui s^cn occupe. Ajoutez à la tâche du malheureux auteur la maladie, le chagrin , les revers de fortune , et la besogne du serf devient légère en comparaison.
Avant de terminer une faible tentative pour nous acquitter de la dette que nous ont fait contracter les ouvrages de mistress Smith , nous ne pou-^ vous nous empêcher de remarquer le grand nombre dé femmes douées de talens supérieurs , qui se sont distinguées dans cette branche de la littérature , depuis le temps où nous avons commencé à lire des romans. Parmi celles qui vivent encore,' indépendamment des talens du premier ordre de madame d'Arbky (-i), de Marie Edgeworth , de l'au. teur des romans intitulés le Mariage et i Héritage , et de mistress Opie , notre mémoire nous rappelle les noms de miss Austin , qui a tracé un tableau si fidèle des mœurs anglaises , et de la société de la classe moyenne , c'est-à-dire de celle qui s'élève au-dessus du peuple; de mistress Radclifte, de miss Reeve , et d'autres à qui nous nous sommes efforcés de rendre justice dans ces feuilles. Nous avons aussi à remercier mistress Inchbald, l'auteur de Frankensùeifi , mistress Bennclt , et plusieurs autres femmes de talent , de l'amusement que leurs
(I) Plus connue socu le nom de mbUress Bur1k«y , «uleor de Ce-
CHARLOTTE SMITH. 32i
ouvrages nous ont procuré ; et nous devons ajouter )|ue nous croyons qu'il serait impossible d'opposer à ces noms un pareil nombre de compétiteurs du sexe masculin ayant pant> dans la lice pendant le même espace de temps. Ce fait est digne de remarque : mais faut-il l'attribuer au simple hasard? ou les nuances moins marquées et plusfugitives de la société inoderne sont- elles peintes plus heureusement par le pinceau plus délicat d une femme ? ou enfin , notre délicatesse actuelle ayant banni les traits hardis et quelquefois grossiers qui étaient permis ai^x anciens romanciers ^ la rivalité est*elle devenue plus facile aux femmes auteurs? C'est une question qui nous mènerait fort loin , et que par conséquent nous n'entreprendrons pas de discuter en ce moment«
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NOTICE
BIOGRAPHIQUE ET I.ITTÉRAIRB
DANIEL DEFOE. (.)
Peut-être dans la littérature anglaise il n'est aucun ouvrage , soit instructif , soit amusant, qui ait été plus généralement lu et admiré que la Fie et les' Aventures de Rohinson Cnisoé. Il est difficile, de dire en quoi consiste le charme qui a fasciné ainsi l'imagination de toutes les classes de lecteurs dans cet ouvrage , un des premiers qui aient éveillé leur attention et intéressé leur jeunesse. Même h un âge plus mûr, on sent que Robinson Grusoé rappelle encore ces sensations particulières à cette époque de la vie où tout est nouveau, où tout embellit pour nous l'avenir , et où nous sont données ces visions que l'expérience ne tend ensuite qu'à couvrir d'un voile sombre*
Cet ouvrage parut pour la première fois en
(i) La partie biographique de cette notice est due & feu JoKa Ballantjoe , libraire d'Edimbourg, que son esprit , ses talens agréables et son caractère obligeant feront long-temps regretter par ses amis.
avril 1719 , et, comme ou peut le supposer, son succès date de cette époque. C'est une singulière circonstance que Daniel de Foe , après une vie passée dans les embarras politiques, d«tns les dangers et dans les prisons^ se soit occupé, sur le déclin de ses jours , k composer un ouvrage du genre de celui dont nous parlons , à moins qu'on ne veuille supposer que son esprit fatigue du monde se soit détourné avec dégoût de la société et de ses institutions, était trouvé quelque consolation à peindre la situation de son héros* Quqî qu'il en soit, le monde est à jamais redevable à la mémoire de De Foe d'un ouvrage dans lequel les voies de la Providence sont démontrées d'une manière si simple et si agréable, et qui donne tant de leçons morales sous le voile d'une fiction intéressante.
Daniel De Foe naquit à Londres en i663. Son père, Jacques Foe, était boucher dans la paroisse de Sain:t-Giles ; on a fait bi^n- des conjectures , dont nous ne fatiguerons pas nos lecteurs , sur l'addition que Daniel fit lui-même de }a particule De à son nom de famille* Nous sommes tentés de croire avec un critique que Daniel , rougissant de la bassesse de son 01-igine , trouva que le De qu'il ajoutait à son nom avait un son qui lui donnait une dignité normande^ Sa famille et lui - même étaient non-conform.istes , mais il parait que ses principes n'ét^aient pas aussi atricts que sa secte r«xigeait; car , dans la préface de son ouvrage intitulé More Reformq,tio7i , il se plaint que quelques nonr-conforlnistes lui aient reprodié" d'avoir dit que le gibet et les galères devaient être le châtiment ^e ceux qui fréquentaient les convenlicules , « oubliant qu'en ce cas
3!j4 ï^e foe*
je dois Youtoir- y condmre avec moi mon pere> ma femme et six enfans innocens. »
De Foe reçut une éducation assez bornée. Son père le plaça k Tâge de douze ans dans an pensionnat de non- conformistes à^ Newîngton Green , tenu alors par M« Morton. Il y resta quatre ans , et il paraît que ce fut toute l'éducation qu'il reçut jamais* Voyant qu'il avait peu de goût pour son état , son père le plaça dans quelque commence : mais de quelle nature , c'est ce que nous ne pouvons savoir, De* Foe, lui-même étant très-réservé à ce sujet. Lorsque Tutchin (i) l'accusa d'avoir été élevé comme apprenti d'un marchand bonuetier, il affirma (mai 1705), « qu'il n'avait jamais été bounetier ni apprenti , » mais il convint (( qu'il avait été. commerçant (2). »
Au surplus le commerce n'avait occupé qu'un bien court espace de sa jeunesse; car en i685, dans sa vingt-deuxième année , il prit les armes pour le duc de Monmouth. Lorsque le parti du duc de Monmouth fut anéanti , Daniel eut la bonne fortune d'écbapper au milieu de la foule de plus grand6 coupables; mais à un âge plus avancé , et quand il n'était plus dangereux d'avouer ses opinions, il se vanta beaucoup de ses exploits, dans son Appel à F honneur et à la justice , étant un compte fidèle de aa conduite dans Us affaires publiques»
Trois ans après (1688), De Foe fut admis aux droits et libertés de la Cité de Londres. U
(1) Editeur de l'ObservaUur , et adversaire «oDstaat de De Foe , taol en poliliqae qu'en littérature. (Hfote de tJuteur. )
(2) « Peut-être sa conscience se pardoona-t-elle la fimtteti iwidente de cette assertion , en se disant que quoiqu'il vendî t des marchandise^ de bonaeierie , il-ce les fabriquait pas. » ( XoU Je
l'Juteur, ) ' -
avait toujours été ferme partisan de la révolution^ et il eut alors la satisfaction d'être témoin de ee grand événement; Oldmixon dit (tom. a» de st$ œuvres , pag. 276 ) qu'à une fête que donna le lord-maire de Londres au roi Guillaume, le '26 octobre i68^ , De Foe parut bien monté et richement équipé, parmi le» cavaliers commandés par lord Pelerborough , qui escortèrent le roi et la reine depuis Wliilehall jusqu'à Mansion-Hquse (i). Cependant tous les talens d'équitation de Daniel ^ unis à la constance avec laquelle ii consacra sa plume à la cause de Guillaume, ne purent attirer sur lui l'attention de ce monarque , d'ailleurs si froid; et notre auteur fut obligé de se contenter d'exercer l'humble profession de marchand bonnetier dans Freeman's Yard, CornhiU; réfléchissant prudemment que, si la cour pouvait se passer de traités politiques, la nation ne pouvait se passer de bas*
Mais la mauvaise fortune accompagne volontiers les hommes de génie qui , pour cultiver leurs talens supérieurs , négligent ce sens commun si nécessaire pour qu'on puisse s'acquitter honorablement de la besogne journalière de ce mpnde. Les affaires de De Foe allèrent de mal en pis. Les beures qu'il aurait dû consacrer à sa boutique, il les passait dans une société pour la culture des belles-lettres; et en 1692 , il fut obligé de se cacher pour éviter les poursuites de ses créanciers. Un d'entre eux, qui avait moins de considération pour les belles -lettres , et plus d'irritabilité que les autres , fut sur le point de le faire déclarer en banqueroute ; mais un compromis
( I ) Vyliitehall ^taît alors le palais Irabité par Ut rois d*Angleterrc. Mansion-HQUse «t l'hôlel-de ville , U maison commune» — E».
fut accepte ^ hettreusement poar notre auteur , à la demande de ceux à qui il devait le plus ; il paya ponctuellement ce qu'il était conTenu de donner; et quelques-uns de ses cre'anciers envers lesquels il s'était libéré de cette manière , étant ensuite tombés eux --mêmes dans la détresse , il alla les voir , et leur paya intégralement tout ce qu'il leur avait dû. 11 s'occupa ensuite à fabriquer des tuiles sur les bords de la Tamise ^ près de Tilbury , mais avec peu dé succès ; car on fit sur lui ce sarcasme , qu'il ne demandait pas f comme les Égyptiens , des briques sans pai)le> mais qu'il en demandait ^ comme les juifs^ sans payer ses ouvriers. Outre sa tuilerie , notre auteur, stimulé par on esprit actif et des em- -barras pécuniaires , imagina plusieurs autres entreprises , ou, comme il les appelait lui-même, des projets : il écrivit sur les monnaies anglaises 3 il projeta des banques pour chaque comté d'Angleterre, et des factoreries pour les marchandises. Il fit imprimer ^ non sans songer à ce qui lui était arrivé sans doute , une proposition de nommer une commission pour faire une empiète sur les biens des banqueroutiers. Il imagina un bureau de pensions pour le souiagenent des .pauvres; et il finit par publier un long essai sur les projets eux-mêmes.
Vers cetle époque (1695 )9 les efforts infatigables de Dapiel De, Foe lui valurent iim& légère faveur de la cour , et il fut nommé ftençur d«s comptes des commissaires chargés de la ncette des droits sur k verre> Mais sa m^u^aise fortune ordinaire le poursuivit «ncore en cette occasion f la suppres^ sion de cette taxe en 1699, ^"^ ayant fait perdie sa pJace.
Le sol«îl de la faveur royale se leva enfin pour DeFoe. « Vers.la fin de 1 699 , » dil-îl lui-même, «ua nomme Tutchîn publia un horrible pamphlet, écrit en fort maurais vers,, et intitulé les Étrangers* L'auteur y faisait une attaque personnelle contre le roi , et. ensuite contre la nation hollandaise ; eX après avoir reproché à Sa Majesté des crimes auxquels ses ennemis les plus acharnés n'auraient pu songer sans horreur , il conclut en lui donnant le nom odieux d'Étranger» La lecture de cet ouvrage me mit en fureur, el fut l'occasion d'iiue bagatelle dont je n'aurais jamais espéré le succès» » , La bagatelle dont De Foe parle ici, était son f^érUahlé Anglais , satire en vers contre les Etrangers , ou la défense du roi Guillaume et dès Hollandais. Il s'en vendit un grand nombre d'exemplaires, au grand profk de Tauteur, Le roi lui accorda même l'honneur d'une entrevue personnelle, ce qui le rendit le partisan prononcé de la cour. Dans cette satire. De Foe reprochait aux Torys anglais leurs injustes préjugés contre les étrangers , d^autant plus que e'est par le mélange d'un grand nombre de nations différentes que s'est formée la masse qu'on appelle aujourd'hui le peuple anglais. Les vers en étaient durs et sans harmonie , car De Foe paraît n'avoir jamais eu d'oreille pour la mélodie du langage , soit en prose, soit en vers. Mai^ quoiqu'il lui manquât le vers sonore et la divine énergie -de Dryden, il avait souvent àes expressions mâles ^ et des pensées heureusement tournées qui n'auraient pas été indignes de l'auteur à^Absaion et AehiùopheL Au total, son style paraît plutôt fonn« sur celui de Hall, d'Oldhara, et ées anciens auteurs satiriques. Les premiers vers sont bien connus :
3a8 ' DE FOE.
f Partout oà Dieu érige une maison de prière , le diable j construit toujours une cbapelle ; et si l'on examine les d&oses Je pris , on verra que lé dernier a Tauditoire le plus nombreux. •
Le premier .oiivragis que publia De Foe après le F'iritable Anglais , fut , le Pouinàr originaire du corpa collectif du peuplé anglais examiné et démontré» U fut suivi d'un pamphlet intitulé Argument pour prouver qu'une armée perma^ nente du consentement du Parlement j n'u rien d'incompatible avec un gouvernement libre. Mais comme nous n'ayons pas dessein de suivre De Foe dans sa carrière politique , et que nou^ ne voulons parler que de ceux de ses ouvrages qui y par leurs" conséquences , influèi'ent matériellement sur sa situation et sur st$ affaires , nous passerons à la mort du souverain ^ son protecteur , qui eut lieu le 8 mars 1702»^
L'avènement d'Anne au trône y ayant rétabli la race des Stuarts , qui avaient vu particulièrement de mauvais œil la politique et la conduite de De Foe , notre auteur fut bientôt réduit ^ comme il l'avait déjà été^ à vivre du produit de son esprit. U est peut-être heureux pour le monde qu'il y ait tant de vérité dans le cri universd qui s'élève contre la manière dont on néglige les auteurs pendant leur vie ; car. il semble que le génie soit toujours accompagné d'une certaine nonchalance^ et que la nécessité puisse seule lui donner de l'activité. Si Guillaume avait vâ;u ^ il est probable que le. monde n'aurait [amais eu le plaisir de lire les Aventures de Robinson Ckusoé.
Nous ne pouvons savoir si De Foe trouvait que la politique était le produit de la presse qui se veindait le mieux; ou s'il se disait comme Macbeth :
« Je m« suis teUement avança , que si je ne voulais pas aller plus loin y retourner sur mes pas serait pire que de continuer à marcher en avant. »
ce qui est certain , c'est qu'il se hasarda h réimprimer son ouvrage intitulé: Le plus court chemin avec lès Non-Conformistes , et à publier plusieurs autres pamphlets que la chambre des Communes regarda comme des libelles ; et le 25 février 1702-3, une plainte ayant été faite à la chambre contre un ouvrage intitulé : Le plus court chemin avec les Non-Conformistes y et les pages ti, 18 et 25 en ayant été lues, elle prit une résolution portant « qu'attendu que cet ouvrage était rempli de réflexions fausses et scandaleuses contre le Parlement , et tendant à exciter la sédition ^ il serait brûlé par la main du bourreau dans New- Palace-Yard. »
Tous les péchés politiques de notre malheureux auteur furent alors rassemblés contre lui : il ayaît été le favori et le panégyriste de Guillaume; il avait combattu pour Monmouth contre Jacques; il avait justifié la révolution et défendu les droits du peuple; il avait raillé , insulté et ofiensé tous les Torys, meneurs de la chambre des Comfnunes; et après tout cela , il ne pouvait rester eu repos ; il fallait qu'il donnât de nouvelles éditions de ses ouvrages les plus offensans \'
Ainsi accablé par un pouvoir irrésistible , De Foe fut obligé de se cacher, et nous sommes redevables d'une description exacte de sa personne à une circonstance très-désagréal^re. Les secrétaires d'état, en janvier 1703, firent publier une proclamation dans les termes suivans :
33o DE FOE.
* Stiat-James , lo Jwfi«r 1702—3.
ce Attendu que Daniel de Foe , autrement dît De Fooe, est accuse d'avoir écrit un pamphlet Kaodâleux et séditieux, intitulé , Le plus court chemin avec les Non - Conformistes^. C'est un homme de moyenne taille , maigre ^ âgé d'environ quarante ans, ayant lo teint brun et les clievcux d'un brun foncé , mais portant upe perruque t ayant le nez aquilin , le mentou poiiitu^ les yeux Uris y et un gros poireau prcs de la bouche , né à Londres, ayant été bien des années marchand bonnetier dans Freeman'sYard, Gornhill, et maip^ tenant propriétaire de la tuilerie près de Tilburp Fort , comté- d'Essex. Quiconque découvrira ledîl Daniel de Foe à un des principaux secrétaires d'état, ou des juges de paix de Sa Majesté , de manière qu'il puisse être arrêté , recevra une récompense de cinquante livres , dont Sa Majesté a ordonné que le paiement fut fait à Tinstant même de cette découverte. »
Il fut bientôt après arrêté ^ et condamné à une amende, au pilori et à l'emprisonnement, a Ce fut ainsi, » dij-il , « que je fus ruiné upe seconde fois; COI' je perdis par cette affaire plusde3,^oo livres slerlingr »
Tandis qu'il était détenu a Newgate, il s'occupa, à revoir un recueil de ses ouvrages, pour en préparer l'impression , qui eut lieu dans le cours de la même année \ et il s'amusa même à composer une ode. au pilori , dont il avait si récemment fait la connaissance bien malgré lui. De là les vers insultans de Pope , qui classent De Foe avec le Tory son rival ,
« En liant on voyait De Foe sans oreille et sans honte , et en bas Tatcbin i.venant d*étre battu ^e verges (i). »
Son hymne au pilori, envers iambes durs et raboteux, renferme comme /e v^r/toô/e anglais y et l'on peut dire comme toutes les poésies de De Foe, un fonds considérable de satire mâle; et nous nous trompons fort si , dans les vers qui suivent , l'auteur ne rejette pas avec succès sur ceux qui l'avaient poursuivi en justice la honte au moins du châtiment auqiiel ils l'avaient fait condamner. On y remarque la veine sinon l'éloquence de l'ancien et brave Cavalier Lovelace.
« Des mnrs de pierre ne font pas nne prison ; dft barres d« fer ne font pas une cage , Tesprit tranquille et innocent n*y voit qn*nn ermitage. »
L'hymne de De Foe commence ainsi :
n Saint ! machine biiSroglybique d^état , condamnée i pnnir l'imagination ; tu ne peux faire subir aucune peine k des bommet qai sont hommes , ils dédaignent ton insignifiance. *Lf mépris, cette fausse et nouvelle expression pour la honte } est un mot vide de sens quand il ne tombe pas sur le crime. — - C'est une ombre pour amuser le genre humain , mais qui n'effraie jamais Pesprit sage ou résolu. La vertu s'inquiète peu du mépris des hommes , et les calomnies sont rornement de Tinnocence,
« Elevé sur ton siège d'apparat , quelle est la perspective dé l'avenir? Combien les voies impcnôtrables de. la Providence dif-* fèrcntde nos vues rétrécies! De Û les erreurs de la viUle : les irtpons font leurs affaires pendant que les fous rêvent. »
De Foe ne se contenta pas d'avoir choisi pour, ses iambes ce sujet désagréable, il écrivit ensuite une hymne à la potence.
Mais le principal objet dont it s'occupa fut le> projet de la Repue, Cet ouvrage périodique commença à paraître in-4® le 19 février 1704, et
(1) Dunciade, liv. II. Ces vers font partielle la description-d'unf tapisserie donnée par la Sollise — Tr.
33î DE FŒ.
.Goutinnay à raison de deux numéros par semaine, jusqu'en mars lyoS. A cette époque il en donna un troisième numéro chaque semaine , et l'ouvrage parut ainsi les mardis y jeudis et samedis, jusqu'en mai 1713 : il compose neuf gros yolumes, écrits en entier par de Foe. Il y donne les nouvelles étrangères et domestiques j il y traite de politique et de commerce ; mais prévoyant que cet ouvrage n'obtiendrait de la vogue qu'autant qu'il serait amusant, il y discute, sous le titre de Club de la médisance, divers autres sujets, comme l'a-^ mour, le mariage, la poésie, la langue, ainsi que les goûts et les habitudes qui prévalaient alors. Cette occupation ne suffisait pas à son esprit actif. Tandis qu'il était encore à Newgatc (1704), it publia ^ la Tempête , ou nn recueil des incidens les plus remarquables qui arrivèrent dans-la tempête du 26 novembre 1703. Cet ouvrage n'était pas seulement un aride détail de désastres , De Foe, avec son heureuse sagacité, ayant saisi cette occasion pour inculquer ii sts lecteurs les vérités de la religion et le pouvoir suprême de la. Pro*^ videuce (1).
n ) On troave dans les mémoires da temps les d«UiIs suinms de ce terrible H^an : ,
« a6 moiMmhrt. — Vers minuit commença la plas terrible tempête qu*on ait jamius éprouvée en Angleterre ,1e Tentétant^roueslsud-ouest, et accompagné d*éclairs. Il déco ut rit les toits d*un grand nombre de maisons et d*ég1ises , renversa les flècbes de plusieurs clochers, et lieancoup de cheminées ; il déracina une mul> titude d*arbres: Les plombs qui couvraient quelques églises fureut roulés comme des feuilles de parchemin , et nombre de navires , barges et barquee , coulèrent à fond sur la Tamise. Mais la marine royale souffrit le plus grand dommage , parpe qn^elle venait seulement d'arriver du détroit. Quatre vaisseaux de troi:>ième raog, on de second , quatre de quatrième , et beaucoup d*aulres de moindre force , furent jetés sur les côfcs d'Angleterre , et plus de quinte cents marins périrent, sans compter ceux qui se trouvaient sur des
DE FGE. ^ 333
Yers la fin de 1704, taudis que De Foe, comme il nous le dit lui-même, e'iail à Néwgate, r^iiné, sans amis, et sans espoir d'en sortir, sir Robert Harley, alors secrétaire d'état, <ju'il ne connaissait pas personnellement jusqu'alors, lui envoya un message verbal pour lui demander (( ce qu'il pouvait faire pour lui. » Notre auteur lui fit sans doute nue réponse convenable* En conséquence , sir Robert saisit une occasion pour faire des représentations à la reine sur sa malbeureuse situa-^ -tion y et sur ce qu'il souffrait sans l'avoir mérité. Anne ne consentit pourtant pas sur-l«-champ à sa mise en liberté; mais elle se fît donner des détails sur târ position de sa famille , et envoya à sa ^emme , par brd Godolphin , une somme considérable. Elle se servû ensuite du même canal pour lui faire passer à i^i-même une somme suf* fisante pour payer ramende à laquelle il avait été condamné , avec tous les frais , et l'attacha ainsi po'* jamais à ses intérêts. Il sortit de Newgatc à .a fin de ^704 , et se retira sur-le-champ près de sa famille à Saint-Edmund's bury. On ne lui permit pourtant pas de goûter le repos qu'il cherchait. Les libraires , les nouvellistes , les beaux «sprits •firent circuler partout te bruit qu'il s'était soustrait à la justice, au détriment de ceux qui l'avaient cautionné. Il méprisa leur méchanceté et reprit
bâti mens marchands. On calcula & un million sterling la perte q^e fit la ville de Londres seule. Celle de Bristol perdit environ deux cent mille livres. Le contre-amiral Beaumont fut du nombre de ceux qui furent noyés.
a D'après cette calamité , la chambre des Communes ■ présenta une adresse à Sa Majesté pour la prier de faire réparer les vaisseaux de la marine royale , et d'en faire construire d'autres , et d'accorder quelques secours aux familles des marins qui avaient péri dans cette tempile , demandes auxquelles Sa Majesté fit droit. »
( Tf9U de l'Àutfur. )