TOME IX
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d'une valeur ridicule. JMais ce que cet art avait surtout de plus dlMcile, c'est qu'il fallait que le romancier trouvât des situations propres à donner une idée des mœurs aussi-bien que des exploits de la chevalerie. Il fallait qu'il montrât aux lecteurs dans le caractère de son héros ce. dévouement absolu à son devoir, ce désir désintéressa et pur 4e tout sacrifier aux seatimcns de l'honneur et 4e la fidéli;té ; ce noble courage qui l'entraînaît Tiers oiiUe périls, non pas pour lu^-même, mais pomr les autres^ toutes ces qualités, enfin, qui, réunies , ooBipa&ent les plus beaux traits du systèOie d'éducation pour lequel on formait la jeunesse au moyen âge. Les institutions de la chevalerie étaient fondées sur les motifs les plus nobles «t les plus purs ; mais malheuvciisem«nt on las exagérait jusqu'à la folie , au point que bientôt la religion des chevaliers devint du fanatisme , levBC valeur dégénéra en frénésie , leurs belles idées d'bonneur finirent par aller jusqu'à l'absurde, leur esprit entreprenant jusqu'à l'extravagance , et 'enfin leur respect pour les dames devint .une véritable idolâtrie. Toutes ces idées bizarres , qui existaient réellement dans les mœurs du ;moyen âge ^ furent encore outrées par ceux qui faisaient les romans et ceux qui les récitaient. Leurs chants emphatiques, qui semblaient l'expression des véritables mœurs du temps , devinrent eusuite le modèle sur lequel se réglait la feunesse. C'est ainsi que la chevalerie et le roman s'éclairaient , et pour ainsi dire se soutenaient réciproquement* En général, les romans nous peignent les mœurs t[m exislaient parmi les nobles du temps. Le caractère du vrai et parfait chevalier s'élevait k une periection idéale et si difficile à atteindre ,
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qae ceux qui y prétendaient se contentaient même de se tenir à une distance respectueuse des modèles. Tout homme qui aspirait au titre de dievalier deyait déployer une valeur ii toute épreuve ^ avoir une âme susceptible de la plus giuuule générosité , et se proposer surtout de pLair/e k quelque , beauté dont ses exploits devaient illustrer le nom , et dont l'amour devait le récompenser de ses dangers : telles étaient les vertus difBiciles que commandaient les ménestrels. Mais «omme le naturel d'an lion apprivoisé , le caractère féroce et dissolu de cette époque se montre encore, et pour ainsi dire perce à travers ce veiiuis de belles manières artificielles. Souvent le guaarier souilla son courage par des actes barbares , ou déploya la plus folle témérité ; sa munificence et sa cour* toisie se changèrent en prodigalité et en ^aniteust fanfaronnade ; Tamoitt' qu'il voiiait à sa dame en exigeait toujoiffs, et en obtenait souvent un prix peu c(Hnpatyi>le avec l'honneur d'une vraie passion ; iceux qui affichaient des attachemeus d'une nature délicate et immatérielle' é'ahandonnaient les premiers à une irrégulamté de jnorurs peu d'accord Avec leurs subUmes prétentions : voilà quelles étaient les mceurs vérilabks du moyen ige ; et c'est avec de telles couleurs que les anciennes l^endes les ont peintes.
L'état d'exaltation où les esprits étaient arrivés, à force de «respirer pour ainsi dire dans une atmosphère romanesque , était tel , que plus tard les chevaliers et les écuyers des quatorzième et qainxième siècles imitaient encore les plus foUeô et les plus téméraires entreprises àes héros de roman, à leur exemple, ils se proposaient de mettre à fin les plus extravagantes aventures
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pour faire voir leur bravoure, et plaire à la dame de leurs pensées. Les dames de qualité, devenues des espèces de déesses aux yeux du peuple, mais souvent, dans leurs mœurs privées, autant au-dessous de ce qu'elles auraient dû être qu'elles étaieut au-dessus, dans l'opinion du vtilgaire, ne laissaient rien à ewier, en fait d'aventures , à la jeunesse de l'autre sexe. On trouve dans Knyghton un tableau singulier des usages des damoiselles de cbevalerie errante, qui suivaient fidèlement les fêtes et tournois , avec Tespérance d'y rencontrer ce genre d'aventures que trouvent toutes les femmes qui se donnant la peine de les chercher : « Ces tournois rassemblent une foule de dames du premier rang et de la plus éclatante beauté , mais pas toujours de la plus irréprochable réputation. Ces dames sont vêtues de tuniques bigarrées , moitié d'une couleur , moitié d'une autr€ ; l'étoffe qui protège leur «ein n'est pas large ; leurs bonnets sont petits et attachés avec des cordonnets ; leurs ceintures et leurs poches sont brodées d'or et d'argent ; elles portent de petites épées ou poignards à la ceinture; elles montent les meilleurs chevaux , superbement caparaçonnés. Ainsi équipées , elles Tont de lieu en lieu h la suite des tournois, et, ce faisant , elles dissipent leur fortune, et avec elle souvent leur réputation. » (Knyghton, cité dans V Histoire de Henry , vol. vm, page 402).
Les ménestrels, ou plutôt ceux qui les aidaient à composer ces romans dont la réckation «tait pour eux une profession habituelle, royant s'éierer une foule de rivaux excités par le goût tOQJour» croissant pour ces compositions, devaient naturellement s'attacher à leur donner plus d'intérêt.
en y faisant figurer des încidens nouveaux ^ dont leurs prédécesseurs ne s'étaient pas avisés. On a consacré beaucoup de temps ^ et peut-être assez inutilement, pour connaître à quelles sources les ménestrels ont pu puiser ces embellissemens de leurs Ter-s, quand un siècle un peu moins barbare se fut fatigué du récit étemel d'un combat ou d'un tournoi. Percy veut attribuer aux Sagas des nations du Nord l'origine évidente des romans du moyen âge. Warton a soutenu que lt$ fictions orientales y empruntées aux Maures par ces ménestrels qui visitèrent l'Espagne, ou par ceux qui, en plus grand nombre encore, suivirent les croisades, ont donné on caractère tout particulier à ce genre de composition. Enfin , dans un système plus récent^ adopté par plusieurs auteurs modernes, on prétend que les débris de la superstition classique , conservés même après la cbute de l'em* pire, donnèrent iiaissance aux romans. Toutes ces théories sont inexactes, si l'on choisit l'une d'elles en rejetant toutes les autres, et si l'on conteste celte proposition générale, que des fictions d'une nature analogue aux romans de chevalerie, modifiées suivant l'état et les mœurs de chaque société , ont dû nécessairement être inventées sur toute la terre , par la même raison qu'il croit de l'herbe à la surface du sol dans tous les climats et dans tous les pays. « Sans aucun doute , dit M. Southey qui a traité cette question avec son talent ordinaire, des histoires mythologiques et ron^inesques ont été trouvées chez tous les peuples sauvages qu'on a visités avec soin; car l'homme a des goûts intellectuels, comme il a des goûts matériels, et ces fictions sont partout la nourritare de son imajgination et de sa foi. On en ren-
contre partout où il y a un langage^ partout où il 7 a quelque intelligence, en d'autres termes, partout où rbommis existe ; et à des périodes de civilisation analogues, ou dans des états de société semblables, les fictions des divets peuples offriront une certaine ressemblance, malgré. les cbangemens de la scène et du temps (i). »
Il faut dire encore que les appareoces et les phénomènes qM le spectacle de la nature offre à rimagrnation dans tons les pay» du monde lui fournissent les moyens de mettre de la diversité dans les fictions , en y faisant figurer des pro^ diges fort divers. Ainsi, que dans un roman nous trouvions la description ^un éléphant , noufi- pouvons raisonnablement en induire que le talàeaa de cet animal, inconnu en Europe , a été im«porté de l'Asie; mais tout homme qui a vu un serpent et un oiseau , par exemple, peut très-bien augmenter l'horreur que doit inspirer le reptile en lui ajoutant des ailes , et tout homme qui a vu ou entendu décrire un loup , un lion ou un SLi^lc ^ peuC très- bien:, par un ^ort semblable d'imagination , se figurer limage d^un griffon on d'un hfppogriffe. C'est nous imposer une stérilité bien étrange , que de supposer que les apetioaa miracula (2), qu'on trouve dans des parties de la terre si éloignées, doivent tous être dériva d'une source commune. Et ce ne serait pas s'cx* poser à commettre une erreur plus grave que de soutenir que tous les navires , chaloupes et radeaux à l'aide desquels l'homme s'est risqué sur l'Océan, sont tous dérivés du vaisseau des Argonautes.
( I ) Southej, préface de 1 a Morte d^Arlhar, vol 1 1 • Londres, 1 8 1 7 . (2) Let o))jett menreilleux.
SUfe LE RCttfAN. 55
D'un aftrtre côté, il peut y aToir dw fetions romanesques d'une nature tellement spéciale, que Fon stïit obKgé de feur assigner une orifine spéciale. Ainsi l'histoire de Tlore et Bkmehe^Plètgr ^ par exemple^ n'a pu être inycntée que dans VO^ rient, ou fa scèue de l'action est phK^ée, et oà l'on trouve jusqu'à uH certain point les mœvrs de l'Âne. La fictioir de Orfto et HeroiBs n'est autre chose que Fallégorie classique &Orf\ét et d'Eurydice , où l'oa a substitué aux dirinités infernales des anciens les Elves y ou les Fées des croyances gothiques. Cependant, quoique les sujets et les ayentures de ces fictions nous obligent de rapporter leur origine aux traditions de la Bretagne ou de FArmorique, aux récits et à l'Histoire de l'antiquité classique, aux fictions phts hardfear et pfnar rictres d'rmage^ des paètes arabef , ou enfin à ces concertions plus graves et pTus sombres que ehoisireut les Scaldes du I^ord , on ne doit pas se bâter de* conclure ^après des autorités doitteuses, qu^on peut foire dériver tous les romans de ces diverses sources. Le ûtit est ^e le fondement véritable de ces fictions existe dans le cœur hùmaîu. Les diverses- productions de Fesprit ont été mille fors imitées par tous ceux qnr , se faisant un revenu du plaisir que prodtri^eiît leurs chants de chevalerie , s'iassuraient' afhisi Fa^vantage de paraître neufs. S^ns doute , ces Baries errans profitaient avec avidSté de Farriréfe- d'un voyageur, d'un pMérrn, ou peur- être <ite îeerrs rapports avec les ménestrels des autres nattons, pour orner leurs récits d'images inconnues encore et dans le boudoir et dans la grande salle. Les romans ressemblent donc à une combinaison de métaux tirés de mines diverses , et oii Fnn de
ces métaux ^se trouve dans nue proportion dominante. Envisagés sous ce point de vue, les travaux ingénieux de tant de savans antiquaires , qui se sont attachés à chercher leur origine dans une seule de ces diverses sources , en excluant toutes les autres , sont aussi téméraires que l'entreprise de ces voyageurs qui s'empressent de vou^ loir fixer les principales branches qui donnent naissance au Nil , taudis que Ton reconnaît que toutes sont nécessaires à la majesté de son cour^.