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SECTION III

Examen de la constitution politique des principaux états de l'Europe au commencement du seizième siècle

J'ai exposé les principaux événemens qui, par leur influence sur tous les états de l'Europe, contribuèrent ou à perfectionner leur gouvernement intérieur , ou à étendre la sphère de leur activité et à augmenter leur force nationale. Pour disposer mes lecteurs à entrer avec les connaissances suffisantes dans l'histoire du règne de Charles-Quint , il ne me reste qu'à faire connaître la constitution particulière et la forme du gouvernement civil ; établies dans chacune des nations qui ont joué un rôle considérable pendant cette période.

Tandis que les institutions et les événemens que j'ai décrits semblaient devoir donner les mêmes mœurs aux habitans de l'Europe , en les conduisant de la barbarie à la civilisation par les mêmes sentiers et à peu près d'un pas égal, il se rencontra d'autres circonstances qui produisirent une grande diversité dans leurs établissemens politiques, et donnèrent naissance à ces formes particulières de gouvernement , d'où résulta une si grande variété dans le caractère et le génie des nations.

La connaissance de ces dernières circonstances n'est pas moins nécessaire que celle des premières. Le tableau que j'ai tracé des causes et des événemens dont l'influence a été universelle , mettra mes lecteurs en état d'expliquer celte singulière ressemblance qu'on remarque dans la police intérieure et dans les expéditions militaires des peuples d'Europe. Mais sans une connaissance exacte de la forme particulière et du caractère de leur gouvernement civil, une grande partie de leur histoire paraîtrait mystérieuse et inexplicable. Les auteurs qui ont écrit l'histoire d'une nation particulière ne se sont guère prpposé que d'intéresser et d'instruire leurs compatriotes, à qui ils pouvaient supposer que les mœurs et les institutions intérieures étaient parfaitement connues ; en conséquence ils ont souvent négligé d'entrer, à cet égard, dans des détails suffisans pour faire connaître aux étrangers tous les rapports des événemens qu'ils rai contaient. Mais une histoire qui embrasse les ré-

INTRODUCTION

volutions de tant de pays divers serait extrêmement imparfaite, sans un examen préliminaire de leur constitution et de leur état politique. C'est dans cette connaissance que le lecteur puisera des principes qui pourront le mettre en état de juger sainement et de prononcer avec sûreté sur la conduite des nations.

On ne doit pas cependant s'attendre à trouver ici un détail circonstancié de toutes les lois et des formes particulières à chaque peuple ; cet examen entraînerait trop de longueur. Je me contenterai de tracer les grands traits qui distinguent et caractérisent chaque gouvernement ; c'est tout ce qu'exige la nature de cet ouvrage, et tout ce qui est nécessaire pour éclaircir les évênemens que je me propose d'exposer.

au commencement du seizième siècle la face poétique de l'Italie était men différente de celle des autres parties de l'Europe. Pendant que le reste du continent était partagé entre quelques vastes monarchies, la délicieuse Italie était divisée en plusieurs petits états jouissant chacun d'une juridiction souveraine et indépendante. Le seul royaume qu'il y eût en Italie était celui de Naples. La souveraineté des papes était d'une nature particulière, et n'avait rien de commun avec aucun gouvernement ancien ni moderne. La forme du gouvernement de Venise et de Florence était républicaine. Milan était soumis à des princes qui n'avaient pris que le titre de ducs.

Le pape était la première de ces puissances pour la dignité, et ne formait pas la moins considérable par l'étendue de ses domaines. Dans l'Église primitive , les évêques jouissaient d'une égale autorité. Ils tiraient peut-être quelque considération de la dignité du siège auquel ils présidaient; mais ils ne possédaient aucune autorité ou prééminence réelle que celle que pouvaient leur donner des talens supérieurs ou une piété plus exemplaire. Rome avait été si long-temps le siège de l'empire et la capitale du monde , que ses évêques durent à cet égard être distingués des autres. Ils obtinrent en effet plus de respect; mais pendant plusieurs siècles ils n'eurent et ne prétendirent même aucune autre distinction. C'est de ces faibles commencemens qu'ils parvinrent par degrés à établir sur les esprits des hommes un empire auquel toute l'Europe se soumit aveuglément. Leurs prétentions à une juridiction universelle , comme chefs de

l'Église, et à l'infaillibilité dans tous leurs jugemens , comme successeurs de saint Pierre sont aussi chimériques que contraires à l'esprit du christianisme ; mais , profitant de la superstition et de la crédulité des hommes dans ces temps d'ignorance , ils surent élever sur ces fondemens un édifice immense et merveilleux. Dans toutes les controverses ecclésiastiques, leurs décisions étaient reçues comme les oracles de la vérité même ; et ce n'était pas à ces objets seuls qu'ils bornaient l'exercice de leur pouvoir : ils détrônaient les rois, dispensaient les sujets de l'obéissance due aux souverains, et mettaient les royaumes en interdit. Il n'y avait pas en Europe un seul état que leur ambition n'eût troublé , un seul trône que leurs manœuvres n'eussent ébranlé , un seul prince que leur pouvoir ne fit trembler.

Pour rendre cet empire plus absolu et rétablir sur les ruines de toute autorité civile, il ne manquait aux papes que de jouir d'un degré de puissance temporelle, suffisant pour seconder et appuyer leurs décrets spirituels. Heureusement pour le genre humain , lors même que leur juridiction spirituelle était le plus étendue et paraissait a rivée à son plus haut période , leurs domaines étaient extrêmement limités. C'étaient des pontifes puissans et formidables de loin , mais de petits princes sans force intérieure. Ils s'étaient à la vérité occupés de bonne heure à étendre leur territoire par des artifices assez semblables à ceux qu'ils avaient employés pour étendre leur juridiction. Us produisirent une donation de Constantin et une autre de Charlemagne ou de Pépin son père, et sous ce prétexte voulurent s'emparer de quelques villes voisines de Rome ; mais ils tirèrent peu d'avantages de ces titres apocryphes. Les cessions dont ils étaient redevables à la crédulité des aventuriers normands qui conquirent Naples, et à la superstition de la comtesse Ma thilde, étaient réelles, et ajoutèrent aux possessions du saint-siége de vastes domaines.

Cependant les papes, en augmentant leur territoire, n'augmentaient pas leur puissance dans la même proportion. Chez les différens peuples de l'Italie, il s'en fallait bien que les forces de l'état fussent alors à la disposition du souverain. Pendant les troubles et les désordres des siècles précédens, les nobles les plus puis.

sans et les chefs des factions populaires s'étaient emparés du gouvernement de plusieurs des villes principales; et après les avoir fortifiées et avoir pris à leur solde des troupes de mercenaires, ils avaient cherché à se rendre indépendans. Les pays que l'Église avait acquis étaient remplis de petits tyrans qui ne laissaient aux papes que l'ombre de la souveraineté.

Comme ces usurpations anéantissaient presque entièrement la puissance papale dans la plus grande partie des villes soumises au saintsiége, les barons romains contestaient souvent l'autorité des papes dans Rome même. On vit dans le douzième siècle s'élever et se répandre cette opinion que, les fonctions des ecclésiastiques étant purement spirituelles, ils ne devaient posséder aucune propriété ni exercer aucune juridiction; mais que, suivant le louable exemple de leurs prédécesseurs dans la primitive Église, ils devaient attendre leur subsistance des dîmes ou des dons volontaires du peuple '. Cette doctrine fut écoutée avec attention et reçue avec plaisir par des hommes qui connaissaient l'avarice et l'ambition du clergé, et qui étaient témoins des efforts scandaleux qu'il faisait sans cesse pour obtenir des richesses et du pouvoir. Les barons romains, qui avaient senti très vivement la rigueur de la tyrannie ecclésiastique , adoptèrent ces principes avec tant de chaleur, qu'ils commencèrent aussitôt à secouer un joug trop pesant. Ils cherchèrent à faire revivre l'image de leur ancienne liberté, en rétablissant un sénat qu'ils revêtirent de l'autorité suprême; et ils remirent la puissance exécutrice tantôt à un principal sénateur, tantôt à deux, et quelquefois à un magistrat, qui fut distingué par le nom de patrice.

Les papes firent en même temps tous leurs efforts pour s'opposer à cette fatale usurpation de leur autorité; un d'eux , voyant que tous ses efforts étaient sans succès, en conçut un violent chagrin qui abrégea ses jours. Un autre, ayant osé attaquer les sénateurs à la tète d'une troupe de gens armés , reçut dans le combat une blessure mortelle 2. Ainsi, pendant un long période de

1 Otto Frisingensis, de gest. Frider. Imp.} lib. h. cap. xx.

2 Otlo Frisiiijjeusis, Chron., lib. vu, cap. xxvii , ib.} de gest. Frider , lit», i, c. xxvii. Muralori,^/t«a/t d'halia, vol. IX, p. 398,401

temps le pouvoir de ces mêmes papes qui faisaieu t trembler les plus grands monarques de l'Europe fut resserré dans des bornes si étroites, au sein même de leur capitale, qu'à peine osaient-ils exercer l'acte d'autorité le plus simple sans la permission et le concours du sénat.

L'autorité des papes fut arrêtée dans ses progrès non-seulement par les usurpations de la noblesse romaine, mais encore par l'esprit turbulent du peuple. Pendant soixante-dix ans du quatorzième siècle, les papes fixèrent leur résidence à Avignon. Les habitans de Rome, accoutumés à se regarder comme les descendans d'un peuple qui avait été le conquérant et le législateur du monde, avaient trop de fierté pour se soumettre paisiblement à l'autorité des personnes entre les mains desquelles les papes remettaient le gouvernement de la capitale. On les vit en plusieurs occasions s'opposera l'exécution des ordonnances du souverain pontife, et à la moindre apparence d'innovation ou d'oppression , ils étaient prêts à prendre les armes pour défendre leurs immunités. Vers le milieu du quatorzième siècle , Nicolas Rienzi, homme d'une naissance obscure et d'un caractère séditieux, mais qui joignait à une éloquence populaire beaucoup d'audace et d'ambition, souleva le peuple de Rome, qui, après avoir chassé de la ville tous les nobles, établit une forme de gouvernement démocratique , élut Rienzi pour son tribun, et l'arma d'une grande autorité. La conduite extravagante du tribun ne tarda pas, il est vrai, à renverser celle nouvelle constitution, et le gouvernement de Rome reprit bientôt sa première forme ; mais chaque nouvelle attaque contribuait à affaiblir la juridiction des papes, et la turbulence du peuple concourait avec l'esprit d'indépendance de la noblesse à limiter leur pouvoir l. Grégoire VU, et après lui d'autres papes ambitieux conçurent et exécutèrent ces grands projets qui les rendirent si formidables aux empereurs, non par la force de leurs armes ou par l'étendue de leur puissance, mais parla terreur qu'inspiraient à l'Europe leurs censures spirituelles, par l'effet de leurs intrigues et par

1 Istorie Florentine di Giovane Villani , lib. xii, c.Lxxxix,iOi.di\)Maralor\,scriptorcsrer.ftalic.,v.Xl\l. Vitadi ColadiRienzo^pMuraljJnliq./tal., vol. 111, p. 399, etc. Histoire de Nicolas Rienzi, par M de Boispréaux, p. 91, etc.

INTRODUCTION

ï art avec lequel ils savaient susciter des rivaux ou des ennemis à chaque prince qu'ils voulaient abaisser ou détruire.

Cependant les papes firent plusieurs tentatives non-seulement pour humilier ces usurpateurs qui prétendaient dominer dans les villes de l'état ecclésiastique, mais encore pour réprimer l'esprit séditieux du peuple romain. Ces tentatives furent long-temps sans succès. Enfin Alexandre VI, par une politique non moins artificieuse qu'abominable, vint à bout de subjuguer ou d'exterminer la plupart des nobles et de rendre les papes maîtres dans leurs états. L'ambition entreprenante de Jules II ajouta ensuite au patrimoine de saint Pierre des acquisitions très considérables. Ainsi les papes devinrent par degrés des princes temporels très puissans. Ils possédaient , au siècle de Charles- Quint, un territoire plus étendu que celui qu'ils possèdent aujourd'hui. Leurs pays étaient mieux cultivés et plus peuplés ; et comme ils tiraient des contributions de toutes les parties de l'Europe, leurs richesses excédaient de beaucoup celles de puissances voisines, et les mettaient en état de former des plans hardis, qu'ils pouvaient exécuter avec plus de vigueur et de célérité.

L'esprit du gouvernement papal était cependant plus propre à l'exercice d'une juridiction spirituelle qu'a celui d'un pouvoir temporel. Dans les affaires ecclésiastiques , toutes les maximes de ce gouvernement étaient fixes et invariables. Chaque pontife nouveau adoptait et suivait le plan de son prédécesseur. L'éducation et l'habitude prenaient un tel empire sur les ecclésiastiques, que le caractère de chaque individu allait, pour ainsi dire, se perdre dans celui de son état, et que les passions de l'homme étaient toujours sacrifiées à l'intérêt et à l'honneur de l'ordre entier. Les mains qui tenaient les rênes de l'administration pouvaient changer, mais l'esprit qui en dirigeait les mouvemens restait toujours le même. Tandis que les mesures toujours flottantes des autres gouvernemens variaient sans cesse dans leurs principes et dans leur objet, l'Église dirigeait constamment ses vues vers un même point ; et ce fut à cette constance invariable qu'elle dut ses succès dans les entreprises les plus hardies qui aient jamais été formées par l'ambition humaine.

Mais les papes ne suivirent pas dans leur

administration civile un plan si uniforme et si conséquent. On vit, comme dans les autres gouvernemens, les projets et les opérations varier suivant le caractère, les passions et les intérêts de celui qui gouvernait. Comme on ne parvenait guère à la dignité suprême de l'Église que dans un âge très avancé, l'état ecclésiastique changeait plus souvent de maître que les autres états, et le système économique y était par conséquent moins stable et moins permanent. Chaque pape s'empressait de mettre à profit le court espace durant lequel il pouvait espérer de jouir de son pouvoir; il ne songeait qu'à agrandir sa famille et à remplir ses vues particulières; et souvent la première occupation de son successeur était de détruire ce que le premier avait fait, de renverser ce qu'il avait établi.

Comme les ecclésiastiques étaient élevés dans les arts de la paix, et initiés de bonne heure aux mystères de cette politique par laquelle la cour de Rome avait su étendre et maintenir son empire spirituel, les papes se trouvaient en état de conduire dans le même esprit leurs affaires temporelles; dans toutes leurs opérations, ils étaient plus disposés à employer les ruses de l'intrigue que la force des armes. Ce fut à la cour des papes que la finesse et l'adresse dans les négociations furent pour la première fois réduites en système; et pendant tout le seizième siècle, Rome fut regardée comme la meilleure école pour apprendre cette science

La décence du caractère ecclésiastique ne permettant pas aux papes de se mettre à la tète de leurs armées , et de prendre en personne le commandement des forces militaires qu'ils avaient dans leurs domaines, ils n'osaient pas faire prendre les armes à leurs sujets; dans toutes leurs opérations de guerre offensive ou défensive, ils n'employaient que des troupes mercenaires.

Des princes qui ne pouvaient laisser à leur postérité ni leur puissance ni leurs états devaient s'occuper moins que les autres souverains à former et à encourager des projets d'utilhé publique. Le règne des papes n'était que de courte durée; ils n'étaient déterminés que par l'avantage du moment ; leur principal objet était d'acquérir et d'amasser; et ils ne songeaient à rien améliorer. Ils purent élever

quelque ouvrage d'ostentation pour laisser après eux un monument de leur pontificat; ils trouvèrent quelquefois nécessaire de fonder quelque établissement utile, pour calmer et faire taire la populace de Rome; mais des projets, dune utilité générale pour leurs sujets, et formés dans la vue de procurer quelque avantage à la postérité n'entraient guère dans le système politique des papes. Le patrimoine de saint Pierre était de tous les états de l'Europe le plus mal gouverné; un pontife généreux put bien suspendre pour un temps et contre-balancer les effets des vices qui sont propres à l'administration des ecclésiastiques; mais la maladie resta non-seulement incurable; elle s'accrut même de siècle en siècle, et la décadence de l'état suivit les degrés de ses progrès.

Il se trouvait, dans le gouvernement de la cour de Rome, une circonstance qui, par sa singularité , mérite d'être observée. Comme sa suprématie spirituelle se trouvait réunie avec la puissance temporelle dans une seule personne, ces deux pouvoirs se prêtèrent une force mutuelle dans leurs opérations; et se trouvèrent enfin si étroitement liés l'un à l'autre, qu'il ne fut plus possible de les séparer, même idéalement. Si un souverain se croyait forcé par la nécessité de s'opposer aux entreprises que les papes formaient comme princes temporels , il ne pouvait se dépouiller du respect qu'il croyait dû à ces mêmes papes, comme chefs de l'Église, et vicaires de Jésus-Christ ; ce n'était qu'avec répugnance qu'il en venait à une rupture ouverte avec eux ; il craignait de pousser ses opérations contre eux jusqu'aux dernières extrémités; il se prêtait volontiers aux premières ouvertures d'un accommodement, et était souvent prêt à le rechercher à quelque condition que ce fût. La connaissauce de cet avantage fut ce qui encouragea des pontifes ambitieux à former des entreprises extravagantes en apparence; ils espéraient que si leur puissance temporelle n'était pas suffisante pour assurer le succès de ces entreprises , le respect que l'on conservait pour leur dignité spirituelle les mettrait en état d'en sortir avec facilité , et même avec honneur l . Mais lorsque

1 La manière donl Louis Xll, roi de France, entreprit la guerre qu'il eut à soutenir contre Jules 11 est particulièrement propre à justifier cette observation. Louis consulta solennellement le clergé de son royaume pour sa-

dans la suite les papes se mêlèrent plus fréquemment dans les querelles des souverains, et s'engagèrent , comme parties principales ou comme auxiliaires, dans toutes les guerres qui s'élevèrent en Europe , la vénération qu'on avait pour leur caractère sacré commença à s'affaiblir par degrés , et s'éteignit bientôt presque entièrement, comme on le verra en plusieurs circonstances qui seront rapportées dans l'histoire suivante.

De toutes les puissances d'Italie , la république de Venise était , après le pape, celle qui avait le plus de liaisons avec le reste de l'Europe. On connaît assez et l'origine de cette république, qui se forma pendant les invasions des Huns au cinquième siècle, et la singulière situation de sa capitale dans les petites îles du golfe Adriatique, et la forme plus singulière de sa constitution civile. Si l'on ne considère dans le gouvernement de Venise que l'intérêt du seul ordre des nobles, les institutions en sont si excellentes', et les puissances délibérative, législative et exécutrice y sont distribuées et balancées d'une manière si admirable, qu'on peut le regarder comme un chef-d'œuvre de saine politique. Mais si nous considérons ce même gouvernement relativement à un peupie nombreux soumis à ses lois, nous n'y verrons qu'une aristocratie sévère et partiale, qui place tout le pouvoir dans les mains d'un petit nombre des membres de la république, pour abaisser ou opprimer tout le reste.

voir s'il était légitime de prendre les armes contre un pape qui avait sans motif allumé la guerre en Europe , et que i.i la foi des traités, ni la reconnaissance due aux bienfaits qu'il avait reçus , ni la décence de son caractère , ne pouvait empêcher de se livrer aux actions les plus violentes qu'inspira jamais la soif du pouvoir aux princes ambitieux. Lors même que le clergé de France eut autorisé la gHerpe, la reine Anne de Bretagne eut encore dis scrupules suc la légitimité de cet terésolutien ; le roi lui-même, ébranlé par quelque semblable motif de superstition, n'agit qu'avec beaucoup de mollesse, et à chaque avantage qu'il remportait, il renouvelait ses propositions de paix. Mézeray, Hisi. de France, in-fol., 1085, t. 1, p. 852. Je citerai un autre exemple plus frappant encore du même respect pour le caractère pontifical. Guicchardin, celui de tous les historiens modernes qui a eu, peut-être, le plus de sagacité , et celui qui a peint avec le plus de hardiesse les vices et l'ambition des papes, représente la mort de Miglian, officier espagnol, qui fut tué au siège de INaples , comme un châtiment du ciel qu'il s'était attiré en supposant à ce qu'on remît Clément VU en liberté. Giucciard, Istor. d'Italia. Geneva, 1655, vol 11, liv. xvm, p. 467.

INTRODUCTION

L'esprit d'un gouvernement de cette espèce devait être nécessairement timide et jaloux. Les nobles vénitiens se défiaient de leurs propres sujets, et craignaient de leur permettre l'usage des armes. Ils encourageaient parmi le peuple les arts de commerce et d'industrie ; ils l'employaient aux manufactures et a la navigation; mais ils ne l'admettaient point dans les troupes qu'ils tenaient à leur solde. La force militaire de la république ne consistait qu'en mercenaires étrangers, et le commandement n'en était jamais confié à des nobles vénitiens, de crainte qu'iïs ne prissent dans l'armée une autorité dangereuse pour la liberté publique, ou peut-être qu'accoutumés à commander ils ne pussent plus qu'avec peine rentrer ensuite dans la classe de simples citoyens. On plaçait ordinairement un soldat de fortune à la tète des armées de la république; et c'était le grand objet de l'ambition des Condottieri italiens, ces chefs de bandes , qui dans le quinzième et le seizième siècles faisaient un trafic de la guerre et levaient des troupes pour les vendre aux différentes puissances. Mais la même politique soupçonneuse, qui engageait les Vénitiens à recourir au service de ces aventuriers, les empêchait d'avoir en eux une entière confiance. Le sénat nommait deux nobles pour suivre l'armée lorsqu'elle entrait en campagne ; ces nobles, appelés p rov éditeurs , et assez semblables aux députés de guerre qu'avaient établis les Hollandais dans les derniers temps, observaient tous les mouvemens du général , et le gênaient dans toutes ses opérations.

Une république qui avait de semblables institutions civiles et militaires était peu propre à faire des conquêtes. Tant que ses sujets furent désarmés, et que les nobles furent exclus du commandement des troupes, elle eut toujours dans ses expéditions militaires un très grand désavantage.Cette fâcheuse expérience aurait dû apprendre aux Vénitiens à regarder comme le principal objet du gouvernement la conservation de l'état et la jouissance de la sûreté domestique; mais les républiques, ainsi que les princes, sont sujettes à se laisser séduire par des vues d'ambition. Les Vénitiens oubliant les défauts intérieurs de leur constitution politique, osèrent tenter des conquêtes; mais le coup fatal qu'ils reçurent dans la guerre qui suivit la ligue de Cambrai leur prouva bientôt qu'un peuple

ne peut sans imprudence et sans danger faire des efforts violens contre l'esprit et la direction naturelle de son gouvernement.

Ce n'était donc pas sur sa force militaire qu'il fallait mesurer la puissance de la république de Venise; c'était dans sa marine et son commerce que résidait sa véritable force. La jalousie du gouvernement ne s'étendait pas jusqu'à ces deuxobjets, et l'on n'en redoutait rien qui pût alarmer la liberté. Les nobles , encouragés à faire le commerce et à servir sur les vaisseaux, devinrent négocians et amiraux. Ils accrurent l'opulence de la patrie par leur industrie ; ils reculèrent les bornes de ses domaines par la valeur avec laquelle ils conduisirent ses arméniens maritimes.

Le commerce des Vénitiens devint une source inépuisable de richesses ; toutes les nations de l'Europe avaient besoin d'eux pour se procurer non-seulement les marchandises de l'Orient , mais encore les productions des différentes manufactures, qu'ils fabriquaient seuls ou qu'ils travaillaient avec une perfection et un goût inconnus dans le reste de l'Europe. Ce riche commerce procura à la république des secours considérables qui servirent à déguiser les vices que je viens d'observer dans sa constitution, et la mirent en état d'entretenir des armées assez nombreuses non-seulement pour faire face à celles que ses voisins pouvaient lui opposer, mais encore pour défier les forces des grandes puissances de l'Europe. Pendant la guerre qu'elle eut à soutenir contre les princes unis par la ligue de Cambrai, Venise leva des sommes qui, même aujourd'hui , seraient regardées comme prodigieuses; et tandis que le roi de France payait pour l'argent qu'il était obligé d'emprunter l'intérêt énorme de quarante pour cent ; tandis que l'empereur, connu sous le nom de Maximiliensans-Ârgent , cherchait à emprunter sans pouvoir trouver de crédit , les Vénitiens trouvaient tout l'argent dont ils avaient besoin , moyennant l'intérêt modique de cinq pour cent '.

La constitution de Florence était exactement le contraire de celle de Venise. La turbulence et la licence démocratique dominait dans la première , comme la sévérité aristocratique dans la

1 Histoire de la ligue de Cambrai, par l'abbé du Bos,liv.v. Sandi , Storia civil. Veneziana , lib. vin, oap.xvi, pag. 891.

seconde. Florence formait cependant une démocratie commerçante et non militaire. La nature de ses institutions était favorable au commerce, vers lequel le génie de la nation était naturellement tourné. La magnificence , la générosité et les vertus du premier Cùme de Médicis, jointes aux richesses immenses que sa famille avait acquises par le commerce, lui donnèrent tant d'empire sur les esprits de ses concitoyens et tant d'influence sur leurs conseils, que sans détruire les formes du gouvernement républicain, en laissant même les département divers de l'administration à des magistrats distingués par l'ancienneté de leurs familles, et choisis à la manière accoutumée, Cômese rendit en effet le chef de la république, et, sans sortir de l'état de simple citoyen, exerça l'autorité suprême.

Côme transmit à ses descendans une grande partie de son pouvoir, et durant presque tout le quinzime siècle, l'état politique de Florence fut très régulier. L'apparence du gouvernement républicain y subsistait toujours; le peuple y était passionnément attaché, et dans quelques occasions il montra beaucoup de chaleur pour défendre ses privilèges; cependant ce même peuple permit à une famille particulière de s'emparer de l'administration des affaires et de l'exercer avec une autorité presque aussi absolue que si elle eût été revêtue en forme du pouvoir souverain.

La jalousie des Médicis concourut avec l'esprit de commerce qui animait les Florentins, à mettre la force militaire de la république sur le même pied que celle des autres états d'Italie. Les troupes que les Florentins employèrent clans leurs guerres étaient presque entièrement composées de soldats mercenaires, fournis parles Condottieri ou chefs de bandes qu'ils prirent à leur solde.

Dans le royaume de Naples, auquel était annexée la souveraineté de l'île de Sicile, le gouvernement féodal était établi, avec la même forme et les mêmes défauts que chez les autres nations de l'Europe. Les révolutions violentes et multipliées que ce royaume avait éprouvées avaient même augmenté et rendu plus intolérables encore les vices de la féodalité. La succession à la couronne de Naples avait été si souvent interrompue ou altérée; le trône avait été occupé par tant de princes d'un sang étranger,

que la noblesse napolitaine avait perdu en grande partie cet attachement à la famille de ses souverains et ce respect pour leurs personnes qui, dans les autres états féodaux, avaient contribué à défendre la prérogative de la puissance des rois contre les entreprises des barons. En même temps , les différens prétendans à la couronne, obligés de ménager ceux des barons qui leur étaient attachés et dont le secours leur était nécessaire pour assurer le succès de leurs prétentions, augmentèrent les privilèges de ces nobles par des concessions volontaires, et se prêtèrent à leurs usurpations les plus hardies. Le prince même qui était assis sur le trône , ne régnant que par un titre contesté, ne pouvait sans péril former aucune entreprise pour étendre son pouvoir ou pour limiter celui de la noblesse.

Ces différentes causes concouraient à rendre le royaume de Naples l'état de l'Europe le plus turbulent , et celui dont les souverains jouissaient du pouvoir le moins étendu. Ferdinand Ier, qui commença son règne en 1468, essaya, il est vrai , d'abaisser la puissance des nobles ; et son fils Alphonse, croyant la détruire d'un seul coup, en faisant périr ceux des barons qui avaient le plus de considération et de crédit , osa commettre une des actions les plus atroces dont l'histoire fasse mention; mais cet odieux moyen ne fit qu'irriter la noblesse au lieu de l'affaiblir ' : le ressentiment de cet outrage fut si violent, et le pouvoir des nobles mécontens était encore si formidable, que c'est à ce principe qu'il faut attribuer en grande partie la facilité et la rapidité avec laquelle Charles VIII conquit le royaume de Naples2.

Ce fut dans le treizième siècle que s'élevèrent les querelles violentes sur la succession au trône de Naples et de Sicile, sources des calamités qui ont désolé si long-temps ces royaumes. A la mort de l'empereur Frédéric II, Mainfroi, son fils naturel, massacra, si l'on en croit les historiens contemporains, son frère l'empereur Conrad, ei par ce crime monta sur le trône de Naples3. Les papes, toujours animés d'une haine implacable contre la maison de Souabe,

1 Giannone, liv. xxvm, vol. II, pag. 410, etc. îJbid., pag. 414

s Struv., Corp. histor. German. \, 481. Giannone liv. xvin , chap. v.

INTRODUCTION

non-seulement refusèrent de reconnaître Mainfroi; mais ils voulurent encore lui susciter un rival qui fût assez puissant pour lui arracher le sceptre des mains. Ils jetèrent les yeux, pour cet objet, sur Charles, comte d'Anjou , frère de saint Louis, roi de France, qui reçut d'eux l'investiture du royaume de Naples et de Sicile, comme d'un fief relevant du saint siège. Lentreprise du comte d'Anjou eut tout le succès qu'il en attendait. Mainfroi perdit la vie dans un combat , et Charles prit possession du trône. Mais ce prince souilla bientôt après la gloire qu'il s'était acquise; il eut l'injustice et la cruauté de faire mettre à mort , par la main du bourreau, Conradin, le dernier prince de la maison de Souabe, et l'héritier légitime de la couronne de Naples. Ce jeune prince soutint jusqu'au dernier moment la dignité de son caractère avec une fierté et un courage dignes d'un meilleur sort. Sur l'échafaud même , il nomma pour son héritier Pierre, prince d'Arragon, qui fut ensuite roi d'Arragon , et qui avait épousé la fille de Mainfroi; Conradin jetant ensuite son gant au milieu du peuple , demanda en grâce qu'on le remît à Pierre comme un gage de la cession qu'il lui faisait de tous ses droits >. Le désir de venger l'insulte faite à la royauté par la mort de Conradin, joint à des motifs d'ambition personnelle, détermina le prince d'Arragon àprenles armes pour soutenir le titre qu'il venait d'acquérir. Depuis ce période, les maisons d'Arragon et d'Anjou se disputèrent pendant plus de deux siècles la couronne de Naples. Au milieu d'une suite de crimes plus atroces et de révolutions plus rapides que n'en offre peut-être l'histoire d'aucun autre royaume, on vit monter tour à tour sur le trône de Naples des princes des deux maisons rivales. Après de sanglans débats, les princes d'Arragon restèrent enfin en possession de cet héritage si long -temps disputé, et le transmirent sans opposition à une branche bâtarde de leur maison 2.

La race des rois de la maison d'Anjou n'était cependant pas éteinte, et n'avait pas abandonné ses prétentions à la couronne de Naples. Le comte du Maine et de Provence , héritier de cette maison, les transporta à Louis XI et à ses successeurs. Charles VIII traversa les Alpes comme

1 Giannone, liv. xix, chap. iv.

8 Jbid., liv. xxvi,. chap. h.

je l'ai déjà dit, à la tète d'une puissante armée , dans le dessein de soutenir ces mêmes prétentions avec des forces bien supérieures à celles qu'avaient pu employer les princes mêmes de qui il tenait ses droits ; on connaît assez la rapidité des progrès de ses armes en Italie, et la courte durée de ses triomphes. Frédéric, héritier de la branchebâtarde des princes d'Arragon, remonta bientôt sur le trône d'où Charles VIII l'avait chassé. Louis XII et Ferdinand d'Arragon, qui, pour des raisons différentes, regardaient l'un et l'autre Frédéric comme un usurpateur, se réunirent contre ce prince et convinrent de partager entre eux ses états. Frédéric se sentant incapable de résister à deux souverains ligués, qui avaient chacun des forces très supérieures aux siennes, abandonna le royaume de Naples; Louis et Ferdinand, après s'être unis pour en faire la conquête, se divisèrent sur le partage, et d'alliés devinrent ennemis. Dans la guerre qui fut la suite de cette division, Gonsalve de Cordoue déploya ces rares talens militaires qui lui ont mérité le titre de grand capitaine. Il dépouilla les Français de tout ce qu'ils possédaient dans le territoire de Naples, et laissa Ferdinand maître paisible de ce royaume; mais il dut en partie ses succès à des perfidies lâches et multipliées , dont le souvenir flétrira à jamais sa mémoire. Ferdinand laissa le royaume de Naples, ainsi que ceux d'Espagne, à son petit-fils; et si le titre qui mit la première de ces couronnes sur la tète de Charles n'est pas absolument incontestable , il paraîtra du moins aussi bien fondé que celui qu'y opposèrent les rois de France ' .

Le duché de Milan n'avait dans sa constitution politique et dans son gouvernement rien d'assez remarquable pour mériter d'être observé; mais comme le droit à la succession de cette fertile province fut la cause ou le prétexte de presque toutes les guerres qui se firent en Italie pendant le règne de Charles-Quint, il est nécessaire de remonter jusqu'à la source de ces contestations, et d'examiner les prétentions des différens compétiteurs.

Pendant les longues et sanglantes querelles qu'excitèrent en Italie les factions fameuses des

1 Droits des rois de France au royaume de Sicile. Mém. de Comines.éd. de du Fresnoy, tom. IV, part.n, pag. 5.

uelfes et des Gibelins , la famille des Visconti acquit un grand crédit parmi les Milanais. Constamment attachés au parti impérial, qui était celui des Gibelins , les Visconti avaient obtenu d'un empereur , pour récompense de leur zèle et de leurs services, la dignité de vicaires perpétuels de l'empire en Italie K Un autre empereur les créa ducs de Milan, et leur accorda, avec ce titre , la propriété de la ville et de son territoire , qu'ils possédèrent comme un fief héréditaire 2. Jean, roi de France, forcé par les calamités de son règne d'avoir recours à divers expédiera pour se procurer l'argent dont il avait besoin, consentit à donner une de ses filles en mariage à Jean Galéas Visconti, premier duc de Milan, de qui il avait reçu des sommes considérables. Valentine Visconti naquit de ce mariage; elle épousa Louis duc d'Orléans , son cousin , et frère unique de Cbarles VI. Dans le contrat de mariage, qui fut confirmé par le pape, on avait stipulé qu'au défaut d'héritiers mâles dans la famille des Visconti , le duché de Milan échoirait aux descendans de Valentine et du duc d'Orléans. Philippe-Marie , le dernier prince de la maison ducale de Visconti , étant mort en 1447, plusieurs prétendans réclamèrent la succession. Charles, duc d'Orléans , fit valoir le droit que lui donnait le contrat de mariage de sa mère Valentine Visconti. Alphonse, roi de Naples , produisit de son côté un testament que Philippe -Marie avait fait en sa faveur. L'empereur prétendait que par l'extinction de descendans mâles de la famille de Visconti , le fief revenait au seigneur suzerain, et devait être par conséquent réuni à l'empire. Le peuple de Milan, animé de cet esprit de liberté qui régnait alors dans tous les états d'Italie, déclara qu'il ne voulait point de maître , et établit une forme de gouvernement républicain.

Mais pendant que tous ces princes se disputaient le duché de Milan, l'objet de leur débat devint la proie d'un homme qui n'avait paru jusqu'alors devoir inspirer aucune défiance. Jacques Sforce, desimpie paysan, était devenu par ses talens et son courage un des plus puissans et des plus distingués des Condottieri italiens; il avait eu unfils naturel, François Sforce, qui succéda à son père dans le commandement

1 Petrarcae, Epist. ap. Slruv. Corp. 1, 625. * Leibnil., Cod.jur. gent. Diplom., vol. I, 267.

des aventuriers attachés à son drapeau, et épousa ensuite une fille naturelle du dernier duc de Milan. Ce fut sur ce titre frivole que François fonda ses prétentions sur le duché , et il les soutint avec une valeur et une habileté extraordinaires , qui le placèrent sur le trône auquel il aspirait. Il gouverna avec tant de sagesse et de talens , que les Milanais oublièrent bientôt le peu de solidité de ses droits ; et ses domaines passèrent sans oposition à son fils et ensuite à son petit-fils. Celui-ci fut assassiné par son grand -oncle Ludovic, surnommé le More, qui s'empara de Milan ' , et dont le droit à ce duché fut confirmé par l'investiture de l'empereur Maximilien, l'an 1494.

Louis XI , qui prenait plaisir à abaisser les princes de son sang, et qui admirait les talens politiques de François Sforce, ne voulut pas permettre au duc d'Orléans de faire aucune démarche pour faire valoir ses droits au duché de Milan. Ludovic le More entretint ensuite une liaison si intime avec Charles VIII , pendant la plus grande partie du règne de ce monarque , que les prétentions de la maison d'Orléans continuèrent à rester sans activité. Mais lorsque la couronne de France tomba à Louis XII, duc d'Orléans, il prit le parti de réveiller et de soutenir avec vigueur les droits de sa famille. Ludovic Sforce, n'étant pas en état de se mesurer avec un rival si puissant , fut dans l'espace de quelques jours dépouillé de tous ses domaines. Le roi , revêtu de la robe ducale, entra à Milan en triomphe; bientôt après Ludovic, trahi par les Suisses qu'il tenait à sa solde, fut envoyé prisonnier en France , et enfermé danS le château de Loches , où il termina ses jours sans être plaint ni regretté.

Par une de ces révolutions singulières dont l'histoire du Milanès offre tant d'exemples , Maximilien Sforce, fils de Ludovic le More, fut placé sur le trône ducal, et l'occupa pendant le règne de Louis XII. François 1er, qui succéda â Louis XII, avait trop de fierté et d'ambition pour renoncer paisiblement â ses prétentions sur le duché de Milan ; dès qu'il fut sur le trône, il se disposa à reprendre le Milanès, et les droits qu'il y avait étaient en effet non -seulement

1 Ripalin, Histoire Mediol., lib vi, 654. ap. Struv., corp., 1 , 930. Dumont, Corp. diplom., tom. 111 , pag. 2, 333. Ibid.

INTRODUCTION

plus naturels , mais encore plus légitimes que ceux d'aucun de ses compétiteurs.

Il serait inutile d'entrer dans aucun détail sur la forme des gouvernemens de Gènes , de Parme, de Modène et des autres petits états de l'Italie. Leurs noms, à la vérité, se présenteront souvent dans le cours de l'histoire suivante ; mais ces états en eux - mêmes avaient si peu de pouvoir, que leur destin ne dépendait point de leurs propres efforts; les fréquentes révolutions qu'ils subirent furent plutôt le résultat des opérations des puissances qui les attaquèrent ou les défendirent , que l'effet d'aucune circonstance propre de leur constitution politique.

L'Espagne est un des royaumes les plus considérables de ceux qui sont en-deçà des Alpes : comme c'était le domaine héréditaire de Charles- Quint, et que ce fut la source de sa puissance et de sa richesse, une connaissance exacte de sa constitution politique est très importante pour bien saisir la cause et les rapports des événemens de son règne.

Les Vandales et lesGoths, qui détruisirent la puissance romaine en Espagne, y établirent une forme de gouvernement et y apportèrent des coutumes et des lois, absolument semblables à celles que les autres tribus victorieuses du nord avaient introduites dans le reste de l'Europe. Pendant quelque temps, l'état social se perfectionna parmi les nouveaux habitans de l'Espagne , en passant par les mêmes degrés et en suivant la même direction que dans les autres pays européens ; mais l'invasion des Sarrasins ou des Maures, vint arrêter tout à coup ces progrès. Les Goths ne purent pas résister à ces peuples, dont la valeur était exaltée par l'enthousiasme; les Maures subjuguèrent l'Espagne avec cette impétuosité rapide qui distingue toutes les opérations de leurs armes. Les conquérans introduisirent dans le pays où ils s'établirent la religion mahométane, la langue arabe et les mœurs de l'Orient , ainsi que le goût des arts , le luxe et l'élégance que les califes avaient commencé à cultiver dans leurs états.

Ceux des nobles parmi les Goths qui refusèrent de se soumettre au joug des Maures, allèrent se réfugier dans les montagnes inaccessibles des Asluries, contens d'avoir conservé dans leurs asiles l'exercice de la religion chrétienne et l'autorité de leurs anciennes lois. Un grand

nombre des plus braves et des plus audacieux de leurs compatriotes s'étant joints à eux , ils formèrent de petits partis qui allaient fondre à l'improviste sur les établissemens les plus voisins des Maures; mais dans ces courtes et fréquentes excursions , ils ne cherchaient qu'à piller et à se venger, sans songer à conquérir. Cependant leurs forces s'accrurent par degrés, et leurs vues s'étendirent ; ils établirent parmi eux un gouvernement régulier, et commencèrent à former le projet de reculer les bornes de leur territoire. Ils continuèrent leurs attaques avec une ardeur toujours croissante et animée par le zèle de leur religion, par la soif de la vengeance et par l'espoir de délivrer leur pays du joug de l'oppression : leurs opérations furent conduites avec le courage naturel à des hommes qui n'avaient d'autre occupation que la guerre, et qui étaient étrangers à tous les arts qui amollissent ou corrompent les âmes. Les Maures, au contraire, perdirent par degrés plusieurs des avantages auxquels ils avaient dû leurs plus grands succès; ils s'étaient rendus entièrement indépendans des califes ' ; ils négligèrent une correspondance suivie avec leurs compatriotes d'Afrique, leur empire en Espagne était divisé en plusieurs petits royaumes ; enfin, les arts qu'ils cultivaient et le luxe qui en était le fruit avaient relâché en partie la force de leurs institutions militaires, et avaient diminué paçmi eux la vigueur de l'esprit guerrier. Les Maures étaient toujours cependant un peuple brave et avaient encore de grandes ressources. Suivant le style pompeux des historiens espagnols, il s'écoula huit siècles d'une guerre non interrompue, et il se donna trois mille sept cents batailles, avant que le dernier des royaumes maures fût soumis aux armes chrétiennes. Les conquêtes des chrétiens sur les mahométans s'étant faites en différens temps et sous différens chefs, chacun de ceux-ci forma un état indépendant du territoire qu'il avait enlevé à l'ennemi commun. L'Espagne fut divisée en autant de royaumes distincts qu'elle contenait de provinces ; et chaque ville considérable eut son souverain, qui y établit son trône et y déploya tout l'appareil de la royauté. II arriva cependant, au bout d'un certain nombre d'années,

1 Jos. Sim. Assemanni , Histor Ital. scriptores, y. 111, p. 135.

que par les révolutions ordinaires des mariages, des successions et des conquêtes, toutes ces petites principautés se trouvèrent annexées aux royaumes les plus puissans deCastille etd'Arragon; enfin, l'heureux mariage de Ferdinand , roi d'Arragon, avec Isabelle, que l'amour de ses sujets avait élevée au trône deCastille, réunit dans la même famille toutes les couronnes d'Espagne.

Ce fut à cette époque que la constitution politique de l'Espagne commença à prendre une forme constante et régulière; on put dès lors saisir le génie de son gouvernement et marquer avec certitude les progrès de ses lois et de ses mœurs. Malgré la révolution extraordinaire qui s'était faite en Espagne, et la destinée singulière qui la tint si long-temps assujettie au joug des mohométans, les usages introduits par les Vandales et les Goths y avaient jeté de si profondes racines et s'étaient si parfaitement unis avec la. forme et l'esprit du gouvernement que, dans toutes les provinces reprises par les chrétiens sur les Maures, on observe que l'état des individus et la constilution politique étaient à peu près les mêmes que chez les autres nations de l'Europe. Les terres y étaient possédées aux mêmes conditions; la justice y était administrée avec les mêmes formalités; la noblesse s'y arrogeait les mêmes privilèges, et les cortès, ou les états-généraux du royaume,y exerçaient la même autorité. Plusieurs circonstances contribuèrent à maintenir ainsi en Espagne les institutions féodales, malgré la conquête des Maures qui semblait les avoir détruites. Ceux des Espagnols qui étaient échappés au joug des mahométans restèrent attachés à leurs anciennes coutumes, moins encore par goût pour ces coutumes mêmes que par antipathie pour les Maures, dont les principes sur le gouvernement et la propriété des biens étaient directement opposés aux lois des fiefs. Les anciennes institutions ne furent pas même entièrement abolies parmi ceux des chrétiens qui se soumirent aux vainqueurs et consentirent à devenir leurs sujets; on leur permit de conserver leur religion, leurs lois sur la propriété, leurs formes dans l'administration de la justice, et leur manière de lever les impôts. Les sectateurs de Mahomet sont les seuls enthousiastes qui aient uni l'esprit de tolérance avec le zèle du prosélytisme ;

et qui, en prenant les armes pour étendre et propager la doctrine de leur prophète, aient permis en même temps à ceux qui ne voulaient pas la recevoir, de rester attachés à leurs opinions et aux pratiques de leur culte. Si les mœurs et les lois anciennes ont résisté en Espagne aux secousses violentes d'une conquête, et ont continué de subsister malgré l'établissement d'une nouvelle religion et d'une forme nouvelle de gouvernement, on le doit à ce caractère singulier du mahométisme, et au désir qu'avaient les Maures de faire aimer leur domination aux vaincus. On voit clairement par toutes ces circonstances qu'il dut être fort aisé aux chrétiens de rétablir les mœurs et les lois sur leurs anciens fondemens, dans toutes les provinces d'Espagne qu'ils délivrèrent successivement du joug des Maures. Le plus grand nombre des Espagnols avait conservé tant d'attachement aux coutumes de leurs ancêtres , et tant de respect pour leurs lois, que le peuple désirait ardemment de voir les unes et les autres rétablies dans toute leur force, et de se soumettre à leur autorité.

Quoique le gouvernement féodal avec toutes les institutions qui le caractérisent se fût conservé presque en entier dans la Castille et dans lArragon , ainsi (pie dans les royaumes qui en dépendaient, on peul observer cependant dans la constitution politique de ces différens étals des particularités qui les distinguent. La prérogative royale était extrêmement limitée dans tous les royaumes féodaux; mais en Espagne elle était resserrée dans des bornes si étroites que le souverain n'y possédait pour ainsi dire qu'un fantôme de pouvoir. Les privilèges de la noblesse y étaient en conséquence très vastes , et s'étendaient presque jusqu'à l'indépendance la plus absolue. Les villes jouissaient d'immunités très considérables; elles avaient une grande influence dans les assemblées générales de la nation , et elles s'occupaient à étendre encore plus loin leur pouvoir. Dans un état de société où la machine politique était si mal combinée, et où les différentes parties de la législation se trouvaient balancées avec si peu de proportion, les royaumes d'Espagne ne pouvaient manquer d'être exposés à des secousses intérieures, plus violentes et plus dangereuses que ne le sont les mouvemens de trouble et d'anarchie ordinaires dans les gouvernemens féodaux. Toute l'histoire

INTRODUCTION

d'Espagne confirme la vérité de cette observalion. Lorsque l'esprit séditieux , produit et échauffé par le caractère même du gouvernement, n'était pas contenu et réprimé par la crainte immédiate des armes des Maures , ce peuple était toujours prêt à se soulever contre l'administration de ses rois, et à outrager leur personne et leur dignité. Ces soulèvemens sont plus fréquens dans les annales d'Espagne que dans celles d'aucun autre pays; mais en même temps, on vit quelquefois au milieu de ces désordres éclater des sentimens plus justes sur les droits du peuple, ou des notions plus élevées des privilèges de la noblesse, qu'on n'en aurait trouvé chez les autres nations.

Dans la principauté de Catalogne, qui était annexée au royaume d'Arragon, les peuples, se croyant opprimés par le prince Jean II, prirent les armes contre lui pour se faire justice, révoquèrent par un acte solennel le serment d'obéissance qu'ils avaient fait à ce prince, le déclarèrent lui et ses descendais indignes de monter sur le trône * , et voulurent établir en Catalogne une forme de gouvernement républicain, afin de s'assurer à perpétuité la jouissance de la liberté à laquelle ils aspiraient 2.

Environ vers le même temps, l'odieuse et faible administration de Henri IV, roi de Castille, ayant soulevé tous les nobles du royaume, ils se liguèrent contre lui et s'arrogèrent , comme un privilège inhérent à leur ordre , le droit de juger leur souverain. Afin de rendre l'exercice de ce pouvoir aussi public et aussi solennel que leur prétention était hardie, ils invitèrent tous ceux de leur parti à s'assemblera Avila; on éleva un vaste théâtre dans une plaine hors des murs de la ville , et l'on y plaça une figure représentant Henri IV assis sur son trône, revêtu des habits royaux, une couronne sur la tète, un sceptre à la main et Tépée de justice à son côté. L'accusation contre le roi fut lue à haute voix, et la sentence qui le déposait fut prononcée devant une nombreuse assemblée. Lorsqu'on eut lu le premier chef d'accusation, l'archevêque de Tolède s'avança et ôla la couronne de dessus la

1 Zurita, Anal, de Arrag., toni. IV, p. 113, 115, etc.

2 Ferreras, Histoire d'Espagne, t.Vll , p. 92. P. d'Orléans, Révolutions d'Espagne ,tom. 111 , p. 155. L. Mannaeus siculus, de Rébus Hispan. apud Schotti, Script. Hispan., p. 429.

tète de la figure ; après la lecture du second chef, le comte de Plaisance détacha l'épée de justice: après la lecture du troisième, le comte de Bénévent arracha le sceptre, et après le dernier article, don Diego Lopès de Stuniga jeta la figure du haut du trône à terre. Au même instant, don Alphonse, frère de Henri , fut proclamé roi de Castile et de Léon ■.

Les chefs de faction les plus audacieux n'auraient jamais osé en venir à de pareilles extrémités, et leur donner tant de publicité et de solennité, s'ils n'avaient été encouragés par leidées que le peuple même s'était formées de la dignité royale, et si les lois et la nature du gouvernement de la Castille et de l'Arragon n'avaient pas préparé les esprits à approuver des démarches si extraordinaires , ou du moins à y consentir.

Dans l'Arragon , la forme du gouvernement était monarchique ; mais l'esprit et les principes de cette constitution étaient purement républicains. Les rois, qui avaient été long-temps électifs , n'avaient conservé que l'ombre du pouvoir; c'était aux cortès , ou aux états- généraux du royaume, qu'appartenait l'exercice réel de la souveraineté. Cette assemblée suprême était composée de quatre armes ou classes différentes : 1° la noblesse du premier rang ; 2° l'ordre équestre ou la noblesse du second rang ; 3° les représenlans des villes et des bourgs qui , suivant les historiens d'Arragon, avaient droit d'assister aux étals-généraux depuis l'établissement même de la constitution; 4° l'ordre ecclésiastique, composé des dignitaires de l'Église et des représentans du clergé inférieur 2. Aucune loi ne pouvait passer clans cette assemblée sans le consentement de chacun des membresqui avaient droit de suffrage 3. On ne pouvait sans la permission des états, ni imposer des taxes, ni déclarer la guerre, ni faire la paix, ni frapper de la monnaie, ni faire aucun changement dans la monnaie courante 4. Ils avaient droit de revoir les procédures et les jugemens de tous les tribunaux inférieurs; de veiller sur tous les départemens de l'administration, et de réformer tous

1 Mariana, Hist., bib. xxm, chap. ix.

2 Forma de celebrar Cortcs en Arragon, par Geron. Martel.

3 Martel., ibid. p. 2.

4 Hieron. Blanca, Comment. rer. Arragon. ap. ScholL, Script. Hispan., roi. III, p. 750.

les abus. Ceux qui se croyaient lésés ou opprimés s'adressaient aux états pour demander justice; mais ce n'était point avec le ton de supplians; c'était en réclamant les droils naturels de tout homme libre , et en requérant les gardiens de la liberté publique de décider sur les objets qu'ils mettaient sous leurs yeux i . Or, pendant plusieurs siècles , cette assemblée des états se tenait tous les ans; mais on fit , vers le commencement du quatorzième siècle, un règlement, par lequel il fut arrêté que les états ne s'assembleraient plus que de deux en deux ans. Lorsque l'assemblée était ouverte, le roi n'avait plus le droit de la proroger ni de la dissoudre, à moins qu'elle n'y consentît , et la session durait quarante jours 2. Non contens d'avoir élevé de si fortes barrières contre les entreprises delà puissance royale, lesArragonais ne voulurent pas même se reposer du soin de maintenir leurs libertés sur la vigilance et l'autorité d'une assemblée semblable aux diètes , aux états-généraux et aux parlemens , en qui les autres nations soumises au gouvernement féodal mettaient toute leur confiance. Ces peuples eurent recours à un établissement qui leur fut particulier; ils élurent un juge suprême qu'ils nommèrent justiza. Ce magistrat, dont l'office avait quelque ressemblance avec celui des éphores dans l'ancienne Sparte, faisait les fonctions de protecteur du peuple et de surveillant du prince. Sa personne était sacrée, son pouvoir et sa perfection étaient presque sans bornes. Il était l'interprète suprême des lois. Non seulement les juges inférieurs, mais encore les rois eux-mêmes étaient obligés de le consulter dans tous les cas douteux, et de. se conformer à sa décision avec une déférence implicite 3. On en appelait à lui des sentences mêmes des juges royaux, comme de celles des juges que les barons nommaient dans leurs domaines respectifs. Il pouvait même, sans qu'il y eût d'appel interjeté, évoquer toutes les affaires, défendre au juge ordinaire d'en poursuivre l'instruction , en prendre sur-le-champ connaissance et faire transférer un accusé dans la manifestation ou prison d'état , où personne ne pouvait être admis

1 Martel , Forma de celebrar, p. 2.

* Hieron. Blanca, Comment., p. 763.

* Blanca a conservé deux, réponses d'un justiza à Jacques 111, qui régnait vers la fin du treizième siècle, Comment. , p. 748

que par sa permission. II ne jouissait pas d'un pouvoir moins absolu et moins efficace pour réformer l'administration du gouvernement , que pour régler le cours de la justice. Sa prérogative lui donnait l'inspection sur la conduite même du roi. Le justiza avait droit d'examiner toutes les proclamations et les ordonnances du prince , de déclarer si elles étaient conformes aux lois, et si elles devaient être mises à exécution. Il pouvait, de sa propre autorité, exclure les ministres do roi de la conduite des affaires , et les obliger à rendre compte de leur administration. Pour lui, il n'avait à rendre compte qu'aux états de la manière dont il s'acquittait des fonctions de sa charge; fonctions les plus importantes qu'on ait pu jamais confier à un sujet ' (30).

Une simple énumération des privilèges réservés aux états d'Arragon et des droits dont jouissait \e justiza, t'ait voir clairement qu'il ne pouvait rester entre les mains du roi qu'une portion de pouvoir très bornée. Il semblait que la nation se fût appliquée avec soin a faire connaître et sentir à ses monarques l'état d'impuissance auquel elle les avait réduits. Dans le serment d'obéissance qu'on prêtait au prince, acte qui devait naturellement être accompagné de protestations de soumission et de respect, les Arragonais avaient inventé une formule de serment propre à rappeler au roi la dépendance où il était de ses sujets. Le justiza lui disait au nom de ses fiers barons :« Nous, qui valons chacun autant que vous, et qui tous ensemble sommes plus puissans que vous, nous promettons d'obéir à votre gouvernement si vous maintenez nos droits, et nos privilèges ; et sinon , non. » En vertu de ce serment , les nobles établirent comme un principe fondamental de la constitution que, si le roi violait leurs droits et leurs privilèges, la nation pouvait légitimement le désavouer pour son souverain et en élire un autre à sa place 2. Les Arragonais montrèrent pour cette singulière forme de gouvernement un attachement excessif et un respect qui approchait d'une vénération superstitieuse (31). Dans le préambule d'une de leurs lois, ils déclarent que telle était la stérilité de leur pays et la pauvreté des hahitans, que s'ils n'étaient dédommagés par les droits et la liberté qui les

1 Hier. Blanca, Comment., p. 747 et 755.

2 Jbid., p. 751.

INTRODUCTION

distinguent des autres nations, !e peuple abandonnerait le royaume pour aller chercher un établissement dans quelque région plus heureuse et plus fertile *.

La Castille n'avait dans la forme de son gouvernement aucune singularité qui le distinguât d'une manière remarquable des autres royaumes européens.' Le roi y exerçait la puissance exécutrice, mais avec une prérogative extrêmement limitée. L'autorité législative résidait dans les cortès, qui étaient composés de la noblesse, des ecclésiastiques en dignité et des représentans des villes. L'assembée des cortès y était très ancienne, et son origine remontait jusqu'à celle de la constitution même. Les membres des trois différens ordres , qui avaient droit de suffrage, s'assemblaient en un endroit, délibéraient en corps collectif, et leurs décisions étaient formées par les avis du plus grand nombre. Le droit de lever des impôts, de faire des lois, et de réformer les abus appartenait à cette assemblée; et afin de s'assurer du consentement royal pour donner force de loi aux statuts et règlemens qu'on jugeait nécessaires ou utiles au royaume, les cortès avaient coutume de ne délibérer sur les subsides demandés par le prince, qu'après avoir terminé toutes les affaires qui intéressaient le bien public.

Il paraît que les représentans des villes ont eu place de très bonne heure dans les états de Castille, et qu'ils ont acquis promptement un degré d'autorité et de crédit très extraordinaire dans un temps où la puissance et le faste de la noblesse avaient éclipsé ou asservi toutes les autres classes de citoyens. Le nombre des députés des villes était si considérable, en proportion de celui des autres ordres , qu'ils ne pouvaient manquer d'avoir beaucoup d'influence dans les états (32). On peut juger par le fait suivant du degré de considération dont ils jouissaient dans l'état. A la mort de Jean Ier, on nomma un conseil de régence pour gouverner le royaume pendant la minorité de son fils. Ce conseil était composé d'un nombre égal de nobles et de députés choisis par les villes; et ceuxci avaient le même rang, et étaient revêtus des mêmes pouvoirs que les prélats et les grands du premier ordre -. Mais quoique les membres des

1 Hier. Blanca, Comment., p. 751.

2 Mariana , Mist., lib. xvui, cap. xv

communautés se fussent élevés, en Castille, fort au-dessus de l'état où ils se trouvaient placés dans les autres royaumes de l'Europe; qu'ils eussent même acquis tant d'influence politique que l'orgueil et la jalousie de l'aristocratie féodale n'avaient pu les empêcher d'avoir part au gouvernement; cependant les nobles continuèrent, malgré les progrès des communes, de faire valoir avec beaucoup de hauteur les privilèges de leur ordre contre la prérogative de la couronne. Il n'y a jamais eu en Europe un corps de noblesse qui se soit distingué davantage par l'esprit d'indépendance, la fierté de la conduite, et la hardiesse des prétentions, que les nobles de Castille. L'histoire de cette monarchie offre les exemples les plus multipliés et les plus frappans de leur vigilance à observer toutes les démarches de leur roi , et de .la vigueur avec laquelle ils s'opposaient à leurs entreprises, lorsqu'elles tendaient à empiéter sur leur juridiction, à blesser leur dignité ou à restreindre leur pouvoir. Même dans leur commerce parti culier avec leurs souverains, ils avaient une si haute opinion de leur rang , que les nobles de la première classe regardaient comme un de leurs privilèges de se couvrir en présence du roi , et s'approchaient de lui plutôt comme ses égaux que comme ses sujets.

La constitution politique des états inférieurs , qui dépendaient des couronnes de Castille et d'Arragon , était à peu près la même quecelle du royaume auquel chacun d'eux était annexé. Dans tous, les nobles étaient très respectés et très indépendans , et les villes jouissaient d'un grand pouvoir et de beaucoup d'immunités.

Si l'on observe attentivement la situation singulière de l'Espagne , et si l'on se rappelle les divers événemens qui s'y sont succédés , depuis l'invasion des Maures jusqu'à la réunion des différens royaumes sous Ferdinand et Isabelle, on découvrira aisément les principes et les causes de toutes les particularités que j'ai fait remarquer dans la forme de son gouvernement.

Ce ne fut qu'avec peine et par degrés que les Espagnols parvinrent à délivrer leurs provinces conquises du joug des mahométans; les nobles, en suivant dans ces guerres l'étendard d'un chef distingué, ne combattaient pas pour lui seul, ils voulaient partager les fruits de la victoire. Ils exigèrent donc une portion des terres qu' ils

avaient arrachées des mains de l'ennemi parleur valeur et leurs services; et leur pouvoir augmenta à mesure que les domaines du prince s'étendirent.

Dans ces guerres continuelles avec les Maures, les rois d'Espagne, obligés d'avoir recours aux services de leurs nobles, sentirent la nécessité de se les atlacher par des concessions successives d'honneurs et de privilèges nouveaux. Dès qu'un prince pouvait établir son domaine dans une province conquise , il distribuait parmi ses barons la plus grande partie des terres , en y joignant une juridiction et des immunités qui leur donnaient presque une puissance absolue.

Les états qui se formaient ainsi dans les différentes parties de l'Espagne, étaient en même temps peu considérables. Le souverain d'un de ces petits royaumes n'était guère distingué audessus de ses nobles; et ceux-ci, se trouvant presque ses égaux, agissaient comme tels; le prince ne pouvait donc ni exiger beaucoup de soumission ni exercer un grand pouvoir , et la noblesse qui voyait si peu de distance du trône à elle , ne pouvait traiter ses rois avec ce respect que les grands monarques de l'Europe inspiraient à leurs sujets (33).

Ces circonstances réunies contribuèrent à élever la noblesse et à abaisser l'autorité royale; d'autres concoururent à donner aux villes d'Espagne de la considération et de la puissance.

Comme , pendant les guerres avec les Maures, le pays ouvert était sans cesse exposé aux incursions d'un ennemi avec qui on ne pouvait faire ni une paix ni une trêve assez durable pour jouir d'une sûreté permanente, les personnes de tous les rangs étaient forcées, par l'intérêt de leur propre conservation, de fixer leur séjour dans des places de défense. Les châteaux des barons, qui, dans les autres pays, offraient un asile commode contre les insultes des brigands ou contre les violences des soulèvemens intérieurs , n'étaient pas en état de résister aux attaques régulières et suivies des troupes disciplinées. Le peuple ne pouvait donc se retirer avec une apparence de sûreté que dans des villes où un grand nombre d'hommes se réunissaient pour la défense commune. C'est à cette cause qu'il faut attribuer l'accroissement rapide des villes d'Espagne que les chrétiens reconquirent. Tous les Espagnols qui se dérobaient au joug des

vainqueurs allaient y chercher asile , et c'était dans leur enceinte que se réfugiaient les familles de ceux qui prenaient les armes pour aller faire la guerre aux Maures.

Chacune de ces villes fut, pendant un espace de temps plus ou moins grand, la capitale d'un petit état , et profita de tous les avantages qui favorisent la population dans tous lés lieux où se trouve le siège du gouvernement.

L'Espagne avait, au commencement du quinzième siècle, un très grand nombre de villes, beaucoup plus peuplées que celles du reste de l'Europe , excepté de l'Italie et des Pays-Bas. Les Maures avaient établi des manufactures dans ces villes, lorsqu'elles étaient sous leur domination. Les chrétiens, en se mêlant avec ces peuples, avaient appris leurs arts, et ils continuèrent à les cultiver. Il paraît que plusieurs villes faisaient alors un commerce déjà considérable ; et l'esprit de commerce concourut à y entretenir un grapd nombre d'habitans, comme le sentiment du danger commun les avait engagés à s'y réunir.

Les villes d'Espagne étant très peuplées , il s'y trouvait beaucoup d' habitans d'un rang supérieur à ceux qui résidaient dans les villes des autres royaumes d'Europe. La même cause qui avait contribué à augmenter leur population, y attirait des hommes de tous les états, qui s'y rendaient en foule , ou pour y chercher un asile, ou dans l'espérance d'y arrêter l'ennemi avec plus d'avantage que dans toute autre position.

On verra par différens incidens que je rapporterai dans le cours de cette histoire, que les représentans des villes aux étals-généraux , et ceux qui exerçaient les emplois d'honneur et de confiance dans le gouvernement de la communauté, étaient souvent d'un rang distingué qui honorait tout à la fois leurs constituans et les fonctions dont ils étaient chargés.

Comme il était impossible de soutenir une guerre continuelle contre les Maures avec la seule force militaire que les barons étaient obligés de mettre en campagne, suivant les lois du service féodal, on sentit bientôt la nécessité de soudoyer constamment un corps de troupes, et surtout de la cavalerie légère. Un des privilèges des nobles exemptait leurs terres du fardeau des taxes. Les villes étaient seules chargées de l'entretien des troupes nécessaires pour la sûreté

INTRODUCTION

publique; les rois, qui se trouvaient souvent obligés de s'adresser à elles pour avoir des subsides, cherchèrent à se les attacher par des concessions qui étendaient leurs immunités et qui augmentaient leurs richesses et leur puissance.

Lorsqu'on observera que le concours de ces circonstances particulières à l'Espagne fortifiait encore l'effet des causes générales qui contribuèrent à l'agrandissement des villes dans les autres pays de l'Europe , on reconnaîtra aisément le principe des privilèges multipliés et importais qu'elles acquirent partout, et de la considération singulière à laquelle elles parvinrent dans tous les royaumes d'Espagne ( 34 ).

Ces privilèges excessifs de la noblesse et cette puissance extraordinaire des villes resserraient de tous côtés la prérogative des rois d'Espagne, et la retenaient dans des limites très étroites. Indignés des entraves qu'on mettait à leur pouvoir, plusieurs de ces princes s'occupèrent , en différentes occasions, à étendre leur autorité et à diminuer celle de leurs sujets; mais , soit qu'ils manquassent de forces ou de talens pour venir à bout de cette entreprise , leurs efforts pendant long-temps n'eurent pas beaucoup de succès. Lorsque Ferdinand et Isabelle se virent maîtres de tous les royaumes d'Espagne réunis sous leur domination, et qu'ils n'eurent plus à craindre ni les dangers ni les obstacles des guerres domestiques, ils furent en état de reprendre et de poursuivre avec avantage les projets que leurs prédécesseurs avaient vainement formés pour donner à l'autorité royale plus de vigueur et d'étendue. Ferdinand joignait à une sagacité profonde dans la combinaison de ses plans , beaucoup d'activité et de ressources dans la conduite , beaucoup de constance et de fermeté dans l'exécution : il eut besoin de toutes ces qualités pour réussir dans ses vues.

Comme la puissance et les prétentions excessives de la noblesse étaient ce qui affectait le plus vivement les rois d'Espagne , et ce qu'ils supportaient avec le plus d'impatience, le grand objet de Ferdinand fut de les réduire dans de justes bornes. Sous différens prétextes, quelquefois par la violence , plus souvent encore en vertu de sentences portées par les tribunaux de justice , il dépouilla les barons d'une partie des terres qu'ils avaient obtenues de la générosité inconsidérée des anciens monarques , et surtout

de la faiblesse et de la prodigalité de Henri IV, son prédécesseur.

Il n'abandonna pas entièrement la conduite des affaires aux nobles du plus haut rang, qui, jusqu'alors accoutumés à remplir les premiers départemens de l'administration, et à être employés comme les seuls conseillers et ministres de la couronne, avaient enfin regardé cette distinction comme un privilège inhérent à leur ordre. Il traita et conclut souvent , sans leur participation , des affaires de la plus grande importance, et donna plusieurs emplois d'autorité et de confiance à des hommes nouveaux , dévoués à ses intérêts l. Il introduisit dans sa cour un appareil d'étiquette et de dignité inconnu en Espagne, tant qu'elle fut divisée en plusieurs petits royaumes , mais qui accoutuma les nobles à approcher du trône avec plus de respect et de déférence pour ses souverains.

Ferdinand réunit à la couronne les dignités de grand-maîre des trois ordres militaires de Saint-Jacques, de Calatrava et d'Alcantara; et par-là, il augmenta considérablement les revenus et la puissance des rois d'Espagne. Ces ordres , institués à l'imitation de ceux des Templiers et de Saint-Jean de Jérusalem, avaient pour objet de faire une guerre perpétuelle aux mahométans , et de protéger les pèlerins qui allaient visiter Compostelle ou d'autres lieux saints en Espagne. Le zèle et la superstition des temps où ces établissemens furent fondés engagèrent des personnes de tous les rangs à faire des dons à ces pieux guerriers , qui se trouvèrent bientôt propriétaires d'une grande partie des terres et des richesses de la nation. La grande maîtrise de chacun de ces ordres devint en conséquence une des places les plus importantes pour le crédit et les richesses, auxquelles pût prétendre un noble d'Espagne. Les chevaliers disposaient librement de ces dignités, qui élevaient ceux qui en étaient revêtus presque au niveau de leur souverain (35). Ferdinand , qui regardait les nobles comme un corps déjà trop formidable, sentit combien le gouvernement de ces riches confréries leur donnait encore de crédit et d'influence ; il s'occupa des moyens de dépouiller la noblesse de cette distinction pour en enrichir la couronne; et il prit pour remplir cet objet des

1 Zurila, Anales de Arragon., toui. VI, p. 22.

mesures habilement concertées , qu'il conduisit avec beaucoup de vigueur1. Il vint à bout, à. force d'intrigues, de promesseset de menaces, d'engager les chevaliers des trois ordres à mettre à leur tète Isabelle et lui. Innocent VIII et Alexandre VI revêtirent cette élection de la sanction de l'autorité papale 2 ; et les successeurs de ces pontifes rendirent perpétuelle la réunion de la dignité de grand-maître à l'autorité royale.

Tandis qu'en diminuant ainsi .le pouvoir et l'influence de la noblesse, Ferdinand donnait a sa couronne un nouveau degré d'éclat et de puissance, il prenait des mesures non moins efficaces pour arriver par d'autres voies au même but. La juridiction souveraine, que les barons exerçaient dans leurs domaines , était la distinction qui flattait le plus leur orgueil. Us attachaient tant d'importance à ce privilège , qu'ils l'auraient défendu les armes à la main , si l'on eût tenté de les en dépouiller à force ouverte ; mais c'était une démarche qu'un prince aussi prudent et aussi circonspect que Ferdinand n'avait garde de hasarder. Il chercha les moyens de miner sourdement ce qu'il ne pouvait emporter par la force ; l'état où se trouvaient les royaumes et le caractère de sa nation lui en fournirent une occasion dont il profita habilement. Les ravages continuels des Maures, le défaut de discipline parmi les troupes qu'on opposait à ces peuples, les divisions meurtrières qui se renouvelaient sans cesse entre le prince et les nobles , et la fureur aveugle avec laquelle les barons se faisaient la guerre les uns aux autres , remplissaient de trouble et de confusion toutes les provinces d'Espagne ; le pillage , les insultes, les meurtres devinrent si communs que , dans cet état de désordre , non-seulement tout commerce fut interrompu , mais qu'il resta à peine quelque communication ouverte et sûre d'un lieu à un autre. Ainsi la sûreté et la protection que les hommes ont cherché à se procurer en formant des sociétés furent presque anéanties. Tant que les institutions féodales restèrent en vigueur, en porta si peu d'attention au maintien de l'ordre intérieur et de la police, on mit tant de négligence et de faiblesse dans l'administration

1 Mariana , Hist., lib. xxx , cap. v.

3 Zurita, Anal., toni. V, p.<J2. M\\\ Anton. Nebrissen- 8Ï8, Beruinà Ferdin. et Isab. gestarum décades II, ap. Schott., Script. Hispan. I, p. 860.

de la justice, qu'on aurait vainement sollicité l'exécution des lois établies ou l'intervention des juges ordinaires. Mais le mal devint intolérable, surtout aux habitans des villes, qui étaient les principales victimes de cet état d'anarchie; et l'intérêt de leur propre conservation les força enfin d'avoir recours à un remède extraordinaire. Vers le milieu du treizième siècle , les villes du royaume d'Aragon , et à leur exemple celles de Caslille , se réunirent et formèrent une association qui prit le nom de la Sainte-Confrérie. Chacune des villes associées fournit une certaine contribution ; on leva un corps considérable de troupes , destiné1 à protéger les voyageurs et à poursuivre les criminels. On nomma des juges qui ouvrirent leurs tribunaux en différentes parties du royaume. Quiconque était convaincu de meurtre, de vol ou de quelque délit qui troublait la paix publique, s'il tombait entre les mains des troupes de la Sainte-Confrérie, était amené devant les juges, qui , sans avoir égard à la juridiction exclusive et souveraine que pouvait réclamer le seigneur du lieu , jugeaient et condamnaient le coupable. Cet établissement rendit bientôt h l'administration de la justice la vigueur et l'activité , et dès lors l'ordre et la tranquillité intérieure commencèrent à renaître. Les nobles seuls murmurèrent et se plaignirent de cette innovation comme d'une usurpation ouverte d'un de leurs principaux privilèges. Ils firent des remontrances très vives contre cette institution salutaire , et en quelques occasions ils refusèrent même d'accorder au roi des subsides, à moins qu'elle ne fût abolie. Ferdinand , qui sentit que la Sainte-Confrérie était nonseulement très utile au maintien de la police dans ses royaumes, mais qu'elle tendait en même temps a affaiblir et à détruire à la fin la juridiction territoriale des barons, la protégea dans toutes les occasions , et employa pour la défendre toute la force de l'autorité royale. Ainsi , outre les autres expédiens auxquels il eut recours, ainsi que les autres souverains de l'Europe, il sut se prévaloir avec avantage de cet établissement qui fut particulier à l'Espagne, pour limiter et anéantir cette juridiction indépendante que s'était arrogée la noblesse, et qui n'était pas moins incompatible avec l'autorité du prince qu'avec l'ordre et l'harmonie de îa société (36).

INTRODUCTION

Ferdinand , par ces heureuses innovations , étendit sa prérogative fort au-delà du terme où elle eut jamais été portée par aucun de ses prédécesseurs; mais il restait cependant encore de fbrtes et de nombreuses barrières contre les progrès de l'autorité royale. Le sentiment de la liberté régnait avec force parmi le peuple d'Espagne; l'esprit d'indépendance animait toute la noblesse; quoique l'amour delà gloire, qui distingue les Espagnols dans tous les périodes de leur histoire, les eût engaprés à soutenir avec zèle Ferdinand dans ses guerres étrangères , et à le mettre en état , par leurs secours , de former et d'exécuter de grandes entreprises , il n'exerçait cependant sur ses sujets qu'une juridiction moins étendue que celle des autres principaux souverains de l'Europe; et l'on verra par différens événemensde l'histoire suivante, que, pendant une grande partie du règne de Charles- Ouint,son successeur, les droits de la couronne d'Espagne étaient encore très limités.

La constitution et les lois anciennes le la France ressemblent si fort à celles des autres royaumes gouvernés par le système féodal, qu'il serait inutile d'entrer à cet égard dans les détails qui étaient nécessaires pour donner quelque idée de la nature et des effets des institutions particulières qui se sont formées en Espagne. En exposant plus haut les moyens dont les rois de France se sont servis pour se rendre maîtres de la force nationale de leur royaume et se mettre par-là en état de s'engager dans de vastes plans de guerres étrangères , j'ai indiqué les degrés par lesquels ils sont parvenus à étendre leur influence politique et à exercer avec moins de contrainte leur prérogative. 11 ne me reste plus qu'à faire observer, dans la constitution de la France , les particularités qui servent à la distinguer de celle des autres états , ou à répandre quelque lumière sur les événemens du période de temps qu'embrasse l'histoire du règne de Charles-Quint.

Sous les rois de France de la première race , le pouvoir de la couronne était très faible et très borné. Les assemblées générales de la nation , qui avaient lieu tous les ans à certaines époques fixes, étendaient leur autorité sur toutes les parties du gouvernement. Elles avaient le droit d'élire leur souverain, de lui accorder des subsides, de faire les lois, de réformer les

abus de toute espèce , et de juger en demi t ressort, quels que fussent la nature de la cause et le rang des personnes qui y étaient intéressées.

Malgré la puissance et l'éclat que les conquêtes de Charlemagne avaient donnés à la couronne, les assemblées de la nation continuèrent , sous la seconde race des rois , à exercer une autorité fort étendue. Le droit de nommer celui des princes de la famille royale qui devait monter sur le trône leur appartenait. Les rois, élus par leur suffire, étaient accoutumés à les convoquer régulièrement, et à les consulter sur toutes les affaires importantes de l'état : sans leur consentement on ne pouvait ni faire une nouvelle loi, ni lever un nouvel impôt.

Lorsque Hugues Capet , chef de la troisième race des rois de France , monta sur le trône , il s'était déjà fait dans l'état politique de ce royaume des changemens considérables, qui avaient influé sur la puissance et la juridiction des assemblées générales de la nation. L'autorité royale, dégradée et avilie par les lâches descendans de Charlemagne , n'était presque plus qu'une ombre. Tout grand propriétaire de terres avait constitué son domaine en une baronnie presque indépendante du souverain. Les ducs ou gouverneurs de provinces, les comtes ou gouverneurs de bourgs et de petits districts , et les grands officiers de la couronne, étaient parvenus à rendre héréditaires dans leurs familles ces dignités qu'ils n'avaient obtenues originairement que pour les exercer à vie ou tant qu'il plairait au prince. Chaque baron s'était arrogé tous les droits qui jusqu'alors avaient été regardés comme les attributs cle la royauté , et particulièrement le droit de rendre la justice dans ses domaines, de battre monnaie et de faire la guerre. Chaque territoire, gouverné par des coutumes locales , reconnaissait un seigneur particulier et avait des intérêts qui lui étaient propres. La formalité de rendre hommage au roi était presque le seul acte de dépendance auquel des barons insolens voulussent se soumettre , et cette cérémonie ne les liait qu'autant qu'ils voulaient bien-en remplir les engagemens (37).

Dans un royaume divisé en une multitude de baronnies indépendantes, à peine restait -il quelque principe commun d'intérêt et d'union.

L'assemblée générale ne pouvait guère, dans ses délibérations , regarder la nation comme formant un corps , et établir des règlemens communs qui eussent une égale vigueur dans toutes les parties de l'état. Le roi pouvait bien publier et faire exécuter de nouvelles lois dans ses domaines particuliers, parce qu'il y était reconnu tomme l'unique seigneur. Mais s'il eût prétendu rendre ces lois communes à tout le royaume , tous les barons auraient pris l'alarme et auraient regardé cette entreprise comme une atteinte à l'indépendance de leur juridiction. Les barons, de leur côté, n'évitaient pas avec moins de soin de faire des lois générales, parce que le droit de les faire exécuter aurait appartenu au roi , et aurait ajouté à ce pouvoir suzerain qui était l'objet de leur jalousie. Ainsi sous les descendans de Hugues Capet , les états-généraux (c'était ainsi qu'on appelait l'assemblée suprême de la nation française) perdirent la puissance législative, ou du moins en abandonnèrent l'exercice. Depuis cette époque, leur juridiction se borna à imposer de nouvelles taxes, à décider des questions qui s'élevaient sur le droit de succession à la couronne, à établir une régence lorsque le dernier roi ne l'avait pas fixée par son testament , et à rédiger des remontrances sur les griefs dont la nation demandait le redressement.

Comme pendant plusieurs siècles les souverains de l'Europe eurent peu d'occasions de demander à leurs sujets des subsides extraordinaires, et que les autres cas qui exigeaient la décision des états- généraux se présentèrent rarement , ces grandes assemblées ne furent pas fréquentes en France. Les rois les convoquaient lorsque leurs besoins ou leurs craintes les forçaient d'y avoir recours; mais ces étals ne formaient pas, comme les diètes de l'empire, les Cortèsen Espagne, et le parlement en Angleterre, une partie essentielle de la constitution qui, par l'exercice régulier du pouvoir dont elle était revêtue, pouvait seule donner l'activité et la force au gouvernement.

Les rois de France commencèrent à s'emparer de l'autorité législative, lorsque les états-généraux cessèrent d'en faire usage. Us ne hasardèrent les premiers actes de législation qu'avec beaucoup de réserve, et après avoir pris les plus grandes précautions pour empêcher leurs sujets

de s'alarmer de l'exercice d'une nouvelle puissance. Ils évitèrent de prendre , dans les premières ordonnances qu'ils publièrent , un ton de commandement et d'autorité: ils traitaient avec f' leurs sujets ; ils leur indiquaient les mesures qu'ils jugeaient les plus utiles au bien public, et les engageaient à les adopter. Mais la prérogative de la couronne s'accrut bientôt par degrés; les justices royales étendirent et firent reconnaître leur juridiction suprême ; les rois de France prirent alors le style et l'autorité de législateurs; et avant le commencement du quinzième siècle ils avaient déjà réuni dans leur personne toute la puissance législative (38).

Lorsque la couronne se fut assurée l'importante acquisition de ce nouveau pouvoir , elle obtint aisément celui de lever des impôts. Le peuple , accoutumé à voir ses rois publier , de leur seule autorité , des ordonnances pour régler des points qui intéressaient essentiellement les propriétés des sujets , ne furent point alarmés quand ils se virent requis par des édits royaux de fournir certaines sommes pour subvenir aux besoins du gouvernement et aux dépenses des opérations nationales. Lorsque Charles VII et Louis XI essayèrent pour la première fois de faire ce nouvel usage de leur autorité, de la manière que j'ai déjà exposée, l'accroissement graduel de la puissance royale avait préparé si insensiblement les esprits des Français à cette innovation, qu'elle n'excita aucun soulèvement et qu'elle fit naître à peine quelques murmures et de faibles plaintes.

Les rois de France ayant ainsi envahi toute la puissance qui peut être exercée dans le gouvernement; le droit de faire les lois, de lever de l'argent, d'entretenir constamment une armée de mercenaires, de faire la paix et la guerre, se trouvant annexé à la prérogative royale , la constitution du royaume qui était presque démocratique sous la première race, et qui était devenue aristocratique sous la seconde, finit par être une pure monarchie sous la troisième. Il paraît que, depuis cette époque, on a cherché avec soin à écarter tout ce qui aurait tendu à conserver l'apparence ou à faire revivre le souvenir du gouvernement mixte des temps antérieurs. Pendant le règne long et actif de François Ier, la continuité et l'importance des guerres dans lesquelles il se trouva engagé , l'obligèrent

INTRODUCTION

d'imposer des taxes onéreuses sur ses sujets ; cependant il n'assembla pas une seule fois les étatsgénéraux du royaume , et il ne fut jamais permis au peuple d'user du droit de se taxer luimême, droit qui, selon les idées primitives du gouvernement féodal, appartenait essentiellement à tout homme libre.

Il resta cependant deux choses qui concoururent à tempérer l'exercice de la prérogative royale et à la contenir dans des bornes assez fixes pour empêcher la constitution de France de dégénérer en despotisme. Les droits et les privilèges, réclamés par la noblesse, doivent être regardés comme une barrière contre le pouvoir absolu de la couronne. Quoique les nobles de France eussent perdu l'autorité légale dont ils avaient joui comme corps, ils avaient conservé les droits personnels et la prééminence qui était attachée à leur rang. La noblesse avait toujours le sentiment de sa supériorité sur les autres classes de citoyens; exempte des taxes dont ceux-ci étaient chargés, et méprisant les occupations auxquelles ils se livraient , elle avait le privilège particulier de prendre des décorations et des marques extérieures qui indiquaient la prééminence; les nobles étaient traites avec un certain degré de déférence en temps de paix, et s'arrogeaient différentes distinctions en temps de guerre. Plusieurs de ces prétentions n'étaient, il est vrai, ni fondées sur des ordonnances, ni dérivées de lois positives; mais elles étaient établies et fixées par des maximes d'honneur , dont l'autorité, quoique plus vague et plus arbitraire, n'en était pas moins sacrée. Ainsi les droits de la noblesse, créés et protégés par un principe d'honneur qui la rendait aussi attentive à les conserver qu'intrépide à les défendre, sont devenus pour le souverain même un objet de respect. Partout où ces droits se trouveront en opposition avec la prérogative royale, ils en arrêteront l'exercice. La violence d'un despote pourrait exterminer Tordre entier des nobles; mais tant que cet ordre subsistera et conservera ses idées de distinction personnelle, la puissance du souverain aura des limites '.

Comme le corps de la noblesse française était très nombreux et très jaloux de sa prééminence, son influence détermina la manière d'exercer

1 Esprit des lois,\iv. n, chap. iv. Ferguson's Essay on, the liistory of civil society, pari. 1, sect. x.

l'autorité royale, qui distingue particulièrement le gouvernement de ce royaume. Un ordre intermédiaire se trouva placé entre le prince et ses autres sujets; et dans tous les actes d'autorité, il devint nécessaire de respecter les privilèges de cette classe de citoyens : il fallut nonseulement se garder d'y donner la moindre atteinte réelle, mais ne pas laisser même soupçonner qu'il fût possible de les violer. Ainsi il s'établit en France une forme de gouvernement inconnue aux anciens, celle d'une monarchie dans laquelle le pouvoir du souverain ; sans être restreint par aucune constitution fixe et légale , est cependant limité par l'opinion seule d'une partie de ses sujets sur la nature et l'étendue de ce pouvoir.

La juridiction des parlemens de France, et particulièrement de celui de Paris, est l'autre barrière qui a contribué à circonscrire clans certaines bornes l'exercice de l'autorité royale. Le parlement de Paris était originairement la cour des rois de France , ou le tribunal auquel ils confiaient l'administration suprême de la justice dans leurs propres domaines, et le pouvoir de prononcer définitivement sur tous les cas qui y étaient renvoyés par appel des cours des barons. Lorqu'on eut fixé le temps et le lieu de ces assemblées ; lorsque non-seulement les formes de ses procédures, mais encore les règles et les principes de ses jugemens eurent acquis de la consistance et de la régularité ; lorsqu'on y renvoya toutes les causes importantes ; enfin lorsque le peuple fut accoutumé à y recourir comme au sanctuaire suprême de la justice, ce parlement acquit beaucoup d'influence et d'autorité ; ses membres eurent de la considération , et ses décrets furent respectés. Les rois de France ayant commencé à exercer seuls la puissance législative , ils envoyèrent leurs édits et leurs ordonnances au parlement de Paris , pour y être approuvés et enregistrés avant que d'avoir force de loi dans le royaume. Dans les in tervalles qui s'écoulaient entre les assemblées des état-généraux , ou pendant les règnes sous lesquels les étals-généraux ne furent point convoqués , les rois avaient coutume de consulter le parlement sur les affaires les plus épineuses de l'administration, et souvent ils réglaient leur conduite sur les avis de cette compagnie , soit pour déclarer la guerre, soit pour faire la paix,

soit pour d'autres opérations non moins importantes. II se forma ainsi en France un tribunal qui devint le grand dépositaire des lois ; et la teneur uniforme de ses jugemens établit des formes de procédures et des règles de justice, qui furent regardées comme si sacrées, que la puissance souveraine du monarque même aurait craint de les attaquer ou de les violer. Quoique les membres de cet illustre corps ne possèdent point l'autorité législative et ne puissent être regardés comme les représentans de la nation, ils se sont prévalus, dans les temps postérieurs, de la considération et du crédit qu'ils avaient acquis, pour s'opposer aux innovations et aux abus de l'autorité (39).

La France s'étend jusqu'aux frontières de l'empire d'Allemagne. En expliquant quelle fut, au commencement du seizième siècle, la constitution politique de ce corps vaste et compliqué, j'éviterai d'entrer dans des détails qui jetteraient mes lecteurs clans un labyrinthe inextricable, formé par la multiplicité de ses tribunaux, par le grand nombre de ses membres , par le choc de leurs droits et de leurs prétentions, et par les discussions et les subtilités infinies dont les jurisconsultes allemands ont embarrassé ces différées objets.

L'empire de Charlemagne était un édifice immense, élevé en trop peu de temps pour être durable. Sous le premier de ses successeurs, l'édifice commença à s'ébranler, et bientôt il s'écroula entièrement. La couronne d'Allemagne fut séparée pour toujours de celle de France , et les descendans de Charlemagne fondèrent deux grandes monarchies, qui, par leur situation respective, devinrent rivales et ennemies l'une de l'autre. Ceux des princes de la race de Cbarlemagne qui montèrent sur le trône impérial avaient moins dégénéré que ceux qui régnèrent ^n France. L'autorité souveraine conserva quelque vigueur entre les mains des premiers, et les nobles d'Allemagne, quoique jouissant de privilèges très étendus et possesseurs de domaines considérables, ne parvinrent que lentement à se rendre indépendans. Les grands offices de la couronne continuèrent d'être à la disposition du souverain, et pendant un très long période de temps, les fiefs restèrent dans leur état primitif, sansdevenirhéréditairesetsansse perpétuer dans les familles auxquelles ils avaient été accordés.

La branche allemande de la famille Carlovingienne s'éteignit enfin; les lâches descendans de Charlemagne qui occupaient le trône de France étaient tombés dans un tel degré de mépris , que les Allemands, sans égard aux prétentions de ces princes, usèrent du droit qui appartient à un peuple libre, et dans une assemblée générale de la nation élurent empereur Conrad, comte d;1 Franconie. Après lui, Henri de Saxe et les trois Othons ses descendans , furent élevés successivement au trône impérial par les suffrages de leurs compatriotes. Les vastes domaines des empereurs saxons, leurs grands talens et leur caractère entreprenant, concoururent non-seulement à relever l'éclat de la dignité impériale , mais encore à en augmenter la force et la puissance. Othon-le-Grand marcha en Italie à la tète d'une puissante armée, et, à l'exemple de Charlemagne, donna la loi à tout le pays. Son autorité y fut reconnue par les différentes puissances. Il créa et déposa des papes par des actes de sa volonté suprême , et annexa le royaume d'Italie à l'empire d'Allemagne. Enivré de ses succès , il prit le titre de César- Auguste ' : ainsi l'on vit un prince, né dans le cœur de la Germanie, prétendre être le successeur des empereurs de l'ancienne Rome, et avoir hérité de leurs droits et de leur puissance.

Mais tandis qu'au moyen de ces nouveaux titres et de ces acquisitions nouvelles , les empereurs augmentaient par degrés leur grandeur et leur influence, la noblesse d'Allemagne s'occupait en même temps à étendre ses privilèges et sa juridiction. L'état des affaires publiques favorisait ses entreprises. La vigueur que Charlemagne avait donnée au gouvernement s'était promptement relâchée. L'incapacité et la faiblesse extrême de quelques uns de ses successeurs , auraient encouragé des vassaux moins audacieux que les nobles de ces temps- là à s'arroger de nouveaux droits et à augmenter leurs privilèges. Les autres empereurs, se trouvant engagés dans des guerres civiles, furent obligés de ménager ceux de leurs sujets dont ils sollicitaient les secours, de tolérer leurs usurpations et souvent même de les autoriser. Les fiefs devinrent insensiblement héréditaires, et se trans» férèrent dans les familles non -seulement en

1 Annalista Saxo, etc., ap. Slruv., Corp., v. I, p. 246.

INTRODUCTION

ligne directe, mais aussi par succession collatérale. Les femmes, ainsi que les hommes, demandèrent l'investiture des fiefs dont elles héritaient. Chaque baron commença à exercer une juridiction souveraine dans son territoire; les ducs et les comtes d'Allemagne profitèrent des circonstances , et s'occupèrent à faire cle leurs domaines des états particuliers et indépendans '. Leurs projets et leurs démarches n'échappèrent pas aux yeux attentifs des empereurs; mais ces princes n'auraient pu espérer d'abaisser et de réprimer l'ambition de vassaux déjà trop puissans , qu'en dirigeant vers cet objet toute leur force et toute leur activité; et comme ils attachaient la plus grande importance au succès de leurs expéditions en Italie , expéditions qu'ils ne pouvaient soutenir que par le concours de la noblesse , ils n'avaient garde d'alarmer ou d'irriter les chefs de cet ordre redoutable , en attaquant leurs privilèges ou leur juridiction. Les empereurs crurent cependant pouvoir aller au même but par des voies indirectes ; ils accordèrent inconsidérément de nouvelles possessions au clergé, et le comblèrent d'honneurs, dans l'espérance que dans la suite la puissance de cet ordre servirait de contrepoids à celui de la noblesse 2.

On ne tarda pas à sentir les funestes effets de cette erreur politique. Les affaires prirent une face nouvelle sous les empereurs des familles de Franconie et de Souabe, que les Allemands avaient appelés par un choix volontaire au trône impérial. L'Allemagne devint le théâtre d'un événement qui étonna l'Europe alors , et qui est presque incroyable aujourd'hui. Les papes , qui jusqu'alors avaient été dépendans des empereurs, et qui devaient à leur bienfaisance et à leur protection le pouvoir aussi bien que la dignité dont jouissait le saint siège, commencèrent à réclamer une supériorité de juridiction; et en vertu d'une autorité qu'ils prétendaient tenir du ciel, on les vit juger, condamner , excommunier et déposer leurs anciens maîtres. Il ne faut pas croire que ces entreprises ne fussent que des excès extravagans de l'ambition d'un pontife , enivré des hautes idées au'il avait con-

1 Pfeffel , Abrégé chronol. de l'ffist. d'Allemagne, p. 120, 152. Llb. feudor, tit. l

* Ibid., p„ 154.

eues de l'étendue de la domination ecclésiastique et de la plénitude de la puissance papale. Grégoire n'était pas moins habile qu'audacieux; sa présomption et sa violente étaient soutenues par une grande sagacité et par des (aleris politiques. Il avait observé que les vastes domaines et la juridiction presque absolue dont jouissaient les princes et les nobles de l'Allemagne , les avaient rendus très redoutables aux empereurs, et qu'ils étaient disposés à favoriser toute entreprise tendant à limiter l'autorité de la couronne. Il prévit que les ecclésiastiques Allemands , devenus presque aussi puissans que les princes, seconderaient volontiers de toutes leurs forces quiconque se déclarerait le protecteur de leurs privilèges et de leur indépendance. Grégoire négocia avec ces deux ordres d'hommes ; il s'était assuré du secours cle plusieurs membres puissans de la noblesse et du clergé avant que d'oser entrer en lice avec le chef de l'empire.

Grégoire commença sa rupture avec Henri IV sur un prétexte spécieux et populaire. 11 se plaignit de la vénalité et de la corruption introduites par cet empereur dans les collations des bénéfices aux ecclésiastiques. Il prétendit que le droit de collation lui appartenait comme au chef de l'Église; et il requit Henri de se renfermer dans les bornes de sa juridiction civile, et de s'abstenir pour l'avenir de ces usurpations sacrilèges sur l'autorité spirituelle du saint siège. L'empereur, ayant refusé de renoncer à exercer des droits dont ses prédécesseurs avaient constamment joui , vit fondre sur sa tète tous les anatbèmes de l'Église. Les princes et les ecclésiastiques les plus considérables d'Allemagne se soulevèrent et prirent les armes contre lui; on excita sa mère, sa femme, ses enfans mêmes, à briser tous les liens de la nature et du devoir, et à se joindre aux ennemis de ce malheureux prince '. Tels furent les moyens dont se servit la cour de Rome pour enflammer le zèle aveugle de la superstition; elle sut diriger avec tant de succès l'esprit factieux des Italiens et des Allemands, qu'un empereur, distingué non-seulement par des vertus , mais encore par des lalens peu communs, fut obligé de paraître en sup* pliant à la porte du château où résidait le pape, et d'y rester trois jours, tète nue, exposé à toutes

1 Annal. German. ap. Struvium, 1, p. 325.

les rigueurs de l'hiver, pour implorer un pardon qu'il n'obtint même qu'avec peine, et aux conditions les plus flétrissantes (40).

Cet acte d'humiliation avilit la dignité impériale, et cet avilissement laissa de longues traces. La querelle de Grégoire et de Henri donna naissance aux deux grandes factions des Guelfes et des Gibelins , qui pendant trois siècles agitèrent sans relâche l'Allemagne et l'Italie. Les Guelfes soutenaient les prétentions du pape, et les Gibelins défendaient l'autorité de l'empereur. On vit se former, au milieu de ces troubles, un système régulier dont l'objet fut d'humilier les empereurs, et de limiter leur pouvoir. Ce système fut constamment suivi pendant plusieurs siècles : les papes, les états libres d'Italie, la noblesse et le clergé d'Allemagne , étaient tous intéressés à en assurer le succès. L'autorité impépériale, quoique ranimée par intervalles sous l'administration de quelques empereurs habiles, continua de décliner; il n'en resta plus que l'ombre dans l'anarchie du long interrégne qui suivit la mort de Guillaume de Hollande. Rodolphe de Hapsbourg , qui fonda la maison d'Autriche , et prépara les semences de sa future grandeur, fut enfin élu empereur, non parce qu'on le crut en état de relever et détendre la puissance de cette dignité, mais au contraire parce que ses domaines et son crédit ne paraissaient pas assez considérables pour exciter la jalousie des princes d'Allemagne , intéressés à conserver les formes d'une constitution dont ils avaient anéanti la vigueur et le pouvoir. Plusieurs de ses successeurs furent élevés, par le même motif, au trône de l'empire, et ces faibles princes furent encore dépouillés de presque tous les droits qui leur restaient et qu'ils n'étaient plus en état d'exercer ni de défendre.

Pendant ce période de trouble et de confusion, il se fit une révolution entière dans la constitution du corps germanique. On conserva les anciens noms des tribunaux et des magistrats, ainsi que les formes primitives et extérieures de l'administration ; mais la nature du gouvernement était essentiellement changée. Les princes, la grande noblesse , le haut clergé, les villes libres, avaient profilé de l'interrègne dont j'ai parlé, pour affermir et étendre leurs usurpations. Ils prétendaient avoir le droit de gouverner dans leurs territoires avec une autorité abso-

lue, et ne voulaient reconnaître de supérieur dans aucune affaire relative à la police de leurs domaines. Ils publiaient des lois , déclaraient la guerre, faisaient la paix, battaient monnaie, imposaient des taxes , et exerçaient enfin tous les actes de souveraineté qui distinguent les états indépendans. Les principes d'ordre et d'union politique, qui avaient formé un seul corps de différentes provinces d'Allemagne, étaient entièrement effacés, et la société se serait dissoute d'elle-même, si les formes de la subordination féodale n'y avaient conservé une apparence de liaison et de dépendance respective, qui sauva la constitution dune entière destruction.

Ce principe d'union, qui subsistait encore, était extrêmement faible; il n'y avait plus dans le gouvernement germanique aucune force suffisante pour maintenir l'ordre public, ni même pour défendre la sûreté personnelle. Depuis l'avénement de Rodolphe de Hapsbourg au trône impérial, jusqu'au règne de Maximilien, prédécesseur immédiat de Charles -Quint, l'empire éprouva toutes les calamités auxquelles est exposé tout état où les ressorts du gouvernement ont perdu leur vigueur et leur activité. Parmi cette multitude de membres dont le corps germanique était composé, mille causes inévitables de troubles et de divisions s'élevaient sans cesse et allumaient de toutes parts des guerres particulières, soutenues avec toute la violence du ressentiment personnel qui n'est point réprimé par une autorité supérieure. L'oppression, les rapines, les outrages devinrent universels ; le commerce cessa, l'industrie fut suspendue, toutes les provinces de l'Allemagne ressemblèrent bientôt à un pays ravagé et dévasté par l'ennemi i. La multitude des expédiens auxquels on eut recours pour rétablir l'ordre et la tranquillité fait voir combien les maux enfantés par cet état d'anarchie étaient devenus intolérables. On nomma des arbitres pour juger les contestations qui s'étaient élevées entre les étals différens. Les villes se réunirent et formèrent une ligue dont l'objet était de réprimer les rapines et les exactions de la noblesse. Les nobles formèrent de leur côté des confédérations pour maintenir entre eux la tranquillité. L'Allemagne fut divisée en différens cercles, dans chacun desquels il s'établit

1 Voyez plus haut, p. 19, et la note 21. Datt., De pace publica imper., p. 25, n° 53, p. 28, n° 26, p. 35, n° 11.

une juridiction provinciale et particulière qui tint lieu d'un tribunal public et commun '. Mais le peu de succès de tous ces moyens ne servit qu'à faire juger de la violence du mal dont le corps de l'état était attaqué. Maximilien parvint cependant à rétablir enfin l'ordre public dans l'empire en instituant la chambre impériale, tribunal composé de juges nommés en partie par l'empereur, en partie par les différens états, et autorisé a juger en dernier ressort tous les procès entre les membres du corps germanique. Quelques années après , Maximilien donna une nouvelle forme au conseil aulique , où se portaient toutes les causes féodales et celles qui appartiennent à la juridiction immédiate de l'empereur, et par -là il rendit quelque degré de vigueur à l'autorité de sa couronne.

Malgré les effets salutaires qui résultèrent de ces nouveaux élablissemens, la constitution de l'empire, au commencement du période dont j'entreprends d'écrire l'histoire, était d'une espèce si particulière qu'elle ne ressemblait à aucune forme de gouvernement connu, ni chez les anciens ni chez les modernes. C'était un corps complexe, formé par l'association de différens états, qui exerçaient, chacun dans son propre domaine, une juridiction souveraine et indépendante. Tous les membres qui composaient ce grand corps avaient l'empereur pour chef. C'était en son nom qu'on publiait tous les édits et les règlemens qui concernaient des objets d'un intérêt commun , et il avait le pouvoir de les faire exécuter. Mais cette apparence de pouvoir monarchique était plus que contre-balancée par l'influence et l'autorité que les princes et les étals exerçaient dans tous les actes d'administration. On ne pouvait sans l'approbation de la diète de l'empire ni passer une loi qui s*élendît sur tout le corps germanique , ni prendre une résolution qui affectât l'intérêt général; chaque prince et état souverain avait droit d'assister à cette assemblée , d'y délibérer et d'y voter. Les décrets ou modela diète formaient les lois de l'empire, et l'empereur était obligé de les ratifier et de les faire exécuter.

En considérant sous ce point de vue la constitution de l'empire, on y voit une confédération régulière, semblable à la ligue achéenne

1 Datt , Passim. Struv., Corp. hist., 1, p. 510, etc.

dans l'ancienne Grèce , ou à celles des Provinces- Unies et des cantons suisses , dans les temps modernes ; mais si on l'envisage sous un autre aspect, on y observe des particularités qui la distinguent. Le corps germanique n'était pas formé par l'union de membres absolument distincts et indépendans. Tous les princes et états, réunis dans celte association, étaient anciennement sujets de l'empereur et le reconnaissaient pour leur souverain. D'ailleurs ils tenaient originairement leurs terres comme fiefs impériaux, et devaient en conséquence aux empereurs tous les services que des vassaux feudataires doivent à leur seigneur suzerain. Celte dépendance politique était, il est vrai, anéantie, et l'influence des relations féodales était très affaiblie; mais on avait conservé les formes et les institutions anciennes qui s'élaient introduites lorsque les empereurs gouvernaient l'Allemagne avec une autorité aussi étendue que celle des autres souverains de l'Europe. Il se trouvait ainsi, dans l'empire germanique, une opposition sensible entre l'esprit du gouvernement et les formes de l'administration. Suivant le premier, l'empereur n'était que le chef d'une association dont les membres l'avaient volontairement et librement élevé à cette dignité; mais si l'on considérait les formes extérieures du gouvernement , l'empereur paraissait être revêtu du pouvoir souverain. Le corps germanique avait donc dans son organisation même des principes de division qui affectaient chacun de ses membres, en rendant imparfaite leur union intérieure, el en les empêchant de mellre dans leurs opérations politiques de la vigueur et de la régularité. Les effets de ce vice , inhérent à la constitution de l'empire, ont été si importans, qu'il serait impossible, en les ignorant , de bien comprendre plusieurs événemens du règne de Charles -Quint, et de se former de justes idées de la nature du gouvernement germanique.

Les empereurs d'Allemagne, au commencement du seizième siècle, étaient distingués parles titres les plus pompeux, et par des marques extérieures de dignité, qui semblaient annoncer une autorité supérieure à celle des autres monarques. Les plus grands princes de l'empire les accompagnaient et les servaient en certaines occasions , avec le titre d'officiers de leur maison.

Ils jouissaient de prérogatives qu'aucun autre souverain n'osait s'arroger, et conservaient des prétentions sur tous les droits que leurs prédécesseurs avaient exercés dans les temps les plus reculés ; mais en même temps , au lieu de posséder ces vastes domaines qui avaient anciennement appartenu aux empereurs d'Allemagne, et qui s'étendaient le long des deux rives du Rhin * , depuis Baie jusqu'à Cologne, ils avaient été dépouillés de toute espèce de possession territoriale, et n'avaient pas une seule ville, un seul château, un seul arpent de terre, qu'ils possédassent comme chefs de l'empire. Leurs domaines étaient aliénés, les revenus attachés à leur dignité étaient presque réduits à rien; et les subsides extraordinaires qu'ils obtinrent en quelques occasions furent accordés avec beaucoup d'économie , et payés avec répugnance. Les princes et les états de l'empire n'étaient sujets que de nom, quoiqu'ils parussent reconnaître l'autorité impériale, car chacun d'eux exerçait dans les limites de son territoire une juridiction municipale presque absolue.

Une forme de gouvernement si mal combinée avait produit des inconvéniens inévitables. Les empereurs, éblouis de l'éclat de leurs titres et des marques extérieures d'une grande autorité, devaient être aisément portés à se regarder comme les véritables souverains de l'Allemagne , et à s'occuper sans cesse des moyens de recouvrer l'exercice des droits et des prérogatives que les formes cle la constitution semblaient leur accorder, et dont leurs prédécesseurs Charlemagne et Othon avaient réellement joui. Les princes et les états qui ne pouvaient ignorer la nature et l'étendue de ces prétentions étaient continuellement sur leurs gardes pour observer tous les mouvemens de la cour impériale et circonscrire sa puissance dans des bornes encore plus étroites. Les empereurs appelèrent au secours de leurs prétentions les formes et les institutions anciennes, que les états de leur côté regardaient comme tombées en désuétude; et ceux-ci fondaient leurs droits sur une pratique récente et des privilèges modernes , que les empereurs traitaient d'usurpations.

Cette jalousie qu'inspirait l'autorité impé-

1 Pfeffel , Abrégé de l'Histoire d'Allemagne , p. 241.

riale , et l'opposition qui subsistait entre elle et les droits des états, s'accrurent encore d'une manière bien sensible lorsque les empereurs furent élus non par le corps entier de la noblesse d'Allemagne, mais par un petit nombre de princes distingués par leur dignité. Pendant très long-temps tous les membres du corps germanique s'étaient assemblés pour choisir leur chef, lorsque le trône impérial était vacant; mais au milieu des troubles et de l'anarchie où l'Europe fut en proie pendant plusieurs siècles , sept princes, possesseurs de vastes territoires, obtinrent un droit héréditaire aux grandes charges de l'état, et s'arrogèrent le privilège exclusif d'élire l'empereur. Ce privilège leur fut confirmé parla bulle d'or, qui détermina la manière de l'exercer, et ils furent distingués par le, litre d'électeurs. La noblesse et les villes libres se voyant dépouillées du privilège qu'elles avaient possédé long-temps , furent moins attachées à un prince dont lïiévation n'était plus leur ouvrage ; elles commencèrent même à craindre davantage les progrès de son autorité. La grande puissance et les privilèges imporians dont jouissaient les électeurs les rendirent redoutables aux empereurs, dont ils se trouvaient presque les égaux dans l'exercice de plusieurs actes de juridiction. Ainsi l'introduction du col lége électoral dans l'empire , et l'autorité qu'il acquit, loin d'affaiblir les principes de division inhérens à la constitution germanique, ne firent qu'y donner plus de vigueur et d'activité.

Ces semences de discorde étaient encore fortifiées parles formes diverses et même opposées, établies dans le gouvernement civil des états différens qui composaient le corps germanique. II n'est pas aisé d'assurer une union entière et parfaite entre des états indépendant, lors même que le caractère et les formes de leurs gouvernemens respectifs se trouvent semblables; mais dans l'empire germanique, qui était une confédération de princes, d'ecclésiastiques et de villes libres, il était impossible de former de ces différentes parties un tout bien uni. Les villes libres étaient de petites républiques où régnaient les maximes et l'esprit de liberté, propres à cette forme de gouvernement. Les princes et les nobles, à qui appartenait la juridiction suprême, exerçaient dans leurs domaines une espèce de pouvoir monarchique, et les formes de l'admi-

nistration intérieure ressemblaient beaucoup à celles qu'on trouvait dans les grands royaumes gouvernés suivant le système féodal. Les intérêts, les principes, les vues qui animaient des états si diversement constitués, ne pouvaient être les mêmes. L'amour de la liberté et les intérêts du commerce étant les principes dominans des villes, l'ambition du pouvoir et l'enthousiasme de la gloire militaire étant les passions dominantes des princes et des nobles, il était impossible que leurs délibérations respectives fussent dictées par le même esprit , et dirigées sur le même plan.

On ne voyait pas plus d'union entre les membres ecclésiastiques et séculiers de l'empire , qu'entre les villes libres et la noblesse. On avait annexé des domaines considérables à plusieurs évèchés et abbayes d'Allemagne , et les ecclésiastiques en dignité possédaient, par un droit de succession héréditaire, quelques-unes des première charges de l'empire. Les fils cadets des nobles du second ordre qui se destinaient à l'état ecclésiastique étaient ordinairement pourvus de ces charges importantes et distinguées; et ce n'était pas sans beaucoup de peine que les princes et les nobles du premier ordre voyaient leurs inférieurs s'élever ainsi jusqu'à eux , et les effacer même par les distinctions de leurs places. L'éducation de ces ecclésiastiques , l'esprit de leur état et leurs liaisons avec la cour de Rome concouraient à leur donner un caractère et des intérêts différens de ceux des autres membres du corps germanique, avec qui ils devaient agir de concert. Ce fut une autre source de jalousie et de discorde qui mérite d'être observée lorsqu'on veut connaître la nature de la constitution germanique.

L'inégale distribution du pouvoir et de la richesse parmi les différens états de l'empire donna naissance à un nouveau principe de dissension, qui se joignit à ceux que je viens de développer. Les électeurs et les nobles du premier rang étaient des princes puissans qui régnaient sur des pays vastes, riches et peuplés, où ils exerçaient une juridiction souveraine; plusieurs des autres états jouissaient aussi des droits de la souveraineté, mais leurs domaines étaient peu considérables, et leur pouvoir réel n'avait aucune proportion avec celui des premiers. 11 était impossible de composer , avec des

INTRODUCTION. 75

parties si dissemblables , une confédération vigoureuse et bien unie. Les plus faibles étaient jaloux , timides , incapables de faire valoir et de défendre leurs droits légitimes; les plus puissans étaient disposés à usurper et à opprimer. Les électeurs et les empereurs s'occupaient réciproquement à étendre leur propre autorité en empiétant sur les droits des membres les plus faibles du corps germanique; et ceux-ci, intimidés ou corrompus , abandonnaient lâchement leurs justes privilèges, ou plus lâchement encore secondaient les entreprises formées contre eux-mêmes (41).

Lorsqu'on fait attention à ces principes divers de discorde et d'opposition qui se trouvaient dans la constitution politique de l'empire d'Allemagne, il est aisé de trouver la cause du défaut d'accord et d'uniformité qu'on remarque dans toutes ses résolutions et ses démarches. Cet esprit de lenteur, de défiance et d'irrésolution, qui caractérise toutes ses délibérations, paraît naturel à un corps dont les différentes parties unies par des liens si faibles, se heurtent sans cesse avec tant de violence. Cependant l'empire germanique embrassait des pays d'une' si grande étendue , et habités par des peuples si guerriers et si robustes , que rien ne pouvait résister au choc de cette masse énorme , lorsque les talens d'un empereur ou le zèle pour la cause commune la mettaient en mouvement et lui faisaient déployer toutes ses forces. On verra dans l'histoire suivante , que si les projets dont Charles -Quint poursuivit l'exécution avec le plus de chaleur furent souvent traversés, et quelquefois même échouèrent entièrement par l'esprit de jalousie et de division inhérent à la constitution germanique, ce fut aussi en acquérant de l'autorité sur les princes de l'empire, et en les engageant à joindre leurs forces aux siennes, qu'il se mit en état d'exécuter quelquesunes des plus grandes entreprises qui ont distingué son règne.

L'histoire de l'empire Ottoman eut pendant le règne de Charles -Quint tant de liaison avec celle des grandes nations de l'Europe ; la Porte se mêla si souvent et avec une influence si dominante dans les guerres et les négociations des princes chrétiens, qu'une connaissance préliminaire de l'état politique de ce vaste empire n'est pas moins nécessaire pour l'instruction de mes

HISTOIRE DE C

lecteurs, que celle des autres gouvernemens dont j'ai parlé.

Le destin des parties les plus méridionales et les plus fertiles de l'Asie a été d'être conquises plusieurs fois par les peuples braves et robustes qui habitaient cette vaste contrée , nommée Scythie par les anciens, et Tartarie par les modernes. Une tribu particulière de ces peuples, distinguée par le nom de Turcs ou Turcomans, et conduite successivement par différens chefs, étendit ses conquêtes depuis les bords de la mer Caspienne jusqu'au détroit des Dardanelles. Vers le milieu du quinzième siècle, ces redoutables conquérans prirent Constantinople d'assaut , et y établirent le siège de leur gouvernement. Ils soumirent à leur domination la Grèce, la Moldavie, la Yalachie et les autres provinces des anciens royaumes de Thrace et de Macédoine, ainsi qu'une partie de la Hongrie.

Quoique le siège de l'empire turc fût établi en Europe, et que les sultans fussent possesseurs de vastes territoires dans cette partie du monde, l'esprit de leur gouvernement était entièrement asiatique ; on peut lui donner le nom de despotisme , pour le distinguer des formes de gouvernement monarchiques et républicaines , que nous avons examinées plus haut. La puissance suprême résidait dans la personne des sultans de la race ottomane, dont le sang était sacré aux yeux des Turcs, et leur paraissait seul digne du trône. Ces princes voyaient leurs sujets également abaissés devant eux. Les maximes de la police turque n'admettaient aucune de ces institutions qui, dans les autres états, limitent l'exercice ou tempèrent la rigueur du pouvoir monarchique; on n'y voyait ni ces tribunaux qui exercent une juridiction légale et permanente et jouissent du droit de participer à la promulgation et à l'exécution des lois; ni un corps de noblesse héréditaire, qui , jaloux de ses privilèges et de sa dignité , circonscrit l'autorité du prince , et non - seulement sert de barrière contre les excès de sa volonté arbitraire, mais encore forme un ordre intermédiaire entre lui et le peuple. Sous le gouvernement turc, la condition civile de chaque sujet est égale; la seule distinction est d'être employé au service du sultan , et cette distinction même est si intimement unie à l'emploi qu'un homme exerce, qu'elle s'étend à peine sur sa personne. La plus

haute dignité de l'empire ne donne ni rang ni prééminence à la famille de celui qui eD est revêtu. Chaque individu, avant que de parvenir à une grande place, doit passer par un long noviciat d'obéissance servile l ; et au moment où il est destitué de son autorité, lui et les siens retombent dans leur première obscurité, et rentrent dans la condition commune à tous les autres sujets. Tel est le caractère odieux et distinctif du despotisme oriental, qu'afin d'élever le prince, il anéantit toutes les autres classes d'hommes ; qu'il ôte tout à ceux-ci pour donner tout au despote ; qu'enfin il tend à effacer de l'esprit des peuples toute autre idée de relation entre les hommes que celle d'un maître avec des esclaves; le premier, destiné à commander et à punir, ceux-ci, nés pour trembler et pour obéir (42).

Mais comme il y a des circonstances qui suspendent souvent ou détruisent les effets salutaires des meilleurs gouvernemens , il s'en rencontre aussi qui préviennent ou tempèrent les effets funestes des formes de gouvernement les plus vicieuses. Quoique sous le despotisme la constitution n'ait établi aucune barrière contre la volonté du prince, des circonstances accidentelles y mettent souvent un frein. Quelque absolu que soit un sultan, il sent qu'il est contenu par la religion, d'où dérive le principe même de son autorité, et par l'armée, qui est l'instrument dont il se sert pour maintenir son pouvoir. Dans tous les cas où la religion parle , le souverain doit se soumettre à ses décrets. Si le Koran a fixé une cérémonie religieuse, prescrit un devoir moral, ou confirmé par sa sanction une maxime politique, le sultan est obligé de s'y conformer; ses ordres ne peuvent détruire ce qui est établi par une autorité supérieure. Mais c'est la puissance militaire qui met le frein le plus puissant aux volontés des sultans. Tout despote a besoin , pour soutenir son autorité et faire exécuter ses commandemens, d'une force armée qui sans cesse environne son trône. Comme les Turcs ont étendu leur domination sur des peuples qu'ils ont mieux aimé soumettre que d'exterminer, ils ont senti la nécessité de rendre nombreux et formidable leur état militaire. Amurat , leur troisième sultan, ayant voulu

1 Étal de. V empire Turc , par Ricaut, p. 25.

former un corps de troupes attaché immédiatement à sa personne pour lui servir de garde , ordonna à ses officiers de se* faire livrer tous les ans la cinquième partie des jeunes gens pris à la guerre, comme un bien appartenant à l'empire. Ces prisonniers furent instruits dans la religion mahométane. Accoutumés de bonne heure à l'obéissance par une discipline sévère, et formés à tous les exercices militaires, on en fit ensuite un corps à qui l'on donna le nom de janissaires ou nouveaux soldats. Tous les sentimens que le fanatisme peut inspirer, toutes les marques de distinction que peut accorder la faveur du prince , furent autant de moyens dont on se servit pour animer cette troupe de l'enthousiasme militaire, de l'amour de la gloire et du sentiment de sa supériorité l. Les armées ottomanes durent bientôt leur force et leurs succès aux janissaires qui, par leur nombre et par leur réputation, effacèrent tous les corps destinés à accompagner la personne du sultan (43).

Comme dans toute société la puissance suprême appartient réellement à ceux qui ont dans leurs mains la force des armes , cette troupe formidable, qui ne fut d'abord que l'instrument dont se servaient les sultans pour affermir et étendre leur autorité, acquit par-là même les moyens d'en imposer à ses maîtres. Les janissaires à Constantinople, comme les gardes prétoriennes dans l'ancienne Rome , sentirent bientôt tout l'avantage qu'il y avait pour eux à résider dans la capitale , à être unis sous le même drapeau et à être maîtres de la personne du prince. Les sultans ne sentirent pas moins combien il était important de ménager ce corps. Les capicouty ou les soldats de la Porte, formaient la seule puissance dans l'empire, qu'un sultan ou un visir eût à redouter. Le grand art du gouvernement et le principal objet de la politique des empereurs ottomans se réduisi- * rent donc à s'assurer de la fidélité et de l'attachement des janissaires. Sous un prince que ses talens et son courage rendaient digne de gouverner un empire, ils étaient des instrumens dociles, qui exécutaient ce qu'il avait ordonné et rendaient son pouvoir absolu. Sous des sultans faibles ou malheureux , on a vu ces mêmes ja-

1 Histoire de l'empire Ottoman, par le prince Cantimir, p. 87.

nissaires insolens et séditieux prendre le ton de maîtres, ôter et donner à leur gré la couronne, et faire trembler ces despotes terribles, qui , en d'autres temps , disposaient d'un mot ou d'un regard de la vie de leurs sujets.

Depuis Mahomet II, qui prit Constantinople? jusqu'à Soliman, qui commença son règne quelques mois après que Charles-Quint eut été appelé au trône impérial, on vit l'empire turc gouverné successivement par des princes habiles et illustres, qui surent, par leurs grands talens, assujettir à leur autorité leurs sujets de toutes les classes , et disposer avec un pouvoir absolu de toutes les forces de leurs vastes états. Soliman en particulier, qui n'est connu chez les chrétiens que comme un conquérant, mais qui est célébré par les historiens turcs comme un grand législateur qui a établi l'ordre et la police dans son empire, gouverna pendant le cours d'un long règne avec beaucoup de sagesse , mais avec une autorité sans limites. Il divisa ses états en différens cliôtricts , qui lurent obligés de fournir un certain nombre de soldats , selon la proportion qu'il fixa lui-même; il assigna une certaine portion des terres de chaque province , dont le revenu fut appliqué a l'entretien de ces troupes ; et il régla avec le plus grand détail tout ce qui concernait leur discipline , leurs armes , la nature de leur service. Il établit un système régulier d'administration pour les finances de l'empire ; et quoique les impôts , sous le gouvernement turc , ainsi que dans toutes les monarchies despotiques de l'Orient , fussent très modiques , il y suppléa par une économie sévère et attentive.

Ce ne fut pas seulement sous des princes tels que Si liman , dont les talens étaient également propres à perfectionner l'administration intérieure et à diriger des opérations militaires, que les Turcs soutinrent avec avantage les guerres dans lesquelles ils se trouvèrent engagés avec les puissances chrétiennes. Cette longue succession de princes habiles, dont je viens de parler, avait donné tant de vigueur et de supériorité au gouvernement turc , qu'il semble être parvenu , pendant le seizième siècle , au plus haut degré de perfection dont sa constitution soit susceptible ; au lieu que les grandes monarchies de la chrétienté étaient alors encore bien loin de cet état de puissance où elles pouvaient dé-

ployer toutes leurs forces. D'ailleurs , les troupes ottomanes jouissaient, dans ce même siècle, de tous les avantages que peut donner la supériorité de la discipline militaire. Lorsque Soliman monta sur le trône, il y avait près d'un siècle et demi que les janissaires avaient été incorporés, et pendant ce long période de temps la sévérité de la discipline ne s'était point relâchée parmi eux. Les soldats qu'on tirait des provinces de l'empire furent continuellement sous les armes , et occupés dans les guerres successives que les sultans eurent à soutenir, presque sans aucun intervalle de paix. Des troupes ainsi exercées et accoutumées à la guerre combattaient avec de grands avantages contre les ar-

QUINT. — INTRODUCTION

mées chrétiennes. Ceux des auteurs du seizième siècle en qui l'on reconnaît le plus de lumières et d'impartialité , reconnaissent et déplorent la grande supériorité des Turcs dans l'art militaire (44) ; et les succès qui couronnèrent constamment leurs armes dans toutes leurs guerres, attestent la vérité de cette observation. Les armées chrétiennes n'ont obtenu sur les Turcs la supériorité qu'elles ont aujourd'hui , qu'après que le tardif établissement des troupes réglées eut introduit et perfectionné parmi elles la discipline militaire , et lorsque différentes causes et plusieurs événemens, qu'il n'est pas de mon objet de développer ici , eurent corrompu et aboli les anciennes institutions guerrières des Turcs.

FIN OV t'iWTSODIJCTJON ft I.'HîSfOIRE Dï: CHA»LBS-(J£HRÏ,

PREUVES ET ECLAIRCTSSEMENS

DE

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