SECTION II
Progrès de la société relativement à l'exercice de la force nationale, nécessaire dans les opérations du dehors.
Nous avons observé les événemens et les institutions dont l'influence puissante a contribué à introduire par degrés un gouvernement plus régulief et des mœurs plus douces dans les différentes nations de l'Europe. Lorsqu'après avoir étudié l'état de la société et les mœurs des individus au commencement du quinzième siècle , on remonte plus haut pour examiner la condition des peuples d'Europe, au temps où les Barbares qui détruisirent l'empire romain s'établirent dans les pays qu'ils venaient de conquérir, on ne peut s'empêcher d'admirer les progrès immenses que les hommes avaient déjà faits vers la perfection de la police et de la sociabilité.
Cependant le gouvernement était encore loin d'être parvenu à cet état de solidité qui met de vastes monarchies en état d'exercer et de réunir tous leurs moyens, et de poursuivre de grandes entreprises avec constance et avec succès. Il est facile à de petites tribus d'agir de concert et avec toute la force dont elles sont capables; elles ne sont animées dans leurs entreprises que par l'impression des objets présens, et jamais par cette prévoyance de l'avenir, ou par ces spéculations réfléchies qui affectent et intéressent les hommes dans les sociétés policées. Les insultes d'un ennemi allument le ressentiment de toute la tribu; le succès d'une nation rivale excite l'émulation ; ces sentimens se communiquent et passent dans toutes les âmes ; tous les membres de la communauté s'unissent avec une égale ardeur , et courent au champ de bataille, ou pour satisfaire leur vengeance, ou pour se distinguer. Mais dans les pays fort étendus, tels qu'étaient les grands royaumes d'Europe au commencement du juinzièrne siècle , les membres de l'état sont trop Moignés les uns des autres pour avoir beaucoup le communication entre eux , et l'on ne peut former une grande entreprise sans un concert général et de longs préparatifs; aussi rien ne peut exciter et réunir leurs forces, que l'autorité absolue d'un despote ou l'influence puissante
d'un gouvernement régulier. Les vastes empires de l'Orient nous offrent des exemples du premier ; les ordres sacrés du souverain s'étendent jusqu'aux provinces les plus éloignées de ses domaines, et tous ceux de ses sujets qu'il lui plaît de convoquer sont forcés de suivre ses étendards. Les royaumes d'Europe , tels qu'ils sont aujourd'hui , fournissent des exemples du dernier. Le prince , en dirigeant avec moins de violence, mais avec autant d'efficacité, l'action des lois et d'une administration bien réglée , peut facilement réunir toutes les forces de son état, et les employer dans des entreprises qui demandent de la vigueur et de la persévérance.
Mais, au commencement du quinzième siècle, la constitution politique de tous les royaumes de l'Europe était bien éloignée de ces deux espèces de gouvernement. Quoique les différens monarques eussent un peu reculé les bornes de leurs prérogatives par quelques heureuses usurpations sur les immunités et les privilèges de la noblesse, cependant leur autorité était encore très limitée. Les lois et l'administration intérieure des royaumes, quoique perfectionnées par les événemens et les institutions que j'ai déjà exposés , étaient encore dans un état sensible de faiblesse et d'imperfection. Partout le corps nombreux de la noblesse , toujours formidable , malgré les expédiens divers qu'on avait employés pour l'affaiblir , observait tous les mouvemens des souverains avec une jalousie inquiète, qui arrêtait leur ambition , et prévenait les projets qu'ils pouvaient former pour étendre leur autorité, ou en traversait l'exécution.
Les revenus ordinaires des princes étaient trop modiques pour suffire aux frais d'une entreprise importante; ils étaient forcés, pour se procurer des subsides extraordinaires, d'avoir recours à la bonne volonté des peuples , qui leur en accordaient souvent avec répugnance, et toujours avec économie.
Avec des revenus si bornés , les souverains ne pouvaient mettre en campagne que des armées peu propres à un service long et pénible. Au lieu de soldats formés, par une discipline régulière, à la subordination et à l'art de la guerre, ils n'avaient d'autres troupes que celles que des vassaux devaient leur fournir suivant les conditions de la tenure militaire. Ces combattans n'étaient obligés de rester en campagne
que pendant un temps fort court , et 1 on ne pouvait pas les forcer de marcher loin de leur résidence ordinaire : plus attachés à leurs seigneurs particuliers qu'au monarque qu'ils servaient, ils étaient souvent plus disposés à contrarier ses vues qu'à les seconder; et quand même ils auraient été plus soumis à l'autorité du prince, ils n'auraient encore été que des instrumens peu propres à l'exécution d'une grande et difficile expédition. La force d'une armée, destiné.e pour la conquête ou pour la défense, consiste dans l'infanterie. Ce fut à la fermeté et à la discipline des légions, composées principalement d'infanterie, que les Romains, pendant le temps de la république , durent toutes leurs victoires. Lorsque, sous les empereurs , ces peuples, oubliant les maximes qui avaient conduit leurs ancêtres à la domination universelle , changèrent entièrement leur système militaire, et mirent leur principale confiance dans une nombreuse cavalerie, ils ne purent résister à l'impétuosité sans discipline des nations barbares qui combattaient presque toujours à pied. Ces nations ne profitèrent pas de la faute qui avait été si fatale aux Romains ; peu de temps après leur établissement dans les pays qu'elles avaient conquis, elles abandonnèrent les usages de leurs ancêtres , et convertirent en cavalerie toute la force de leurs armées. Ce changement fut occasioné chez les Romains par la mollesse des soldats , qui n'étaient plus en état de supporter les fatigues du service que soutenaient sans effort leurs pères plus robustes et plus vertueux. Il parait que, chez les peuples qui ont fondé les nouvelles monarchies entre lesquelles l'Europe s'est trouvée partagée, la même innovation dans la constitution militaire eut sa source dans l'orgueil des nobles, qui , craignant de se trouver confondus avec des hommes d'un ordre inférieur, voulurent en être distingués à la guerre comme en temps de paix. Ce qui donna encore plus de considération à la cavalerie, ce fut l'institution de la chevalerie et la fréquence des tournois, où les chevaliers armés de pied en cap entraient dans la lice, montés sur des chevaux magnifiquement équipés, et se signalaient à l'envi par leur valeur, leur force et leur adresse. Le goût pour ce genre de service devint si général que, dans le treizième et le quatorzième siècle , les armées européennes
étaient presque entièrement composées de cavalerie. Un gentilhomme n'aurait pas voulu paraître au camp sans avoir un cheval, et il aurait cru déroger à sa qualité s'il avait combattu à pied. La cavalerie était, par une distinction particulière, appelée la bataille, et c'était d'elle seule que dépendait le sort de toutes les actions. On ne comptait pour rien l'infanterie, qui n'était qu'un ramas de populace mal armée et plus mal disciplinée encore.
La réunion de ces circonstances, ne permettant pas aux étals différens de mettre dans leurs opérations militaires de la vigueur et de la suite, empêcha long-temps les souverains d'Europe de veiller avec attention sur les démarches et les desseins des princes voisins , et de chercher à former un système régulier de sûreté générale. Ils ne pouvaient ni s'unir par des confédérations, ni agir de concert pour établir une balance de pouvoir entre les états divers , et empêcher que les uns ne prissent un degré de supériorité alarmant pour la liberté et l'indépendance des autres. Il paraît que les nations d'Europe se sont regardées pendant plusieurs siècles comme des sociétés séparées, à peine liées ensemble par quelque intérêt commun , et fort indifférentes sur les affaires et lesopérations les unes des autres. Les princes n'avaient pas entre eux un commerce étendu et régulier qui leur donnât une occasion d'observer et de pénétrer leurs vues et leurs projets réciproques. Us n'avaient point d'ambassadeurs qui , en résidant constamment clans chaque cour, fussent à portée d'épier tous ses mouvemens et d'en donner surle-champ avis à leurs maîtres. L'espérance de quelques avantages éloignés , ou la crainte de quelques dangers incertains ou possibles, n'étaient pas des motifs suffisans pour faire prendre les armes à une nation. Il n'y avait que celles qui se trouvaient exposées à un danger im minent, ou à des insultes inévitables, qui se crussent intéressées à intervenir dans une querelle, ou A prendre des précautions pour leur propre sûreté.
Quiconque veut écrire l'histoire de quelqu'un des grands étals de l'Europe pendant les deux derniers siècles, est obligé d'écrire l'histoire de l'Europe entière. Depuis celle époque, les différens royaumes n'ont formé qu'un seul et vaste système, si étroitement uni que chacun d'en-
treeux ayant un rang déterminé , les opérations de l'un se font sentir à tous les autres assez puissamment pour influer sur leurs conseils et diriger leurs démarches. Mais, avant le quinzième siècle , les affaires et les intérêts des diffërens pays se mêlaient rarement , excepté lorsque le voisinage de territoire rendait les occasions de querelles fréquentes et inévitables, ou lorsque les jalousies nationales fomentaient et envenimaient l'esprit de discorde et de guerre. 11 arrivait dans chaque royaume des événemens importans, et des révolutions que les autres puissances regardaient avec l'indifférence de spectateurs désintéressés, qui ne craignent pas que les suites de ces événemens s'étendent jamais jusqu'à eux.
Les querelles sanglantes qui s'élevèrent entre la France et l'Angleterre semblaient tendre à réunir ces deux grands royaumes sous la domination d'un même prince : malgré ce qu'une pareille réunion avait d'alarmant pour les autres puissances de l'Europe , on ne les vit prendre , pour détourner ce coup funeste , aucune mesure qu'on put regarder comme le résultat d'une politique sage et réfléchie. Les ducs de Bourgogne et de Bretagne s'engagèrent, il est vrai, dans ces querelles; mais leur situation ne leur permettait pas de rester neutres, et ils prirent bien plus souvent le parti que leur suggéraient leurs propres passions , que celui que leur aurait dicté un juste discernement du danger qui menaçait la tranquillité de l'Europe et leur propre sûreté. Les autres souverains , paraissant s'inquiéter peu des succès et des revers réciproques des parties belligérantes, restèrent spectateurs de ces guerres , ou ne s'y intéressèrent que par des négociations faibles et sans succès.
Malgré les troubles perpétuels où les différens royaumes d'Espagne furent plongés pendant plusieurs siècles ; malgré les circonstances successives qui préparaient visiblement la réunion de ces royaumes séparés en une seule et grande monarchie, les autres souverains de l'Europe ne parurent pas donner la moindre attention à une révolution si importante. Us virent tranquillement s'élever et se fortifier par degrés une puissance qui devint bientôt formidable à tous ses voisins.
Au milieu des violentes convulsions qu'excitèrent dans l'empire l'esprit de domination de
la cour romaine , et l'ambition turbulente des nobles d'Allemagne , ni l'autorité des papes soutenue par les artifices et les intrigues , ni les sollicitations des empereurs, ne purent déterminer aucun des monarques puissans qui régnaient alors en Europe à entrer dans ces querelles ni à profiter de plusieurs occasions favorables pour interposer leur médiation avec succès et avec avantage pour eux-mêmes.
Cette inaction extraordinaire des princes dans des occasions si intéressantes ne peut pas être imputée à un défaut de lumières et de discernement pour prévoir les conséquences politiques des événemens. La faculté déjuger avec sagacité et d'agir avec vigueur appartient aux hommes de tous les siècles. Les souverains qui gouvernaient les différens royaumes de l'Europe , pendant le temps dont nous parlons , n'étaient ni assez aveugles ni assez stupides pour méconnaître leur intérêt particulier, pour négliger la sûreté publique ou pour ignorer les moyens de maintenir l'un et l'autre. S'ils n'adoptèrent pas ce système salutaire, qui apprend aux politiques modernes à prévenir un danger éloigné et à s'opposer aux premières usurpations de toute puissance redoutable, et qui rend chaque état en quelque sorte le gardien des droits et de l'indépendance de tous ses voisins , il ne faut en attribuer la cause qu'aux imperfections et aux abus qui subsistaient dans le gouvernement civil de chaque état ; ces abus ne laissaient pas aux princes les moyens de conformer leurs démarches aux vues et aux principes que la situation des affaires et leurs propres observations leur auraient suggérés.
Mais , dans le cours du quinzième siècle , plusieurs événemens successifs concoururent à mettre les princes en état de disposer avec une autorité plus absolue des forces de leurs domaines respectifs, à former des entreprises plus grandes et plus vigoureuses. Ce changement établit des liaisons plus fréquentes et en même temps plus intimes entre les affaires des différens royaumes, qui s'accoutumèrent par degrés à se liguer pour agir de concert , et furent conduits insensiblement à former un système politique pour affermir et maintenir la balance de pouvoir la plus propre à établir la sûreté générale.
Ce fut sous le règne de Charles V que l'on
commença à bien sentir les principes qui servent de base à ce système, et les maximes d'après lesquelles il s'est constamment soutenu depuis cette époque ont été dès lors universellement adoptées. L'examen des causes et des événemens qui ont contribué à établir ce plan de politique, le plus vaste et le plus salutaire de tous ceux qui ont jamais influé sur la conduite des choses humaines , est donc non-seulement une introduction nécessaire à l'ouvrage que j'écris, mais encore un objet essentiel dans l'histoire de l'Europe.
Le premier événement qui produisit quelque changement considérable dans la situation des affaires de l'Europe fut celui qui réunit à la couronne de France les domaines étendus que l'Angleterre possédait sur le continent. Tant que les Anglais furent maîtres de plusieurs des plus fertiles et des plus riches provinces de France , et tinrent engagés sous leurs drapeaux une grande partie des plus braves habitans de ce royaume , ils se regardèrent plutôt comme les rivaux que comme les vassaux du souverain de qui ils relevaient. Les rois de France , arrêtés dans leurs projets , et traversés clans toutes leurs opérations par un ennemi aussi jaloux que rentable , n'osaient se hasarder à former aucune entreprise importante ou difficile. Ils trouvaient les Anglais toujours prêts à s'y opposer. Ce peuple leur disputait jusqu'à leur droit à la couronne; et comme il lui était facile de pénétrer dans le cœur de la France , il pouvait armer contre ces souverains les mêmes mains qui auraient dû être employées à les défendre. La timidité dans les conseils et la faiblesse dans les opérations étaient la suite nécessaire de cette situation. La France, démembrée et contrainte par une puissance rivale, ne put pas prendre le rang qu'elle devait naturellement avoir dans le système de l'Europe ; mais heureusement pour ce royaume, et peut-être aussi pour l'Angleterre elle-même , la mort de Henri V sauva les Français du malheur de voir un prince étranger placé sur leur trône. La faiblesse d'une longue minorité, les dissensions qui s'élevèrent à la cour d'Angleterre , le défaut de fermeté et d'accord qui en fut la suite , tout cela fournit aux Français une occasion favorable de recouvrer ce qu'ils avaient perdu. Les nobles de France , dont la valeur naturelle fut encore exaltée jus-
qu'à l'enthousiasme par l'intervention prétendue du ciel en faveur de leur cause , se mirent en campagne sous des chefs expérimentés; un sage monarque dirigea avec prudence les opérations du conseil , et il profita de cette conjoncture favorable avec tant d'habileté et de succès , que non-seulement les Anglais perdirent leurs nouvelles conquêtes , mais qu'ils furent encore dépouillés de leurs anciennes possessions et se trouvèrent bientôt resserrés dans les bornes étroites de Calais et de son petit territoire.
Les rois de France , dont la puissance se trouvait considérablement augmentée par la réunion de ces provinces à leurs domaines, commencèrent à former des plans plus hardis, tant pour l'amélioration de la police intérieure que pour les entreprises du dehors. Bientôt ils se rendirent redoutables à leurs voisins , qui virent la nécessité de fixer toute leur attention sur les mouvemens d'une puissance dont les démarches intéressaient de si près leur sûreté. La France dès lors, profitant des avantages naturels qu'elle doit à la situation et à la contiguité de tous ses domaines , aussi bien qu'au nombre et à la valeur de ses habitans , prit une nouvelle influence en Europe ; elle fut la première puissance dont la force excita la jalousie et les alarmes des étal3 qui l'environnaient.
La réunion des provinces reconquises sur les Anglais ne fut cependant pas la seule cause de l'augmentation de la puissance française. Cette réunion fut suivie d'une circonstance qui , quoique moins importante et moins marquée, ne contribua pas peu à donner plus de vigueur et d'audace aux opérations de cette monarchie. Pendant les querelles opiniâtres qui régnèrent si long-temps entre l'Angleterre et la France on sentit vivement tous les défauts que le sys tème féodal avait introduits dans la constitutiof militaire. Une guerre de longue durée ne pou vait se soutenir qu'avec langueur, lorsqu'on I<| faisait avec des troupes autorisées et accoutumées à ne rester en campagne que pendant quelques semaines. Des troupes principalement composées d'une cavalerie pesamment armée n'étaient guère propres ni pour la défense ni pour l'attaque des villes et des châteaux qu'il fallait garder ou réduire. Afin de se procurer des forces effectives et permanentes, telles que l'exigeait la longueur des guerres , les rois de
France furent obligés de prendre à leur solde des corps nombreux de mercenaires, qu'ils levaient en pariie dans leurs propres états, en partie dans les pays étrangers. Mais comme dans un gouvernement féodal on ne donnait pas au souverain des fonds suffisans pour subvenir 3 cette dépense extraordinaire, ces aventuriers étaient licenciés à la fin de chaque campagne ou à rapproche d'un accommodement; et peu accoulum es à observer la moindre discipline, souvent ils tournaient leurs armes contre le même pays pour la défense duquel ils avaient été payés, et le ravageaient avec autant de fureur que l'auraient pu faire ses ennemis mêmes.
Un corps de troupes subsistant et régulièrement exercé à la discipline militaire aurait suppléé à ce qui manquait dans la constitution féodale , et aurait donné aux princes les moyens d'exécuter des entreprises jusqu'alors au-dessus de leurs forces. Mais cet établissement était si opposé à l'esprit féodal , et si incompatible avec les privilèges et les prétentions de la noblesse, que pendant plusieurs siècles il ne se trouva aucun monarque assez puissant ou assez hardi pour entreprendre une semblable innovation. Enfin Charles VII, profitant de la réputation que lui avaient acquise ses succès contre les Anglais, et tirant avantage des impressions de terreur que ces ennemis redoutables avaient laissées dans l'âme de ses sujets , exécuta ce que ses prédécesseurs n'avaient pas même osé tenter. Sous prétexte d'avoir toujours sur pied des forces suffisantes pour défendre le royaume contre une invasion subite des Anglais, ce prince, en licenciant ses autres troupes, conserva un corps de neuf mille hommes de cavalerie et de seize mille d'infanterie. Il assigna des fonds pour la solde de ces troupes; il les distribua à son gré dans les différentes places de son royaume, et nomma des officiers pour les commander et les discipliner. Les plus distingués des nobles s'empressèrent d'entrer dans ce service, où ils s'accoutumèrent à dépendre de leur souverain , à exécuter ses ordres et à le regarder comme le juge de leur mérite et la source des grâces. La milice féodale, composée de vassaux que les nobles sommaient de suivre leur bannière , ne pouvait être comparable à un corps de soldats constamment exercés à la guerre; elle perdit insensiblement sa réputation.
INTRODUCTION. 39
On. en vint bientôt à ne calculer la force des
armées que par le nombre des troupes régulières qui s'y trouvaient. En moins d'un siècle, les nobles et leurs suivans militaires, quoiqu'on les requît encore quelquefois, suivant les formes anciennes , de se mettre en campagne , ne furent plus considérés que comme une multitude embarrassante pour les troupes avec qui ils faisaient la guerre, et furent regardés avec mépris par des soldats accoutumés aux détails pénibles et constans d'une discipline régulière.
Ainsi Charles VII, en établissant la première armée sur pied qu'on eût connue en Europe, prépara une révolution importante dans les affaires et la politique des peuples divers. En ôtant aux nobles la direction de la force militaire de l'état, source de l'autorité et du crédit immense qu'ils avaient acquis, ce prince porta un coup terrible à l'aristocratie féodale et la blessa profondément dans le principe même de sa force.
Un corps considérable de troupes régulières entretenues en France clans ce temps où il y avait à peine dans chaque autre état de l'Europe une compagnie ou un escadron soudoyé toute l'année , donna à cette puissance un avantage si sensible sur ses voisins, soit pour l'attaque, soit pour la défense, qu'ils furent obligés, par l'intérêt de leur propre conservation, d'imiter son exemple. Les royaumes considérables du continent prirent à leur solde des troupes mercenaires, qui devinrent par degrés la seule force militaire dont on fît usage , ou à laquelle on osât se confier. Pendant long-temps, l'objet principal de la politique des princes et des ministres fut d'augmenter le nombre de ces mercenaires, et de décréditer ou d'anéantir même tous les autres moyens d'activité ou de défense nationale.
Comme les rois de France eurent les premiers l'idée d'établir dans leurs domaines une force militaire qui les mît en état de donner plus de vigueur et d'étendue à leurs opérations extérieures, ils furent aussi les premiers qui subjuguèrent l'aristocratie féodale, et qui humilièrent les grands vassaux de la couronne, dont le pouvoir excessif avait resserré si long-temps la prérogative royale dans des bornes très étroites, et avait rendu si faibles tous les efforts des souverains d'Europe.
Plusieurs circonstances concoururent à saper par degrés les fonderaens de la puissance aristocratique en France. La fortune et les biens des nobles avaient beaucoup souffert dans les longues guerres que le royaume eut à soutenir contre les Anglais. Le zèle extraordinaire avec lequel ils défendirent leur pays contre ses anciens ennemis entraîna la ruine de plusieurs familles considérables. Comme le siège de la guerre se portait successivement dans presque toutes les provinces du royaume , les terres des autres familles furent exposées de même aux déprédations de l'ennemi, pillées parles troupes mercenaires que les rois prenaient à leur solde et qu'ils n'étaient pas toujours en état de payer, ou ravagées avec une fureur plus destructive encore, par les paysans qui se révoltaient. Le désordre des affaires et les besoins publics ayant en même temps forcé les princes à recourir au funeste expédient de faire à la valeur des monnaies des changemens subits et considérables, les amendes, les cens et les autres droits seigneuriaux baissèrent dans la même proportion ; et les revenus d'un fief tombèrent fort au dessous de la somme qu'ils produisaient auparavant. Pendant ces mêmes guerres , dans lesquelles une noblesse généreuse se portait à l'envi partout où il y avait des périls à braver et de la gloire à acquérir, plusieurs familles considérables s'éteignirent , et leurs fiefs furent réunis à la couronne. D'autres fiefs, tombant en héritage à des femmes, furent partagés entre elles; d'autres furent appauvris par desdonatioDS faites à l'Église, ou déchirés par des successions d'héritiers collatéraux '.
Charles VII ne vit pas avec indifférence ces symptômes manifestes de la décadence d'un corps puissant qu'il voulait abattre; il profita du premier intervalle de paix avec l'Angleterre, pour travailler à élever la prérogative royale sur les ruines de l'aristocratie; mais il avait à la noblesse des obligations trop récentes et trop multipliées; elle venait de rendre des services trop éclatans dans la défense du royaume , pour qu'il ne sentît pas la nécessité de mettre dans ses démarches beaucoup de réserve et de modération. Cependant la couronne avait acquis tant d'autorité par le succès de ses armes contre les
1 Boulainvilliers, Histoire de l'ancien gouvernement de France, lettre xii.
Anglais , et la noblesse avait si fort perdu de son pouvoir , que ce prince fil d'abord sans aucune opposition des changemens très considérables dans la constitution. Non-seulement il établit ce corps formidable de troupes réglées, dont on a déjà parlé ; mais il fut encore le premier roi de France qui, par un simple édit et sans le concours des étals-généraux du royaume , leva des subsides extraordinaires sur son peuple. Il eut assez d'autorité pour rendre perpétuelles différentes taxes, qui, auparavant avaient été imposées accidentellement, et n'étaient perçues que pendant un temps fort court. Ces différens moyens augmentèrent considérablement le pouvoir de Charles, et reculèrent sa prérogative fort au-delà de ses anciennes limites ; de sorte qu'après avoir été le prince le plus dépendant qui eût jamais occupé le trône de France, il se trouva dans les dernières années de son règne possesseur d'un degré d'autorité dont aucun de ses prédécesseurs , pendant plusieurs siècles, n'avait encore joui '.
Charles VII avait formé le projet d'humilier les nobles; Louis XI, son fils, suivit ce plan avec plus d'audace encore et plus de succès. La nature avait fait Louis pour être un tyran : en quelque temps que le sort l'eût fait monter sur un trône, il aurait signalé son règne par des projets pour opprimer son peuple et se rendre absolu : rusé, cruel , dépourvu de sensibilité , étranger à tout principe de justice, sans aucune idée de décence, il dédaignait toutes les contraintes que le sentiment de l'honneur ou le désir de la gloire impose , même aux hommes ambitieux. Habile en même temps à démêler son véritable intérêt , et n'étant guidé que par ce seul objet , il était capable de le poursuivre avec une ardeur opiniâtre , et de s'y attacher avec un esprit systématique , qu'aucun autre motif ne pouvait distraire, qu'aucun péril ne pouvait arrêter:
Ses principes d'administration étaient aussi profonds que funestes aux privilèges de la noblesse. 11 remplit tous les départemens d'hommes nouveaux , et souvent de personnes qu'il avait tirées de l'état le plus bas et le plus vil , pour les élever aux places les plus importantes et de
1 Histoire de Franccpar Villaret, tom. XV, p. 331 et 389. lom. XVI, p. 324. Variations de la monarchie française , tom. 111, p. 162.
INTRODUCTION
la plus grande confiance. C'étaient là ses seuls confidens ; il les consultait sur ses projets et leur en confiait l'exécution; tandis que les nobles, accoutumés auparavant à être les compagnons , les favoris, les ministres de leurs souverains, étaient traités avec un dédain si affecté et si mortifiant que, s'ils ne voulaient plus suivre une cour où ils n'avaient pas conservé l'ombre même de leur ancienne puissance, ils étaient obligés de se retirer dans leurs châteaux où ils restaient oubliés.
Ce n'était pas assez pour Louis que d'avoir diminué le crédit de la noblesse en lui ôtant la direction des affaires; ce prince ajouta lïnsulte au mépris : en la dépouillant de ses privilèges les plus essentiels , il s'occupa à abaisser l'ordre entier et à réduire les nobles au niveau des autres sujets. Les seigneurs les plus distingués, s'ils étaient assez hardis pour s'opposer aux projets du roi, ou assez malheureux pour devenir l'objet de sa jalousie, étaient poursuivis avec une rigueur à laquelle jusqu'alors la noblesse n'avait jamais été soumise; ils étaient jugés par des tribunaux qui n'avaient aucun droit de juridiction sur eux ; sans égard pour leur naissance et leur état , on les appliquait à la torture , on les condamnait à une mort infâme. Le peuple s'accoutumant à voir les personnes les plus illustres enfermées dans des cachots , ou exposées dans des cages de fer, à voir leur sang versé par la main des bourreaux , commença à perdre du respect qu'il avait eu jusqu'alors pour la noblesse , et ne vit plus qu'avec terreur l'autorité royale, qui semblait avoir abaissé et même anéanti toute autre puissance dans la nation.
Louis, craignant cependant que les nobles, intimidés par la rigueur de son gouvernement , et réunis par l'intérêt commun de leur propre conservation , ne formassent une opposition puissante, eut l'art de répandre parmi eux des semences de discorde ; il s'occupa à fomenter ces anciennes animosités que l'esprit de jalousie et d'émulation , naturel au gouvernement féodal , avait allumées et entretenues parmi les principales familles du royaume. Il eut recours, pour remplir cet objet, à toutes les ressources de l'intrigue, à tous les mystères et les artifices que sa politique perfide put lui suggérer; et il y réussit si bien que, dans des conjonctures qui demandaient tant de vigueur et d'union de la
part des nobles , ils se montrèrent toujours faibles et désunis , excepté dans le premier moment de leur ressentiment, qui éclata au commencement de son règne.
En même temps que ce prince dépouillait la noblesse d'une partie de ses privilèges, il augmentait la puissance et la prérogative de la couronne. Il voulut avoir à sa disposition un corps de troupes suffisant pour n'avoir rien à craindre des révoltes que pourraient exciter des sujets mécontens; et pour cet effet, non-seulement il tint sur pied toutes les troupes réglées que son père avait levées, il prit encore à sa solde six mille Suisses qui formaient alors l'infanterie la plus formidable et la mieux disciplinée de l'Europe '. Un sentiment de jalousie naturel aux tyrans lui inspirait de la confiance en ces mercenaires étrangers, qu'il regardait comme les instrumens les plus sûrs de la tyrannie , et les défenseurs les plus fidèles de sa nouvelle puissance.
Il fallut des fonds considérables non-seulement pour les dépenses de cette augmentation de troupes, mais encore pour subvenir aux frais des différentes entreprises que lui fit former l'activité inquiète de son génie : soigneux de conserver et même d'étendre le droit que son père s'était arrogé de lever des taxes sans le consentement des élats-généraux, Louis trouva dans cette ressource les moyens de pourvoir à l'augmentation des charges du gouvernement.
Sa prérogative, toute étendue qu'elle était, ne suffisait pas toujours pour lui procurer tout ce qu'il désirait ; il y suppléa par son adresse. 11 fut le premier souverain en Europe qui connut l'art de gouverner ces grandes assemblées , auxquelles le système féodal avait confié le droit d'accorder des subsides et de lever des impôts. 11 enseigna le premier aux autres princes le secret funeste d'attaquer la liberté publique, en commençant par empoisonner la source d'où elle découle. Il mit en œuvre la puissance et l'intrigue pour diriger selon ses vues l'élection des représentans; il les corrompit ensuite par l'intérêt ou par la crainte; et par différens changemens qu'il fit adroitement dans la forme de leurs délibérations, il prit une influence si puissante sur l'assemblée des états que ces an-
1 Mém.de Comines, tom. 1, p. 367. Daniel, Hist. de la Milice franc., 1. 1, p. 182.
ciens dépositaires des droits et des propriétés du peuple devinrent dès lors de vils inst rumens dont il se servit pour l'exécution des mesures les plus odieuses de son règne l. Comme il ne restait plus dans l'état aucune puissance qui pût mettre des bornes à ses exactions, nonseulement il continua les taxes imposées par son père , mais il les augmenta encore et les porta à une somme qui étonna ses contemporains 2.
Louis ne se contenta pas d'augmenter le pouvoir et les revenus de la couronne; il étendit aussi ses domaines par des acquisitions de différentes espèces. Il acheta le Roussillon. La Provence lui échut par le testament de Charles d'Anjou; et à la mort de Charles-le-Téméraire, il s'empara à main armée de la Bourgogne et de l'Artois , qui avaient appartenu à ce prince. Ainsi dans le cours d'un seul règne , la France devint un royaume uni dans toutes ses parties ; et la politique inflexible et profonde de Louis XI non-seulement dompta la fierté d'une noblesse féodale , mais encore établit une espèce de gouvernement presque aussi absolu et aussi terrible que le despotisme de l'Orient.
Quoique son règne eût porté un coup fatal à la liberté de son peuple , cependant l'autorité qu'il avait acquise, les ressources qu'il s'était ménagées , et l'indépendance absolue qu'il avait su se procurer , soit pour concerter ses projets , soit pour les exécuter, ne pouvaient manquer de mettre dans son administration de la vigueur et de l'activité. Louis négocia dans toutes les cours de l'Europe; il observa les mouvemens de tous ses voisins; il entra, ou comme partie principale ou comme auxiliaire, dans toutes les grandes affaires politiques. Sesrésolutionsétaientpromptes et ses opérations vigoureuses. Dans toutes les occasions il était en état de réunir et de mettre en mouvement toutes les forces de son royaume. Les souverains ses prédécesseurs
1 Mémoires de domines, 1. 1, p. 136. Chron. scandai. Ibid.> t. Il, p. 71.
2 Mém. de Comines, 1. 1. p. 334. Charles Vil leva des «axes pour la valeur de 1,800,000 francs; Louis XI les porta à 4,700,000. Le premier soudoyait 9,000 hommes de ' cavalerie et 16,000 d'infanterie ; le second augmenta la cavalerie jusqu'à 15,000 hommes, et l'infanterie à 25,000. Mém. de Comines, t, 1, p. 384. Fendant les dernières années de son règne, il tenait la plus grande partie de ces troupes campées dans un même endroit, et prêtes à marcher au premier signal. Jbid., 381.
avaient vu leur puissance enchaînée sans cesse, et circonscrite par la jalousie des nobles; depuis son règne, les rois de France, plus maîtres chez eux, ont étendu aussi leur influence au dehors; ils ont formé des projets plus vastes de conquêtes , et ont fait la guerre avec une vigueur et une activité qu'on ne connaissait pas en Europe depuis long-temps.
L'exemple de Louis XI était trop séduisant pour n'être pas imité par d'autres souverains. Henri VII ne fut pas plutôt assis sur le trône d'Angleterre, qu'il forma le projet d'étendre sa prérogative, en abaissant le pouvoir des nobles. Mais les circonstances dans lesquelles il se trouvait étaient moins favorables pour le succès de cette entreprise, que celles où s'était trouvé Charles VII ; et il ne porta pas dans ses démarches l'activité que Louis XI avait mise dans les siennes. Les victoires que Charles avait remportées sur les Anglais, et l'honneur qu'il s'était acquis en arrachant de leurs mains plusieurs provinces , lui avaient mérité de la part de ses peuples un tel degré de confiance qu'il put hasarder impunément les changemens les plus hardis dans l'ancienne constitution. Le génie audacieux de Louis avait brisé toutes les barrières, et tenté de renverser ou d'écarter tous les obstacles qu'il avait trouvés sur son passage. Mais Henri ne régnait que par un droit contesté; il voyait une faction populaire toujours prête à prendre les armes contre lui ; et après de longues guerres civiles, pendant lesquelles la noblesse avait souvent déployé son pouvoir en faisant et en déposant les rois, il sentait bien que les ressorts de l'autorité royale avait été si fort relâchés, et les bornes de sa prérogative si resserrées , qu'il ne pouvait mettre dans sa conduite trop de réserve et de modération. Il s'occupa donc à saper par les fondemens cet édifice formidable qu'il ne pouvait attaquer à force ouverte. Ses plans furent mesurés, et lents dans leurs opérations; mais ils furent conduits avec prudence , et produisirent à la fin de grands effets. Il publia des lois pour permettre aux barons de vendre leurs biens malgré les substitutions; il fit des règlemens pour empêcher la noblesse de tenir à son service ces troupes nombreuses de vassaux qui la rendaient si formidable et si turbulente; il encouragea la population, l'agriculture et le commerce ; il assura a ses sujets, pendant le long
INTRODUCTION
cours de son règne, la jouissance des avantages qui naissent des arts de la paix; il accoutuma le peuple à une administration régulière, sous laquelle les lois étaient exécutées avec autant de vigueur que d'exactitude ; par ces différens moyens il fit insensiblement dans la constitution du gouvernement anglais les changemens les plus favorables à l'autorité royale , et transmit le pouvoir le plus étendu à son successeur, qui devint un des monarques les plus absolus de l'Europe , et fut en état de former et d'exécuter les entreprises les plus hardies.
L'autorité royale fit les mêmes progrès en Espagne : la réunion des royaumes d'Arragon et de Castille, par le mariage de Ferdinand et d'Isabelle; la conquête glorieuse de Grenade sous leur règne, conquête qui détruisit l'odieuse domination des Maures; le commandement des grandes aimées qu'il avait fallu tenir constamment sur pied pour achever cette expédition ; la sagesse et la fermeté que Ferdinand et Isabelle mirent dans leur administration, et l'adresse avec laquelle ils surent tirer avantage de toutes les circonstances pour abaisser la noblesse et étendre leur prérogative; tout concourut à les élever à un degré de crédit et d'autorité auquel n'était parvenu aucun de leurs prédécesseurs. A la vérité, différentes causes , que je développerai ailleurs, avaient concouru à conserver en Espagne le gouvernement féodal dans toute sa force plus long-temps qu'en France et en Angleterre,où les rois jouissaient déjà d'un pouvoir beaucoup plus étendu ; mais le génie de Ferdinand et d'Isabelle suppléa au défaut d'autorité , et ils firent valoir avec tant d'adresse les droits qui leur appartenaient, que Ferdinand fut en état de soutenir avec une vigueur et un succès extraordinaires les grandes expéditions qu'il entreprit au dehors.
Tandis que ces princes travaillaient ainsi à reculer les bornes de la prérogative royale, et prenaient de si sages mesures pour diriger et réunir toutes les forces de leurs états, plusieurs circonstances les mirent à portée d'exercer la nouvelle puissance qu'ils avaient acquise : ils se trouvèrent bientôt engagés dans une longue suite d'entreprises et de négociations; en sorte que les intérêts et les affaires des principales nations de l'Europe se trouvèrent insensiblement liés ensemble par des rapports communs; et l'on
vit se former par degrés un grand système politique qui ne tarda pas à fixer l'attention universelle.
Le premier événement remarquable par l'influence qu'il eut sur la révolution qui se fit dans l'état de l'Europe fut le mariage de la fille de Charles-le-Téméraire , seule héritière de la maison de Bourgogne. Charles, son père, l'avait proposée en mariage à différens princes ; mais il avait eu en vue de les engager, par cette offre , à favoriser les projets que lui inspirait sans cesse son ambition inquiète.
Ce mariage était l'objet de l'attention générale : on sentait parfaitement combien il serait avantageux d'acquérir les vastes domaines de cette maison, les plus riches et les mieux cultivés qu'il y eût alors en deçà des Alpes. Aussi dès que la mort prématurée de Charles eut mis entre les mains de Marie de Bourgogne cette immense succession, tous les princes de l'Europe tournèrent leurs regards vers cette princesse et montrèrent le plus grand intérêt au choix qu'elle ferait d'un époux.
Plusieurs des provinces qu'elle possédait touchaient à la France dont elles avaient été autrefois démembrées; tout semblait engager Louis XI à rechercher l'alliance de Marie. Il ne doutait pas que toute proposition raisonnable qu'il jugerait à propos de faire pour l'établissement d'une princesse, vassale de sa couronne, et descendue du sang royal de France , ne fût reçue favorablement. Il n'avait cependant que deux partis convenables à proposer ; l'un était de marier l'héritière de Bourgogne au dauphin; l'autre de la donner au comte d'Angoulème, prince du sang. Le premier mariage, en réunissant à sa couronne les domaines de Marie, aurait fait de la France la plus puissante monarchie de l'Europe; mais il y avait trop de disproportion entre l'âge de Marie, qui avait vingt ans, et celui du dauphin, qui n'en avait que huit; d'ailleurs les Flamands avaient déclaré qu'ils étaient résolus de ne point choisir un maître qui fût assez puissant pour être en état d'attenter à leur liberté, et ils redoutaient surtout de tomber sous la domination odieuse et tyrannique de Louis : ces obstacles étaient si puissans qu'on ne songea pas même à les surmonter. Le second projet était d'une exécution beaucoup plus facile : Marie avait même paru très disposée à accepter la main
du comte d'Angoulême1. Par ce mariage, Louis aurait empêché que la succession de la maison de Bourgogne ne tombât entre les mains d'une puissance rivale; et en échange du riche établissement qu'il aurait procuré au comte d'Angoulème, il eût obtenu ou extorqué de ce prince des concessions très avantageuses au royaume de France; mais Louis, accoutumé depuis longtemps aux manœuvres obliques dîme politique insidieuse, ne pouvait goûter ce qui était simple et raisonnable; il avait tant de goût pour l'artifice et la ruse, qu'il finit par les regarder moins comme le moyen que comme le véritable objet de ses démarches. Ce principe, joint à celui qu'il s'était fait de ne pas souffrir qu'aucun de ses sujets s'agrandît, peut-être aussi le désir d'opprimer la maison de Bourgogne qu'il haïssait, lui firent négliger une occasion dont un prince moins fin et moins habile aurait su profiter, et l'égarèrent en lui faisant prendre une route plus convenable à son caractère et à son génie.
Louis forma le projet de s'emparer par la force des provinces que Marie tenait de la couronne de France, et cle pousser même plus loin ses conquêtes dans les domaines de cette princesse, pendant qu'il la tromperait par des instances répétées pour le mariage impraticable du dauphin. Il montra dans l'exécution cle ce plan une adresse et des talens extraordinaires , et il se signala par des traits de fausseté, de perfidie et de cruauté qui étonnent, même dans l'histoire de Louis XI. Dès que Charles eut fermé les yeux, Louis fit marcher ses troupes et s'avança vers les Pays-Bas. Il se fit ouvrir les portes de quelques-unes des villes frontières , en corrompant les gouverneurs , ou en se ménageant des intelligences avec les habitans. Il négocia avec Marie , et pour la rendre odieuse à ses propres sujets, il leur révéla des secrets importans que lui avait confiés cette princesse. Il entretint une correspondance secrète avec les deux ministres en qui elle avait le plus de confiance, et communiqua ensuite leurs lettres aux états de Flandre : les états, indignés de la trahison de ces ministres, ordonnèrent qu'on instruisît sur-le-champ leur procès : on leur fit subir les tortures les plus cruelles ; et, sans égard aux prières, aux larmes même de leur souveraine qui savait et approu-
1 Mém. deComines, liv. 1, p. 358.
vait tout ce qu'ils avaient fait, on leur trancha la tète en sa présence '.
Tandis que, par une conduite si indigne d'un grand roi , Louis s'assurait la possession de la Bourgogne, de l'Artois et des villes situées sur les bords de la Somme , les états de Flandre entamèrent une négociation avec l'empereur Frédéric III , et conclurent un traité de mariage entre Maximilien son fils, archiduc d'Autriche, et Marie, leur souveraine. La naissance illustre de ce prince et la haute dignité à laquelle il paraissait destiné rendaient cette alliance très honorable; en même temps l'éloignement des domaines héréditaires de l'archiduc et la modicité de ses revenus, lui laissaient un pouvoir trop borné pour exciter la crainte ou la jalousie des Flamands.
Ce fut ainsi que la bizarrerie et l'excessive finesse de Louis mirent la maison d'Autriche en possession de l'héritage de celle de Bourgogne; cette acquisition fut la base de la puissance où s'éleva depuis Charles V ; par-là il se trouva maître d'un riche domaine qui le mit en état de soutenir avec succès les plus formidables entreprises contre la France. Ainsi le même monarque qui sut le premier, en réunissant les forces intérieures de la France , rendre ce royaume redoutable à tout le reste de l'Europe , contribua en même temps à élever une puissance rivale qui , pendant deux siècles,a traversé les mesures, balancé les forces et arrêté les progrès des rois ses successeurs.
Un second événement important influa sur l'état de l'Europe dans le quinzième siècle; ce fut l'expédition de Charles VIII en Italie. Elle produisit des révolutions aussi mémorables que celles dont on vient de parler, et occasiona des changemens encore plus sensibles dans le système politique ainsi que clans le militaire; elle excita l'Europe à faire des entreprises plus hardies, et lia plus intimement les affaires et les intérêts des différais états. Charles était un prince faible, mais généreux; son administration douce et modérée semblait avoir ranimé la vivacité et le génie de la nation française, que le despotisme farouche de son père avait affaiblis et presque éteints. La noblesse reprit pour le service militaire cette ardeur qui lui était naturelle ; et pen-
1 Mém. de Comines, liv. v, cb. xv, p. 309, etc.
INTRODUCTION
dant que le jeune monarque, impatient de signaler son règne par quelque action d'éclat , cherchait en lui-même de quel coté il tournerait ses armes, les sollicitations et les instances d'un politique italien, infâme par ses crimes, mais distingué par ses talens , fixèrent son incertitude. Louis Sforce avait formé le projet de détrôner le duc de Milan son neveu, et de s'emparer de ses états; mais il craignait que les princes italiens ne formassent une ligue pour traverser ses mesures, et ne secourussent le duc de Milan, avec lequel la plupart d'entre eux étaient liés par le sang ou par des alliances. Sforce sentit la nécessité de s'assurer d'une protection puissante ; il s'adressa au roi de France ; mais loin de lui découvrir ses véritables intentions, il tâcha uniquement d'engager ce monarque à entrer en Italie avec une nombreuse armée, afin de s'emparer du trône de Naples , sur lequel Charles avait en effet des prétentions comme héritier de la maison d'Anjou. Les droits que cette maison avait sur le royaume de Naples avaient éié transmis à Louis XI par Charles d'Anjou , comte du Maine et de Provence; mais Louis, en prenant sans délai possession des étals dont Charles était réellement le maître, n'avait eu garde de se prévaloir d'un titre imaginaire sur un royaume que gouvernait paisiblement un autre prince ; et il refusa constamment de se jeter dans le labyrinthe de la politique italienne. Son fils, moins prudent ou plus audacieux, s'embarqua avec ardeur dans cette entreprise, et sans avoir égard aux représentations de ses conseillers les plus expérimentés, il se prépara à la soutenir avec la plus grande vigueur.
Charles était assez puissant pour entreprendre avec succès une semblable expédition. Son père lui avait laissé une autorité qui le rendait maître absolu de la France. Il avait lui-même augmenté l'étendue de son royaume par le mariage qu'il avait habilement contracté avec l'héritière de Bretagne, et qui lui avait valu la souveraineté de cette province, le dernier des grands fiefs qui ne fût pas encore réuni à la couronne. Charles assembla bientôt les forces qu'il jugea nécessaires pour l'exécution de ses projets ; il avait une si grande impatience de se montrer comme un conquérant dès l'entrée de sa carrière, que, sacrifiant un avantage réel pour un objet chimérique, il rendit le Roussillon à
Ferdinand , et céda à Maximilien une partie de ses acquisitions en Artois , uniquement pour engager ce prince à ne point inquiéter la France pendant qu'il porterait ses armes en Italie.
Les armemens des états de l'Europe au quinzième siècle étaient bien différens de ceux dont on trouvera le détail dans le cours de cette histoire : l'armée avec laquelle Charles entreprit cette grande expédition était au plus de vingt mille hommes ; mais les dispositions qu'il avait faites pour le transport de l'artillerie, des vivres et des munitions de toute espèce, étaient si considérables, qu'on peut les comparer aux préparatifs immenses qu'exigent les guerres modernes * .
Quand les Français entrèrent en Italie , ils n'y trouvèrent aucune puissance en état de leur résister. Les différens états de cette contrée n'avaient vu depuis long-temps leur tranquillité troublée par l'invasion d'aucun ennemi étranger ; et ils s'étaient formé pour leurs affaires de guerre et d'administration un système qui leur était particulier. Pour concilier les intérêts et balancer la puissance des princes entre lesquels l'Italie était partagée, ils s'engageaient dans des négociations perpétuelles et interminables, qu'ils conduisaient avec toute la subtilité d'une politique tortueuse et raffinée ; et lorsqu'ils prenaient la voie des armes , leurs querelles se décidaient dans des combats burlesques et par des victoires innocentes qui ne coûtaient point de sang aux vaincus.
A la première apparence du danger qui les menaçait, les Italiens eurent recours aux artifices qui leur étaient familiers, et employèrent toutes les ressources de l'intrigue pour détourner l'orage; mais cet expédient n'eut pas le succès qu'ils en attendaient; et les lâches mercenaires, qui composaient la seule force militaire qu'il y eût dans le pays , n'étant propres qu'à une guerre de parade, furent saisis d'épouvante à l'aspect d'une guerre réelle. L'impétuosité de la valeur française leur parut irrésistible. Florence, Pise et Rome ouvrirent sans résistance leurs portes à l'armée de Charles. L'approche de cette formidable invasion frappa un roi de Naples d'une terreur panique si violente que, s'il faut en croire les historiens, il en mourut. Un autre abdiqua la couronne par un même sentiment de
1 Mézeray, Histoire de France, t. 11, p. 777
pusillanimité. Un troisième s'enfuit de ses états, dès que l'ennemi parut sur les frontières. Charles s'avança du fond des Alpes vers Naples avec autant de rapidité , et ne trouva guère plus d'obstacles que s'il eût traversé son propre royaume ; il prit tranquillement possession du trône de Naples , et de là inspira la frayeur ou donna la loi à toutes les autres puissances de l'Italie.
Ainsi se termina cette fameuse expédition qui doit être regardée comme le fruit de la nouvelle puissance que les princes européens avaient acquise et qu'ils commençaient à exercer. Les effets en furent aussi remarquables que le succès en avait été étonnant. Les Italiens , incapables de résister au torrent qui venait fondre sur eux , lui laissèrent d'abord un libre cours. Ils virent bientôt qu'il n'y avait en Italie aucune puissance en état d'opposer des forces suffisantes à celles d'un prince qui possédait de si vastes domaines et commandait à une nation si belliqueuse, mais ils sentirent en même temps qu'une confédération pourrait faire ce que chacun de ses membres en particulier ne pouvait pas même tenter. Ils eurent recours à cet expédient, le seul qui leur restait pour secouer ou pour éviter le joug des Français.
Tandis que l'imprudent roi de France perdait son temps à Naples dans les fêles, et dans de vains triomphes, ou qu'il repaissait son imagination du chimérique projet de conquérir l'Orient, il se forma contre lui une ligue puissante de presque tous les états d'Italie , soutenus par l'empereur Maximilien et par Ferdinand, roi d'Arragon. Ces puissances diverses avaient oublié ou suspendu leurs animosités particulières , pour agir de concert contre un ennemi commun, qui était devenu redoutable pour chacune d'elles; leur union tira Charles d'une dangereuse tranquillité. 11 vit qu'il n'y avait plus de sûreté pour lui qu'en retournant en France. Les confédérés rassemblèrent une armée de trente mille hommes, pour arrêter sa marche et lui fermer les passages : les Français, dont le courage et l'audace compensaient avec avantage leur infériorité en nombre, se firent jour à travers celle armée, et remportèrent une victoire qui ouvrit a leur roi une route sûre dans ses élals; mais Charles perdit toutes ses conquêtes aussi rapidement qu'il les avait faites, et le sys-
tème politique de l'Italie reprit la forme qu'il avait avant celte expédition.
Le succès prompt et décisif de cette confédération semble avoir été un coup de lumière pour les princes et les politiques d'Italie, que l'invasion des Français avaient alarmés et déconcertés. Ces politiques étendirent dès lors aux affaires de l'Europe les maximes de cette science politique , qu'ils n'avaient jusqu'alors employées qu'à régler les opérations des petits états dans leur propre pays. Ils découvrirent l'art d'empêcher un souverain de s'élever à un degré de puissance incompatible avec la liberté générale, et apprirent à leurs contemporains l'importance de ce grand principe de la politique moderne, qui consiste à conserver une juste distribution de pouvoir entre tous les membres du système que composent les états de l'Europe. Pendant toutes les guerres dont l'Italie devint alors le théâtre, au milieu des hostilités presque continues que l'imprudent Louis XII et l'ambitieux Ferdinand d'Arragon exercèrent dans ce pays, depuis la fin du quinzième siècle jusqu'au règne de Charles-Quint , tous les politiques italiens ont mis toute leur attention à conserver l'équilibre de puissance entre les parties belligérantes. Cette maxime ne fut pas renfermée dans les bornes de l'Italie; d'autres états, éclairés par l'intérêt de leur propre conservation , en reconnurent l'utilité; et la pratique en devint bientôt universelle. C'est depuis cette époque que nous pouvons observer et suivre les progrès de cette communication réciproque qui a lié si étroitement les nations de l'Europe l'une à l'autre ; c'est dès lors qu'on a senti l'importance et les avantages de cette politique prévoyante qui, pendant la paix, prévient les dangers éloignés et possibles, et qui, pendant la guerre, empêche les conquêtes rapides et destructives.
Ce ne fut pas là le seul effet des guerres que les grandes puissances de l'Europe portèrent, en Italie; elles servirent encore à rendre général le changement que les Français avaient commencé à faire dans l'état de leurs troupes, et obligèrent tous les princes qui se montrèrent sur ce nouveau théâtre à établir la force militaire de leurs royaumes sur le même pied que celle de France. Quand le théâtre de la guerre se trouva éloigné des pays mêmes par qui elle se faisait, le service des vassaux féodaux ne
INTRODUCTION
pouvant être d'aucun usage , on sentit évidemment la nécessité d'employer des troupes régulièrement exercées et constamment entretenues et soudoyées. Charles VIII marcha en Italie, avec une cavalerie entièrement composée de ces compagnies de gens d'armes, qui avaient été incorporées par Charles VII et conservées par Louis XI. Son infanterie était composée en partie de Gascons, armés et disciplinés à la manière des Suisses. Louis XII y ajouta un corps d'Allemands, qui se distingua dans les guerres d'Italie sous le nom de bandes noires Mais aucun de ces princes ne tint compte de la milice féodale , et n eut jamais recours à cette force militaire qu'ils auraient pu convoquer et commander suivant les anciennes institutions de leur royaume.
Maximilien et Ferdinand se servirent des mêmes instrumens dès qu'ils commencèrent à faire la guerre enltalie, et ne se reposèrent, pour l'exécution de leurs plans, que sur le service des troupes mercenaires.
Cette innovation dans la constitution militaire fut bientôt suivie d'une autre, qui fut introduite par l'usage d'employer des Suisses dans les guerres d'Italie. Les armes et la discipline de ce peuple étaient fort différentes de celles des autres nations de l'Europe. Pendant les guerres longues et meurtrières qu'ils eurent à soutenir pour défendre leur liberté, la maison d'Autriche envoya contre eux des armées qui, semblables à celles des autres grandes puissances, consistaient particulièrement en cavalerie pesamment armée. Les Suisses, à qui leur pauvreté et le petit nombre de gentilshommes qui résidaient dans leur pays, alors stérile et inculte, ne permettait pas de lever et d'entretenir une cavalerie capable de faire face à celle de l'ennemi , se virent forcés de placer toute leur confiance dans l'infanterie ; et afin de la mettre en état de soutenir le choc de la cavalerie, ils donnèrent aux soldats , pour armes défensives , des cuirasses et des casques, et, pour armes offensives, de longues lances , des hallebardes et de pesantes épées. Ils formaient des bataillons considérables, .disposés en colonnes profondes et serrées, qui présentaient de tout côté à l'ennemi un front redoutable1. Les hommes d'armes ne pouvaient
1 Macchiavelli, Dell' arte di guerra, lib. n, cap. n.
rompre la solidité de cette infanterie; elle repoussa les Autrichiens dans toutes les tentatives qu'ils firent pour subjuguer la Suisse, et battit la gendarmerie bourguignone, qui pour le nombre et la valeur ne le cédait guère à celle de France ; et lorsque ces troupes furent employées pour la première fois dans les guerres d'Italie , elles écrasèrent tout ce qui entreprit de leur résister. Des preuves si répétées et si éclatantes de la force de l'infanterie, lui rendirent son ancienne réputation, et rétablirent par degrés l'opi nion, si long-temps abandonnée, de sa supériorité dans toutes les opérations de la guerre. Mais la gloire que les Suisses avaient acquise par leurs succès, leur inspira une si haute idée de leur bravoure et du besoin qu'on avait d'eux, qu'ils devinrent mutins et insolens. Les princes qui les soudoyaient se lassèrent de dépendre du caprice de ces mercenaires étrangers, et commencèrent à chercher les moyens de perfectionner leur infanterie nationale.
Les princes d'Allemagne , qui commandaient à des hommes doués de la force , du courage et de la persévérance propres à faire de bons soldats, firent bientôt dans leurs troupes deschangemens qui les mirent en état de le disputer aux Suisses, et pour la discipline et pour la valeur.
Il en coûta plus de temps et plus d'efforts aux rois de France pour plier l'esprit impétueux de leur nation à la subordination et à la discipline; cependant ils s'attachèrent avec tant de soin A mettre sur un pied respectable leur infanterie nationale, que, dès le règne de Louis XII, on vit des gentilshommes du plus haut rang abandonner les anciens préjugés et consentir à entrer dans ce service *.
Les Espagnols, par leur situation , ne pouvaient guère employer que leurs troupes nationales dans les parties méridionales de l'Italie , théâtre des principales opérations de la guerre qu'ils firent dans ce pays. Non-seulement ils adoptèrent la discipline des Suisses, mais encore ils la perfectionnèrent , en mêlant dans leurs bataillons un certain nombre de soldats armés de mousquets pesans.Ce fut ainsi qu'ils formèrent ce fameux corps d'infanterie, qui pendant cent cinquante ans fit la terreur et l'admiration de toute l'Europe.
1 Brantôme, t. X, p. 18. Mém. de Meuranges , p. 14&
Les élats d'Italie diminuèrent aussi par degrés le nombre de leurs corps de cavalerie, et à l'exemple de leurs voisins plus puissans firent consister dans l'infanterie la force de leurs armées.
Depuis cette époque , les différentes nations de l'Europe ont fait la guerre avec des forces plus appropriées à toute espèce de service , plus capables d'agir dans tous les pays, et plus propres à faire et à conserver les conquêtes.
Les guerres d'Italie, qui avaient inspiré aux peuples d'Europe ces changemens avantageux dans l'art militaire , leur donnèrent en même temps la première idée des dépenses qu'exigent des opérations longues et soutenues , et les accoutumèrent à supporter le fardeau. des impositions nécessaires pour y subvenir. Tant que la police féodale subsista dans toute sa force , tant que les armées ne furent composées que de vassaux guerriers, convoqués pour attaquer une puissance voisine, et pour remplir dans une campagne très courte l'obligation du service militaire qu'ils devaient à leurs souverains, les frais de la guerre furent peu considérables. Un modique subside mettait un prince en état dp commencer et d'achever ses plus importantes opérations. Mais lorsque l'Italie devint le théâtre où les puissances de l'Europe allèrent déployer à l'envi leurs forces, et se disputer la supériorité , alors les préparatifs nécessaires pour une expédition si éloignée, la paie des armées constamment entretenues, le soin de leur subsistance dans un pays étranger , des sièges à former et des villes à défendre, tout augmenta prodigieusement les charges de la guerre et donna lieu à de nouvelles taxes dans tous les royaumes de l'Europe.
Cependant les progrès de l'ambition furent si rapides, et les princes portèrent si loin leurs entreprises, qu'il fut impossible dans les commencemens d'établir des fonds proportionnés à l'augmentation de dépense qu'exigeaient ces efforts extraordinaires. Lorsque Charles VIII fit son expédition dans le royaume de Naples , les sommes nécessaires pour l'exécution de celle entreprise excédaient si fort le produit des contributions que la France avait été accoutumée à payer, qu'avant même d'être arrivé aux frontières d'Italie, ce prince avait déjà vidé son trésor et épuisé toutes les ressources domestiques
qu'il avait pu trouver dans l'exercice des droits ordinaires et très étendus de sa prérogative. Comme il n'osait pas imposer de nouvelles taxes à son peuple, déjà écrasé sous le poids de charges extraordinaires, le seul expédient qui lui restait fut d'emprunter des Génois l'argent dont il avait besoin pour continuer sa marche; mais il ne put obtenir la somme qu'il demandait qu'en payant l'intérêt exorbitant de quarante - deux pour cent l. On observe la même disproportion entre les dépenses et les revenus des autres princes ses contemporains. Depuis cette époque, les impôts allèrent toujours en croissant; et pendant le règne de Charles-Quint, le produit des taxes, dans chaque état de l'Europe, monta à des sommes qui auraient paru prodigieuses à la fin du quinzième siècle, et prépara la voie aux exactions encore plus énormes des gouvernemens modernes.
Le dernier événement politique, antérieur au règne de Charles -Quint, qui mérite attention par son influence sur l'état de l'Europe, fut la ligue de Cambrai. Toutes les puissances qui se réunirent pour former cette ligue avaient pour objet d'humilier la république de Venise et de diviser ses domaines.
La constitution civile de Venise était établie sur une base si solide , qu'elle n'avait subi , depuis plusieurs siècles , aucun changement considérable; pendant tout ce période, la république dirigea ses affaires sur des principes de politique pleins de vigueur et de sagesse, et s'y attacha avec une persévérance invariable, qui lui donna de grands avantages sur les autres états, dont les vues et les opérations changeaient aussi souvent que la forme du gouvernement , ou que les personnes chargées de l'administration. En suivant constamment ce plan de conduite, les Vénitiens vinrent à bout d'étendre leur territoire, et formèrent bientôt la puissance la plus considérable qu'il y eût en Italie; tandis que leur grand commerce, les productions utiles et curieuses de leurs manufactures, et le débit exclusif des marchandises les plus précieuses de l'Orient, rendirent cette république l'état le plus riche de l'Europe.
La puissance des Vénitiens inspira de la jalousie et de la crainte à leurs voisins. Leur opu-
1 Mém. de Comines, liv. vu, chap. v, p. îiO.
INTRODUCTION
lence fut un objet d'envie pour les plus grands monarques , qui avaient de la peine à égaler les simples citoyens de cette république dans la magnificence de leurs édifices, la richesse de leurs meubles et de leurs vêtemens , la somptuosité et l'élégance de leur table l. Jules II , qui eut autant de talens et plus d'ambition qu'aucun ponlife qui ait jamais occupé le trône papal, conçut l'idée de cette ligue contre les Vénitiens , et sut, en ménageant les passions des princes, leur persuader de se joindre à lui. Il excita les craintes des uns et l'avarice des autres , et son adresse , secondée par d'autres circonstances dont le développement n'entre point dans mon sujet , çéussit à former contre ces superbes républicains une des confédérations les plus formidables que l'Europe ait jamais vues.
L'empereur , le roi de France , le roi d'Àrragon, le pape, furent les principaux acteurs de la ligue de Cambrai, à laquelle accédèrent presque tous les princes d'Italie ; et le moins considérable de ces princes espérait de partager les dépouilles d'un état qu'ils avaient tous regardé comme dévoué à la destruction. Les Vénitiens auraient pu d'abord détourner cet orage ou du moins en briser la violence; mais animés par une présomption téméraire dont il n'y a pas d'exemple dans le reste de leur histoire , ils ne firent rien pour l'éviter. La valeur impétueuse des Français rendit inutiles toutes les précautions qu'ils avaient prises pour la sûreté de leur république, et la fatale journée de Giaradadda détruisit l'armée sur laquelle ils avaient compté pour leur défense. Jules II s'empara de toutes les villes qu'ils avaient dans l'état ecclésiastique. Ferdinand réunit de nouveau au territoire de Naples les villes dont ils s'étaient mis en possession sur les côtes de la Calabre. Maximilien, à la tète d'une puissante armée, s'avançait sur Venise, d'un côté; les Français poussaient leurs conquêtes de l'autre. Les Vénitiens, se voyant enveloppés par tant d'ennemis sans avoir un seul allié, passèrent de la présomption au plus profond désespoir; ils abandonnèrent tout ce qu'ils possédaient sur le continent , et se renfermèrent dans les murs de leur capitale , comme dans leur unique asile et dans la seule place qu'ils eussent espérance de conserver.
1 Heliani, Oraiïo apud Goldastum inpoliljmperiœî., P. 980.
Ce succè rapide devint cependant funeste A la ligue. Les princes qui la composaient étaient restés unis tant qu'ils n'avaient fait que contempler leur proie ; mais ils sentirent renaître leur ancienne jalousie et leurs premières animosités, lorsqu'ils se crurent au moment de la dévorer. Les Vénitiens, en observant ces symptômes de division et de défiance parmi leurs ennemis, virent briller un rayon d'espérance, qui ranima la vigueur naturelle de leurs conseils ; ils reprirent un caractère de sagesse et de fermeté qui réparai quelques égards les fautes de l'imprudence et du découragement auquel ils s'étaient abandonnés ; ils recouvrèrent une partie des pays qu'ils avaient perdus ; ils apaisèrent le pape et le roi d'Arragon par des concessions adroites et avantageuses à ces deux princes, et parvinrent enfin à dissoudre cette confédération qui avait mis leur république si près de sa ruine entière.
Jules II , enorgueilli du succès de cette ligue, qu'il avait concertée lui-même, et imaginant qu'il n'y avait aucune entreprise dont il ne vînt aisément à bout , conçut l'idée de chasser de l'Italie toutes les puissances étrangères ; et il mit en œuvre toutes les ressources de sa politique pour l'exécution de ce projet, si digne de son génie vaste et audacieux. Sa première attaque se tourna contre les Français, qui, pour plusieurs raisons, étaient encore plus odieux aux Italiens que les autres étrangers qui avaient acquis des domaines en Italie. A force d'activité et d'adresse , le pape persuada à la plupart des puissances qui s'étaient unies pour la ligue de Cambrai de tourner leurs armes contre Louis XII leur allié, et engagea Henri VIII, qui venait de monter sur le trône d'Angleterre, à favoriser leurs opérations , en tentant une invasion en France. Louis se défendit avec un courage étonnant contre cette ligue formidable et imprévue. La guerre se fit pendant plusieurs campagnes, en Italie, sur les frontières d'Espagne et en Picardie , avec des succès et des pertes réciproques. Épuisé à la fin par la multilude autant que par l'étendue des opérations qu'il avait à soutenir, hors d'état de résister à une confédération qui réunissait contre lui des forces supérieures, conduites avec habileté et avec persévérance , ce prince fut obligé de conclure différens traités de paix avec ses ennemis , et de
terminer la guerre en abandonnant tout ce qu'il avait acquis en Italie , excepté le château de Milan et quelques villes peu considérables de ce duché.
Les différentes négociations qui se traitèrent dans ce période de trouble et d'agitation, et les confédérations qui se formèrent entre des puissances qui jusqu'alors n'avaient eu que peu de liaisons entre elles . commencèrent à étendre et à favoriser cette communication entre les nations de l'Europe , que j'ai citée comme un effet des événemens du quinzième siècle. En même temps l'importance des objets que ces puissances se proposaient, l'éloignement des lieux où elles portaient leurs armes, la longueur et l'obstination des querelles dans lesquelles elles s'engagèrent , les forcèrent de faire des efforts dont les siècles précédens n'avaient pas offert d'exemples.
Ce n'est pas seulement à l'ambition , aux talens et à la rivalité de Charles-Quint et de François 1er, qu'il faut attribuer la cause des grands mouvemens et des révolutions importantes qui caractérisent le période qu'embrasse l'histoire que j'ai entrepris d'écrire. Les royaumes d'Europe avaient déjà fait de grands progrès dans la science de l'administration intérieure ; et l'autorité que les princes avaient acquise, les rendant maîtres de la force nationale nécessaire pour soutenir la guerre dans des régions étrangères, les avait mis en état d'étendre la sphère de leurs opérations militaires, et de faire des efforts plus vigoureux et plus soutenus» Les guerres d'Italie, qui leur apprirent d'abord à essayer la nouvelle autorité qu'ils avaient acquise , donnèrent naissance à tant de prétentions opposées, excitèrent parmi les nations diverses un esprit si général de discorde et de rivalité, et devinrent la source et le prétexte de tant de querelles, qu'il ne pouvait manquer d'en résulter des convulsions extraordinaires dans toute l'Europe ; aussi dès l'ouverture du seizième siècle, tout annonça qu'il serait fécond en grands événemens.