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armée allemande, embarrassée comme de coutume par ses bagages et son artillerie, ne pouvait se mettre en mouvement avec beaucoup de célérité. A peine avait-elle commencé sa marche que les troupes légères de l'ennemi se firent apercevoir, et l'électeur vit qu'il ne pouvait éviter une bataille. Comme il avait autant de bravoure dans l'action que d'indécision dans le conseil, il fit ses dispositions pour le combat avec la plus grande présence d'esprit et beaucoup de prudence ; il profita d'une grande forêt pour couvrir ses ailes,, de manière à ne pas craindre d'être enveloppé par la cavalerie ennemie, beaucoup plus nombreuse que la sienne. L'empereur, de son côté, rangeait ses troupes en bataille à mesure qu'elles avançaient, et parcourant les rangs à cheval, il exhortait ses soldats en peu de mots, mais en termes énergiques, à faire leur devoir. Les deux armées étaient animées par des sentimens bien différens. Le ciel , qui jusqu'à ce moment avait été sombre et couvert de nuages, s'étant éclairci tout à coup , cette circonstance fit sur les deux partis opposés une impression analogue à la disposition des esprits. Les Saxons, surpris et découragés, se virent avec peine exposés aux regards de leurs ennemis; les impériaux, assurés que les troupes protestantes ne pouvaient plus leur échapper, se réjouirent du retour du soleil comme d'un présage certain de la victoire. Le combat n'aurait été ni long ni douteux si le courage des Saxons n'eût été ranimé et soutenu par la bravoure personnelle de l'électeur, et par l'activité qu'il déploya dès Je moment que l'approche de l'ennemi lui eut fait regarder un engagement général comme inévitable. Ils repoussèrent d'abord la cavalerie légère hongroise qui commença l'attaque, et reçurent avec beaucoup de vigueur les gendarmes qui s'avancèrent ensuite à la charge ; mais comme ceux-ci étaient la fleur de l'armée impériale, et qu'ils combattaient sous les yeux de l'empereur, les Saxons furent obligés de plier; les troupes légères des impériaux se ralliant en même temps, et tombant sur leur flanc, la déroute devint bientôt générale. Un petit corps de soldats choisis, que l'électeur commandait en personne, continuait encore de se défendre, et tâchait de sauver son souverain en se retirant dans la forêt. Mais cette troupe ayant été enveloppée de tous côtés, l'électeur, qui était bless
au visage et épuisé de fatigue, et qui voyait l'inutilité d'une plus longue résistance, se rendit prisonnier. Il fut conduit sur-le-champ vers l'empereur, qui, revenant alors de la poursuite des fuyards , jouissait au milieu du champ de bataille de la vue de tout son succès , et recevait les complimens de ses officiers sur la victoire complète qu'il venait de remporter par sa valeur et sa prudence. L'électeur, dans la situation malheureuse et humiliante où il était réduit, montra un maintien également noble et décent ; il se présenta à son vainqueur sans prendre un air d'orgueil ou d'humeur qui n'aurait pas convenu à un captif, mais il ne s'abaissa non plus a aucune marque de soumission indigne du rang élevé qu'il tenait parmi les princes d'Allemagne. « Le hasard de la guerre, dit-il, m'a fait votre « prisonnier, très gracieux empereur, et j'espère « d'être traité Ici , Charles l'interrompit brusquement : « On me reconnaît donc enfin pour « empereur? lui dit-il. Charles de Gand était le « seul titre que vous m'aviez donné jusqu'ici. « Vous serez traité comme vous le méritez. » Après ces mots il tourna le dos à l'électeur d'un air très fier et le quitta. A ce traitement cruel , le roi des Romains ajouta en son propre nom des reproches, accompagnés d'expressions moins généreuses encore et plus insultantes. L'électeur ne fit point de réponse , et d'un air calme et tranquille, sans montrer ni abattement ni surprise, il suivit les soldats espagnols désignés pour le garder '.
Cette victoire décisive ne coûta aux impériaux que cinquante hommes ; douze cents Saxons y perdirent la vie , surtout dans la déroute , et il y en eut un plus grand nombre encore de prisonniers. Un corps d'environ quatre cents vint à bout de s'échapper et arriva à Wittemberg avec le prince électoral, qui avait été blessé aussi dans l'action.
L'empereur resta deux jours sur le champ de bataille, en partie pour rafraîchir son armée, en partie pour recevoir les députés des villes voisines, qui s'empressèrent de mériter sa protection en se soumettant à ses volontés ; après quoi il marcha à Wittemberg , dans le dessein de ter-
1 SIeid., Hist., p. 426. Thuan., p. 136. Horlensius, de Bello german. ap. Scard., vol. Il, p. 498. Descript. pugnœ muhlberg., ibid., p. 509. P.Heuter.,/?er. austr., lilJ. xh, c. xui, p. 298.
miner tout d'un coup la guerre en s'emparant de cette place. L'infortuné électeur fut emmené comme en triomphe et exposé partout , dans l'état d'un captif, aux yeux de ses propres sujets. Ce spectacle affligeait tous ceux qui aimaient et qui honoraient ce prince; mais un si sensible outrage ne put abattre la fierté de son âme, ni même troubler son sang-froid et sa tranquillité ordinaire.
Wittemberg était alors la résidence de la branche électorale de la famille de Saxe ; c'était une des plus fortes villes de l'Allemagne , très difficile â prendre, si elle était bien défendue. L'empereur y marcha avec la plus grande célérité , espérant que la consternation qu'avait répandue la nouvelle de sa victoire, pourrait déterminer les habitans à imiter l'exemple de leurs compatriotes, et à se soumettre à ses armes dès qu'il se présenterait devant leurs murs. Mais Sibille de Clèves, femme de l'électeur, qui joignait beaucoup de talens à une grande vertu , au lieu de s'abandonner aux larmes et aux plaintes sur le malheur de son époux , tâcha par son exemple et ses exhortations d'animer les citoyens; elle sut leur inspirer tant de confiance et de courage , que lorsqu'ils furent sommés de se rendre, ils firent la réponse la plus fière et avertirent l'empereur d'avoir pour leur souverain tous les égards qui étaient dus à son rang , parce qu'ils étaient déterminés à traiter Albert de Brandebourg, qui était toujours prisonnier, comme l'électeur serait traité. La résolution des habitans et la force de la place paraissaient rendre un siège en règle indispensable. Après une victoire si éclatante, c'aurait été une tache pour l'empereur que de ne pas l'entreprendre, mais en même temps il manquait de tout ce qui était nécessaire pour cette expédition. Maurice leva toutes ces difficultés en s'engageant à fournir des vivres, de l'artillerie, des munitions, des pionniers, et toutes les autres choses dont on pourrait avoir besoin. Sur la foi de ces promesses, Charles donna ses ordres pour ouvrir la tranchée devant la place , mais Maurice s'était laissé séduire par l'impatience qu'il avait de voir tomber la capitale de ces mêmes états , dont la possession devait le récompenser d'avoir pris les armes contre son parent, et d'avoir abandonné la cause protestante ; on s'aperçut bientôt qu'il avait promis plus qu'il n'était en état d'exécuter.
On transporta, à la vérité, sans obstacles , un train d'artillerie par l'Elbe , de Dresde à Wittemberg; mais comme Maurice n'avait pas assez de troupes pour assurer la communication de ses domaines avec le camp des assiégeans, le comte Mansfeldt , qui commandait un détachement des troupes électorales, s'empara d'un convoi de vivres et de munitions de guerre, et dispersa une bande de pionniers destinés au service des impériaux. Ce contre-temps arrêta les progrès du siège ; l'empereur, ne pouvant plus compter sur les promesses de Maurice , sentit qu'il devait avoir recours à quelque expédient plus prompt et plus efficace, pour se rendre maître de la ville.
L'infortuné électeur était entre ses mains ; Charles fut assez cruel et assez peu généreux pour tirer avantage de cette circonstance , et pour essayer s'il ne pourrait pas venir à bout de son dessein en alarmant la tendresse de l'épouse pour son mari , et la piété des enfans envers leur père. Dans cette vue, il somma une seconde fois Sibille d'ouvrir les portes de la ville, en lui faisant savoir que si elle refusait d'obéir, l'électeur payerait de sa tète son obstination ; et pour la convaincre que ce n'était pas une menace frivole, il fit faire sur-le-champ îc procès au prisonnier. La procédure fut aussi irrégulière que le stratagème était barbare. Au lieu de consulter les états de l'empire ou de remettre la cause à quelque tribunal qui , selon la constitution germanique, pût légalement prendre connaissance du crime , Charles soumit le plus grand prince de l'empire à la juridiction d'un conseil de guerre , composé d'officiers espagnols et italiens, et auquel présidait l'impitoyable duc d' Albe , instrument toujours prêt à servir à un acte de violence. Cet étrange tribunal fondait sa charge sur le ban de l'empire décerné contre le prisonnier , sentence prononcée par la seule autorité de l'empereur, et dénuée de toutes les formalités légales qui pouvaient lui donner de la validité ; mais le conseil de guerre , regardant l'électeur comme convaincu par cette sentence de trahison et de rébellion , le condamna à être décapité. Cet arrêt fut signifié à l'électeur tandis qu'il s'amusait à jouer aux échecs avec Ernest de Brunswick qui était prisonnier avec lui ; l'électeur garda un moment le silence, mais sans laisser échapper aucun mouvement de trouble
ni de terreur; puis observant l'irrégularité aim* que l'injustice du procédé de l'empereur : « 11 « est aisé, dit-il, de deviner son plan; il faut « que je meure, parce que Wittemberg ne veut « pas se rendre ; mais je donnerai ma vie avec « plaisir, si par ce sacrifice je puis conserver la « dignité de ma maison , et transmettre à mes « descendans l'héritage qui leur appartient. « Plaiseauciel que cette sentence n'afflige pas ma « femme et mes enfans plus qu'elle ne m'inti- « mide, et que dans l'espérance d'ajouter quelques « jours à une vie déjà trop longue ils ne renonce cent pas aux titres et aux possessions auxquels « leur naissance les a destinés ^«Se tournant ensuite vers le prince de Brunswick , l'électeur lui proposa de continuer la partie. 11 joua avec le même degré d'attention et d'intérêt , et ayant gagné la partie, il en témoigna toute la satisfaction qu'il eût pu éprouver dans un autre moment. Il se retira ensuite dans son appartement pour y employer ses derniers instans aux exercices de piété qu'exigeait sa situation 2.
Ce ne fut pas avec la même tranquillité que la nouvelle du danger de l'électeur fut reçue à Wittemberg. Sibille , qui avait supporté avec une fermeté inébranlable l'infortune de son mari, tant qu'il n'y avait eu à craindre que la diminution de sa puissance et de ses domaines, sentit s'évanouir tout son courage en apprenant que la vie de ce prince était menacée. Déterminée à le sauver, elle n'écouta aucune autre considération, et il n'y eut point de sacrifice qu'elle ne fût prête à faire pour apaiser un vainqueur irrité. En même temps le duc de Clèves, l'électeur de Brandebourg et Maurice, auxquels Charles n'avait point communiqué les véritables motifs de ses rigoureuses résolutions contre l'électeur, intercédaient avec beaucoup de chaleur pour obtenir sa vie ; le premier était animé par un pur sentiment de compassion pour sa sœur et son beau frère; les deux autres redoutaient le blâme universel dont ils se couvriraient si , après avoir exalté si souvent la promesse que Charles leur avait faite d'une entière sécurité pour ce qui concernait leur religion , le pre^ mier fruit de leur union avec l'empereur était l'exécution publique d'un prince justement ré-
1 Tbuan, tom. 1, p. 142.
* Struvius, Corp., 1050.
véré comme le plus zélé protecteur de la cause protestante. Maurice, en particulier, prévoyait qu'il serait un objet d'horreur pour les Saxons, et qu'il ne pourrait jamais espérer de les gouverner avec tranquillité si on pouvait le soupçonner d'avoir eu quelque part à la mort de son plus proche parent pour se faire donner ses états.
Tandis que ces princes, agités par ces différens motifs, sollicitaient l'empereur avec la plus vive imporlunité de ne point faire exécuter l'arrêt du conseil de guerre, Sibille et ses enfans lui écrivaient et lui envoyaient des députés pour le conjurer de faire cesser les alarmes que leur causait le danger d'un époux et d'un père , et de mettre au prix qu'il voudrait le salut et la viedece prince infortuné. L'empereur, s'applaudissant du succès de l'expédient qu'il avait imaginé , se relâcha par degrés de sa première sévérité, montra des dispositions de clémence, et promit la grâce de l'électeur s'il voulait s'en rendre digne en souscrivant à des conditions raisonnables. Ce prince, qui avait vu sans être ébranlé l'approche d'une mort ignominieuse , fut attendri parles larmes d'une épouse chérie, et ne put résister aux instances de sa famille : vaincu par leurs sollicitations réitérées , il consentit à un accommodement qu'il aurait, en tout autre moment , rejeté avec dédain. Ce traité était, qu'il résignerait , en son nom et au nom de sa postérité , la dignité électorale entre les mains de l'empereur, qui serait le maître d'en disposer à son gré; que les villes de Wittemberg et Gotha seraient livrées sur-le-champ aux troupes de l'empereur; qu'Albert de Brandebourg serait mis en liberté sans rançon; que l'électeur se soumettrait au décret de la chambre impériale , et acquiescerait à tous les changemens que l'empereur jugerait à propos de faire dans la constitution de ce tribunal; qu'il renoncerait à toute ligue contre l'empereur ou le roi des Romains , et ne formerait û l'avenir aucune alliance dans laquelle ces deux princes ne seraient pas compris. En échange de ces importantes concessions, l'empereur promettait nonseulement de lui donner la vie, mais encore de lui céder, pour lui et sa postérité , la ville et le territoire de Gotha avec une pension annuelle de 50,vD0 florins , payables sur les revenus de f'éleclorat, et une somme d'argent comptant
destinée à l'acquittement de ses dettes. Mais ces articles de grâce étaient bien empoisonnés par la condition cruelle , imposée à l'électeur , de rester, pendant le reste de sa vie , prisonnier de l'empereur *. Charles avait voulu exiger encore que l'électeur se soumît aux décrets du pape et du concile sur les points de religion qui étaient en controverse ; mais ce prince infortuné , qui avait bien pu consentir à sacrifier ce que les hommes regardent communément comme ce qu'ils ont de plus cher et de plus précieux, fut inflexible sur ce dernier article , ni les menaces ni les prières ne purent le faire renoncer à ce qui lui paraissait la vérité , ni le déterminer à faire une démarche contraire aux mouvemens de sa conscience.
Dès que la garnison saxonne fut sortie de Wittemberg , l'empereur s'acquitta de ses engagemens envers Maurice, et, pour le récompenser d'avoir abandonné la cause protestante et d'avoir contribué avec tant de succès à la dissolution de la ligue de Smalkalde,il le mit en possession de cette place, ainsi que de toutes les autres villes de l'électorat. Ce n'était pas cependant sans répugnance que Charles consentait à faire un si grand sacrifice; le succès extraordinaire de ses armes avait commencé, comme il arrive toujours , à élever les vues de son âme ambitieuse , et lui suggérait déjà de nouveaux et vastes projets d'agrandissement, pour l'exécution desquels il lui aurait été fort utile de conserver la Saxe. Mais comme son plan n'avait pas encore la maturité nécessaire pour songer à l'exécuter, il craignit de le laisser entrevoir; d'ailleurs, il n'y aurait eu ni sûreté ni prudence à offenser, dans un tel moment, Maurice , en manquant ouvertement à toutes les promesses qui avaient déterminé ce prince à abandonner ses allies naturels.
Le landgrave, beau-père de Maurice, était toujours en armes, et quoiqu'il restât alors le seul défenseur de la cause protestante , cet ennemi n'était ni faible ni méprisable. Ses domaines étaient fort étendus, et ses sujets étaient animés du plus grand zèle pour la réformation. S'il avait pu en imposer pour quelque temps aux impériaux , il y avait beaucoup â espérer d'un parti dont la force n'était pas encore divisée,
1 Sleid , p. 427. Thuan, vol. I, p 142. Dimiont, Corps diplom-j vol. IV, p. 11,332.
qui pouvait reprendre son union ainsi que sa vigueur, et qui avait les raisons les plus fortes de compter sur des secours efficaces de la part du roi de France. Mais le landgrave ne formait pas des plans si hardis et si hasardeux; saisi de la même consternation qui s'était emparée de tous les confédérés, son unique but était d'obtenir des conditions favorables de l'empereur, qu'il regardait comme un conquérant à la volonté duquel la nécessité le forçait de se soumettre. Maurice encourageait ces dispositions timides et pacifiques, en exaltant d'un côté la puissance de l'empereur, en vantant de l'autre son crédit sur cet allié victorieux , et en faisant valoir les conditions avantageuses qu'il ne pouvait manquer d'obtenir en faveur d'un ami et d'un beau-père dont le salut lui était cher. En certains momens, le landgrave montrait une si grande confiance dans les promesses de Maurice , qu'il paraissait impatient de conclure un traité définitif; mais lorsqu'il considérait l'ambition effrénée de l'empereur, qui n'était retenu ni par les scrupules de la bienséance, ni par les droits de la justice, et lorsqu'il se rappelait la manière cruelle et tyrannique dont ce prince avait traité l'électeur de Saxe , ces idées faisaient une impression si vive sur lui, qu'il rompait brusquement les négociations qu'il avait commencées, et paraissait croire qu'il était plus prudent de chercher sa sûreté dans ses propres forces que de se confier à la générosité de Charles. Mais cette résolution hardie , inspirée par le désespoir à un esprit impatient et irrité par les contradictions, n'était pas de longue durée. En réfléchissant plus tranquillement sur la puissance de son ennemi et sur sa propre faiblesse , il sentait renaître ses incertitudes et ses craintes, et avec elles le dégoût de la négociation et le désir d'un accommodement. Maurice et l'électeur de Brandebourg se portèrent pour médiateurs entre l'empereur et le landgrave; mais, malgré tout le crédit dont Maurice s'était vanté, Charles exigea des conditions très rigoureuses. Le landgrave fut obligé de renoncer à la liguedeSmalkalde, de reconnaître l'autorité de l'empereur et de se soumettre aux décrets de la chambre impériale. Outre ces conditions qui avaient été imposées également à l'électeur de Saxe, le landgrave devait livrer sa personne et ses états à l'empereur, implorer son pardon à genoux , payer cent cinquante mille
couronnes pour dédommagement de la guerre , démolir les fortifications de toutes les villes qui étaient dans ses domaines, excepté une seule; ordonner à la garnison qu'il placerait dans celleci de prêter serment de fidélité à l'empereur, accorder un libre passage à travers ses états aux troupes impériales aussi souvent qu'il en serait requis, livrer a l'empereur toutes ses munitiens de guerre et son artillerie ; mettre en liberté , sans exiger de rançon , Henri de Brunswick avec les autres prisonniers qu'il avait faits pendant la guerre, enfin s'engager à ne prendre jamais les armes et à ne permettre à aucun de ses sujets de servir contre l'empereur ou ses alliés l.
Le landgrave ratifia ces articles du traitée mais avec la plus grande répugnance, parce qu'il n'y voyait aucune stipulation sur la manière dont il devait être traité, et qu'il fallait s'abandonner entièrement à la clémence de l'empereur. La nécessité le força à donner son consentement. Charles , qui depuis la réduction de la Saxe avait pris le ton impérieux et hautain d'un conquérant, insistait sur une soumission sans réserve et ne voulait pas permettre qu'on ajoutât aux conditions qu'il avait imposées aucune modification qui pût limiter la plénitude de soa pouvoir, et le contraindre sur la manière dont il jugerait à propos de traiter un prince qu'il regardait comme étant entièrement à sa disposition. Mais quoiqu'il n'eût pas daigné négocier avec le landgrave sur un ton d'égalité , et permettre qu'on insérât dans le traité qu'il avait dicté aucune clause qui pût être regardée comme une stipulation formelle pour la sûreté et la liberté de ce prince, cependant l'électeur de Brandebourg et Maurice obtinrent de lui ou de ses ministres, en son nom, les assurances les plus positives sur ce point ; de sorte qu'ils promirent au landgrave qu'il serait traité comme l'avait été le duc de Wittemberg, et qu'après avoir fait sa soumission à l'empereur il aurait la liberté de retourner dans ses états. Mais comme le landgrave conservait toujours sa première défiance sur les intentions de l'empereur, et refusait de s'en tenir à des déclarations verbales et équivoques sur un objet aussi important que Tétait sa propre liberté, ils lui envoyèrent un acte si-
1 Sleid-, p. 430. Tluian, lib IV, p 146.
gné de leur main , par lequel ils s'engageaient de la manière la plus solennelle, au cas qu'on lui fit quelque violence lors de son entrevue avec l'empereur, de se mettre sur-le-champ tous deux entre les mains de ses propres fils pour être trailés par eux de la même manière qu'il le serait par l'empereur '.
Cette promesse , jointe à l'obligation indispensable d'exécuter ce qui était contenu dans les articles qu'il avait déjà acceptés, l'emporta enfin sur ses craintes et ses scrupules. Il se rendit au camp impérial , à Halle en Saxe , où une circonstance inattendue vint réveiller ses soupçons et redoubler ses terreurs. Comme il était près d'entrer dans la chambre d'audience, où il devait faire sa soumission publique à l'empereur, on lui présenta une copie des articles qu'il avait approuvés, pour les ratifier de nouveau. En les lisant , il s'aperçut que les ministres impériaux y avaient ajouté deux nouvelles clauses : l'une portait que s'il s'élevait quelque dispute sur le sens des premiers articles , l'empereur aurait le droit de les interpréter de la manière qu'il jugerait la plus raisonnable ; par l'autre clause le landgrave était tenu de se soumettre aveuglément aux décisions du concile de Trente. Cet indigne artifice, qui avait pour but d'extorquer par surprise au landgrave un consentement à des conditions qu'il était bien éloigné d'accepter en les lui présentant dans un moment où son esprit était absorbé et troublé par la cérémonie humiliante qu'il allait subir, excita dans l'àme de ce prince la plus vive indignation ; et il la laissa éclater avec toutes les expressions de fureur que lui suggéra la violence de son caractère. L'électeur de Brandebourg et Maurice obtinrent avec peine des ministres de l'empereur, que le premier article serait supprimé comme injuste , et que le second serait expliqué de manière que le landgrave pourrait y adhérer sans renoncer ouvertement à la religion protestante.
Après avoir levé cet obstacle, le landgrave fut impatient d'achever une cérémonie qui, toute mortifiante qu'elle lui paraissait, était nécessaire pour obtenir son pardon. L'empereur était assis sur un trône magnifique, revêtu de toutes les marques de sa dignité , et environné d'un cortège nombreux de princes de l'empire, parmi
1 Duraom, Corp. diplom , tom IV, p. 2, p. 336.
lesquels était Henri de Brunswick, qui se trouvait en ce moment , par un étrange et soudain changement de fortune , spectateur de l'humiliation d'un prince dont il était quelques jours auparavant le prisonnier. Le landgrave fut introduit dans la salle avec beaucoup d'appareil; il s'avança vers le trône et se mit à genoux. Son chancelier, qui marchait derrière lui , lut alors , par ordre de son maître, un papier dans lequel ce prince confessait humblement le crime dont il avait été coupable, et pour l'expiation duquel il reconnaissait avoir mérité la plus sévère punition; il se remettait lui et ses étals à l'entière disposition de l'empereur ; il implorait avec soumission sa grâce , ne l'espérant que de la clémence de l'empereur ; et il finissait par une promesse de se comporter à l'avenir comme un sujet dont les principes de fidélité et d'obéissance prendraient une nouvelle force dans les sentimens de reconnaissance qu'il conservait au fond de son cœur. Tandis que le chancelier faisait la lecture de celte humiliante déclaration , les yeux de tous les spectateurs étaient fixés sur l'infortuné landgrave ; en voyant un prince si fier et si puissant abaissé à demander grâce dans l'attitude d'un suppliant, il était difficile de n'être pas touché de commisération , et de ne pas faire de tristes réflexions sur l'instabilité et le vide des grandeurs humaines. L'empereur vit tout ce spectacle avec une contenance fière et sans témoigner la moindre sensibilité ; il garda un profond silence et fit seulement signe à un de ses secrétaires de lire sa réponse : elle portait en substance que quoiqu'il pût avec justice infliger au landgrave la peine rigoureuse qu'il avait méritée, cependant cédant à un sentiment de générosité, vaincu par les sollicitations <ie plusieurs princes en faveur du coupable, et touché de ses aveux et de son repentir , il ne le traiterait pas selon la rigueur de la justice, et ne l'assujettirait à aucune peine qui ne fût pas spécifiée dans les articles du traité. A l'instant où le secrétaire acheva sa lecture, Charles se leva brusquement et s'éloigna du malheureux suppliant sans lui donner le moindre signe de piiit ou de réconciliation. Il le laissa même à genoux sans daigner le faire relever. Le landgrave ayant quitté de lui-même cette posture humiliante, s'avança vers l'empereur pour lui baiser la main, se flattant que son crime étant pleinement ex-
pié, cette liberté pouvait lui être permise: mais l'électeur de Brandebourg craignant que l'empereur ne fût offensé d'une telle familiarité , arrêta le landgrave et l'engagea à passer avec lui et Maurice dans l'appartement du duc d'Albe, au château.
Ce prince fut reçu avec la politesse et les égards dus à son rang ; mais après le souper , tandis qu'il était engagé à une partie de jeu ; le duc prit à part l'électeur et Maurice , et leur communiqua les ordres de l'empereur , lesquels portaient que le landgrave resterait prisonnier dans ce lieu même, sous la garde d'un détachement de soldats espagnols. Comme ces princes n'avaient eu jusqu'alors aucune défiance sur la sincérité et la droiture des intentions de l'empereur , leur surprise fut extrême ainsi que leur indignation , en voyant combien ils avaient été trompés , et par quelle infâme trahison on les avait rendus eux-mêmes les instrumens de l'opprobre et de la perte de leur ami. Ils eurent recours aux plaintes, aux raisons, aux prières, pour se dérober à la honte dont ils allaient être couverts , et pour tirer le landgrave de l'abîme ou sa confiance en eux l'avait précipité ; mais le duc d'Albe resta inflexible et allégua la nécessité d'exécuter les ordres de l'empereur. La nuit s'avançait : le landgrave , qui ne savait rien de ce qui s'était passé, et qui n'avait aucun soupçon du piège où il était enveloppé , se préparait à partir lorsqu'on lui signifia l'ordre fatal. L'élonnement lui ôta d'abord l'usage de la parole; mais après quelques momens de silence , il laissa éclater sa fureur avec les expressions les plus violentes que pût lui suggérer son horreur pour un tel excès d'injustice et de fourberie. Il se plaignit, il pria, il s'indigna, tantôt déclamant contre les artifices de l'empereur comme indignes d'un prince puissant et généreux ; tantôt blâmant la crédulité avec laquelle ses amis s'étaient fiés aux promesses insidieuses de Charles; tantôt les accusant de lâcheté et de prêter leur secours à l'exécution d'une si honteuse perfidie; il finit par leur rappeler les engagemcns qu'ils avaient pris avec ses enfans, et les somma de les remplir à l'instant. L'électeur et Maurice, après avoir laissé calmer les premiers transports de sa colère, protestèrent de la manière la plus solennelle de leur innocence et de la pureté de leurs intentions dans toute cette
affaire , et encouragèrent le landgrave à espérer que dès qu'ils auraient vu l'empereur ils obtiendraient satisfaction d'une injustice qui intéressait autant leur honneur que sa liberté. En même temps , pour tâcher d'adoucir sa fureur et son impatience , Maurice resta avec lui pendant la nuit dans l'appartement où il était enfermé1.
Le lendemain au matin , l'électeur et Maurice s'adressèrent conjointement à l'empereur, et lui représentèrent l'infamie dont ils allaient être couverts dans toute l'Àl'emagne si le landgrave était retenu prisonnier ; ils ajoutèrent qu'ils ne lui auraient jamais conseillé une entrevue , et qu'il n'y aurait point consenti lui-même, s'ils avaient pu soupçonner que la perte de sa liberté serait le fruit de sa soumission; qu'ils s'étaient obligés à lui procurer son élargissement , puisqu'ils en avaient donné leur parole et qu'ils avaient engagé leurs propres personnes pour servir de garant de la sienne. Charles écouta leurs représentations avec le plus grand sangfroid. Il sentait qu'il n'avait plus besoin de leurs services , et ils virent avec douleur que ce prince avait oublié leur ancien attachement, et qu'il avait peu d égard à leur intercession. Il leur dit qu'il ne connaissait point les engagemens particuliers qu'ils avaient pris avec le landgrave ; que ce n'était pas là ce qui devait régler sa conduite; qu'il savait ce qu'il avait promis lui-même, et que ce n'était pas l'entière liberté du landgrave , mais qu'il ne resterait pas prisonnier pour sa vie 2. Après avoir prononcé cette décision d'un ton ferme et absolu, il termina la conférence; l'électeur et Maurice , ne voyant plus alors d'espérance de fléchir l'empereur qui paraissait avoir pris son parti- avec réflexion et être très déterminé à le soutenir, furent obligés d'annoncer au malheureux prisonnier le peu de succès de leurs efforts en sa faveur. Cette nouvelle excita en lui
1 Sleidan, p. 433. Thuan., lib. iv, p. 147. Struv., Corp. hisl. germ., tom. Il, p. 1052.
2 Selon différens historiens de beaucoup de répulation, l'empereur stipula, dans son traité avec le landgrave, qu'il ne le détiendrait en aucune prison. Mais en transcrivant l'acte, qui fut écrit en langue allemande, les ministres impériaux substituèrent le mot ewiger à celui de einiger; ainsi au lieu d'une promesse que le landgrave ne serait détenu en aucune prison, il se irouva dans le traité, qu'il ne serait pas détenu en une prison perpétuelle. Mais des auteurs très versés dans l'histoire et très bons critiques ont révoqué en doute la vérité de
de nouveaux transports de rage plus violens encore que les premiers ; de sorte que , pour l'empêcher de se porter à quelque excès cle désespoir, les deux princes promirent de ne point quitter l'empereur jusqu'à ce que leurs impor- ! unités pressantes et multipliées lui eussent arraché son consentement pour mettre le landgrave en liberté. Ils renouvelèrent en conséquence peu de jours après leurs sollicitations ; mais ils trouvèrent Charles encore plus fier et plus inflexible; on les avertit même que s'ils insistaient davantage sur un sujet si désagréable , et dont il ne voulait plus entendre parler, il donnerait sur-lechamp des- ordres pour faire transporter le prisonnier en Espagne. Ils craignirent donc de nuire au landgrave par un zèle excessif ou mal placé, et non-seulement ils se désistèrent de leur demande, ils prirent encore le parti de quitter la cour ; et comme ils ne voulurent pas s'exposer au premiers mouvemens de la fureur qu'éprouverait le landgrave en apprenant la cause de leur départ, ils l'en informèrent par une lettre dans laquelle ils l'exhortaient à exécuter tout ce qu'il avait promis à l'empereur, comme le moyen le plus sûr d'obtenir prompteracnt la liberté.
Quelque violent que fût le désespoir du landgrave en se voyant ainsi abandonné par ces deux princes , l'impatience qu'il avait de recouvrer sa liberté le détermina à suivre leurs avis. Il paya la somme à laquelle il avait été taxé, donna ses ordres pour faire raser ses fortifications, et renonça à toutes les alliances qui pouvaient donner de l'ombrage. Cette prompte déférence aux volontés du vainqueur ne produisit aucun effet. Il continua d'être gardé avec la même vigilance et la même sévérité; on le conduisait , ainsi que le malheureux électeur de Saxe, partout où allait l'empereur; de sorte que
cette anecdote populaire. Le silence de Sleidan sur ce fait, qui d'ailleurs n'a point été cité dans les différens mémoires publiés par cet historien sur l'emprisonnement du landgrave, donne beaucoup de poids à cette opinion. Cependant comme plusieurs ouvrages qui contiennent les instructions nécessaires pour discuter ce fait avec exac- :i!ude, sont écrits en langue allemande que je n'enlcnds pas, je ne suis pas en état de discuter ce point de controverse avec la même exactitude que j'ai mise à éclaircir d'autres objets contestés dont il a été question dans le tours de cène histoire. Voy. Struv., Corp. hist gain., iom. 11, 1052, et Mosheim., Ilist. ecclcs., vol. II.
leur opprobre et son triomphe se renouvelaient tous les jours. La grandeur d'âme et la fermeté avec laquelle l'électeur supportait ces outrages réitérés n'étaient pas moins remarquables que la fureur et l'impatience du landgrave ; son caractère impétueux et bouillant avait peine à se contenir; lorsqu'il se rappelait les honteux artifices par lesquels on l'avait entraîné dans l'état où il se trouvait, et l'injustice avec laquelle on le retenait dans les fers , son indignation s'allumait et le précipitait souvent dans les excès de rage les plus extravagans.
Les habitans des différentes villes où Charles exposait ainsi en spectacle ces illustres prisonniers ressentaient vivement l'insulte que cette cruauté gratuite faisait au corps germanique, et murmuraient hautement de voir traiter avec tant d'indécence deux des plus grands princes de l'empire. Mais ils eurent bientôt d'autres sujets de plainte pour des objets qui les intéressaient encore de plus près. L'empereur, ajoutant l'oppression à l'outrage, s'arrogea tous les droits d'un conquérant, et les exerça avec la dernière rigueur. Il ordonna à ses troupes de saisir l'artillerie et les munitions de guerre qui appartenaient aux membres de la ligue de Smalkalde. Ayant ainsi rassemblé plus de cinq cents pièces de canon , ce qui formait un objet considérable pour ce temps-là , il en envoya une partie dans les Pays-Bas, une partie en Italie, et une autre partie en Espagne, afin de répandre partout la renommée de ses succès, et pour faire servir ces trophées de monumens et de preuves qui attestaient son triomphe sur une nation regardée jusqu'alors comme invincible. Il leva ensuite, de sa seule autorité, des sommes considérables qu'il imposa également sur ceux qui l'avaient servi avec fidélité dans la guerre , et sur ceux qui avaient pris les armes contre lui ; sur les premiers , comme leur contingent pour les frais d'une guerre qui ayant été entreprise , selon lui , pour l'avantage commun de tous les membres de l'empire , devait être soutenue aux frais communs de tous ; et sur les derniers , comme une espèce d'amende pour expier leur rébellion. Ces exactions produisirent plus d'un million six cent mille couronnes, somme prodigieuse dans le seizième siècle. La consternation qu'avaient répandue parmi les Allemands les rapides succès de Charles , et la terreur que leur inspiraient ses
troupes victorieuses, étaient si générales, que tous obéirent sans résistance à ses ordres ; mais en même temps ces actes nouveaux de pouvoir; arbitraire ne pouvaient manquer d'alarmer un peuple jaloux de ses privilèges, et accoutumé, depuis plusieurs siècles, à considérer l'autorité impériale comme une autorité limitée et peu redoutable. Le mécontentement et le ressentiment, quelque soin qu'on prît de les cacher, devinrent bientôt universels, et ces passions, contraintes et renfermées pour le moment , devaient par-là même éclater bientôt avec plus de violence.
Tandis que Charles donnait la loi aux Allemands comme à un peuple vaincu , Ferdinand traitait ses sujets, en Bohème, avec encore plus de rigueur. Oe royaume possédait des immunités et des privilèges aussi étendus qu'aucun des états où s'était établi le gouvernement féodal. La prérogative des rois y était très limitée et la couronne même y était élective. Lorsque Ferdinand fut appelé au trône, il avait reconnu et confirmé les droits des Bohémiens , avec toutes les cérémonies fixées par leur extrême sollicitude pour la sécurité d'une constitution de gouvernement à laquelle ils étaient fortement attachés. 11 commença cependant bientôt à se lasser d'une autorité si restreinte, et à dédaigner un sceptre qu'il ne pouvait transmettre à ses enfans. Au mépris de tous ses engagemens, il entreprit de renverser la constitution jusque dans ses fondemens, et de rendre le royaume héréditaire; mais les Bohémiens ne parurent pas disposés à se laisser tranquillement dépouiller des privilèges dont ils avaient joui si long-temps. Dans le même temps plusieurs d'entre eux ayant embrassé la doctrine des réformateurs , dont Jean Hus et Jérôme de Prague avaient répandu les semences dans leur pays , au commencement du siècle précédent , le désir d'acquérir la liberté de conscience se joignit à leur zèle pour le maintien de leur liberté civile ; ces deux sentimens analogues , se donnant l"un à l'autre plus de chaleur et d'énergie , inspirèrent aux Bohémiens des résolutions violentes. Non-seulement ils avaient refusé de servir leur souverain contre les confédérés de Smalkalde , ils avaient encore formé une étroite alliance avec l'électeur de Saxe , et ils s'étaient engagés par une association solennelle à défendre leur ancienne constitution, déterminés à persister dans
ce dessein jusqu'à ce qu'ils eussent obtenu de nouvelles eoncessions , qu'ils jugeaient nécessaires pour rendre la forme de leur gouvernement plus parfaite ou plus solide. Ils choisirent pour leurgénéral Gaspard Phlug, gentilhomme distingué par son mérite et sa naissance, et ils formèrent une armée de trente mille hommes pour appuyer leurs demandes ; mais , soit par la faiblesse de leur chef, soit par les dissensions qui s'élevèrent dans ce corps vaste et pesant, dont les parties rassemblées à la hâte n'étaient pas bien unies , soit par quelque autre cause inconnue, les opérations militaires de ces mécontens ne furent pas proportionnées au zèle et à l'ardeur qui animaient leurs premières résolutions. Ils se laissèrent amuser long-temps par des négociations et des propositions diverses ; de sorte qu'avant qu'ils pussent entrer en Saxe , la bataille de Muhlberg fut perdue, l'électeur fut privé de sa dignité et de ses états , le landgrave , enfermé sous une étroite garde , et la ligue de Smalkalde entièrement dispersée. La crainte que le pouvoir de l'empereur inspirait à toute l'Allemagne pénétra jusqu'à eux. Dès qu'ils virent approcher leur souverain avec un corps de troupes impériales, ils se dispersèrent sur-le-champ, ne pensant plus qu'à expier leur crime passé et à se ménager, par une prompte soumission, quelque espérance de pardon. Mais Ferdinand , qui entrait dans ses états plein de ce ressentiment impitoyable trop naturel aux princes dont l'autorité a été méprisée , n'était pas disposé à se laisser fléchir par le repentir tardif de ses sujets rebelles , et par ce retour involontaire à leur devoir ; il écouta sans être ému les prières accompagnées de larmes des bourgeois de Prague, qui vinrent se jeter à ses pieds et implorer sa clémence. La sentence qu'il prononça contre eux fut excessivement rigoureuse : il abolit plusieurs de leurs privilèges, en restreignit d'autres et donna une nouvelle forme à leur gouvernement : il punit de mort plusieurs de ceux qui avaient montré le plus de chaleur et d'activité à former la dernière association contre lui ; et un plus grand nombre d'autres furent condamnés à la confiscation de leurs biens, ou à un bannissement perpétuel. Il obligea tous ses sujets, de quelque condition qu'ils fussent , à livrer leurs armes pour être déposées dartsdes fortsoù il avait des garnisons ; et après avoir désarmé ce peuple , il le chargea
de taxes énormes et nouvelles l. Tel fut l'effet de l'entreprise malheureuse et mal concertée des Bohémiens pour étendre leurs privilèges ; non-seulement ils agrandirent la sphère de la prérogative royale qu'ils avaient voulu circonscrire, mais encore ils anéantirent presque entièrement ces mêmes libertés qu'ils voulaient établir sur une base plus étendue et plus solide.
L'empereur ayant ainsi humilié et croyant avoir dompté l'esprit indépendant et peu traitable des Allemands , par la terreur de ses armes et par la rigueur des punitions , convoqua une diète à Augsbourg pour terminer définitivement les controverses de religion qui depuis si long-temps troublaient l'empire. Il n'osa cependant pas abandonner la décision d'un objet si intéressant aux libres suffrages des Allemands , quelque disposés qu'ils dussent être alors à se soumettre aux volontés de leur souverain. 11 entra dans la ville à la tète de ses troupes espagnoles , à qui il assigna des quartiers ; il cantonna le reste de ses soldats dans les villages voisins ; de sorte que les membres de la diète , en procédant à leurs délibérations , se voyaient environnés de la même armée qui avait vaincu leurs compatriotes. Immédiatement après son entrée publique , il donna une preuve de la violence qu'il était tout prêt à exercer. Il s'empara , à main armée , de la cathédrale et d'une des principales églises de la ville ; ses prêtres les ayant purifiées avec différentes cérémonies, pour effacer les souillures prétendues qu'y avait laissées , selon eux , le ministère profane des protestans , ils y rétablirent , avec beaucoup de pompe , les rites du culte romain2.
Le concours des membres de cette diète fut prodigieux; l'importance des objets sur lesquels on devait délibérer, et la crainte d'offenser l'empereur par une absence qui aurait pu être mal interprétée, avaient réuni presque tous les princes, les nobles et les représentans des villes qui avaient droit de suffrage dans cette assemblée. L'empereur ouvrit la séance par undiscours dans lequel il invita la diète à donner particulièrement son attention à l'objet qu'il allait lui présenter. Après avoir exposé les suites funestes des disputes de religion qui s'étaient élevées en Al-
1 Sleid., p. 408, 415, 434. Thyan, lib. iv, p. 129, 150. Struv., Corp. hist.germ., vol. 11.
» Sleid., p. 435, 437.
lemagne , et après avoir rappelé les efforts constans qu'il avait faits pour faire convoquer un concile général , seul moyen d'apporter du remède à tant de maux , il exhorta les membres de la diète à reconnaître l'autorité de cette assemblée, à laquelle ils en avaient d'abord appelé eux-mêmes, comme au seul juge qui eût le droit de décider sur ces matières.
Mais ce concile , auquel Charles désirait qu'on renvoyât la décision de toutes les controverses, avait déjà subi un changement très considérable. La crainte et la jalousie qu'avaient inspirés au pape les premiers succès de l'empereur contre les confédérés de Smalkalde, prenaient chaque jour de nouvelles forces. Non content de chercher à retarder le progrès des armes impériales par le rappel subit de ses troupes, Paul commençait à regarder l'empereur comme un ennemi qui lui ferait bientôt sentir le poids de sa puissance , et contre lequel il ne pouvait pas prendre trop tôt des précautions. Il prévit que l'effet immédiat de l'autorité absolue dont l'empereur jouirait en Allemagne serait de le rendre entièrement maître de toutes les décisions du concile, s'il continuait de s'assembler à Trente. Il était dangereux de laisser à un monarque si ambitieux la disposition d'un instrument formidable , qu'il pourrait employer à son gré pour limiter ou renverser peut-être la puissance des papes. Paul jugea que le seul moyen de prévenir cette révolution était de transférer l'assemblée du concile dans quelque ville plus immédiatement soumise à sa juridiction, et où l'empereur eût moins d'influence, soit par la terreur de ses armes, soit par ses intrigues et son crédit. 11 se présenta heureusement une circonstance qui parut rendre ce changement en quelque sorte nécessaire. Un ou deux des pères du concile et quelques-uns de leurs domestiques ayant été frappés de mort subite, sans que l'on connût la cause du mal , les médecins , trompés par les symptômes, ou séduits par les légats du pape, assurèrent que c'était l'effet d'une maladie contagieuse et pestilentielle. Plusieurs prélats , effrayés de ce danger , se retirèrent avec précipitation. D'autres se montrèrent impatiens de quitter aussi ce séjour; enfin, après une courte consultation , le concile fut transféré à Bologne , ville soumise à la domination du pape.
Tous les évèques du parti impérial s'oppose-
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sèrent vivement a cette résolution , comme étant : prise sans nécessité , et fondée sur des prétextes I faux ou frivoles. Tous les prélats espagnols, et la plupart des Napolitains , restèrent à Trente par l'ordre exprès de l'empereur; les autres, au nombre de trente-quatre, accompagnèrent les légats à Bologne. Ainsi l'on vit se former un schisme d ans cette même assemblée convoquée pour guérir les divisions de l'église chrétienne; les pères de Bologne déclamèrent contre ceux qui restèrent à Trente, qu'ils regardèrent comme désobéissans et réfractaires à l'autorité du pape; tandis que ceux-ci accusaient les autres de se laisser intimider par un danger imaginaire , au point de se retirer dans un lieu où leurs consultations ne pouvaient être d'aucune utilité pour le rétablissement t[e la paix et du bon ordre en Allemagne i.
L'empereur employa en même temps tout son crédit pour faire retourner le concile à Trente : mais Paul, qui s'applaudissait hautement de son habileté en prenant une mesure qui ôtait à Charles les moyens de se rendre maître de cette assemblée , n'eut aucun égard à une demande dont l'intention était trop manifeste. L'été se consuma en négociations inutiles sur cet objet , l'obstination de l'un augmentant chaque jour en proportion de Timportunité de l'autre. Il arriva , à la fin, un événement qui anima plus que jamais ces deux princes l'un contre l'autre, et qui détermina entièrement le pape à n'écouter plus aucune proposition qui vînt de l'empereur. Charles, comme on l'a déjà dit, avait tellement irrité Pierre Louis Farnèse , fils du pape , en lui refusant l'investiture de Parme et de Plaisance, que Farnèse cherchait sans cesse, avec toute la vigilance d'un ressentiment actif, l'occasion de se venger. Il s'était efforcé d'engager son père dans une guerre ouverte contre l'empereur , et il avait vivement sollicité le roi de France de tenter une invasion en Italie. Sa haine et son ressentiment s'étendaient sur tous ceux que l'empereur favorisait. Il persécuta Gonzague, gouverneur de Milan , et il avait encouragé Fiesque dans sa conspiration contre André Doria , parce que Gonzague et Doria avaient l'estime et la confiance de Charles. Cette inimitié et ces intrigues secrètes n'étaient pas inconnues à l'empereur, il n'attendait que le moment de s'en
1 Fra-Paolo, p. 258, etc.