E IX
venger, et Gonzague et Doria ne désiraient rien tant que d'être les instrumens de sa vengeance. Les mœurs les plus licencieuses et les excès de toute espèce , égaux à tous les crimes qu'on reproche aux tyrans qui ont le plus outragé la nature humaine, avaient rendu Farnèse si odieux, que toute violence paraissait légitime contre lui. On trouva bientôt parmi ses propres sujets des hommes qui s'empressèrent et regardèrent même comme une action méritoire de prêter leurs mains à un assassinat. Animé de cette jalousie qui dévore ordinairement les petits souverains, Farnèse avait eu recours à toutes les ressources de cruauté et de perfidie par lesquelles on cherche à suppléer au défaut de pouvoir, pour abaisser et exterminer la noblesse soumise à sa domination. Cinq nobles du premier rang . à Plaisance, se lièrent pour venger les affronts qu'eux-mêmes personnellement et tout leur corps en général avaient essuyés de la part de ce prince. Ils formèrent leur plan , de concert avec Gonzague; mais il est encore incertain si ce fut lui qui le premier leur suggéra ce plan, ou s'il ne fit qu'approuver ce qu'ils avaient proposé. Ils concertèrent toutes leurs démarches avec tant de prévoyance, conduisirent leurs intrigues avec un si profond secret , montrèrent tant de courage dans l'exécution de leur complot , qu'on peut le regarder comme une des actions de ce genre les plus audacieuses dont il soit fait mention dans l'histoire. Une troupe de conjurés surprit en plein midi les portes de la citadelle de Plaisance, où Farnèse résidait, dispersèrent ses gardes et le massacrèrent, tandis que les autres conjurés se rendirent maîtres de la ville et excitèrent leurs concitoyens à prendre les armes pour recouvrer leur liberté. La multitude se précipita vers la citadelle , d'où l'on avait tiré trois coups de canon , qui étaient le signal concerté avec Gonzague. Avant d'avoir pu connaître la cause ou les auteurs du tumulte , le peuple vit le corps sanglant du tyran suspendu par les pieds à une des croisées de la citadelle ; mais il était si généralement détesté qu'aucun de ses propres sujets ne parut ni touché d'un si grand revers de fortune, ni indigné de la manière ignominieuse dont on traitait leur souverain. Le succès de cette conspiration excita une joie universelle , et l'on applaudit à ceux qui en étaient les auteurs , comme aux libérateurs de la patrie
:«te
Le cadavre cteFarnèse fut jeté dans les fossés qui environnaient la citadelle , et exposé aux insultes de la populace ; tous les citoyens reprirent leurs occupations accoutumées, comme s'il n'était rien arrivé d'extraordinaire.
Dès le même jour , un corps de troupes arrivant des frontières du Milanais , où ils avaient été postés en attendant l'événement, prirent possession de la ville au nom de l'empereur, et rétablirent les habitans dans la jouissance de leurs anciens privilèges. Les impériaux voulurent aussi s'emparer de Parme par surprise; mais cette ville fut sauvée par la vigilance et la fidélité des officiers à qui Farnèse avait confié le commandement de la garnison. Paul apprit avec la plus vive douleur la mort d'un fils qu'il idolâtrait malgré ses vices infâmes ; et la perte d'une ville aussi importante que Plaisance rendit son affliction plus amère encore. 11 accusa en plein consistoire Gonzague d'avoir commis un meurtre abominable pour se frayer la voie à une usurpation injuste, et il demanda sur-le-cbamp à l'empereur de venger ces deux attentats en faisant punir Gonzague et en restituant Plaisance à son petit-fils Octave, qui en était l'héritier légitime. Mais Charles, plutôt que de se désister d'une acquisition si précieuse, se serait exposé lui-même à l'imputation dètre complice du crime qui !a lui avait procurée, et à l'infamie de frustrer son propre gendre d'un héritage qui lui appartenait; il éluda toutes les sollicitations du pape, et se détermina à rester en possession de Plaisance et de son territoire L
Cette résolution, l'effet d'une ambition insatiable que ne pouvait modérer aucune considération ni de bienséance ni de justice, fit passer au pape toutes les bornes de sa modération et de sa timidité ordinaires; il était prêt à prendre les armes contre l'empereur pour se venger des meurtriers de son fils et pour recouvrer l'héritage dont on voulait dépouiller sa famille ; sentant bien cependant combien il était hors d'état d'entrer en lice avec un si puissant ennemi, il sollicita avec la plus grande vivacité le roi de France et la république de Venise de se joindre à lui pour former une ligue offensive contre Charles. Mais Henri était alors occupé d'autres
Fra-Paolo, p. 257. Pallavic.p. 41, 42. Thuan., liv. îv, \).\5G.Mé>n.deRibicr,p 59,67. NatalisComilis Histor., liv. m , p. 64-
QUIJNT. Li548j
objets. Ses anciens alliés, les Écossais, ayant été battus par les Anglais dans une des plus sanglantes batailles que se soient jamais livré deux nations rivales, il était près d'envoyer un corpsnombreuxdeses vieilles troupes en Ecosse , pour enrichir d'un nouveau royaume la monarchie française en mariant le dauphin, son fils, avec la jeune reine d'Ecosse. Une entreprise qui réunissait des avantages si sensibles et dont le succès semblait être certain , devait l'emporter sur l'espérance éloignée du fruit qu'il aurait pu tirer d'une alliance avec un pape de quatre-vingts ans, d'une santé chancelante et qui n'avait pour objet que de satisfaire son ressentiment particulier. Au lieu de s'engager imprudemment dans cette alliance, il amusa le pape par des promesses et des protestations vagues , qui suffisaient pour le détourner de la pensée d'un accommodement avec l'empereur ; mais il éludait, en même temps, un engagement assez formel pour entraîner une rupture immédiate avec l'empereur , et le jeter dans une guerre à laquelle il n'était pas préparé. Quoique les Vénitiens ne pussent pas, sans être alarmés, voir Plaisance dans les mains des impériaux, ils imitèrent la conduite équivoque du roi de France , et se conformèrent en cela à l'esprit qui dirigeait ordinairement leurs négociations *. Quoique Paul se trouvât dépourvu de tous les moyens de rallumer sur-le-champ le flambeau de la guerre , il n'oublia point les injures qu'il était forcé d'endurer pour le moment; le ressentiment veillait au fond de son âme, et la difficulté de le satisfaire ne fit qu'en accroître la violence. Ce fut dans ce moment où ses sentimens de haine et de vengeance avaient le plus de force, que la diète d'Augsbourg, se conformant aux ordres de l'empereur , présenta une requête au pape , au nom de tout le corps germanique, pour le solliciter d'enjoindre aux prélats qui s'étaient retirés à Bologne, de retourner â Trente et d'y reprendre leurs délibérations. Ce ne fut pas sans beaucoup de peine que Charles détermina les membres de la diète à se joindre à lui pour celle demande. Il avait remarqué beaucoup de diversité dans les opinions des prolestans , relativement à la soumis-
1 Mém. deRibicr, t. II, p. 63, 71, 78, 85, 95. Paruîn. Ist. di Feriez., p. 199, 203. Thuan., liv. iv, p. 160.
sion qu'il avait exigée pour les décrets du concile ; les uns étaient absolument intraitables sur cet article ; d'autres étaient disposés à reconnaître, moyennant certaines modificalions, le droit de juridiction du concile. Il employa toute son adresse pour en gagner une partie et pour diviser le reste ; il menaça et intimida l'électeur palatin, prince faible, qui craignait que l'empereur ne se vengeât des secours qiril avait donnés aux confédérés de Smalkalde. L'espérance d'obtenir la liberté du landgrave et la confirmation solennelle de la dignité électorale levèrent tous les scrupules de Maurice, ou du moins ne lui permirent pas de s'opposer à ce qui était agréable à l'empereur. L'électeur de Brandebourg, qui, de tous les princes de son siècle, était le moins touché des motifs de religion , se laissa aisément persuader d'imiter l'exemple des premiers, en déférant à toutes les volontés de Charles. 11 restait encore à gagner les députés des villes; ils étaient plus attachés à leurs principes, et quoiqu'on eût employé tout ce qui pouvait exciter en eux l'espérance ou la crainte, ils ne voulurent jamais s'engager à reconnaître la juridiction du concile, à moins qu'on ne prît des mesures efficaces pour assurer aux théologiens de tous les partis un libre accès à la diète avec une entière liberté de discussion , et que tous les points de controverse ne se décidassent conformément au texte de l'Écriture et aux usages de la primitive église. Lorsqu'on présenta à l'empereur le mémoire qui contenait cette déclaration, il eut recours à un artifice extraordinaire. Sans lire le papier, et sans prendre aucune connaissance des conditions sur lesquelles insistaient les villes impériales, il feignit de croire qu'elles avaient consenti ace qu'il leur demandait , et fit des remercîmens aux députés leur pleine et entière soumission aux décrets concile. Les députés, quelque étonnés qu'ils fussent de ce qu'ils venaient d'entendre, ne cherchèrent point à désabuser l'empereur; les deux partis aimèrent mieux laisser l'affaire dans cet état d'ambiguïté que d'en venir à une explication qui aurait occasioné une dispute et peutêtre une rupture *.
Charles, ayant obtenu cette soumission appa-
1 Fra-Paolo, p. 259. Sleid. ,pag. 440. Thuan., lom. 1, p. loi .
rente de la diète à l'autorité du concile, s'en servit comme d'un nouveau motif pour appuyer la demande du rappel du concile à Trente ; mais le pape , déterminé par le désir de mortifier '/empereur, autant que par son propre éioignement pour ce qu'on lui demandait, prit sans hésiter la résolution de n'y point consentir; cependant comme il ne voulait pas qu'on pût lui reprocher de se laisser dominer par son ressentiment, il eut l'adresse d'obtenir une opposition formelle des docteurs qui étaient à Bologne. 11 renvoya, à leur considération, la demande de la diète , et ces docteurs , toujours prêts à confirmer par leur consentement tout ce qui leur était inspiré par le légat , déclarèrent que le concile ne pouvait pas , sans manquer à sa dignité , retourner à Trente , à moins que les prélats qui , en y restant, avaient montré an esprit de schisme, ne se rendissent, auparavant à Bologne pour s'y réunir avec leurs frères ; ils ajoutèrent que, même après cette réunion , le concile ne pourrait pas renouveler ses délibérations avec l'espérance d'être utile à l'église, si les Allemands ne prouvaient pas que leur intention était d'obéir aux décrets futurs du concile , en se soumettant dès Finstant même à ceux qu'il avait déjà prononcés '.
Cette réponse fut communiquée à l'empereur par le pape, qui l'exhorta en même temps à déférera des demandes qui paraissent si raisonnables; mais Charles connaissait trop bien le caractère artificieux de Paul, pour se laisser tromper par un si grossier artifice; il savait que les prélats de Bologne n'osaient avoir d'autres avis que ceux qui leur étaient inspirés par ce pontife : il les regarda donc comme de purs instrumens dans les mains d'un autre , et ne vit dans leur réponse que l'exposé des intentions du pape. Comme il ne pouvait plus espérer de prendre assez d'ascendant sur le concile pour le faire servir à ses projets, il sentit combien il était nécessaire d'empêcher le pape de tourner contre lui l'autorité d'une assemblée si respectable. Dans celte vue , il envoya à Bologne deux jurisconsultes, qui, en présence des légats, protestèrent que la translation du concile dans cette ville •s'était faite sans nécessité et sur des prétextes faux ou frivoles; que tant qu'il continuerait d'y
1 Fra-Paoio, p. 250. Pallavicini, liv, h, p. 49.
tenir ses séances , il ne devait être regardé que comme un conventicule illégal et schismatique ; que, par conséquent, toutes ses décisions devaient être regardées comme nulles et sans validité; enfin que le pape et les ecclésiastiques corrompus qui dépendaient de lui , ayant abandonné le soin de l'église, l'empereur, qui en était le protecteur, emploierait tout le pouvoir que Dieu lui avait confié, pour la préserver des calamités dont elle était menacée. Quelques jours après, l'ambassadeur impérial , résidant à Rome , demanda une audience au pape , et en présence de tous les cardinaux ainsi que des ministres étrangers, il protesta contre les démarches des prélats de Bologne , dans les termes les moins mesurés et les moins respectueux '.
Charles ne tarda pas long-temps à s'occuper des moyens de mettre en exécution ces menaces , qui alarmèrent vivement le pape et le concile de Bologne. Il instruisit la diète du peu de succès des efforts qu'il avait faits pour obtenir une réponse favorable à leur demande ; il ajouta que le pape, ayant aussi peu d'égard à leurs prières qu'aux services qu'ils avaient rendus a l'église, avait refusé de permettre au concile de se rassembler à Trente; que , quoiqu'il ne fallût pas encore renoncer à l'espérance de voir cette assemblée se tenir dans un lieu où elle pourrait jouir de la liberté de discuter et de prononcer , cependant cet événement était encore incertain et éloigné ; que dans ce même temps l'Allemagne était déchirée par les dissensions religieuses ; que la pureté de la foi alors altérée et l'esprit du peuple était troublé par une multitude d'opinions nouvelles et de controverses auparavant inconnues chez les chrétiens ; que déterminé par ce qu'il devait à l'empire comme son souverain, et à l'église comme son protecteur, il avait employé quelques théologiens, distingués par leurs talens et leurs lumières, à préparer un système de doctrine auquel les peuples seraient tenus de se conformer jusqu'à ce qu'on pût convoquer un concile tel qu'on le désirait. Ce système avait été composé par Pfiug, Helding et Agricola : les deux premiers étaient des dignitaires de l'église romaine, mais estimés par leur caractère pacifique et concilialeur; le dernier
1 Fra-Paolo, p. 274. Pallavicini, p. 51. SIeid., p. 446. Goldast., Conslit. impérial., loin. I, p. 561.
était un théologien protestant qu'on a soupçonné, avec quelque raison , d'avoir été engagé par des présens et des promesses à égarer son parti dans cette occasion. Les articles qui avaient été présentés à la diète de Ratisbonne en 1541 , dans la vue de réconcilier les partis opposés, servirent de modèle au nouveau système. Mais comme , depuis cette époque , la situation de l'empereur était fort changée , et qu'il ne se trouvait plus dans la nécessité de traiter les protestans avec les mêmes ménagemens , il ne leur faisait plus des concessions aussi étendues et aussi importantes que celles qu'il leur avait offertes auparavant. Le nouveau traité contenait un système complet de théologie , conforme presque dans tous les points à la doctrine de l'église romaine , mais exprimé, pour la plus grande partie, en un style plus doux , en phrases tirées de l'Écriture , ou en termes d'une ambiguïté concertée. On y confirmait tous les dogmes particuliers aux papistes , et l'on y enjoignait l'observation de tous les rites que les protestans condamnaient comme des inventions humaines introduites dans le culte de Dieu. Il y avait deux points seulement sur lesquels on se relâchait de la rigueur des principes et l'on admettait quelque adoucissement dans la pratique. Il était permis à ceux des ecclésiastiques qui s'étaient mariés et qui ne voudraient pas se séparer de leurs femmes, d'exercer toutes les fonctions de leur ministère sacré ; et les provinces qui avaient été accoutumées à recevoir le pain et le vin dans le sacrement de l'eucharistie pouvaient conserver ie privilège de communier ainsi sous les deux espèces; mais on déclarait que ces articles étaient des concessions faites uniquement pour un temps , afin d'avoir la paix, et par égard pour la faiblesse et les préjugés des peuples l.
Ce système de doctrine fut connu dans la suite sous le nom d'intérim, parce qu'il contenait des règlemens provisoires qui ne devaient avoir de force que jusqu'à ce qu'un libre concile général pût avoir lieu. L'empereur le présenta à la dièie; il annonça en même temps, avec pompe, l'intention sincère où il était de rétablir l'ordre et la tranquillité dans l'église, et dit qu'il espérait que l'acceptation de ces règlemens par la
1 Fra-Paolo , p. 270. Pallavicini , liv. h, p. 6. SIeid., pag. 473, 475. Struv. , Corp., 1554. Goldast. , Constit. imper., tom. 1, p. 518.
diète contribuerait beaucoup à obtenir un but si désirable. Lorsqu'il eut achevé la lecture de son discours, l'archevêque deMayence, président du collège électoral . se leva brusquement , et, après avoir remercié l'empereur des efforts pieux et constans qu'il faisait pour rendre la paix à l'église, il déclara au nom de la diète qu'elle approuvait le nouveau système de doctrine, et qu'elle était résolue de s'y conformer en tout point. Toute l'assemblée fut étonnée d'une déclaration si peu conforme aux règles et aux usages, ainsi que de l'audace avec laquelle l'électeur prétendait exposer les senlimens de la diète sur un point qui jusque-là n'avait pas même été mis en délibération et en débat ; mais aucun des membres n'eut le courage de contredire ce que l'électeur avait avancé : quelques-uns furent retenus parla crainte, d'autres se turent par complaisance. L'empereur reçut la déclaration de l'archevêque comme une ratification entière et légale de Y intérim, et se prépara à en maintenir l'exécution comme d'un décret de l'empire '.
Pendant la tenue de cette diète , la femme et les enfans du landgrave, vivement secondés par Maurice de Saxe , tâchèrent d'intéresser les membres de l'assemblée en faveur de ce prince malheureux qui languissait toujours dans la captivité. Mais Charles , craignant de se voir dans la nécessité de rejeter une demande qui lui viendrait d'un corps si respectable , chercha à prévenir ces représentations; pour cet effet, il mit sous les yeux de la diète un détail de ce qui s'était passé avec le landgrave , ainsi que des motifs qui l'avaient d'abord engagé à s'assurer de la personne de ce prince , et qui ne lui permettaient pas, disait-il, de lui rendre la liberté. Il n'était pas aisé , sans doute , de trouver de bonnes raisons pour justifier une action si injuste et si révoltante ; mais il savait bien qu'il suffirait d'alléguer les prétextes les plus frivoles devant une assemblée qui voulait être trompée, et qui ne craignait rien tant que d'avoir l'air d'envisager ses démarches sous leur vrai point de vue. L'explication qu'il donna de sa conduite fut donc admise comme très satisfaisante ; et après quelques faibles instances pour l'engagera éten-
lSleid.; page 63.
page 460 Fra-Paolo , page 373. Pallavicini ,
dresa clémence sur le landgrave, il ne fut plu? question de ce prince infortuné '.
Cependant Charles voulut affaiblir J'impres* sion défavorable que cette inflexible rigueur pourrait laisser dans les esprits; et pour prouver que sa reconnaissance était aussi solide et aussi invariable que son ressentiment , il donna à Maurice l'investiture de la dignité électorale. Cette cérémonie se fit avec toutes les cérémonies légales et avec une pompe extraordinaire, dans une cour ouverte, si voisine de l'appartement où était enfermé l'électeur détrôné, qu'il pouvait la voir de ses fenêtres. Mais cette insulte n'altéra point sa tranquillité ordinaire ; il fixa ses regards sur ce spectacle, et vit un rival heureux recevoir les marques cle dignité dont ilavait été dépouillé, sans laisser échapper un sentiment qui démentît la grandeur d'âme qu'il avait conservée au milieu de tous ses désastres 2.
Immédiatement après la dissolution de la diète, l'empereur fit publier Vinieiïm en allemand et en latin. Cet écrit eut le sort ordinaire de tous les plans de conciliation quand ils sont proposés à des hommes échauffés par la dispute. Les deux partis s'élevèrent contre ce système avec une égale violence : les protestans le condamnèrent comme contenant les erreurs les plus grossières du papisme, déguisées avec si peu d'art qu'elles ne pouvaieuî échapper qu'aux hommes les plus îgnorans, ou qu'à ceux qui voudraient être trompés. Les papistes le rejetèrent comme un ouvrage dans lequel îa doctrine de l'église était ou scandaleusement abandonnée , ou bassement dissimulée, ou énoncée en termes concertés pour égarer les esprits faibles , plutôt que pour éclairer les iguorans ou pour convertir les ennemis de la vérité. Tandis que d'un côté les docteurs luthériens déclamaient avec emportement contre ce système, le général des dominicains, d'un autre côté, l'attaquait avec non moins de véhémence; mais lorsque le contenu de X intérim fut connu à Rome, l'indignation des courtisans ainsi que des ecclésiastiques éclata avec emportement : ils se récrièrent contre l'audace impie de l'empereur, qui usurpait les fonctions du sacerdoce en prétendant avec le
1 Sleid., p. 447.
* Thuan.,#w£., lib. v, p. 166. Struv., Corp 1054. /rwestitura Mauricii à Mammcrano Lucemburgo descripta, ap. Scardium, tom. 11, p. 50S.
i seul concours des laïques , définir des articles de foi et régler des formes de culte ; ils comparèrent cet acte téméraire à l'attentat d'Ozias qui d'une main profane avait touché l'arche du Seigneur, ou aux entreprises hardies de ces empereurs qui avaient rendu leur mémoire exécrable en prétendant réformer à leur gré l'église chrétienne. Ils affectèrent même de trouver de la ressemblance entre la conduite de Charles et celle de Henri VIII, et parurent craindre que l'empereur ne suivît l'exemple de ce monarque , en usurpant le titre ainsi que la juridiction qui appartenait au chef de l'église. Tous soutinrent donc unanimement que les fondemens de l'autorité ecclésiastique étant ébranlés, et l'édifice entier étant près d'être renversé par un nouvel ennemi, il fallait recourir à quelque moyen puissant de défense et faire, dès les commencemens, la plus vigoureuse résistance, avant que les progrès de l'attaque fussent assez avancés pour rendre tous leurs efforts inutiles.
Le pape , dont le jugement était éclairé par une plus longue expérience et par une observation plus générale des affaires humaines , vit cet objet avec plus de sagacité , et trouva un motif de tranquillité dans la circonstance même qui consternait ses courtisans et ses conseillers. 11 fut étonné qu'un prince aussi habile que l'empereur se laissai aveugler par une seule victoire, au point d'imaginer qu'il pourrait donner la loi aux hommes et leur faire recevoir ses décisions même dans les matières sur lesquelles ils souf frent le plus impatiemment la domination. Il conçut qu'en se joignant à l'un des partis divisés en Allemagne , il avait été aisé à Charles d'opprimer l'autre, et que l'ivresse du succès lui avait sans doute inspiré la vaine pensée qu'il était en état de les subjuguer tous les deux; il prédit qu'un système que tous les partis attaquaient et qu'aucun ne défendait ne pouvait pas être de longue durée, et que, par conséquent , il n'aurait pas besoin d'interposer ses propres forces pour en accélérer la chute ; il vit enfin que l'édifice s'écroulerait de lui-même pour être à jamais oublié, dès que la main puissante qui l'avait élevé cesserait de le soutenir.
L'empereur, amoureux de son plan, voulut
1 Sleid., p. 468. Fra-Paolo, p. 271, 277. Pallavicioi, \W . ii, p. 64.
Il 548]
maintenir la résolution qu'il avait prise de le faire rigoureusement exécuter; mais quoique lélecteur palatin , l'électeur de Brandebourg et Maurice , toujours entraînés par les mêmes considérations, parusssent disposés à obéir aveuglément à tout ce qu'il ordonnerait, il ne trouva pas partout la même soumission. Jean, marquis de Brandebourg -Anspach, qui s'était engagé avec le plus grand zèle dans la guerre contre les confédérés de Smalkalde , refusa cependant de renoncer à des principes qu'il regardait comme sacrés , et rappelant à l'empereur les promesses réitérées qu'il avait faites ù ses alliés protestans, de leur accorder le libre exercice de leur religion, il prétendit en conséquence être dispensé de recevoir X intérim. Quelques autres princes hasardèrent aussi de montrer les mêmes scrupules et de demander la même indulgence. Mais en cette occasion, comme dans toutes celles qui demandaient du courage , la fermeté de l'électeur de Saxe se montra d'une manière distinguée , et mérita les plus grands éloges. Charles, qui connaissait combien l'exemple de ce prince aurait d'influence sur tout. le parti protestant, n'épargna rien pour l'engager à approuver ['intérim; il cherchait tour à tour à le séduire par l'espérance et à l'intimider par la crainte , tantôt en lui promettant de ie mettre en liberté, tantôt en le menaçant de Se traiter avec plus de sévérité ; mais rélecteur fut toujours inflexible. Après avoir déclaré sa ferme croyance dans la doctrine de la réformation : a Je n'irai pas, dit-il, dans ma vieillesse, abandonner des principes pour lesquels j'ai combattu de si bonne heure; et dans la vue de me procurer ma liberté pendant le peu d'années que je puis espérer de vivre, je ne trahirai pas une bonne cause , pour laquelle j'ai tant souffert et je veux bien encore souffrir; j'aime mieux jouir, dans cette solitude, de l'estime des hommes vertueux et de l'approbation de ma propre conscience , que de rentrer dans le monde, chargé du crime d'apostasie, qui empoisonnerait et flétrirait le reste de mes jours. » Par cette noble résolution , l'électeur présenta à ses compatriotes un modèle de conduite bien différent de celui auquel l'empereur s'était attendu. Indigné de la résistance de son prisonnier, Charles le traita avec plus de rigueur, le fit resserrer plus étroitement, diminua le nombre de ses domestiques, et renvoya les ecclésias-
tiques luthériens que ce prince infortuné avait eus jusqu'alors près de lui ; on lui ôtamème les livres de dévotion qui, pendant une si longue et si ennuyeuse captivité, avaient fait sa plu» grande consolation '. Le landgrave de Uesse, son comcompagnon d'infortune , ne montra pas la même constance. La durée de son emprisonnement avait épuisé sa patience et son courage; déterminé à acheter sa liberté à quelque prix que ce fut , il écrivit à l'empereur et lui offrit non-seulement d'approuver Y intérim, mais encore de se soumettre en tout et sans réserve à ses volontés. Mais Charles savait que, quelle que fût la conduite du landgrave, ni son exemple ni son autorité ne pourraient obliger ses enfans et ses sujets à recevoir X intérim, et loin d'accepter ses offres, il le tint renfermé aussi rigoureusement qu'auparavant. Ainsi le landgrave subit l'humiliation cruelle de voir sa conduite mise en opposition avec celle de l'électeur, sans tirer le moindre avantage de la démarche avilissante par laquelle il s'était justement attiré le mépris public -.
Ce fut surtout de la part des villes impériales que Charles rencontra la plus violente opposition à Yinteri/n. Ces petites républiques, dont les citoyens étaient accoutumés à la liberté et a l'indépendance, avaient embrassé avec un empressement remarquable la doctrine de la réformation dès qu'elle s'était répandue dans le public; car l'esprit d'innovation est particulièrement propre au génie des gouvernemens libres. C'était dans ces villes que les prêcheurs proiestans avaient fait le plus grand nombre de prosélytes, et les théologiens les plus distingués du parti s'y étaient établis en qualité de oasteurs. Ayant ainsi la direction de toutes les écoles d'instruction , ils avaient formé des disciples aussi versés dans les principes de leur croyance que zélés à la défendre. Ces disciples ne devaient pas être seulement guidés par l'exemple ou subjugués par l'autorité; comme ils avaient appris à examiner et à discuter les matières de controverse , ils croyaient avoir le droit et être en état déjuger par eux-mêmes. Dès que le contenu de Y intérim fut rendu public, ils se réunirent et refusèrent unanimement
Sleid., p. 462 Ibid.
39ii
de l'admettre. Strasbourg, Constance, Brème, Magdebourg et plusieurs autres villes moins considérables présentèrent à l'empereur des rumontrances, dans lesquelles, après avoir exposé la manière irrégulière et illégale dont Yinterim avait passé à la diète, elles le suppliaient de ne pas contraindre leur conscience à recevoir une forme de doctrine et de culte qui leur paraissait opposée aux préceptes positifs de la loi divine. Mais Charles , qui avait fait recevoir son nouveau plan à tant de princes de i'empire , ne fut pas fort touché des représentations de ces villes ; elles auraient pu être très redoutables si elles n'avaient formé qu'une seule masse ; mais étant fort éloignées l'une de l'autre, elles pouvaient être accablées séparément et sans peine , avant qu'il leur fût possible de se réunir.
Pour remplir cet objet, l'empereur sentit combien il lui était nécessaire d'employer des mesures vigoureuses et de les faire exécuter avec assez de rapidité pour ne pas laisser le temps de concerter un plan commun d'opposition. Ayant pris cette maxime pour règle de sa conduite, • sa première opération fut dirigée sur la ville d'Âugsbourg; quoique la présence des troupes impériales dût en imposer aux habitans, Charles savait qu'ils étaient aussi opposés à Yinterim qu'aucun autre peuple de l'empire. 11 commanda à un corps de ses troupes de s'emparer des portes, il posta le reste dans les différens quartiers de la ville, et ayant rassemblé tous les bourgeois, il publia , de sa pleine et entière autorité , un décret par lequel il abolissait leur forme actuelle de gouvernement , dissolvait toutes leurs corporations et leurs confréries, et nommait un petit nombre de personnes à qui il confiait, pour l'avenir, le soin de l'administration ; chacun de ces nouveaux administrateurs fit serment en même temps de se conformer à Yinterim. Un acte d'autorité si arbitraire et si inouï, qui privait le corps des habitans de toute participation au gouvernement de leur communauté , et les su« bordonnait à des hommes qui n'avaient d'autre mérite qu'une lâche et servile soumission aux volontés de l'empereur, ne manqua pas de révolter tous les esprits; mais comme on ne pouvait opposer la force à la force, on fut oblige d'obéir et de se soumettre en silence -. Charles*
' Sleia., p. 45).
Quint, après avoir laissé une garnison dans Augsbourg, marcha à Ulm; il en changea le gouvernement avec la même violence, fit prendre et emprisonner ceux des pasteurs qui refusaient de souscrire à Xinterim, et à son départ, les emmena avec lui charges de chaînes1. Cette sévérité fit non-seulement recevoir Xinterim dans deux des villes les plus puissantes , ce fut aussi pour les autres un présage de ce qui les menaçait si elles persistaient dans leur désobéissance. L'effet de l'exemple fut aussi prompt et aussi efficace qu'il pouvait le désirer, et plusieurs villes, pour se soustraire à la vengeance de ce prince redoutable , se prêtèrent à tout ce qu'il exigea. Cependant cette obéissance, arrachée par la rigueur de l'autorité, ne produisit aucun changement dans les opinions des Allemands ; ils ne firent que se conformer à la lettre de la loi, autant qu'ils le crurent nécessaire pour se mettre à l'abri de la punition. Les prédicateurs protestans, en exposant les cérémonies dont l'observation était prescrite par Xinterim, en expliquaient en même temps la tendance et les effets, de manière à confirmer plutôt qu'a dissiper les scrupules de leurs auditeurs. 1S s'était déjà formé une génération d'hommes depuis l'établissement de la religion réformée, et ces hommes , accoutumés à cette nouvelle forme de culte, voyaient avec horreur et avec mépris les pompeuses solennités du culte de l'église romaine; en plusieurs endroits, les ecclésiastiques catholiques qui retournèrent prendre possession de leurs églises eurent beaucoup de peine à se garantir des insultes de la populace et à exercer sans trouble les fonctions de leur ministère. Ainsi , malgré la soumission apparente de tant de villes, les habitans, nés avec l'esprit et l'amour de la liberté, ne se plièrent qu'avec la plus grande répugnance au joug qu'on leur imposait; les dogmes et les rites nouveaux qu'ils étaient forcés de recevoir révoltaient également leurs opinions et leurs passions. Ils étaient forcés de dissimuler le ressentiment et l'indignation dont ils étaient pleins; mais celte contrainte devait avoir un terme, après lequel leurs sentimens , pour avoir été retenus , n'en éclateraient qu'avec plus de violence2.
Sleid., SÛCm.
de llibier, tom 11, p. 491.
Sleid., p 4tf1.
Cependant Charles, satisfait d'avoir fait ainsi fléchir sous son autorité le caractère peu traitable des Allemands , partit pour les Pays-Bas , bien déterminé à faire recevoir , par force , Xinterim aux villes qui résistaient encore. Il emmena avec lui ses deux prisonniers, l'électeur de Saxe et le landgrave de Hesse , soit qu'il n'osât les laisser en Allemagne , soit qu'il voulût donner aux Flamands, ses compatriotes, une preuve éclatante du succès de ses armes et de la grandeur de son pouvoir. Avant que Charles fût arrivé à Bruxelles, il apprit que les légats du pape , à Bologne , avaient dissous le concile par une prorogation indéfinie, et que les prélats qui s'étaient assemblés dans cette ville étaient retournés chacun dans sa patrie. La nécessité avait forcé le pape à cette extrémité : après la séparation de ceux qui avaient voté contre la translation du concile à Bologne , et le départ de plusieurs autres qui s'étaient lassés de rester dans un lieu où il ne leur était pas permis de procéder aux affaires qui étaient l'objet même du concile, ceux qui restèrent étaient en si petit nombre, et pour la plupart si peu importans, qu'on ne pouvait plus décemment donner à celte assemblée le titré pompeux de concile général. Paul n'eut d'autre parti à preudre que de dissoudre une assemblée qui était devenue un objet de mépris et qui offrait à toute la chrétienté la preuve la plus sensible de l'impuissance du siège de Rome. Mais tout inévitable qu'était cette mesure, elle était susceptible d'interprétations peu favorables; elle semblait supprimer le remède au moment où ceux pour qui il était destiné s'étaient laissé persuader d'en reconnaître la vertu et d'en éprouver les effets. Charles ne manqua pas de présenter sous ce point de vue la conduite du pape : en comparant adroitement les efforts qu'il avait faits lui-même pour exterminer l'hérésie, avec l'indifférence scandaleuse de Paul sur un objet si essentiel, il tâcha de rendre le pontife odieux à tous les zélés catholiques. En même temps il ordonna aux prélats de sa faction de rester à Trente , afin que le concile parût toujours avoir une existence et pût être prêt â reprendre , lorsqu'il en serait temps , ses délibérations pour le bien de l'église1.
1 Pallavicini , p. 11,72.
Charles aimait à passer d'une partie de ses états dans un autre; mais ce goût particulier n'était pas le seul motif de son voyage en Flandre; il voulait y recevoir son fils unique qui était alors dans la vingt-unième année de son âge et qu'il y avait appelé non-seulement pour le faire reconnaître par les états des Pays- Bas comme son héritier présomptif, mais encore pour faciliter l'exécution d'un grand projet dont on développera bientôt l'objet et l'issue.
Philippe ayant laissé le gouvernement d'Espagne entre les mains de Maximilien , fils aîné de Ferdinand , à qui l'empereur avait fait épouser la princesse Marie sa fille , s'embarqua pour l'Italie , suivi d'un nombreux cortège de noblesse espagnole l. L'escadre qui lui servait d'escorte était commandée par André Doria, qui, malgré son âge avancé , sollicita l'honneur d'exercer pour le fils les mêmes fonctions qu'il avait souvent exercées pour le père. Philippe débarqua heureusement à Gènes; de là il alla à Milan; et passant ensuite par l'Allemagne, il arriva à la cour impériale à Bruxelles. Les états de Brabant et ensuite ceux des autres provinces, suivant leur rang, reconnurent son droit de succession dans les formes ordinaires , et il fit de son côté le serment accoutumé de maintenir leurs privilèges dans toute leur intégrité2. Philippe fut reçu avec une pompe extraordinaire dans toutes les villes des Pays-Bas où il passa ; rien de ce qui pouvait exprimer le respect du peuple pour sa personne , ou contribuer à son amusement , ne fut négligé ; des fêtes , des tournois , des spectacles publics de toute espèce furent exécutés avec cette magnificence extrême que les nations commerçantes aiment à déployer dans toutes les oc-
casions où elles s'écartent de leurs maximes ordinaires d'économie. Mais au milieu des jeux et des fêtes, Philippe laissa voir, d'une manière remarquable , la sévérité naturelle de son caractère ; quoique dans la première jeunesse , il n'avait rien d'agréable; et l'intérêt qu'il avait de plaire à un peuple dont il venait briguer les suffrages ne put lui inspirer des manières affables et polies ; il conserva en toute occasion un maintien grave et réservé ; et la partialité ouverte qu'il témoignait en faveur des Espagnols qui l'accompagnaient , jointe à la préférence marquée qu'il donnait aux usages de leur pays, révolta les Flamands et fut la source de cette antipathie qui , dans la suite , occasiona dans celte partie de ses états une révolution si funeste à la monarchie espagnole *.
Charles fut retenu long-temps dans les Pays- Bas par une violente attaque de goutte; les accès de cette maladie étaient devenus si fréquens et si douloureux, qu'ils avaient sensiblement affaibli la vigueur de son tempérament. Il ne se relâcha cependant pas dans ses efforts pour l'exécution de Xinterim. Les habitans de Strasbourg , après une longue résistance , sentirent la nécessité d'obéir; ceux de Constance , qui avaient pris les armes pour se défendre, furent contraints par la force non -seulement djaccepter Y intérim , mais encore de renoncer à leurs privilèges comme citoyens de ville libre , de faire hommage à Ferdinand en qualité d'archiduc d'Autriche, et de recevoir comme vassaux de ce prince un gouverneur et une garnison autrichienne 2. Magdebourg, Brème, Hambourg et Lubeck, furent les seules villes impériales considérables qui ne se soumirent pas à la volonté de Charles.
Charles s'occupait , avec une constance infatigable , à vaincre l'obstination des protestans ; mais les effets de sa fermeté dans l'exécution de ce projet étaient contre-balancés par ceux de l'animosité du pape qui devenait de jour en
1 Ochoa, Carolea, p. 362.
* Haraeus, Annal, brab., p. 652.
jour plus violente. D'un côté la ferme résolution que l'empereur semblait avoir prise de ne point rendre Plaisance , de l'autre ses entreprises réitérées sur la juridiction ecclésiastique,
1 Mém. de Ribier, tom. 11, p. 29. Lévesque, Mém. du card. de Granvelle, tom. 1, p. 21.
» Sleid., p. 476, 491-
soit par les règlemens que contenait X intérim, soit par le projet de rassembler un concile à Trente, excitaient au plus haut degré l'indignation de Paul, qui, par une faiblesse commune aux vieillards, devenait plus attaché à sa famille et plus jaloux de son autorité, à mesure qu'il avançait en âge. Animé par ces sentimens divers , il fit de nouveaux efforts pour engager le roi de France dans une ligue contre l'empereur *. Mais Henri , malgré la haine dont il avait hérité pour Charles , et la crainte que lui inspirait l'accroissement continuel de sa puissance , ne parut pas plus disposé qu'auparavant à entamer sur-le-champ une guerre ; le pape fut donc obligé de restreindre ses vues, et n'étant pas en état de se venger des usurpations passée;; de l'empereur, il s'occupa du moins à en prévenir de nouvelles. Pour cet effet, il prit le parti de révoquer la cession qu'il avait faite de Parme et de Plaisance, et, après avoir déclaré qu'il les réunissait au saint siège, il dédommagea Octave par un nouvel établissement dans l'état ecclésiastique, il espérait , par ce moyen, d'obtenir deux points très importans : le premier était la sû- ! été de Parme; il croyait que l'empereur pouvait bien , sans scrupule , s'emparer d'une ville appartenant à la maison de Farnèse, mais qu'il n'oserait pas envahir le patrimoine de l'église ; il voyait en second lieu quelque probabilité de •ouvrer Plaisance , parce que il pourrait avec tiécence rendre ses sollicitations à ce sujet plus pressantes, et qu'elles auraient infailliblement plus de poids lorsqu'il plaiderait la cause de l'église, et non celle de sa famille. Tandis que Paul s'applaudissait de cette idée comme d'un chefd'œuvre de politique , Octave , jeune homme plein d'ambition et d'audace, ne pouvant sans impatience se voir dépouiller de la moitié de ses domaines par la rapacité de son beau-père , et priver de l'autre moitié par les artifices de son grand-père, prit des mesures pour prévenir l'exécution d'un plan si contraire à ses intérêts. Il partit secrètement de Rome , et tenta de s'emparer, par surprise, de Parme; mais cette entreprise ayant échoué par la fidélité du gouverneur à qui le pape avait confié la défense de la place, Octave fit des ouvertures à l'empereur, et lui proposa de renoncer à toute liaison avec le pape ,
' Mem. de Bibier, tom. II, p. 230.