‹ Œuvres complètesChapitre 31 sur 63 · TI.M9J · texte numérisé non relu

TI.M9J

et de n'attendre plus que de lui son avancement et sa fortune. Paul , qui joignait à un caractère naturellement chagrin toute la morosité de la vieillesse, ne put apprendre sans être transporté de colère la défection inattendue de son petit-fils, et sa liaison avec un prince qu'il détestait. Il n'y a point de sévérité à laquelle ce pontife irrité ne parût prêt a se porter contre Octave, qu'il traitait d'apostat dénaturé. Heureusement pour Octave la mort prévint la vengeance de Paul, et termina sa carrière dans la seizième année de son pontifical et la quatrevingt-deuxième de son âge x.

Comme on s'attendait depuis long- temps à cette mort, il y eut un concours extraordinaire de cardinaux à Rome; les différens compétiteurs ayant eu le temps de former leurs brigues et de concerter leurs mesures , leur ambition et leurs intrigues prolongèrent de beaucoup la durée du conclave. La faction impériale et celle de France s'efforçaient à l'envi de faire tomber le choix sur une de leurs créatures , et paraissaient avoir tour à tour l'avantage. Mais comme Pauî,

1 Parmi les exemples multipliés de la crédulité des historiens, en attribuant à des causes extraordinaires la mort des personnages illustres, on peut citer celui-ci: presque tous les historiens du seizième siècle assurent que la mort de Paul 111 fut l'effet de l'impression vioicn.'e que fit sur son âme la conduite de son petit-fils ; qu'ayant appris, tandis qu'il prenait l'air dans un de ses jardins, près de Rome , ia nouvelle de l'entreprise d'Octave sur Parme et de ses négociations avec l'empereur, il s'évanouit, resta pendant quelques heures sans epauaissance, fut saisi ensuite d'une grosse fièvre et mourut au bout de trois jours. Tel est le récit qu'on trouve de sa mort dans l'histoire de M. de Thou ( lib. vi, p. 21 1 ), dans Adriani (Istor. di suoi tempi, lib. vu, p. 480), et clans Fra-Paolo {Istor. del concil. Trid., p. 280). Le cardinal Pallavicini lui-même , qui a dû être mieux instruit qu'un autre écrivain de ce qui se passait à la cour de Rome , et qui en parle plus exactement lorsqu'il n'est pas égaré par les préjugés ou par l'esprit de système , s'accorde avec ces historiens dans les principales circonstances de leur récit. (V. Pallav., liv. h, p. 74.)Paruta, qui a écrit son Histoire par ordre du sénat de Venise, raconte de la même manière la mort de Paul. ( Paruta , Istor. Vcn. , vol. IV, p. 211.) Mais il n'y avait pas de raison de recourir a une cause extraordinaire pour expliquer la mort d'un vieillard de quatre-vingt-deux ans. Il nous est resté une relation authentique de cet événement, dans laquelle on ne trouve aucune de ces circonstances merveilleuses dont les historiens sont si amoureux. Le cardinal de Ferrare, qui était chargé des affaires de France à la cour de Rome, et M. d'Urfé , qui y résidait aussi en qualité d'ambassadeur de Henri , écrivirent à ce monarque des détails de l'affaire de Parme et de la mort du pape. H parait par

L1650] dans un long pontificat , avait créé un grand nombre de cardinaux, distingués pour la plupart par leurs grands talens et entièrement dévoués à sa famille, le cardinal Farnèse se trouva à la tète d'un parti puissant et uni, dont l'adresse et la fermeté parvinrent à élever au trône pontifical le cardinal del Monte, que Paul avait employé comme son principal légat au concile de Trente, et à qui il avait confié ses plus secrètes intentions. Il prit le nom de Jules III ; et pour témoigner sa reconnaissance envers son bienfaiteur, le premier acte de son administration fut de mettre Octave Farnèse en possession de Parme. Lorsqu'on lui parla du tort qu'il faisait au saint siège en aliénant un territoire si important , il répondit vivement qu'il aimerait mieux être un pape pauvre avec la réputation d'un gentilhomme , qu'un pape riche avec la honte d'avoir oublié les bienfaits qu'il avait reçus et les promesses qu'il avait faites !. Mais l'honneur que lui fit ce trait de candeur et de générosité fut bientôt effacé par une action d'une indécence révoltante. Suivant un usage

leur récit que la tentative d'Octave pour surprendre Panne se fit le 20 octobre ; que le lendemain au soir, tandis qu'il se promenait dans les jardins de Monte-Cavallo, le pape reçut la nouvelle de ce qui s'était passé ; qu'il fut transporté de la plus violente colère , et poussa des cris qui furent entendus dans plusieurs appartemens de son palais ; que le 22 il se trouva cependant assez bien pour donner audience au cardinal de Ferrare et pour expédier différentes affaires; qu'Octave écrivit au pape et non au cnrdinal Farnèse, son frère, une lettre par laquelle il lui déclarait la résolution où il était de. se jeter dans les bras de l'empereur ; que le pape reçut cette lettre le 22, saiiS donner aucune marque d'émotion , et qu'il y fit réponse; que le 24 d'octobre , jour duquel est datée la lettre du cardinal de Ferrare, le pape était dans, son état ordinaire. (Mém. de Ribier, tom. H, p. 247.) Far une lettre de M. d'Urfé, du 5 novembre, il paraît que le pape était en si bonne santé, que le 3 de ce même mois il avait célébré avec toutes les cérémonies accoutumées Yanniversaire de, son couronnement. {Ibid., p. 251.) Par une autre lettre du même ambassadeur, nous apprenons que le 6 de novembre le pape fut attaqué dune espèce de catarrhe qui lui tomba sur les poumons , avec des symptômes si dangereux qu'on désespéra aussitôt de sa vie. (Ibid., p. 252.) Par une troisième lettre du même, on apprend que le pape mourut le 10 novembre. Dans aucune de ses iettres on n'impute sa mort à aucune cause extraordinaire. M parait qu'il s'était écoulé plus de vingt iours entre la tentative d'Octave sur Parme et la mort de son grand-père, et que la maladie dont ce pape mourut était l'effet naturel de la vieillesse , et non la suite d'un violent accès de colère.

1 Mém. de Ribier.

ancien et reçu , chaque pape, à son élection, a le droit d'accorder à qui il lui plaît le chapeau de cardinal qu'il laisse vacant en recevant la tiare. Au grand étonnement du sacré collège, Jules conféra cette marque éclatante de distinction , avec des revenus ecclésiastiques très considérables et le droit de porter son nom et ses armes, à un jeune homme âgé de seize ans, nommé Innocent, né de parens obscurs, et à qui on avait donné le nom de Singe, parce qu'il avait été chargé du soin d'un animal de cette espèce dans la famille du cardinal del Monte. Une semblable prostitution de la première dignité de l'église aurait paru choquante dans ces temps même d'ignorance et de ténèbres où la crédule superstition du peuple enhardissait les ecclésiastiques à braver ouvertement toutes les lois de la bienséance. Mais dans un siècle éclairé , où les progrès de la raison ** de la philosophie faisaient mieux connaître les droits de la décence et de l'honnêteté , où l'aveugle vénération qu'on avait portée si longtemps au caractère pontifical s'affaiblissait partout , et où la moitié de la chrétienté était en rébellion ouverte contre le siège de Rome, cette action du nouveau pape ne pouvait manquer d'être regardée avec horreur. Rome fut inondée sur-le-champ de libelles et de pasquinades qui imputaient à la passion la plus honteuse la prédilection extravagante de Jules pour un objet qui en était si indigne. Les protestans se récrièrent contre l'absurdité de supposer que l'esprit infaillible de la vérité divine pût habiter dans un cœur si impur, et ils demandèrent avec plus d'éclat et plus d'apparence de justice que jamais la prompte et entière réformation d'une église dont le chef déshonorait le nom chrétien *. Toute la conduite du pape fut d'accord avec ce premier trait de son caractère : dès qu'il se vit élevé au faîte de la grandeur ecclésiastique, il s'empressa de se dédommager, en satisfaisant tous ses goûts, de la dissimulation ou des privations auxquelles il s'était condamné par prudence, tant qu'il avait été dans un état subordonné. Il montra tant d'éloignement pour toutes les affaires sérieuses, qu'il ne pouvait prendre sur lui d'y donner la moindre attention, excepté dans les cas d'extrême nécessité : livré à la dissi-

1 Sïeid-, p. 492. Fra-Paolo, p. 281. Pallavic. lib u p. 76. Tliuan.,lib. vi, p. 215.

pation et aux amusemens de toute espèce, il aima mieux imiter l'élégance voluptueuse de Léon X que la vertu sévère d'Adrien ; et cette sévérité eût été nécessaire pour lutter avec une secte qui devait une grande partie de son crédit et de sa force aux mœurs rigides et austères de ceux qui la professaient *.

Quelque disposé que fût le pape à remplir ses £ngagemens avec la famille des Farnèse , il se mit peu en peine de tenir le serment que chaque cardinal avait fait en entrant au conclave, et par lequel celui sur qui le choix tomberait s'était engagé à convoquer sur-le-champ le concile et à lui faire reprendre ses délibérations. Jules savait par expérience combien il était difficile de retenir un corps d'hommes, ainsi composé, dans les bornes étroites que l'église romaine avait intérêt de prescrire; il savait avec quelle facilité le zèle des uns, la témérité des autres, et les suggestions des princes dont ils dépendaient pour la plupart, pouvaient porter une assemblée populaire, sans police et sans chef, à des recherches et à des décisions dangereuses. Il chercha donc à éluder l'obligation de son serment , et fit une réponse équivoque aux premières propositions que l'empereur lui fit faire sur cet objet. Mais Charles, soit par son obstination naturelle à suivre les mesures qu'il avait une fois adoptées , soit par le pur orgueil d'exécuter ce qui paraissait preque impossible , persista dans la résolution de forcer les protestans à rentrer clans le sein de l'église. Comme il s'était persuadé que les décisions authentiques du concile pourraient être efficacement employées à combattre leurs préjugés , il sollicita avec la plus grande ardeur une nouvelle bulle de convocation, et le pape ne put décemment se refuser à ses instances. Jules, voyant qu'il ne pouvait pas se dispenser de convoquer un concile, chercha du moins à se faire un mérite de cette démarche, qui était l'objet d'un vœu si général. Une congrégation de cardinaux , à laquelle il renvoya l'examen des mesures qu'il y avait à prendre pour rendre la paix à l'église, recommanda, suivant ses intentions, une prompte convocation du concile, comme l'expédient le plus propre à remplir cet objet; considérant d'ailleurs que c'était en Allemagne que les nouvelles hérésies

' Fva-Paolo, p. 28 J.

excitaient le plus de troubles et faisaient les plus grands progrès , la congrégation proposa de choisir la ville de Trente pour y assembler le concile, afin qu'étant plus à portée d'y observer le mal , on pût y appliquer le remède avec plus de prudence et de succès. Le pape approuva hautement cet avis qu'il avait dicté lui-même, et envoya des nonces à la cour impériale et à celle de France pour y déclarer ses intentions '.

Cependant l'empereur avait convoqué une nouvelle diète à Augsbourg, dans la vue de donner plus d'activité à l'exécution de Vinlerim , et de faire signer à cette assemblée un acte plus authentique pour reconnaître la juridiction du concile avec une promesse positive de se conformer à ses décrets. Il y parut en personne, accompagné de son fils, le prince d'Espagne. Peu d'électeurs s'y rendirent ; mais tous y envoyèrent des députés. Malgré le ton despotique avec lequel Charles, depuis deux ans, avait donné la loi dans l'empire , il savait que l'esprit d'indépendance n'était pas éteint parmi les Allemands , et il eut soin d'en imposer à la diète par l'appareil d'un corps considérable de troupes espagnoles donc il se fit escorter. Le premier point qu'on soumit à la considération de la diète, fut la nécessité de tenir un concile. Tous les catholiques romains convinrent sans difficulté que cette assemblée devait être rétablie à Trente, et promirent de se soumettre aveuglément à ses décrets. Les protestans intimidés et désunis auraient suivi cet exemple , et la résolution de la diète aurait été unanime, si Maurice de Saxe n'avait pas commencé à montrer de nouvelles intentions et à prendre un rôle très différent de celui qu'il avait joué jusqu'alors.

C'était par une dissimulation artificieuse de ses propres sentimens , par le zèle apparent qu'il avait montré à soutenir les projets amoitieux de Charles , et par son assiduité à lui faire sa cour, que Maurice était parvenu à la dignité électorale. et qu'en réunissant à ses domaines ceux de la branche aînée de la maison de Saxe, il était devenu le plus puissant prince de l'Allemagne. Mais cette longue et étroite union avec l'empereur lui avait fourni souvent l'occasion de remarquer tout ce que les projets de ce monarque pouvaient avoir de dangereux dans leur but. 11 sentit qu a

1 Fra-Paolo, p. 281. Pallav., lib. n, p. 77.

concourait lui-même à forger les fers qu'on destinait à son pays; et en considérant les progrès rapides et formidables de la puissance impériale , il vit clairement qu'il ne restait plus que quelques pas à faire pour rendre Charles aussi absolu dans l'empire qu'il l'était devenu en Espagne. Plus le rang auquel il était parvenu se trouvait élevé, plus il devait naturellement être jaloux de conserver ses droits et ses privilèges, et plus il devait craindre de descendre de la condition d'un prince presque indépendant à celle d'un vassal soumis à la volonté d'un maître. 11 voyait en même temps que Charles , au lieu d'accorder la liberté de conscience, qu'il avait promise pour engager plusieurs princes protestans à se joindre à lui contre les confédérés de Smalkalde, paraissait vouloir exiger qu'on se conformât exactement aux dogmes et aux rites de l'église romaine. Malgré tous les sacrifices qu'il avait faits, soit par des motifs d'intérêt, soit par un excès de confiance dans l'empereur, Maurice était sincèrement attaché à la doctrine luthérienne, et il ne put passe résoudre à rester paisible spectateur de la destruction d'un système qu'il croyait fondé sur la vérité.

Cette résolution , que lui inspirait l'amour de la liberté ou le zèle delà religion, était bien fortifiée par des considérations politiques et par son intérêt personnel. Dans la situation brillante où se trouvait alors ce prince, une nouvelle perspective de grandeur s'offrit à son imagination. Son rang et sa puissance le mettaient en état d'être le chef des protestans dans l'empire. Son prédécesseur, l'électeur détrôné, avec moins de talens que lui et des états moins étendus, avait eu la plus grande influence sur toutes les démarches de son parti; et Maurice était assez éclairé pour voir tout l'avantage de cette prééminence et assez ambitieux pour désirer de l'obtenir ; mais dans les circonstances où il se trouvait, la difficulté de l'entreprise était égale à l'importance de l'objet. D'un côté, la liaison qu'il avait formée avec l'empereur était si étroite qu'il ne pouvait prendre aucun parti qui tendit à la rompre , sans alarmer la jalousie de ce prince redoutable, et sans attirer sur lui tout le poids de cette même puissance qui venait d'écraser la ligue la plus considérable qui se fût jamais formée en Allemagne. D'un autre côté, les calamités où il venait de précipiter les protestans étaient

si récentes et si terribles qu'il paraissait presque impossible de regagner leur confiance et de rétablir parmi eux l'union et la vigueur, après avoir été le principal instrument de leur division et de leur ruine. Il fallait toute l'audace de Maurice pour n'être pas découragé par ces considérations; mais la grandeur et les périls de l'entreprise étaient des appâts de plus pour l'y engager. Il prit, sans balancer, une résolution si hardie que tout homme d'un génie inférieur n'en aurait pas même conçu l'idée , ou aurait frémi des dangers qui devaient en accompagner l'exécution.

Les passions de Maurice concouraient avec ses intérêts à le confirmer dans son dessein ; le ressentiment d'une injure dont il était encore profondément blessé ajoutait une nouvelle force aux motifs que lui suggérait une saine politique pour s'opposer à l'empereur. Maurice avait, par son crédit , déterminé le landgrave de Hesse à remettre sa personne entre les mains de Charles, et il avait obtenu en même temps des ministres impériaux la promesse que le landgrave ne serait pas retenu prisonnier. Cette promesse avait été violée , comme on l'a vu , de la manière la plus outrageante, et l'infortuné landgrave se plaignait aussi amèrement de son gendre que de Charles même. Les princes de Hesse pressaient vivement Maurice de remplir les engagemens qu'il avait pris avec leur père, lequel n'avait perdu sa liberté que par une suite de sa confiance en lui. Toute l'Allemagne, d'un autre côté, l'accusait d'avoir trahi un ami qu'il devait protéger, et de l'avoir livré à un ennemi implacable. Excité par ces sollicitations, par ces reproches , par le sentiment de ce qu'il devait à son beaupère , Maurice avait employé non-seulement les prières , mais encore les remontrances pour obtenir la liberté du landgrave , et tous ses efforts avaient été inutiles. La honte d'avoir été trompé, et de se voir dédaigné par un prince qu'il avait servi avec tant de zèle et de succès, avait fait une impression profonde sur l'âme de l'électeur, qui, dès lors , attendait avec impatience l'occasion de se venger.

Maurice ne pouvait mettre trop d'adresse et de précaution dans les démarches qui tendaient à ce but; il avait , d'un côté, à craindre de donner des alarmes prématurées à l'empereur ; d'un autre côté , il était obligé de faire quelque se

:; d'éclat pour regagner la confiance du parti putestant II employa tout ce qu'il avait de fi- ; esse et de dissimulation pour concilierces deux intérêts. Comme il savait que Charles était inflexible sur la soumission qu'il exigeait à Y intérim, Maurice n'hésita pas un seul moment à établir dans ses états cette forme de doctrine et Je culte ; mais comme il sentait en même temps combien cette nouveauté était odieuse à ses sujets, au lieu de les forcer à. la recevoir par la violence de l'autorité , ainsi qu'on l'avait fait en d'autres parties de l'Allemagne, il tâcha de transformer leur obéissance en un acte volontaire de leur part. Pour cet effet, il avait assemblé à Leipsick le clergé de ses états , et lui avait remis une copie de Yinterim avec les raisons qui prouvaient la nécessité de s'y conformer. Il avait séduit les uns par des promesses; il en avait imposé à d'autres par des menaces, et tous avaient été effrayés de la rigueur avec laquelle on exigeait dans les provinces voisines la soumission à cette nouvelle loi. Mélanchton, qui, par ses vertus et ses lumières, méritait d'avoir le premier rang parmi les théologiens proteslans , se trouvait alors privé des conseils mâles et vigoureux de Luther, qui élevaient ordinairement son courage et le soutenaient au milieu des dangers et des tempêtes qui menaçaient l'église; la timidité naturelle de son caractère , son amour pour la paix et son excessive complaisance pour les personnes de haut rang, lui arrachèrent des concessions qu'on ne peut pas justifier. Entraînée par ses raisons et son autorité, et séduite par les artifices de Maurice, l'assemblée déclara que, dans les articles purement indifférens , on devait obéir aux ordres d'un supérieur légitime. En partant de ce principe , aussi incontestable flans la théorie qu'il est dangereux dans la pratique , surtout en matière de religion , l'assemblée mit ensuite au nombre des choses indifférentes plusieurs maximes que Luther avait attaquées comme des erreurs grossières et pernicieuses de la doctrine romaine, ainsi que la plupart des cérémonies qui distinguaient le culte romain de celui des réformés; en conséquence, le clergé exhorta le peuple à se soumettre sur ces différens points aux injonctions de l'empereur 1.

Cette conduite adroite de Maurice réussit à

' Sleid., p. 481, 485. Jo. Laur. Mosheim, Institut, hist. cccles.t liv. iv.

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établir Yinterim dans la Saxe, sans y exciter aucune des secousses violentes que cette nouveauté avait occasionées en d'autres provinces; mais quoique les Saxons se fussent soumis, les luthériens les plus zélés se récrièrent contre Mélanchton et ses associés , et les regardèrent comme de faux frères qui étaient ou assez corrompus pour renoncer entièrement à la vérité, ou assez artificieux pour la trahir par de subliles distinctions , ou assez lâches pour la sacrifier, par une complaisance criminelle, à un prince capable lui-même d'immoler à son intérêt politique ce qu'il y avait de plus sacré. Maurice, qui sentait combien sa conduite passée donnait de probabilité à ces accusations , et qui craignait de perdre sans retour la confiance des protestans , publia une déclaration pleine de protestations de zèle et d'attachement pour la religion réformée, et dans laquelle il promettait de la défendre contre toutes les erreurs et toutes les usurpations de la cour de Rome K

Après avoir réussi à calmer les craintes et la jalousie des protestans , il sentit la nécessité d'effacer les impressions que cette déclaration avait pu faire sur l'empereur. Pour cet effet , non-seulement il lui renouvela les assurances d'un attachement inviolable à l'alliance qui les unissait; mais comme la ville de Magdebourg persistait encore à rejeter Yinterim , Maurice entreprit de la forcer à l'obéissance, et fit sur-le-champ lever des troupes qu'il destina à cette expédition. Ce parti extraordinaire déconcerta toutes les espérances que la dernière déclaration de Maurice avait fait concevoir aux protestans, et ils furent plus embarrassés que jamais à démêler quelles pouvaient être ses véritables intentions. La défiance et les soupçons que sa conduite passée leur avait inspirés se réveillèrent avec plus de force , et les théologiens de Magdebourg inondèrent toute l'Allemagne d'écrits dans lesquels ils le représentèrent comme le plus redoutable ennemi de la religion protestante, et comme un traître qui ne prenait une apparence de zèle pour ses intérêts qu'afin d'exécuter plus sûrement le projet qu'il avait formé de la détruire.

Cette accusation, appuyée sur des fait s récens et publics et sur la conduite équivoque que te-

1 Sleid., p. 485-

nait Maurice , fut si généralement adoptée qu'il se vit obligé de prendre pour se justifier une résolution vigoureuse. Lorsqu'on proposa à la diète de rassembler le concile à Trente, ses ambassadeurs protestèrent que leur maître ne reconnaîtrait l'autorité de ce concile qu'aux conditions suivantes : 1° que tous les points de controverse qui avaient déjà été décidés seraient soumis à un nouvel examen, et que la première décision serait regardée comme nulle ; 2° que les théologiens protestans auraient dans le concile pleine liberté de parler et voix décisive; 3° que le pape renoncerait à la prétention de présider au concile , s'engagerait à se soumettre aux décrets de l'assemblée , et relèverait les évêques du serment d'obéissance , afin qu'ils pussent exposer leurs sentimens avec plus de liberté. Ces demandes hardies , que les réformateurs n'auraient pas osé faire dans le temps même où le zèle de leur parti était le plus ardent, et où leurs affaires étaient dans la situation la plus favorable , contre-balancèrent , en partie , l'effet des préparatifs de Maurice contre Magdebourg, et jetèrent les protestans dans une nouvelle incertitude sur le but de sa conduite. 11 eut en même temps l'adresse de faire envisager cette démarche à l'empereur sous un point de vue si favorable, que celui-ci n en parut point offensé , et que l'union intime qui subsistait entre eux n'en fut point troublée. Les historiens contemporains ne nous ont laissé aucune lumière sur les prétextes dont Maurice put se servir pour donner une apparence innocente à une déclaration aussi hardie que celle qu'il venait de faire; mais il est certain que ses raisons en imposèrent à Charles; carce monarque continua de suivre avec la même ardeur son plan , tant pour l'établissement de Yinlerim que pour la convocation du concile , et de montrer la même confiance en Maurice pour ce qui regardait l'exécution de ces deux points.

Comme la résolution du pape sur le concile n'était pas encore connue à Augsbourg, le principal objet de la diète fut de maintenir l'observation de l'intérim. Le sénat de Magdebourg , malgré tous les efforts qu'on avait faits pour l'intimider ou pour le séduire, non-seulement s'obtinait à rejeter Y intérim, mais il commençait même à augmenter les fortifications de la ville et à lever des troupes pour la défendre.

Charles requit la diète de l'aider à réprimer cette audacieuse rébellion contre un décret de l'Empire. Si les membres de la diète avaient eu la liberté de suivre les mouvemens de leur inclination particulière , ils auraient sans hésiter rejeté cette demande. Tous ceux des Allemands qui favorisaient plus ou moins les nouvelles opinions, et plusieurs autres qui ne pouvaient s'empêcher d'être jaloux de l'accroissement du pouvoir de l'empereur, regardaient la résistance des citoyens de Magdebourg comme un effort généreux en faveur de la liberté de leur patrie; ceux même qui n'avaient pas eu assez de courage pour montrer la même vigueur admiraient l'audace de l'entreprise et en désiraient le succès ; mais la présence des troupes espagnoles et la crainte d'offenser l'empereur en imposèrent tellement à tous ceux qui assistaient à la diète, que , sans oser mettre au jour leurs opinions, ils ratifièrent par leurs suffrages tout ce qu'il plut à l'empereur de prescrire. Les décrets rigoureux que Charles avait rendus , de sa propre autorité, contre les habitans de Magdebourg, furent confirmés; on arrêta de lever des troupes pour faire en règle le siège de la place , et l'on nomma des commissaires pour fixer le contingent d'hommes et d'argent qui serait fourni par chaque état. La diète demanda en même temps que Maurice fût chargé du commandement de cette armée ; Charles y donna son consentement avec beaucoup de satisfaction , et en louant hautement la sagesse d'un tel choix *. Comme Maurice se conduisait dans toutes ses démarche-! avec un secret impénétrable, il y a lieu de croire qu'il n'avait pris ouvertement aucune mesure pour obtenir la distinction qu'on venait de lui déférer. Le choix de ses compatriotes fut donc ou le pur effet du hasard , ou le fruit de l'opinion générale qu'on avait de ses grands talens. Les conséquences qui résultèrent de cette nomination ne pouvaient ni être prévues par la diète , ni inspirer de la crainte à l'empereur. Maurice accepta sans hésiter, l'honneur qu'on lui faisait, et il vit d'un coup d'œil tous les avantages qu'il pourrai? en retirer.

Dans ces entrefaites, Jules, en préparant sa bulle pour la convocation du concile, n'oubliait aucune des minutieuses formalités que la cour

1 Sleid., p. 503, 512.

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de Rome sait employer avec tant d'adresse pour retarder les opérations qui ne sont pas conformes à ses vues. Enfin cette bulle fut publiée, et le concile invité de s'assembler à Trente le 1er mai de l'année suivante. Comme le pape savait qu'une partie des Allemands rejetait ou conteslait l'autorité et la juridiction que le saint siège prétend avoir sur les conciles généraux , il eut soin d'établir en termes très énergiques, dans le préambule de l'acte , le droit qu'il avait nonseulement de convoquer cette assemblée et d'y présider , mais encore d'en diriger les opérations , et jamais il ne voulut consentir à changer ni même à adoucir ses expressions , malgré les sollicitations réitérées de l'empereur , qui prévoyait combien on en serait blessé et comment on les interpréterait. Cet article de la bulle fut en effet relevé avec beaucoup d'amertume par plusieurs membres de la diète ; mais malgré le mécontentement et les soupçons que cet objet fît naître, l'empereur s'était rendu tellement maître des délibérations de la diète, qu'il fit faire un recez par lequel l'autorité du concile fut reconnue et déclarée le seul remède propre à guérir les maux qui affligeaient l'église; tous les princes et états de l'empire , tant ceux qui avaient faitquelques innovations dans la religion que ceux qui restaient fidèles au système de leurs ancêtres , furent requis d'envoyer leurs représentai au concile; l'empereur promit d'accorder un sauf-conduit à ceux qui le demanderaient, et de leur assurer la liberté de parler et de discuter leurs avis dans cette assemblée ; il s'engagea à fixer sa résidence dans quelque ville de l'empire voisine de Trente , afin d'être à portée de protéger, par sa présence, les membres du concile, et de veiller à ce que les délibérations fussent toujours dirigées conformément à l'Écriture et à la doctrine des pères , et pussent avoir le succès qu'on en attendait. Dans ce recez , l'observation de Yinterim était plus rigoureusement ordonnée que jamais , et l'empereur menaçait tous ceux qui avaient jusque-là refusé ou négligé de s'y soumettre , de faire tomber sur eux les plus terribles effets de son ressentiment s'ils persistaient dans leur désobéissance *.

Pendant la tenue de cette diète , on fit une nouvelle tentative pour procurer la liberté au

« Sleid., pag. 512. Thuan., lib. vi, pag. 233. Goldast., Constit. imper, .vol. Il, p. 340.

landgrave. Le temps , loin de calmer l'esprit de ce prince sur sa situation, n'avait fait qu'augmenter son impatience.

Maurice et l'électeur de Brandebourg ne laissaient échapper aucune occasion de solliciter l'empereur en sa faveur; mais le landgrave, voyant que leurs instances ne produisaient aucun effet, donna ordre à ses fils de sommer ces deux princes, avec toutes les formalités légales, de remplir l'engagement qu'ils avaient pris, par une acte authentique, de se remettre entre leurs mains pour être traités avec la même rigueur dont l'empereur userait avec le landgrave. Cette sommation leur fournit un nouveau prétexte pour renouveler leurs instances auprès de l'empereur , et une nouvelle raison pour y insister plus fortement. Charles avait pris la ferme résolution de ne point se prêter à leurs demandes; cependant, comme il désirait vivement de se débarrasser de leurs importunités , il tâcha d'engager le landgrave à se désister de la promesse que lui avaient faite les deux électeurs. Mais ce prince ayant refusé de renoncer à une garantie qu'il regardait comme essentielle à sa sûreté, l'empereur coupa le nœud qu'il ne pouvait pas délier; et par un 'acte public, il annula celui que Maurice et l'électeur de Brandebourg avaient signé , et les dispensa de tous les engagemens qu'ils avaient pris avec le landgrave. Un pouvoir aussi pernicieux à la société que celui d'abroger à son gré les lois les plus sacrées de l'honneur et les obligations les plus positives de la foi publique, n]avait encore éié réclamé et exercé que par les pontifes de Rome, lesquels, en vertu de leur prétention à l'infaillibilité, s'arrogeaient le privilège de dispenser de toute espèce de devoirs et de préceptes. Toute l'Allemagne ne put voir sans le plus grand étonnement que Charles s'attribuât la même prérogative. On regarda l'état d'asservissement auquel l'empire allait être réduit comme plus rigoureux et plus intolérable que celui des nations les plus esclaves, si l'empereur, par un décret arbitraire, pouvait dissoudre ces contrats solennels sur lesquels est fondée la confiance mutuelle qui entretient l'union sociale parmi les hommes.

Le landgrave, ayant perdu à la fin toute espérance de recouvrer la liberté par le consentement de l'empereur , tâcha de se la procurer par son adresse; mais le plan qu'il avait formé pou ■

(1551J tromper ses gardes fut découvert

on mit a mort tous ceux qui furent convaincus d'avoir voulu favoriser son évasion , et il fut lui-même transféré dans la citadelle de Malines , où il fut renfermé plus étroitement qu'auparavant !.

La même diète fut occupée d'une affaire qui intéressait encore de plus près l'empereur, et qui excita également une alarme universelle parmi les princes de l'empire. Charles , quoique doué de talens qui le rendaient propre à concevoir et a exécuter de grands projets , n'était pas en état , comme on l'a déjà observé , de soutenir des succès extraordinaires ; il s'en laissait tellement enivrer qu'il passait alors toutes les bornes de la modération , et qu'il tournait toute l'activité de son esprit vers des objets vastes , mais chimériques. Tel avait été l'effet de sa victoire sur les confédérés de Smalkalde ; il ne put pas long-temps se contenter des grands et solides avantages qu'il recueillit de cet événement ; et les regardant comme des fruits trop peu considérables d'un si grand succès, il ne s'était proposé rien moins que d'établir dans toute l'Allemagne l'uniformité de religion et de rendre despotique l'autorité impériale. Ce projet était brillant sans doute , et bien propre à séduire une âme ambitieuse; mais l'exécution était accompagnée de dangers frappans , et le succès ne pouvait qu'être incertain et précaire ; cependant , comme les démarches qu'il avait déjà faites pour arriver à ce but avaient toutes été heureuses , son imagination, échauffée par la grandeur de l'entreprise , n'y voyait plus de difficultés, ou les méprisait. Ce n'était pas assez que de regarder comme infaillible le succès de son plan , il était déjà inquiet des moyens de perpétuer dans sa famille les acquisitions importantes qu'il allait faire , en transmettant à la fois à son fils l'empire d'Allemagne , les royaumes d'Espagne et ses états d'Italie et des Pays-Bas. Après avoir longtemps roulé clans son esprit cette idée séduisante , sans la communiquer même aux ministres en qui il avait le plus de confiance, il avait fait [venir d'Espagne Philippe, espérant que la présence de son fils lui faciliterait les moyens de mettre son projet en exécution.

Il devait cependant rencontrer de grands obstacles, et tels qu'ils eussent pu arrêter une am-

«Sleid., p. 540. Thuan., lib. vi, 234, 235.

bition moins accoutumée que la sienne à vaincre les difficultés. Il avait eu l'imprudence , en 1530, de travailler lui-même à procurer à son frère Ferdinand la dignité de roi des Romains; il n'y avait pas d'apparence que ce prince, qui était encore dans la vigueur de l'âge et qui avait un fils adolescent , renoncerait, en faveur d'un neveu, à l'espérance d'occuper un jour le trône impérial; événement que les infirmités toujours croissantes de Charles pouvaient rendre très prochain. L'empereur ne craignit cependant pas d'en faire la proposition ; Ferdinand , malgré son profond respect pour son frère et sa soumission à ses volontés dans toute autre circonstance, l'ayant rejetée d'un ton très absolu, Charles ne se laissa point décourager par ce refus. Il le fit solliciter par sa sœur Marie , reine de Hongrie , à qui Ferdinand devait les couronnes de Hongrie et de Bohême, et qui, par ses grands talens , joints à un caractère insinuant et aimable , avait pris le plus grand ascendant sur ses deux frères. Elle adopta avec chaleur un projet qui tendait si visiblement à agrandir la maison d'Autriche; et se flattant que la possession actuelle d'un nouvel établissement pourrait engager Ferdinand à se désister de la succession au trône impérial, elle lui assura que, pour le dédommager du sacrifice qu'on lui demandait , l'empereur était prêt à lui accorder des étals considérables, et en particulier ceux du duc de Wittemberg, qui pouvaient être confisqués sur différens prétextes. Mais Ferdinand était trop ambitieux pour se laisser séduire par l'adresse et les prières de Marie , jusqu'à approuver un plan qui , du premier rang entre les monarques de l'Europe, l'aurait abaissé à celui d'un prince subordonné et dépendant. Il était d'ailleurs trop attaché à ses enfans pour les frustrer , par une imprudente concession, des espérances brillantes que leur naissance et leur éducation leur faisaient concevoir.

Malgré la fermeté inébranlable que montra Ferdinand, l'empereur ne put se résoudre à abandonner son projet ; il espérait qu'on pourrait réussir par un autre moyen, et qu'il ne serait pas impossible d'engager les électeurs à révoquer le premier choix qu'ils avaient fait de Ferdinand, ou du moins à élire Philippe II roi des Romains, et à le désigner pour succéder immédiatement à son oncle. Ce fut dans cette

HISTOIRE DE CHARLES-QUINT. ltm\

vue qu'il se fît accompagner par Philippe à la diète : il voulait donner aux Allemands une occasion de connaître le prince en faveur duquel il se proposait de solliciter leurs suffrages, et il employa toutes les ressources d'adresse et d'insinuation dont il était capable pour gagner les électeurs et pour les préparer à recevoir favorablement la proposition qu'il avait à leur faire. Riais lorsqu'il prit enfin le parti de leur en faire l'ouverture, ils prévirent tous en frémissant les troubles qui en seraient la suite. Depuis long-temps ils avaient reconnu l'inconvénient de placer à la tète de l'empire un prince si puissant et possesseur de si grands états; ils prévoyaient qu'en répétant la faute qu'ils avaient faite, et en conservant la couronne impériale comme une dignité héréditaire dans la même famille , ils donneraient au fils les moyens de continuer le système d'oppression que le père avait commencé , et de détruire ce qui restait encore de sain dans l'antique et respectable édifice de la constitution germanique.

Le caractère du prince en faveur de qui l'on faisait cette proposition extraordinaire la rendait encore moins agréable aux Allemands. Philippe, quoique dévoré d'un désir insatiable de puissance, était dépourvu de tout ce qui peut se concilier la bienveillance des hommes. Hautain et sévère , au lieu de se faire de nouveaux amis , il éloignait de lui les partisans les plus anciens et les plus dévoués de la maison d'Autriche ; il dédaignait de se donner la peine d'apprendre la langue d'un peuple sur lequel il aspirait A régner, et pendant tout le temps qu'il résida en Allemagne, il n'eut pas môme la complaisance de se plier aux mœurs et aux usages du pays. Il souffrait que les électeurs et les princes les plus considérables restassent devant lui la tète découverte, affectant toujours une contenance fière et réservée que les plus grands empereurs, et Charles lui-même dans sa puissance et dans sa gloire, n'avaient jamais osé prendre U

Ferdinand, au contraire, avait cherché, depuis qu'il était en Allemagne, à se rendre agréable au peuple, en se conformant à ses mœurs, sans effort et sans affectation; Maximimilien , son fils, qui était né en Allemagne , était

Fredimau Andreae Zulich Disscrlafio politlco-hislorica de nœvis politicis Caroli V Lips. 170G, t. IV, p. 21..

doué des qualités les plus aimables qui le rendaient l'idole de ses compatriotes , et leur faisaient regarder son élection à l'empire comme l'événement le plus désirable pour eux. L'estime et l'affection des Allemands pour ce prince fortifiaient la résolution que leur suggérait la aaine politique et les déterminèrent à préférer les vertus populaires de Ferdinand et de son fils à la farouche austérité de Philippe , que l'intérêt ne pouvait adoucir, et que l'ambition même n'avait pu lui faire dissimuler. Tous les électeurs , tant ecclésiastiques que séculiers , montrèrent une opposition si forte et si unanime au projet de l'empereur, que ce prince, malgré la répugnance qu'il avait à se désister de ce qu'il avait une fois entrepris , fut obligé de regarderson plan comme impraticable. L'obstination déplacée qu'il avait mise à en poursuivre l'exécution non-seulement réveilla la jalousie des Allemands sur ses vues ambitieuses , mais ouvrit encore une source de rivalité et de discorde dans sa propre famille; Ferdinand, son frère, fut obligé , pour le soin de sa propre défense , de chercher à se concilier les électeurs , particulièrement Maurice de Saxe , et de former avec eux des liaisons capables d'ôter à Charles toute espérance de reprendre un jour son projet avec plus de succès. L'empereur, en même temps, renvoya Philippe en Espagne pour l'en rappeler lorsqu'un nouveau plan d'ambition rendrait sa présence nécessaire K

Charles se voyant déchu des espérances qu'il avait formées [pour l'agrandissement de sa famille , et qui avaient si long-temps occupé son esprit, crut qu'il était temps de donner toute son attention à l'exécution d'un autre projet qui l'intéressait aussi beaucoup ; c'était d'établir l'uniformité de religion dans l'empire, en forçant les différent partis d'acquiescer aux décisions du concile de Trente. Mais ses domaines étaient si étendus , et cette circonstance l'engageait dans des liaisons si multipliées, et donnait lieu à tant d'événemens divers, qu'il ne lui était guère possible d'appliquer toute sa force à un seul objet. La machine qu'il avait à conduire était si vaste et si compliquée, qu'un embarras ou une irrégularité imprévue dans quelque roue

J Sleid., p. 505. Thuan., p. 180, 238. Mém. de Ribier, loin. II, pag. 219, 281, 314. Adriani, Jslor., lib. vin, p. 507, 520.

subordonnée dérangerait souvent le mouvement général, et déconcerterai' les résultats les plus importans auxquels il s'était attendu. Il survint en effet des circonstances qui firent naître de nouveaux obstacles à l'exécution de son plan sur îa religion. Jules III , dans les premiers épanchemens de sa joie et de sa reconnaissance , lors de *on élévation au trône pontifical , avait confirmé Octave Farnèse dans la possession du duché de Parme ; mais il ne tarda pas à se repentir de sa générosité et à en apercevoir des conséquences qu'il n'avait pas prévues , et dont il n'avait pas été touché lorsque le sentiment de ses obligations envers la famille de Farnèse était encore récent. L'empereur avait toujours conservé Plaisance, et n'avait pas renoncé à ses prétentions sur Parme qu'il regardait comme un fief de l'empire. Gonzague, gouverneur d s Milan, qui avait été l'un des principaux auteurs du meurtre de Pierre-Louis Farnèse , dernier duc de Plaisance , sentant bien qu'un tel outrage ne se pardonnerait jamais, avait juré la ruine d'une maison qui devait le détester; il employa tout le crédit que ses longs services lui donnaient sur l'esprit de l'empereur, à lui persuader de s'emparer de Parme par la force des arme? Charles, entraîné par ses sollicitations et par le désir qu'il avait lui-même de réunir Parme au Milanais, goûta celte proposition ; et Gonzague , que la plus légère apparence d'approbation encourageait, commença à rassembler des troupes et à faire d'autres préparatifs pour l'exécution de son projet.

Octave, averti du danger qui le menaçait, vit la nécessité de veiller à sa propre sûreté, en augmentant la garnison de sa capitale, et en levant des soldats pour défendre le reste du pays. Mais comme la modicité de ses revenus ne lui permettait pas de faire des efforts si dispendieux, il exposa sa situation au pape, et implora la protection et l'assistance qu'il avait droit d'attendre en qualité de vassal de l'église. Cependant le ministre impérial avait déjà prévenu le pape ; et en lui exagérant sans cesse le danger d'offenser l'empereur, et l'imprudence de sou- >, tenir Octave dans une usurpation si nuisible au saint siège, il était venu à bout de détacher entièrement Jules de la famille des Farnèse. La requête d'Octave fut en conséquence reçue très froidement , et ce prince ayant perdu l'espérance

d'obtenir aucun secours du pape , fut obligé de chercher ailleurs la protection dont il avait besoin. Henri II était le seul prince qui fût assez puissant pour la lui donner, et il se trouvait heureusement dans des circonstances qui lui permettaient de goûter une pareille proposition. Il venait de terminer, de la manière qu'il le désirait, les affaires qu'il négociait depuis quelque temps avec les deux royaumes de la Grande- Bretagne, affaires*qui avaient jusqu'alors détourné son attention de celles du continent; il devait ce succès en partie à la vigueur de ses armes, en partie à son adresse à tirer avantage des factions politiques qui déchiraient les deux royaumes, et qui mettaient autant de violence et de précipitation dans les démarches des Écossais que de faiblesse et d'incertitude dans celles des Anglais. Il avait obtenu des Anglais des conditions de paix favorables aux Écossais ses alliés; il avait déterminé les nobles d'Ecosse nonseulement à fiancer leur jeune reine au dauphin, mais encore à la faire passer en France pour y être élevée sous ses yeux ; il avait enfin recouvré Boulogne et son territoire, qui avaient été conquis par Henri VIII.

Après avoir fait ces arrangemens si avantageux à sa couronne , et s'être délivré avec honneur du fardeau de la guerre qu'il faisait à l' Angleterre et des secours qu'il fournissait aux Écossais , Henri se trouvait en pleine liberté de poursuivre les mesures que lui suggérait naturellement sa jalousie héréditaire contre la puissance de l'empereur. Il reçut donc avec plaisir les premières ouvertures que lui fit Octave Farnèse, et saisissant avec avidité l'occasion qu'on lui présentait de rentrer en Italie, il conclut surle-champ un traité dans lequel il promit de soutenir la cause d'Octave et de lui fournir tous les secours dont il aurait besoin. Cette négociation ne put pas être long-temps ignorée du pape, qui, prévoyant les calamités que produirait la guerre si elle se rallumait si près de l'état ecclésiastique, expédia aussitôt des lettres monitoriales par lesquelles il requérait Octave de renoncer à sa nouvelle alliance. Octave ayant refusé de se conformer à cette réquisition, Jules prononça , peu de temps après , qu'il avait perdu tout droit à son fief, et il lui déclara la guerre comme à un vassal désobéissant et rebelle. Mais comme il ne pouvait pas espérer de triompher,

avec ses forces seules , d'un prince soutenu par un allié aussi puissant que le roi de France, il eut recours à l'empereur, qui, de son côté, rejiloulant l'établissement desFrançais dans Parme, donna ordre à Gonzague de faire marcher toutes ses troupes pour seconder le pape. Ainsi les Français prirent les armes comme alliés d'Octave, et les impériaux comme protecteurs du saint siège, et tandis que les hostilités commençaient entre eux , Charles et Henri affectaient de publier qu'ils resteraient inviolablement attachés à la paix de Crépy. La guerre de Parme ne fut distinguée par aucun événement mémorable. Il se donna plusieurs petits combats avec des succès divers : les Français ravagèrent une partie du territoire ecclésiastique; les impériaux dévastèrent le Parmesan; et après avoir commencé de faire en règle le siège de Parme, ils furent obligés d'abandonner honteusement cette entreprise i.

Les mouvemens et les alarmes, que les préparatifs et les opérations de cette guerre occasionaient en Italie, empêchèrent la plupart des prélats italiens de se rendre à Trente au premier de mai , jour fixé pour l'assemblée du concile quoique le légat et les nonces du pape y fussent arrivés, ils furent obligés de s'ajourner au premier de septembre, dans l'espérance qu'il s'y trouverait alors un nombre suffisant de prélats et de docteurs pour commencer avec décence les délibérations. Il s'y rendit à cette époque environ soixante prélats, pour la plupart de l'état ecclésiastique ou d'Espagne, et un petit nombre d'Allemands 2. La session s'ouvrit avec les formalités accoutumées, et les pères du concile étaient près d'entamer les affaires , lorsque l'abbé de Bellosane parut, et, présentant des lettres de créance en qualité d'ambassadeur de Henri , demanda audience. L'ayant obtenue , il protesta , au nom du roi son maître, contre une assemblée convoquée dans des circonstances si peu convenables , et lorsqu'une guerre allumée sans motifs, parle pape, mettait les députés de l'église gallicane dans l'impossibilité de se rendre à Trente en sûreté, ou d'y délibérer avec la tranquillité nécessaire sur les articles de foi et

1 Adriani, Istor., lib. vin p. 505, 514, 521 Sleidan, p. 513. Paruta, p. 220. Lellcre del Caro, scriile al nome del Gard. Farnese, tom. 11, p, 11. etc.

» Fra-Paolo, p, 268.

de discipline ; il déclara que son maître ne regarderait pas cette assemblée comme un concile général et écuménique, mais seulement comme un conventicule particulier et partiel '. Le légat affecta de mépriser cette protestation , et les prélats procédèrent, malgré cet incident, à l'examen et à la décision des grands points qui étaient en controverse sur l'eucharistie, la pénitence et l'extrême- onction. Cependant la démarche du roi de France devait ébranler nécessairement l'autorité du concile; les Allemands ne pouvaient avoir beaucoup d'égards pour une assemblée dont la légitimité était attaquée , à l'ouverture même de ses séances , par le second monarque de la chrétienté ; et ils n'étaient pas disposés à respecter les décisions d'un petit nombre d'hommes qui s'arrogeaient, sans y être autorisés, tous les droits appartenant aux représentans de l'église universelle.

L'empereur, cependant, s'occupa à mettre en œuvre toutes les ressources de son autorité, pour établir la réputation et la juridiction du concile. Il avait eu assez de crédit sur les trois électeurs ecclésiastiques, qui étaient, après le pape , les princes de l'église les plus éminens en puissance et en dignité , pour'les déterminer à assister en personne au concile; et il avait obligé plusieurs évêques allemands , d'un rang inférieur , à se rendre eux-mêmes à Trente , ou à y envoyer leurs représentans. Il accorda un saufconduit impérial aux ambassadeurs nommés par l'électeur de Brandebourg , le duc de Wittemberg et d'autres princes protestans pour assister au concile; et il exhorta ces princes a y envoyer aussi leurs théologiens pour proposer, expli quer et défendre leur doctrine. Son zèle , en même temps, anticipa les décrets du concile; et comme si les opinions des protestans avaient déjà été condamnées, il prit ouvertement des mesures pour achever de les anéantir. Dans cette vue il fit assembler les ministres d'Augsbourg, et après les avoir interrogés sur différens points de controverse , il leur enjoignit de ne rien enseigner sur ces articles de contraire aux dogmes de l'église romaine. Ces ministres ayant refusé de se conformer à une réquisition si contraire aux mouvemens de leur conscience , Charles leur ordonna de sortir de la ville en

» Sleid . p. 518. Tliuan , p. 282. Fra-Paolo, p. 301.

iôl]

trois jours , sans révéler à personne la cause de leur bannissement; il leur défendit de prêchera l'avenir dans aucun pays soumis à la juridiction impériale , et leur fit prêter serment d'obéir scrupuleusement à ces ordres. Ils ne furent pas les seules victimes de son zèle; le clergé protestant, dans la plupart des villes du cercle de la Souabe, fut traité avec la même violence; en plusieurs endroits , les magistrats qui s'étaient distingués par leur attachement aux nouvelles opinions , furent destitués brusquement et sans forme judiciaire, et l'empereur disposa arbitrairement de leurs places en faveur des plus fanatiques de leurs adversaires. Le culte réformé fut presque entièrement aboli dans toute l'étendue de cette vaste province. Les privilèges anciens des villes libres furent violés. Le peuple fut forcé d'assister au ministère de prêtres qu'il regardait avec horreur comme des idolâtres, et de se soumettre à la juridiction de magistrats qu'il détestait comme des usurpateurs i.

L'empereur, ayant, par ces violences, manifesté d'une manière plus claire qu'il ne l'avait encore fait l'intention où il était de renverser la constitution germanique et d'extirper la religion protestante, partit pour Inspruck , dans le Tirol ; il fixa sa résidence dans cette ville , qui , par sa situation dans le voisinage de Trente et sur les confins de l'Italie, paraissait une place commode, d'où il serait à portée d'observer à la fois les opérations du concile et les progrès de la guerre de Parme, sans perdre de vue ce qui pouvait se passer en Allemagne 2.

Cependant le siège de Magdebourg se continuait avec des succès alternatifs. Lorsque Charles avait proscrit les bourgeois de cette ville et les avait mis au ban de l'empire , il avait employé en même temps auprès des états voisins les exhortations et l'autorité pour leur faire prendre les armes contre ces mêmes bourgeois, qu'il traitait de rebelles et d'ennemis communs de l'empire. Séduit par ses exhortations et ses promesses, George de Mecklenbourg , frère cadet du duc régnant, prince actif et ambitieux, rassembla un nombre considérable des soldats de fortune qui avaient accompagné Henri de Brunswick dans ses bizarres expéditions; et quoiqu'il fût lui-même un zélé luthérien, il en-

1 Sleid., p. 516, 528 Thuan., p. 276.

'Sleid.,329.

valut les territoires de Magdebourg, espérant mériter par ses services que l'empereur lui accordât la propriété d'une partie de ces domaines. Les bourgeois, qui n'étaient pas encore accoutumés à supporter patiemment les calamités de la guerre , firent une sortie pour sauver leurs terres du pillage; ils attaquèrent le duc de Mecklenbourg avec plus de valeur que de prudence, et furent repoussés après avoir perdu beaucoup de monde. Mais comme ils étaient animés de cet esprit indomptable que donne le zèle de la religion joint à l'amour de la liberté, loin de se laisser décourager par ce premier revers , ils se préparèrent à la plus vigoureuse défense. Un grand nombre de soldats vétérans, qui avaient servi dans les longues guerres de l'empereur et du roi de France , ayant offert leurs services aux assiégés , sous la conduite d'officiers braves et expérimentés, les habitans acquirent par degrés les connaissances militaires, et joignirent les avantages de la discipline à l'activité du courage. Le duc de Mecklenbourg , malgré le premier succès qu'il avait eu sur les habitans, n'osa pas investir une ville très bien fortifiée et défendue par une si bonne garnison ; il continua de ravager le plat pays.

Comme l'espérance du butin attirait au camp des assiégeans un grand nombre d'aventuriers, Maurice de Saxe devint jaloux du crédit que pouvait acquérir un prince qui avait à ses ordres un corps de troupes si nombreux; il marcha aussitôt vers Magdebourg avec ses propres troupes , et prit le commandement en chef de toute l'armée : c'était un honneur auquel son rang et ses talens , ainsi que la nomination de la diète , lui donnaient un droit incontestable. Avec ces deux corps réunis , il investit la ville et commença le siège en règle. Tandis qu'il se faisait auprès de Charles un mérite de cette expédition et de son zèle à exécuter le décret impérial, il s'exposa encore une fois aux censures et aux malédictions du parti dont il partageait les sentimens sur la religion. Cependant les approches de la place se faisaient lentement ; la garnison troublait les assiégeans par de fréquentes sorties, dans l'une desquelles le duc de Mecklenbourg fut fait prisonnier; elle détruisait à mesure leurs ouvrages et enlevait des soldats dans les postes avancés. Les bourgeois de Magdebourg, animés par les discours de leurs pas-

[lôôr

teurs , et les soldats de la garnison , encouragés par l'exemple de leurs officiers , supportaient sans murmurer toutes les fatigues du siège et se défendaient toujours avec le même zèle qu'ils avaient montré d'abord: d'un autre côté les soldats des assiégeans se relâchaient au contraire de leur ardeur, et murmuraient de tout ce qu'ils étaient obligés de souffrir dans un service qui leur déplaisait ; ils se soulevèrent même plusieurs fois en demandant ce qui leur était dû de leur solde, qu'on n'avait pu leur payer depuis quelque temps, parce que les Allemands ne contribuaient qu'avec répugnance aux dépenses de cette terre K Maurice avait d'ailleurs des motifs particuliers et qu'il n'osait pas encore avouer, pour ne pas pousser le siège avec vigueur; il aimait encore mieux rester à la tète d'une armée, exposé à toutes les imputations auxquelles la lenteur de ses opérations donnait lieu, que de précipiter une conquête, qui , en ajoutant quelque chose à sa gloire, l'aurait mis dans la nécessité de licencier ses troupes.

Cependant les habitans commençaient à souffrir les horreurs de la disette; Maurice se voyant dans l'impossibilité de prolonger davantage le siège, sans donnera l'empereur des soupçons qui auraient déconcerté toutes ses mesures, il conclut à la fin un traité de capitulation avec l'a ville, aux conditions suivantes : que les habitans imploreraient avec soumission la clémence de l'empereur ; qu'à l'avenir ils ne prendraient point les armes , et n'entreraient dans aucune alliance contre la maison d'Autriche; qu'ils reconnaîtraient l'autorité de la chambre impériale ; qu'ils se conformeraient aux décrets de la diète d'Augsbourg sur l'a religion; que les nouvelles fortifications qui avaient été ajoutées à la place seraient démolies; qu'ils paieraient une amende de cinquante mille couronnes; qu'ils livreraient à l'empereur douze pièces d'artillerie, enfin qu'ils donneraient la liberté sans rançon au duc de Mecklenbourg et a tous les autres prisonniers. Le lendemain la garnison sortit de la ville; et Maurice en prit possession avec toute la pompe militaire.

Avant que les articles de la capitulation fussent entièrement convenus, Maurice avait eu plusieurs conférences avec Albert, comte de

«Thuan., p. 277. Sleid., p. 514.

Mansfeldt, qui avait le principal commandement à Magdebourg , et avec le comte Heideck, officier qui avait servi avec beauepup de distinction dans les troupes de la ligue de Smalkalde, que l'empereur avait proscrit à cause de son zèle pour la cause protestante, et que Maurice avait secrètement engagé a son service et admis dans sa confiance la plus intime. Il leur communiqua un plan qui depuis long-temps occupait son esprit, et dont le but était de procurer la liberté au landgrave, son beau-père, de rétablir les privilèges du corps germanique, et de mettre des bornes aux dangereuses usurpations de la puissance impériale. Après les avoir consultés sur les mesures qu'il serait nécessaire de prendre pour assurer le succès d'une entreprise si périlleuse , il donna à Mansfeldt des assurances secrètes que les fortifications de Magdebourg ne seraient point détruites, et que les habitans ne seraient ni troublés dans l'exercice de leur religion ni privés d'aucune de leurs anciennes immunités. Afin d'engager plus sûrement Maurice, par son propre intérêt, à remplir ces promesses , le sénat deMagdebourg l'élut pour son burgrave , dignité qui avait anciennement appartenu à la maison électorale de Saxe, et qui lui donnait une juridiction très étendue , tant dans la ville que dans le territoire l.

Ainsi les bourgeois de Magdebourg, après avoir soutenu un siège d'une année entière, après avoir combattu pour leur liberté civile et religieuse, avec une intrépidité digne de la cause qu'ils défendaient , furent enfin assez heureux pour conclure un traité qui les laissa dans un meilleur état que ceux de leurs compatriotes qui, par timidité et par défaut d'esprit patriotique , s'étaient soumis si bassement à l'empereur. Mais tandis qu'une grande partie de l'Allemagne applaudissait au courage des Magdebourgeois. et se réjouissait de les voir échappés à la destruction dont ils avaient été menacés, tout le monde admira l'habileté de Maurice dans la conduite de sa négociation avec eux , et l'adresse avec laquelle il avait su tourner chaque événement à son avantage. On voyait avec étonnement qu'après avoir fait éprouver aux habitans de Magdebourg , pendant plusieurs mois, toutes les

1 Sleid., p. 528. Thuan., p. 276. Obsiditionis Magde- 1 burg. descript. per Sebast. Besselmiorum ap. Svard., i lib. n, p. 518.

horreurs de la guerre , il était à la fin , par une élection volontaire, revêtu de l'autorité suprême dans cette même ville qu'il venait d'assiéger, et qu'après avoir été si long-temps l'objet de leurs déclamations et de leurs satires, comme apostat et ennemi de la religion qu'il professait, ces mêmes habitans paraissaient mettre une confiance sans bornes dans son zèle et dans sa bienveillance '. En même temps les articles publics du traité de capitulation étaient si exactement conformes à ceux que l'empereur lui-même avait accordés aux autres villes protestantes , et Maurice sut si bien faire valoir le mérite d'avoir réduit une place qui s'était défendue avec tant d'opiniâtreté, que Charles, loin de soupçonner ni fraude ni collusion dans les conditions du traité, le ratifia sans hésiter, et releva les Magdebourgeois de la sentence de ban qui avait été prononcée contre eux.

La seule difficulté qui pouvait encore embarrasser Maurice, c'était de tenir rassemblées les vieilles troupes qui avaient servi sous lui, et celles qui avaient été employées à la défense de la place. Il imagina, pour y réussir, un expédient d'une adresse singulière. Ses projets contre l'empereur n'étaient pas encore assez mûrs pour qu'il osât les faire connaître et travailler ouvertement à les mettre en exécution. L'hiver qui approchait ne lui permettait pas d'entrer sur-le-champ en campagne. Il craignait de donner une alarme prématurée â l'empereur en retenant à sa solde un corps si considérable, jusqu'à ce que le temps des opérations militaires fût revenu avec le printemps. Dès que Magdebourg lui eut ouvert ses portes, il permit à ses soldats saxons de retourner chez eux; comme c'étaient ses sujets, il était bien sûr de leur faire reprendre les armes et de les rassembler quand il en aurait besoin; il paya en même temps une partie de ce qui était dû aux troupes mercenaires qui avaient suivi ses étendards, aussi bien qu'aux soldats qui avaient servi dans la garnison ; et après les avoir relevés de leur serment de fidélité , il les licencia. Mais au moment où il leur donna leur congé, George, duc de Mecklenbourg , qui venait d'être mis en liberté , offrit de reprendre ces mêmes troupes à son service, et de se rendre caution pour le paiement de ce qui leur était encore dû. Ces

* Arnold., Fila Maurit.ap. Menken., lib. h, p. 1227.

aventuriers, accoutumés ù changer souvent de maîtres , acceptèrent sans peine la proposition ; ainsi les mêmes troupes restèrent unies et prêtes à marcher partout où Maurice les appellerait, tandis que l'empereur, trompé par cet artifice, et imaginant que le duc de Mecklenbourg ne tes avait engagées que pour soutenir, par la force des armes, ses prétentions sur une partie des états de son frère, vit tout cet arrangement d'un œil très indifférent *. Après avoir hasardé des démarches si essentielles pour l'exécution de ses projets, Maurice qui voulait empêcher l'empereur d'en démêler l'objet, et prévenir les soupçons qu'elles pouvaient lui inspirer, sentit la nécessité d'employer quelque nouvel artifice pour fixer ailleurs l'attention de ce prince et pour le confirmer dans sa sécurité. Il savait que le principal objet qui occupait l'empereur, c'était d'engager les états protestans d'Allemagne à reconnaître l'autorité du concile de Trente, et à y envoyer des ambassadeurs en leur propre nom, ainsi que des députés de leurs églises respectives. Maurice sut mettre à profit ces dispositions de Charles pour l'amuser et le tromper. Il affecta le plus grand zèle pour satisfaire les désirs de l'empereur à cet égard ; il nomma des ambassadeurs qu'il autorisa à se rendre au concile; il chargea Mélanchton et quelques-uns des théolologiens les plus distingués de sa communion , de préparer une confession de foi et de la proposer à cette assemblée. A son exemple et probablement en conséquence de ses sollicitations, le duc de Witlemberg , la ville de Strasbourg et d'autres états protestans nommèrent des ambassadeurs et des théologiens pour assister au concile. Ils s'adressèrent tous à l'empereur pour avoir son sauf-conduit qu'ils obtinrent clans la forme la plus authentique : c'en était assez pour la sûreté des ambassadeurs, qui se mirent en route sur-le-champ ; mais les théologiens protestans demandèrent pour eux un sauf-conduit particulier du concile même. Le destin de Jean Hus et Jérôme de Prague, que le concile de Constance, dans le siècle précédent, avait condamnés aux flammes, sans égards pour le sauf-conduit, impérial dont ils étaient munis, rendait cette précaution prudente et même nécessaire. Mais comme le pape était aussi occupé à empêcher

1 Thuan., p. 278. Stxuv., Corp. hist. germ. Arnold. Vita Maurit. ap. WJenken , lib. h, p. 12-7.

que les théologiens protestans eussent la liberté de parler dans le concile , que Charles avait été ardent à leur faire solliciter cette même liberté , le légat vint à bout , par des promesses et par des menaces , d'engager les pères du concile à refuser d'expédier un sauf-conduit dans la même forme que celui qui avait été accordé par le concile de Bâle aux partisans de Jean Hus. Les protestans, de leur côté, insistaient pour qu'on copiât exactement les termes de cet acte ; et les ministres impériaux interposèrent leur médiation pour qu'on les satisfit à cet égard. On proposa deschangemens dans la forme; on suggéra des expédiens; on fit des protestations et des contre -protestations; le légat et ses associés tâchaient d'arriver à leur but par l'artifice et la chicane; les protestans soutenaient leur avis avec fermeté et obstination. L'empereur recevait à Inspruck le détail de tout ce qui se passait â Trente : ce prince, entraîné par un excès de zèle ou de confiance dans son habileté, tenta de concilier les partis opposés; mais il se trouva engagé dans un labyrinthe de négociations interminables. Toutes ces intrigues favorisaient cependant les vues de Maurice ; tandis qu'elles absorbaient tous les mouvemens de l'empereur et qu'elles détournaient son attention de tout autre objet, l'électeur eut tout le loisir de laisser mûrir son plan, de former ses brigues et d'achever ses préparatifs avant de lever le masque et de frapper le grand coup qu'il méditait depuis si long-temps1.

Mais avant que d'entrer dans ces détails , il est nécessaire de parler d'une révolution nouvelle qui se fit en Hongrie , et qui ne contribua pas peu aux effets extraordinaires que produisirent les opérations de Maurice. Lorsqu'en 1541 , Soliman, par un stratagème plus convenable à la basse et insidieuse politique d'un petit usurpateur qu'à la magnanimité d'un puissant conquérant, priva le jeune roi de Hongrie des domaines que son père lui avait laissés, il accorda à ce prince infortuné la Transylvanie, province qui faisait partie de son héritage paternel il lui permit de conserver le titre de roi , quoique ce ne fût plus qu'un vain nom ; et il confia le gouvernement de la Transylvanie , avec le soin d'éiever le jeune prince, à la reine et à Martinuzzi,

* Sleid. , p. 526, 529. Fra-Paolo, p. 323, 338 Ttiuan., p. 286

Llôôl}

évèque de Waradin; le feu roi avait désigné ce prélat pour être tuteur de son fils et gérant de ses états, dans un temps où ces deux emplois^ étaient d'une bien plus grande importance. Ce$ partage d'autorité excita, dans une petite prin-, cipauté, les mêmes dissensions qu'il aurait pu faire naître dans un grand royaume ; une jeune reine ambitieuse et capable de gouverner, et un prélat fier et non moins ambitieux se disputèrent à qui aurait la plus grande influence dans l'administration. Tous deux avaient leur parti dans la noblesse , et les grands talens de Martinuzzi commençaient à lui donner l'ascendant , lorsque Isabelle tourna contre lui-même les artifices dont il se servait , et sollicita la protection des Turcs. Les pachas voisins , jaloux du pouvoir et du crédit de l'évêque, promirent volontiers à la reine le secours qu'elle demandait ; et ils auraient bientôt obligé Martinuzzi d'abandonner la direction des affaires, si son ambition, fertile en expédiens, ne lui avait pas suggéré un nouveau moyen qui tendait non-seulement à conserver, mais encore à étendre son autorité. Il fit un accommodement avec la reine, par la médiation de quelques nobles qui craignaient de voir leur patrie livrée aux calamités d'une guerre civile ; en même temps, il dépêcha secrètement un de ses confidens à Vienne , et entama une négociation avec Ferdinand. Comme il n'était pas difficile de persuader à ce prince que le même homme dont l'inimitié et les intrigues l'avaient chassé d'une partie de ses états de Hongrie, pourrait également lui servir à recouvrer ce qu'il avait perdu , ce prince reçut avec joie les premières ouvertures d'un raccommodement. Martinuzzi lui présenta des avantages si considérables et s'engagea avec tant de confiance à faire prendre les armes, en sa faveur, aux nobles les plus puissans de la Hongrie, que Ferdinand, malgré la trêve qu'il avait conclue avec Soliman , promit d'entrer à main armée dans la Transylvanie. Les troupes destinées à cette expédition étaient composées de vieux soldats allemands et espagnols ; le commandement en fut donné à Castaldo , marquis de Piadena, officier formé parle fameux marqui de Pescaire , à qui il ressemblait singulièrement tant par son génie entreprenant dans les affaires, que par ses grands talens dans l'art de la guerre. Cette armée , moins redoutable par le nombre que par la discipline des soldats et l'habileté du

général, fut puissamment secondée par Martinuzzi et par les Hongrois de son parti. Le sultan était alors à la tête de son armée sur les frontières de la Perse; les pachas turcs n'étant pas en état de donner à la reine des secours aussi puissans et aussi efficaces que l'état de ses affaires l'exigeait, elle sentit bientôt qu'elle ne pourrait pas conserver long temps l'autorité de régente, et commença même à désespérer de la sûreté de son fils.

Martinuzzi ne laissa pas échapper une occasion si favorable de parvenir à son but : lorsqu'il vit Isabelle dans cet état de découragement , il hasarda de lui faire une proposition qu'en un autre temps elle aurait rejetée avec mépris. 11 lui représenta l'impossibilité où elle était de résister aux armes victorieuses de Ferdinand; il lui fit voir que, quand les Turcs la mettraient en état de s'y opposer avec succès, sa situation n'en serait pas meilleure, et qu'elle ne pourrait pas les regarder comme des libérateurs , mais comme des maîtres aux ordres desquels elle serait obligée de se soumettre ; il la conjura, par ce qu'elle devait à sa dignité , à la sûreté de son fils et au repos de la chrétienté, de céder la Transylvanie à Ferdinand, et de lui sacrifier les prétentions de son fils sur la couronne de Hongrie , plutôt que de voir l'une et l'autre la proie des ennemis invétérés de la religion chrétienne. Il promit , en même temps , au nom de Ferdinand, un dédommagement pour elle et pour son fils, proportionné à leur rang et à la valeur de ce qu'ils devaient sacrifier. Isabelle , se voyant abandonnée par quelques-uns de ses partisans, se défiant de quelques autres , privée d'amis et environnée des troupes de Castaldo et de Martinuzzi , souscrivit , quoique avec la plus grande répugnance , à des conditions si dures. En conséquence elle livra les places fortes qui étaient encore en sa disposition; elle remit toutes les marques de la royauté , et particulièrement une couronne d'or, qui, selon une tradition des Hongrois, était descendue du ciel, et conférait à celui qui la portait un droit incontestable au trône. Comme elle ne put pas se résoudre à rester au rang d'une personne privée , dans un pays où elle avait auparavant exercé la puissance souve- ; aine ; elle partit sur-le-champ avec son fils pour aller en Silésie prendre possession des principautés d'Oppelen et de Ratibor; Ferdinand avait

promis d'accorder au jeune prince l'investiture de ces deux principautés, et une de ses filles en mariage.

La résignation du jeune roi étant publiée, Martinuzzi , et , à son exemple , le reste des nobles de Transylvanie prêtèrent serment de fidélité à Ferdinand , qui , de son côté , pour reconnaître le zèle et le succès avec lequel ce prélat l'avait servi , affecta de le distinguer par tous les témoignages possibles de faveur et de confiance. Il le nomma gouverneur de Transylvanie avec une autorité presque illimitée; il ordonna à Castaldo de déférer en tout à ses avis et à ses volontés ; il ajouta de nouveaux appointemens aux revenus considérables dont il jouissait déjà; il lui donna l'archevêché deGran, et obtint du pape qu'il serait fait cardinal. Toute cette ostentation de bienveillance n'était cependant rien moins que sincère , et ne servait qu'à cacher des sentimens entièrement opposés. Ferdinand craignait les talens de Martinuzzi et se défiait de sa fidélité; il prévoyait que ce prélat, dont le crédit avait été assez puissant pour faire échouer toutes les tentatives qu'on avait faites jusqu'alors pour limiter et pour abolir les privilèges exorbitans de la noblesse hongroise, préférerait en toute occasion le rôle de défenseur des libertés de sou pays, à celui d'un vice-roi dévoué aux volontés de son souverain.

Ferdinand chargea , en secret , Castaldo d'observer tous les mouvemens de Martinuzzi , de se défier de ses desseins , et de traverser toutes ses mesures; mais soit que le prélat ne s'aperçût point que Castaldo était l'espion de ses démarches, soit qu'il méprisât les artifices insidieux de Ferdinand , il prit la direction de la guerre contre les Turcs avec le ton d'autorité qui lui était propre, et la conduisit avec beaucoup de noblesse et non moins de succès. Il reprit quelques villes dont les infidèles s'étaient emparés , et fit échouer les entreprises qu'ils formèrent sur d'autres places; il établit l'autorité de Ferdinand non-seulement dans la Transylvanie, mais encore dans le Bannat de Temeswar et dans plusieurs des pays voisins. Dans la conduite de ces opérations il était souvent d'une opinion contraire à celle de Castaldo et de ses officiers ; il traitait les prisonniers turcs avec un degré d'humanité et même de générosité que Castaldo condamnait hautement. Cette conduite fut re-

présentée à Vienne comme un artifice de Martinuzzi pour se ménager l'amitié des infidèles, dans la vue de s assurer leur protection pour se mettre en état dans la suite de se rendre tout-à-fait indépendant du souverain qu'il reconnaissait alors. Quoique Martinuzzi alléguât, pour justifier sa conduite, qu'il serait contraire à la bonne politique d'irriter , par des cruautés inutiles, un ennemi toujours ardent à se venger, les accusations de Castaldo n'en firent pas moins une forte impression sur l'âme de Ferdinand , déjà prévenu contre le prélat, et d'autant plus jaloux de tout ce qui pouvait ébranler son autorité en Hongrie, qu'il savait combien elle était précaire et mal assurée. Castaldo confirmait et fortifiait ces soupçons par les avis qu'il faisait passer continuellement aux confidens du roi à Vienne ; il empoisonnait les démarches innocentes de Martinuzzi, et présentait celles qui étaient équivoques sous le côté le plus défavorable; il lui imputait des desseins qu'il n'avait jamais formés , et l'accusait de crimes dont il n'était point coupable ; il parvint enfin par ces manœuvres à convaincre Ferdinand qu'il ne pourrait conserver la couronne de Hongrie qu'en se débarrassant de cet ambitieux prélat. Mais Ferdinand, convaincu qu'il serait dangereux de procéder suivant le cours ordinaire de la justice contre un sujet assez puissant pour è(re en état de défier son souverain , prit le parti d'employer la violence pour obtenir la satisfaction que la loi ne pouvait lui procurer.

H ordonna , en conséquence , à Castaldo de le défaire de Martinuzzi, et Castaldo se chargea volontiers de cet abominable office ; il communiqua son dessein à quelques officiers italiens et espagnols dignes de sa confiance, et concerta avec eux les moyens de l'exécuter : ils entrèrent un jour de grand matin dans l'appartement de Martinuzzi, sous prétexte de lui présenter quelques dépêches qu'il était important d'expédier sur-le-champ à Vienne. Tandis qu'il lisait avec attention un écrit, un des conjurés le frappa d'un coup de poignard à la gorge. Le coup n'était pas mortel; Martinuzzi, se retournant avec l'intrépidité qui lui était naturelle, se jeta sur l'assassin et le renversa à ses pieds ; mais les autres conjurés se précipitant sur lui, ce vieillard seul et désarmé ne put résister long-temps à un combat si inégal , et tomba bientôt percé de cent coups de poignard. Les peuples de la Transylvanie.

contenus par la présence des troupes étrangères, n'osèrent prendre les armes pour venger la moi? d'un prélat qui avait été si long-temps l'objet d§ leur vénération et de leur amour. Us parlèren I cependant de ce meurtre avec exécration; ils srécrièrent hautement contre Ferdinand, qui,» malgré la reconnaissance qu'il devait à des sep. vices récens et importans , et le respect que méritait un caractère regardé par les chrétiens comme inviolable et sacré, n'avait pas craint de verser le sang d'un homme dont le seul crime était son attachement à sa patrie. Les nobles, détestant la jalouse et cruelle politique d'une cour qui, sur des soupçons sans preuves et sans vraisemblance , faisait égorger par des assassins un homme aussi considérable par son mérite que par son rang , se retirèrent dans leurs terres, ou s'ils restèrent dans l'armée autrichienne , ils ne servirent qu'avec répugnance et avec froideur. Les Turcs, encouragés au contraire parla mort d'un ennemi dont ils redoutaient les talens, se préparèrent à renouveler les hostilités au commencement du printemps; ainsi, au lieu de la sûreté que Ferdinand avait espéré de se procurer par la mort de Martinuzzi , il vit ses états de Hongrie à la veille d'être attaqués avec plus de vigueur et défendus avec moins de zèle qu'auparavant '.

Cependant Maurice , ayant concerté toutes ses intrigues, et presque achevé tous ses préparatifs, était sur le point de mettre ses projets au grand jour, et de commencer les hostilités contre l'empereur. Son premier soin , après avoir pris cette résolution, fut de rejeter cette étroite et superstitieuse politique qui avait fait éviter aux confédérés de Smalkalde toute espèce de liaison avec les étrangers. Il avait vu combien cette maxime avait été funeste à leur cause ; instruit par leur faute, il eut autant d'empressement de solliciter la protection de Henri II , que les confédérés en avaient montré à repousser l'interposition de François Ier. Heureusement pour Maurice, il trouva Henri très disposé à se prêter aux premières ouvertures qu'il lui fit, et en état de mettre en mouvement toutes les forces de la monarchie française. Henri , depuis long-temps observait avec jalousie le progrès des armes de

1 Sleid ,p. 525. ïhuan., lib.ix, p. 309, etc. Istuanhaffi, Hist. regn. ffung., lit), xvi, p. 169. Mém. de Riùier, tom. 11, p. 871. Natalis comitis, Hist., lib. iv, p. 84, etc.

l'empereur; il brûlait d'essayer ses forces contre cet ennemi de la France , et de se signaler par une rivalité qui avait fait la gloire du règne de son père. Il avait profité de la première occasion qu'il avait eue de traverser les projets de Charles, en prenant le duc de Parme sous sa protection, et les hostilités étaient déjà commencées non-seulement dans le duché de Parme, mais encore dans le Piémont. Après avoir terminé la guerre avec l'Angleterre par une paix aussi avantageuse pour lui-même qu'honorable pour les Écossais ses alliés, il vit que la noblesse française était impatiente de déployer son courage inquiet et entreprenant sur un théâtre plus brillant , que celui de Parme ou du Piémont.

Jean de Fienne, évêque de Bayonne, que Henri avait envoyé en Allemagne , sous prétexte d'y lever des troupes destinées à servir en Italie, fut autorisé à conclure un traité en forme avec Maurice et ses associés. Comme un roi de France n'aurait pu décemment s'engager à défendre l'église protestante, les objets de controverse, quelque part qu'ils pussent avoir au traité , ne furent mentionnés dans aucun des articles. Suivant ce traité, les intérêts de la religion étaient abandonnés entièrement à la disposition de la divine Providence; les seuls motifs allégués pour former cette confédération contre Charles étaient de procurer la liberté au landgrave , et de prévenir le renversement de l'ancienne constitution et des lois de l'empire germanique. Pour remplir ces deux objets , il fut convenu que toutes les parties contractantes déclareraient en même temps la guerre à l'empereur ; qu'on ne pourrait conclure ni paix ni trêve sans le consentement commun de tous les confédérés, et sans que chacun d'eux y fût compris; qu'afin de prévenir les inconvéniens de l'anarchie et des prétentions au partage du commandement, Maurice serait déclaré chef de la confédération , avec une autorité absolue dans toutes les affaires militaires; que Maurice et ses associés mettraient en campagne sept mille hommes de cavalerie avec un nombre proportionné d'infanterie; que, pour fournir à la subsistance de cette armée, pendant les trois premiers mois de la guerre , Henri donnerait deux cent quarante mille couronnes, et ensuite soixante mille couronnes par mois, tant que l'armée serait en campagne ; que Henri attaquerait l'empereur, du côté de la Lorraine,

avec une armée puissante ; enfin , que si l'on jugeait à propos d'élire un nouvel empereur, le choix ne pourrait tomber que sur celui qu'agréerait le roi de France !. Ce traité fut conclu le 1er octobre, quelque temps avant la prise de Magdebourg; et les négociations préliminaires furent conduites avec un si profond secret, que, de tous les princes qui y accédèrent ensuite , il n'y en eut que deux à qui Maurice en fit confidence ; ce furent Jean Albert , duc régnant de Mecklenbourg , et Guillaume de Hesse, fils aîné du landgrave. La ligue elle-même resta si soigneusement et si heureusement cachée que l'empereur et ses ministres ne paraissent pas en avoir eu le moindre soupçon.

Maurice , dont l'activité s'exerçait à chercher de toutes parts de nouveaux secours , s'adressa à Edouard VI , roi d'Angleterre , et lui demanda un subside de quatre cent mille couronnes pour le soutien d'une confédération formée pour la défense de la religion protestante ; mais les factions qui régnaient à la cour d'Angleterre pendant la minorité de ce prince , et qui étaient au conseil et aux armes de la nation leur vigueur accoutumée , ne laissaient aux ministres anglais ni le temps ni le désir de s'occuper des affaires étrangères; et Maurice ne put obtenir le secours qu'il devait attendre de leur zèle pour la réformation2.

Maurice , assuré de la protection d'un monarque aussi puissant que Henri II, procéda avec confiance, mais avec une égale circonspection, à l'exécution de son plan. 11 jugea qu'il était nécessaire de faire encore un effort pour obtenir de l'empereur la liberté du landgrave ; et en conséquence il envoya à Inspruck une ambassade solennelle, en son nom et en celui de l'électeur de Brandebourg. Après avoir rappelé en détail tous les faits et toutes les raisons sur lesquels ils fondaient leur demande , et après avoir représenté , dans les termes les plus énergiques , les engagemens particuliers qu'ils avaient pris avec le landgrave, ils renouvelèrent, en faveur de cet infortuné prisonnier, la requête qu'ils avaient déjà si souvent présentée en vain. L'électeur palatin, le duc de Wittemberg, les ducs de Mecklenbourg, le duc de Deux-Ponts, le mar-

1 Recueil des Traités, tom. Il, p. 258. Thuan., lib. vm p. 279.

2 Burnet, Hist. of the reform., vol. H, Append.,$l.

quis de Brandebourg-Bareuth et le marquis de Bade, envoyèrent aussi des ambassadeurs chargés de faire la même demande. Le roi de Danemark, le duc de Bavière et les ducs de Lunebourg, écrivirent pour le même objet. Le roi des Romains lui-même se joignit à ces princes pour appuyer leurs instances , soit qu'il fût touché de compassion sur la situation malheureuse du landgrave, soit qu'il fût dominé, peut-être, par une secrète jalousie contre son frère, dont il voyait avec d'autres yeux le pouvoir et les desseins, depuis la tentative qu'il avait faite pour changer l'ordre de la succession à l'empire.

Charles , inébranlable dans la résolution qu'il avait prise à l'égard du landgrave , éluda une demande qui lui était faite par de si puissans intercesseurs ; ayant déclaré qu'il communiquerait ses intentions à Maurice dès que celui-ci serait arrivé à Inspruck, où il était attendu de jour en jour, l'empereur ne daigna entrer dans aucune explication plus détaillée '. Cette démarche ne fut pas utile au landgrave ; mais Maurice sut en tirer un grand avantage. Elle servit à justifier les mesures qu'il prit ensuite, et à démontrer la nécessité d'employer la voie des armes pour arracher l'acte de justice que sa médiation et ses prières n'avaient pu obtenir ; eUe servit aussi à confirmer l'empereur dans sa sécurité, parce que la solennité de la demande et l'intérêt que tant de princes paraissaient y prendre, durent lui faire croire que c'était de son consentement seul qu'on' espérait d'obtenir l'élargissement du landgrave.

Maurice employa des artifices encore plus déliés pour cacher ses intrigues, amuser l'empereur et gagner du temps. Il affecta d'être plus occupé que jamais à chercher quelque expédient pour lever toutes les difficultés relativement au sauf-conduit que demandaient les théologiens proteslans nommés pour assister au concile. Ses ambassadeurs, à Trente, avaient de fréquentes conférences sur cet objet avec les ambassadeurs impériaux, à qui ils communiquaient leurs sentimens du ton d'une confiance sans réserve. Il voulut, à la fin, faire croire que tous les différends sur cet article préliminaire lui paraissaient sur le point d'être terminés ; et afin d'accréditer cette opinion, il donna ordre à

1 SJeid., p. 531. Thuan., lib. vm, p 38G.

Mélanchton et à ses confrères de se mettre en route pour se rendre à Trente. Il entretenait en même temps une correspondance très suivie avec la cour impériale à Inspruck , et renouvelait en toute occasion les protestations de son attachement et de sa fidélité envers l'empereur. 11 parlait sans cesse de l'intention où il était d'aller lui-même à Inspruck, il y fit même louer une maison pour lui , et donna des ordres pour la faire mettre, le plus promptement qu'il serait possible, en état de le recevoir *.

Quelque habile que fût Maurice dans tous les artifices de la dissimulation , et quelque impénétrable que lui parût le voile sous lequel il cachait ses desseins, il y avait cependant dans sa conduite plusieurs choses qui altéraient la sécurité de l'empereur, et qui le tentèrent souvent de soupçonner quelque dessein extraordinaire. Mais comme ses soupçons n'étaient fondés que sur des circonstances peu importantes par ellesmêmes, ou d'une nature incertaine et équivoque, l'effet en était aisément détruit par l'adresse de Maurice ; l'empereur craignait d'ailleurs de retirer trop légèrement sa confiance à un homme à qui il l'avait donnée tout entière, et qu'il avait comblé de faveurs. Une seule circonstance lui parut être assez importante pour mériter une explication. Les troupes que Georges deMecklenbourg avait prises à sa solde, après la capitulation de Magdebourg, ayant fixé leur quartier dans la Turinge, vivaient à discrétion sur les terres des riches ecclésiatiques de leur voisinage. Ceux qui éprouvaient ou qui redoutaient leurs exactions , se plaignirent hautement à l'empereur, et lui parlèrent de ces troupes comme d'un corps d'hommes qu'on destinait à quelque entreprise désespérée. Maurice tantôt atténuait les excès qu'on reprochait à ses troupes , tantôt représentait l'impossibilité de les licencier ou de les assujettir à une discipline régulière jusqu'à ce qu'on leur eût payé ce qui leur était dû de leur solde par l'empereur même; il sut, par-là, calmer les craintes que cet objet avait fait naître; ou peut-être Charles, n'étant pas en état de satisfaire aux demandes de ces soldats , fut obligé de garder le silence sur ce point 2.

Cependant le temps d'agir approchait. Maurice avait envoyé secrètement à Paris Albert de

1 Arnold., Vita Maurit. ap. Menken., lib. h, p. 122. a Sleid., p. 549. Thuan., p. 339.

L1ÔÔ2J LIVRE X.

Brandebourg pour y confirmer sa confédération avec Henri , et pour hâter la marche de l'armée française. Il avait pris des mesures pour être en état de rassembler ses sujets au moment où il en aurait besoin ; il avait pourvu à la sûreté de la Saxe, pendant qu'il s'en absenterait pour commander larmée, et il tenait ses troupes qui étaient dans la Turinge et sur lesquelles il comptait particulièrement, toutes prêtes à marcher au premier signal. Ces opérations compliquées se firent sans être découvertes par la cour impériale ; Charles restait à Inspruck dans la plus parfaite tranquillité, uniquement occupé à contreminer les intrigues du légat à Trente , et à régler les conditions auxquelles les théologiens protestans pourraient être admis au concile ; il ne se doutait guère qu'il y eût alors des objets beaucoup plus importans près d'attirer son attention.

Cette imprudente sécurité de la part d'un prince dont l'attention à observer tout ce qui se passait autour de lui le conduisit souvent à un excès de défiance , peut paraître inexplicable , et elle a été attribuée à un aveuglement extraordinaire. Mais indépendamment de l'adresse singulière avec laquelle Maurice sut déguiser ses intentions, deux circonstances concoururent à tromper l'empereur : peu de temps après son arrivée à Inspruck, la goutte le prit avec un surcroît de violence; son tempérament était affaibli par de si fréquentes attaques ; son esprit avait perdu sa vigueur naturelle, et il n'était plus en état de s'occuper des affaires avec sa vigilance et sa pénétration ordinaire ; Granvelle , évèque d'Arras, son premier ministre, quoique l'un des politiques les plus déliés de son siècle et peutêtre d'aucun siècle, fut en cette occasion la dupe de sa propre finesse. Il avait une si haute opinion de son habileté, et méprisait si fort les talens politiques des Allemands, qu'il ne fit aucune attention aux avis qu'on lui donna des intrigues secrètes et des projets dangereux de Maurice. La sombre défiance du duc d'Albe lui ayant fait concevoir quelques soupçons sur la sincérité de l'électeur, il proposa de le faire venir sur-lechamp à la cour, pour y rendre compte de sa conduite; mais Granvelle répondit avec dédain que ces soupçons étaient sans fondement, et que la tète d'un Allemand ivre était trop grossière pour former quelque projet qu'il ne lui fût aisé

de pénétrer et de faire échouer. Ce n'était pas seulement sa confiance dans sa propre sagacité qui lui donnait un ton si décisif; il avait corrompu deux des ministres de Maurice , qui lui envoyaient des avis fréquens et détaillés de tous les mouvemens de leur maître. Mais ce moyen même , par lequel il espérait de pénétrer tous les desseins, et jusqu'aux pensées de Maurice , servit à le mieux tromper. L'électeur avait secrètement découvert la correspondance de ses deux ministres avec Granvelle; au lieu de les punir de leur trahison, il sut habilement en profiter, et tourna contre Granvelle les artifices mêmes de ce prélat. Il affecta de traiter les deux traîtres avec plus de confiance que jamais , il les admit à ses délibérations particulières; mais il avait soin de ne leur laisser apercevoir que ce qu'il était de son intérêt de faire connaître; de sorte que les avis des deux espions ne servaient qu'à confirmer Granvelle dans la persuasion où il était de la sincérité et des bonnes intentions de Maurice '. L'empereur lui-même était dans une si parfaite sécurité qu'il ne tint aucun compte d'un mémoire qui lui fut présenté au nom des électeurs ecclésiastiques, et par lequel on l'avertissait d'être en* garde contre Maurice ; il n'y répondit que par des protestations de son entière confiance dans la fidélité et dans l'attachement de Ccj prince2.

Enfin les préparatifs de Maurice se trouvèrent achevés , et il jouit du plaisir de voir que ses intrigues et ses projets étaient encore ignorés ; mais quoiqu'il fût près de commencer les hostilités , il ne voulut pas encore jeter le masque qu'il avait gardé jusqu'alors , et, par une nouvelle ruse , il sut encore tromper ses ennemis quelques jours de plus. Il annonça qu'il allait faire le voyage d'Inspruck dont il avait si souvent parlé, et il prit, pour l'accompagner, un des deux ministres que Granvelle avait corrompus. Après avoir fait quelques postes, il feignit d'être fatigué du voyage et dépêcha à Inspruck son perfide ministre , en le chargeant de faire à l'empereur des excuses sur ce délai , et de l'assurer qu'il serait à la cour dans peu de jours. Cet espion ne fut pas plus tôt parti que Maurice monta à cheval, vola vers la Turinge, y joignit son armée com-

Melvil, Mémoires, fol. édil., p. 12.

J Sleid., p. 535.

posée de vingt mille hommes d'infanterie et la mit sur le champ en mouvement '.

Il publia en même temps un manifeste contenant les raisons qu'il avait pour prendre les armes. Il allégua trois motifs : 1° de défendre la religion protestante menacée d'une destruction prochaine ; 2° de maintenir la constitution et les lois de l'empire et de préserver l'Allemagne de la domination d'un monarque absolu; 3° de délivrer le landgrave de Hesse des horreurs d'une longue et injuste captivité. Par le premier motif, Maurice soulevait en sa faveur les partisans très nombreux de la réformation , que l'enthousiasme rendait formidables, et que l'oppression excitait à prendre un parti désespéré. Par le second motif , il s'attachait tous les amis de la liberté, tant catholiques que protestans, également intéressés à se joindre avec lui pour défendre des droits et des privilèges communs aux uns et aux autres. Enfin, outre la gloire qu'il s'acquérait par son zèle à remplir ses engagemens envers le landgrave , le troisième motif était devenu un objet d'intérêt général, non-seulement par la pitié qu'in&piraient les souffrances de ce prince infortuné, mais encore par l'indignation qu'avaient excitée la rigueur et l'injustice avec laquelle il avait été traité par l'empereur. Avec le manifeste de Maurice , il en parut un autre au nom d'Albert , marquis de Brandebourg-Culmbaeh, qui s'était joint à lui avec un corps d'aventuriers qu'il avait rassemblés; il y exposait les mêmes griefs, mais avec un excès d'amertume et de violence analogue au caractère du prince sous le nom duquel cet écrit était publié.

Le roi de France publia aussi un manifeste en son propre nom : après y avoir rappelé l'ancienne alliance qui subsistait entre les nations française et germanique, descendues l'une et l'autre des mêmes ancêtres ; et après avoir parlé des ouvertures qu'en conséquence de celle ancienne union quelques-uns des plus illustres princes d'Allemagne lui avaient faites pour lui demander sa protection, Henri déclarait qu'il allait prendre les armes pour rétablir l'ancienne

1 Melvil, Mémoires, p. 13. Les circonstances qu'on a rapportées concernant les ministres saxons gagnés et corrompus par Granvelle, ne sont pas mentionnés par les historiens allemands; mais comme le chevalier James Melvil tenait ces détails de l'électeur palatin, et qu'ils sont parfaitement conformes à toute la conduite de Maurice, on peut les regarder comme authentiques.

constitution de l'empire , pour délivrer quelquesuns de ses princes de la servitude , et pour assurer les privilèges et l'indépendance de tous les membres du corps germanique; il prenait, dans ce manifeste, le titre de protecteur des libertés de V Allemagne et de ses princes captifs , et il avait fait graver en tête un bonnet, l'ancien symbole de la liberté , placé entre deux poignards, pour faire entendre sans doute aux Allemands que la liberté ne pouvait s'acquérir et se conserver que par la force des armes K

Maurice avait alors un rôle tout nouveau à jouer, mais son génie flexible était fait pour se plier à toutes les situations : dès le moment où il prit les armes , il se montra aussi hardi et entreprenant à la tète de son armée qu'il avait été circonspect et rusé dans le cabinet. 11 s'avança par des marches rapides vers la haute Allemagne. Toutes les villes qui se trouvèrent sur sa route lui ouvrirent leurs portes. 11 rétablit dans leurs offices les magistrats que l'empereur avait destitués, et remit en possession des églises les ministres protestans qui en avaient été chassés. II dirigea sa marche vers Augsbourg ; la garnison impériale qui y était , n'étant pas assez forte pour tenter de se défendre, se retira avec précipitation , et Maurice prit possession de cette grande ville , où il fit les mêmes changemens que dans celles où il avait déjà passé.

Il n'y a point de termes pour exprimer l'éton nement et la consternation qui saisirent l'empereur lorsqu'il apprit ces événemens inattendus. Il voyait un grand nombre de princes d'Allemagne armés contre lui , et le reste prêt à les joindre ou faisant des vœux pour leur succès ; il voyait un monarque puissant s'unir étroitement à eux, et seconder leurs opérations, commandant en personne une armée formidable; tandis que, par une négligence et une crédulité qui l'exposait à la fois au mépris public et au plus grand danger , il ne se trouvait en état de prendre aucune mesure efficace , ni pour réprimer ses sujets rebelles, ni pour repousser l'invasion d'un ennemi étranger. Une partie de ses troupes espagnoles avait été envoyée en Hongrie pour combattre les Turcs; le reste avait été rappelé en Italie pour la guerre qui se faisait dans le duché de Parme. Les bandes des vieilles troupes

« Sleid. , p. 549. Thuan.. Hb. x, p. 339. Mémoire* de Ribier, tom. II, p. 371.

LI56SJ LIVRE X

allemandes avaient été licenciées , parce qu'il ne pouvait plus les payer , ou bien elles s'étaient mises à la solde de Maurice après le siège de Magdebourg. Charles restait donc à Inspruck avec un corps de troupes à peine assez fort pour garder sa personne. Son trésor était épuisé; depuis quelque temps il n'avait reçu aucune remise du Nouveau-Monde, ci il avait perdu tout son crédit auprès des négocians de Gènes et de Venise, qui, malgré l'offre d'un intérêt exorbitant , refusèrent de lui prêter de l'argent. Ainsi ce prince, qui était, sans contredit, le plus considérable potentat de la chrétienté et le plus capable de déployer une grande force , puisque sa puissance, quoique violemment attaquée, n'avait encore souffert aucune diminution, se trouvait cependant hors d'état de faire un effort assez prompt et assez vigoureux pour le sauver du danger imminent dont il était menacé.

H mit toutes ses espérances dans la négociation , seule ressource de ceux qui sentent leur faiblesse; mais, craignant de compromettre sa dignité en faisant les premières avances à des sujets rebelles, il évita cet inconvénient en employant la médiation de son frère Ferdinand. Maurice , plein de confiance dans ses talens , et ne doutant pas qu'il ne sût tirer parti de cette négociation, espéra que , par une apparence de facilité à écouter les premières ouvertures d'accommodement, il pourrait amuser l'empereur et lui faire ralentir l'activité des préparatifs qu'il commençait à faire pour se mettre en défense; il consentit sans difficulté à une entrevue avec Ferdinand dans la ville de Lentz en Autriche, où il se rendit sur-le-champ , après avoir laissé son armée continuer sa marche sous les ordres du duc de Mecklenbourg.

Le roi de France exécuta fidèlement tout ce qu'il avait promis à ses alliés; il entra de bonne heure en campagne avec une armée nombreuse et bien payée, et marchant droit en Lorraine, Toul et Verdun lui ouvrirent leurs portes sans résistance. Ses troupes se présentèrent ensuite devant Metz; le connétable de Montmorency, ayant obtenu la permission d'y passer avec un petit détachement pour sa garde, y introduisit autant de troupes qu'il en fallait pour en imposer à la garnison, et par ce frauduleux stratagème, les Français se rendirent maîtres de cette ville sans répandre de sang. Henri fit, avec

beaucoup de pompe, son entrée dans toutes ces places: il obligea les habitans de lui prêter serment d'obéissance , et réunit à sa couronne ces acquisitions importantes. Après avoir laissé une forte garnison dans Metz , il s'avança vers l'Alsace pour tenter de nouvelles conquêtes, que les premiers succès de ses armes semblaient lui promettre K

La conférence de Lentz ne produisit aucun accommodement. Maurice, en consentant à cette entrevue, n'avait vraisemblablement d'autre objet que de tromper l'empereur ; car il fit , en faveur de ses confédérés et du roi de France leur allié, des demandes qui ne pouvaient pas être acceptées par un prince trop fier pour se soumettre ainsi sur-le-champ aux conditions que lui dictait un ennemi. Mais quoique Maurice, pendant toute la négociation, parût invariablement attaché aux intérêts de ses associés, et quoiqu'il ne perdît jamais de vue les objets qui lui avaient mis les armes à la main, il montra toujours le désir le plus vif de terminer à l'amiable avec l'empereur tous les différends. Encouragé par cette apparente disposition à la paix , Ferdinand proposa une seconde entrevue pour le 26 mai, et demanda qu'il y eût une trêve qui commençait à ce même jour et durerait jusqu'au 10 de juin, afin de laisser le temps de concilier tous les points contestés.

Dans ces entrefaites , Maurice rejoignit , le 9 mai, son armée, qui s'était avancée jusqu'à Gundelfingen. Il mit ses troupes en mouvement le lendemain au matin ; et comme il lui restait encore seize jours pour agir, avant le commencement de la trêve, il résolut de tenter, dans cet intervalle, une entreprise dont le succès pourrait être assez décisif pour rendre inutiles les négociations de Passau et pour le mettre en état d'imposer les conditions qu'il jugerait à propos. 11 prévit que l'idée d'une cessation d'armes si prochaine et l'empressement adroit qu'il avait montré pour le rétablissement de la paix ne manqueraient pas de donner à l'empereur de fausses espérances, qui, en calmant ses inquiétudes , le replongeraient en partie dans la même sécurité qui lui avait déjà été si fatale. Plein de confiance dans cette conjecture, Maurice marcha droit à Inspruck et s'avança avec le mouvement

T Thuan., p. 34'J.

HISTOIRE DE C

le plus rapide qu'on pût donner à un corps de troupes si considérable. Il arriva le 18 à Fiessen, poste très important à l'entrée du Tyrol, où il trouva un corps de huit cents hommes bien retranchés, que l'empereur y avait placés pour s'opposer aux progrès des confédérés. Maurice attaqua ces huit cents hommes avec tant de violence et d'impétuosité, qu'ils abandonnèrent leurs lignes avec précipitation , et que, se repliant sur un second corps posté près de Ruten, ils lui communiquèrent la terreur panique dont ils étaient saisis; de sorte que tous ensemble prirent la fuite après une faible résistance.

Maurice (ransporté de ce succès, qui surpassait toutes ses espérances, marcha à Ehrenberg, château situé sur un rocher très haut et escarpé qui dominait le seul passage qu'il y eût à travers les montagnes. Comme ce fort s'était déjà rendu aux protestans , au commencement de la guerre de Smalkalde , parce que la garnison était alors trop faible pour le défendre, l'empereur, qui en connaissait l'importance, avait eu soin d'y jeter un corps de troupes suffisant pour repousser les efforts de la plus grande armée. Mais un berger, poursuivant une chèvre qui s'était écartée du troupeau , découvrit un sentier inconnu par lequel on pouvait monter au sommet du rocher. II vint en donner avis à Maurice ; un petit détachement de soldats choisis, ayant à leur tète Georges de Mecklenbourg , furent à l'instant commandés pour suivre ce guide. Ils se mirent en marche le soir, et ayant grimpé par un sentier escarpé, avec autant de peine que de danger, ils atteignirent enfin le sommet sans être aperçus; Maurice ayant commencé l'assaut à l'un des côtés du château, ils parurent tout à coup de l'autre côté, au moment et au signal convenu , et se disposèrent à escalader les murs , qui étaient faibles en cet endroit, parce qu'on l'avait cru jusqu'alors inaccessible. La garnison , saisie de frayeur en se voyant attaquée par un côté où elle se croyait à l'abri de tout danger , mit bas les armes surle-champ. Ainsi Maurice, presque sans verser de sang, et, ce qui lui était plus important encore, sans perdre de temps, se trouva maître d'une place dont la réduction aurait pu le retarder long-temps, et aurait demandé les plus grands efforts de valeur et d'habileté l.

1 Arnold. Fita Maurit., p. 123.

ï Maurice n'était alors qu'à deux jours de mar | che d'Inspruck, et sans perdre un seul moment | il y fit marcher son infanterie ; la cavalerie ne pouvant être d'aucune utilité dans ce pays montagneux , il la laissa à Fiessen pour garder l'en- ; trée du défilé. Il se proposait d'avancer avec as- | sez de rapidité pour devancer les nouvelles de la perte d'Ehrenb'.rg , et pour surprendre l'empereur avec toute sa suite, dans une ville | ouverte et incapable de se défendre. Mais à peine ; ses troupes commençaient-elles à se mettre en mouvement , qu'un bataillon de mercenaires se I mutina , déclarant qu'ils ne marcheraient qu'a- | près avoir reçu la gratification qui leur était due, ! suivant l'usage de ce temps-là , pour avoir pris une place d'assaut. Ce ne fut qu'après beaucoup ! de peine et de dangers et aux dépens d'un temps I précieux que Maurice vint à bout d'apaiser cette révolte et d'engager les soldats à le suivre vers une ville où ils trouveraient un riche butin, qui les récompenserait de tous leurs services.

L'empereur ne dut sa sûreté qu'au délai occasioné par cet accident imprévu. Il n'apprit que vers la nuit le danger qui le menaçait ; et voyant que rien ne pouvait le sauver que la fuite la plus prompte, il quitta sur-le-champ Inspruck. Malgré l'obscurité de la nuit et la violence de la pluie qui tombait alors, et quoiqu'il fût si fort affaibli par les douleurs de la goutte , qu'il ne pouvait souffrir d'autre mouvement que celui d'une litière, il voyagea à la lumière des flambeaux, prenant sa route à travers les Alpes, par des sentiers presque impraticables. Ses courtisans et ses domestiques le suivaient avec la même précipitation , quelques-uns sur des chevaux qu'ils avaient pu se procurer à la hâte, un grand nombre à pied, et tous dans le plus grand désordre. Ce fut dans ce misérable équipage , bien différent de la pompe dont on avait vu le conquérant de l'Allemagne constamment environné pendant les cinq années précédentes, que Charles arriva, avec sa suite découragée et abattue de fatigue, à Villach, dans la Carinthie ; et à peine se crut-il en sûreté dans ce lieu inconnu et inaccessible.

Maurice entra à Inspruck quelques heures après que l'empereur et les siens étaient sortis. Désespéré de voir échapper sa proie au moment où il était près de la saisir, il les poursuivit jusqu'à quelques milles de distance; mais, regar-

dant comme impossible d'atteindre des fuyards à qui la crainte donnait des ailes, il revint dans la ville , et livra au pillage tous les bagages de l'empereur et de ses ministres. Il défendit en même temps de toucher à tout ce qui appartenait au roi des Romains , soit qu'il eût formé quelque liaison d'amitié avec ce prince , soit qu'il voulût le faire croire. Maurice avait calculé le temps de ses opérations avec tant de justesse, qu'il ne restait plus alors que trois jours jusqu'au commencement de la trêve convenue. 11 partit surle-champ pour aller trouver Ferdinand à Passai! au jour qui avait été fixé.

Avant de sortir d'Inspruck , Charles mit en liberté l'électeur de Saxe, qu'il avait dépouillé de son électorat et qu'il traînait depuis cinq ans à sa suite. Il espérait peut-être embarrasser Maurice en relâchant un rival qui pourrait lui disputer son titre et ses états ; ou peut-être sentait-il l'indécence de retenir ce prince prisonnier tandis qu'il eourait lui-même le risque d'être privé de sa liberté. Mais l'électeur, ne voyant d'autre moyen de s'échapper que celui que prenait l'empereur, et frémissant à la seule idée de tomber entre les mains d'un parent qu'il regardait avec raison comme l'auteur de toutes ses infortunes, prit le parti d'accompagner Charles dans sa fuite, et d'attendre la décision de son sort de la négociation qui devait s'entamer.

Ce ne fut pas le seul effet que produisirent les opérations de Maurice. On ne fut pas plus tôt informé à Trente qu'il avait pris les armes , qu'une consternation générale s'empara des pères du concile. Les prélats allemands retournèrent chez eux sur-le-champ , dans la vue de pourvoir à la sûreté de leur propres domaines. Les autres avaient une extrême impatience de se retirer aussi ; et le légat, qui jusqu'alors avait résisté à tous les efforts des ambassadeurs impériaux qui voulaient faire admettre au concile les théologiens protestans , saisit avec joie cette occasion de dissoudre une assemblée qui lui avait paru si difficile à gouverner. Une congrégation , qui se tint le 28 avril, rendit un décret pour proroger le concile pendant deux ans et pour le convoquer de nouveau à l'expiration de ce terme, si la paix était rétablie en Europe l. Cette prorogation s'étendit jusqu'à dix ans;

1 Fra-Paolo, p. 353.

mais les opérations du concile, lorsqu'il se rassembla en 1562, n'a.ppartiennent pas à la période qu'embrasse cette histoire.

La convocation d'un concile avait été passion» nément désirée par tous les états de la chrétienté : on espérait de la sagesse et de la piété des prélats qui représentaient le corps entier des fidèles qu'il en résulterait des efforts charitables et efficaces pour terminer les disputes qui s'étaient malheureusement élevées dans l'église. Mais les différens papes qui avaient convoqué cette assemblée avaient d'autres objets en vue : ils mirent en œuvre tout ce qu'ils avaient de politique et d'autorité pour arriver à leur but. Les talens et l'adresse de leurs légats , l'ignorance d'un grand nombre de prélats et la basse soumission des évèques indigens d'Italie, donnèrent à ces papes une si grande influence dans le concile, qu'ils en dictaient tous les décrets, et qu'en les rédigeant ils pensaient moins à rétablir l'unité et la concorde dans l'église qu'à affermir leur propre domination ou à consolider les principes sur lesquels ils imaginaient que celte domination était fondée. Des dogmes, qui jusqu'alors n'avaient été reçus que sur la foi de la tradition, ci dans l'interprétation desquels on admettait quelque latitude , furent définis avec une scrupuleuse exactitude et confirmés par la sanction de l'autorité papale. Des cérémonies qui n'avaient été observées que par déférence à des usages qu'on regardait comme anciens furent établies par les décrets de l'église et déclarées parties essentielles de son culte. Au lieu de fermer la brèche , on l'élargit , et le mal devint irréparable ; au lieu d'essayer de concilier les partis divisés, on affecta de tirer une ligne précise qui fixait et établissait la séparation des deux partis. Ces opérations servent encore aujourd'hui à les tenir divisés, et, si la Providence divine n'y intervient , doivent rendre la séparalion éternelle.

Nous devons à trois auteurs différens la connaissance que nous avons des opérations de cette assemblée. Le père Paul , de Venise , écrivit son histoire du concile de Trente tandis que la mémoire de ce qui s'y était passé était encore récente , et que plusieurs de ceux qui y avaient assisté vivaient encore. Il a développé les intrigues et les artifices qui y présidèrent, avec une liberté et une sévérité qui ont donné une atteinte

profonde à l'autorité et à la réputation de ce concile. Il en a décrit les délibérations et expliqué les décrets avec tant de clarté et de profondeur, avec une érudition si variée et une raison si solide, que son livre est justement regardé comme un des meilleurs ouvrages d'histoire qui existent. Environ cinquante ans après, le jésuite Pallavicini publia son histoire du concile en opposition à celle du père Paul ; il employa toutes les ressources d'un esprit subtil et délié pour infirmer l'autorité et pour réfuter les raisonnemens de son antagoniste; il s'efforce de prouver, en justifiant adroitement les opérations du concile et en interprétant ses décrets avec subtilité, que l'impartialité en dirigea les délibérations , et que le jugement ainsi que la candeur en dicta les décisions. Vargas, jurisconsulte espagnol, qui fut nommé pour accompagner à Trente les ambassadeurs impériaux, envoyait à l'évèque d'Arras un compte exact de tout ce qui s'y passait, et lui expliquait tous les artifices que le légat employait pour faire agir à son gré le concile. On a publié une lettre dans laquelle Vargas déclame contre la cour du pape avec la sévérité naturelle à un homme qui, par sa situation, était en état de bien observer les manœuvres de cette cour, et qui était obligé d'employer tous ses soins et ses talens à les faire échouer. Quel que soit celui de ces trois auteurs qu'on prenne pour guide dans le jugement qu'on se formera de l'esprit qui animait ce concile, on découvrira parmi quelques-uns de ceux qui le composaient tant d'ambition et d'artifice, et parmi la plupart des autres tant d'ignorance et de corruption ; on y observera une si forte teinte des passions humaines et si peu de cette simplicité de cœur, de cette pureté de mœurs et de cet amour de la vérité qui seuls peuvent donner aux hommes le droit de décider quelle doctrine est digne de Dieu et quel culte lui est agréable , qu'il sera bien difficile de croire qu'une influence extraordinaire du Saint-Esprit ait animé cette assemblée et inspiré ses décisions.

Tandis que Maurice était occupé à négocier à Lentz avec le roi des Romains , ou à faire la guerre à l'empereur dans le Tyrol , le roi de France s'était avancé en Alsace jusqu'à Strasbourg. Il demanda au sénat la permission de traverser la ville, espérant qu'à l'aide du même stratagème qui lui avait réussi à Metz, il pour-

rait se rendre maître de la place et se frayer, par le Rhin, un passage dans le cœur de l'Allemagne; mais les Strasbourgeois , instruits par la crédulité et le malheur de leurs voisins, fermèrent leurs portes , et ayant rassemblé une garnison de cinq mille hommes , ils réparèrent leurs fortifications , rasèrent les maisons qui étaient dans leurs faubourgs, et parurent déterminés à se défendre jusqu'à la dernière extrémité. Ils envoyèrent en même temps au roi une députation des bourgeois les plus respectables, pour le prier de n'exercer aucune hostilité contre eux. Les électeurs de Trêves et de Cologne , le duc de Clèves et d'autres princes du voisinage, se joignirent à eux pour conjurer Henri de ne pas oublier le titre qu'il avait pris si généreusement, et de ne pas se rendre l'oppresseur de l'Allemagne dont il s'était annoncé comme le libérateur. Les cantons suisses les secondèrent aussi avec zèle, et sollicitèrent Henri d'épargner une ville qui depuis long-temps était liée avec leur république par l'amitié et par des traités.

Quelque puissante que fût cette intercession réunie , elle n'aurait pu déterminer Henri à renoncer à une conquête si importante, s'il avait été en état de se l'assurer; mais on connaissait peu dans ce siècle le moyen de faire subsister de nombreuses armées loin des frontières de leur pays , et les revenus des princes , ainsi que leur habileté dans l'art de la guerre, étaient fort au dessous des efforts vigoureux et compliqués qu'exigeait une telle entreprise. Quoique les Français ne fussent pas encore bien éloignés de leurs frontières, ils commençaient déjà à sentir la disette des vivres , et ils n'avaient pas des magasins suffisans pour leur fournir des provisions pendant un siège qui, nécessairement, aurait été fort long *-. En même temps la reine de Hongrie, gouvernante des Pays-Bas , avait assemblé un corps de troupes considérable, qui , sous le commandement de Martin de Rossem , ravageait la Champagne et menaçait les provinces adjacentes. Ces différentes circonsta neei obligèrent le roi, malgré sa répugnance, d'abandonner l'entreprise. Mais il voulut du moins se faire, auprès de ses alliés , un mérite de cette retraite qu'il ne pouvait éviter, et il témoigna aux Suisses qu'il ne prenait cette résolution que

1 Tbuaa, p. 351, 352.

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par déférence pour leurs sollicitations *. 11 ordonna ensuite de mener boire dans le Rhin tous les chevaux de son armée , pour prouver qu'il avait poussé jusque-là ses conquêtes , et il reprit la route de Champagne.

Pendant que le roi de France et la grande armée des confédérés faisaient ces mouvemens , on avait confié à Albert de Brandebourg le commandement d'un corps séparé de huit mille hommes, composés principalement de mercenaires qui s'étaient rangés sous ses drapeaux , attirés par le désir du pillage plutôt que par l'espérance de recevoir une solde fixe et réglée. Ce prince , se voyant à la tète de ce corps d'aventuriers déterminés à le suivre partout, cornmençabientôt à dédaigner l'état de subordination dans lequel il avait été jusque-là , et à former ces projets vastes d'agrandissement qui se présentent rarement aux esprits les plus ambitieux , si ce n'est lorsque les guerres civiles et les factions les excitent à des entreprises hardies, en les flattant de l'espérance d'un succès prochain. Plein de ces grandes prétentions , Albert fît la guerre d'une manière très différente de celle des confédérés , il s'efforça de répandre au loin la terreur de ses armes par la rapidité de ses mouvemens , aussi bien que par l'étendue et la violence de ses dévastations. II exigea des contributions de tous les endroits où il passa , dans le dessein d'amasser assez d'argent pour être en état de payer et de conserver son armée. Il chercha à s'emparer de Nuremberg , d'Ulm ou de quelque autre ville libre de la haute Allemagne qui lui servît de capitale , où il pût fixer le siège de son gouvernement. Mais trouvant ces villes sur leurs gardes et en état de lui résister, il tourna toute sa fureur contre les ecclésiastiques papistes, dont il ravagea les terres avec une barbarie impitoyable, qui leur donna des impressions très défavorables contre l'esprit de cette religion réfurmée dont il prétendait être un zélé défenseur. Les évêques de Bamberg et Wurtzbourg se trouvèrent , par leur situation , plus exposés que les autres à ses violences. 11 obligea le premier à lui abandonner la propriété d'environ la moitié de son vaste diocèse ; il força le second à lui payer une somme immense pour racheter son pays de la ruine et de

1 Sleidan, p. 557. Brantôme, loin. VH, p. 39.

la dévastation. Au milieu de ces excès d'une fureur bizarre , Albert n'eut aucun égard ni aux ordres de Maurice , malgré l'engagement quïl avait contracté de lui obéir comme au général en chef de la ligue , ni aux représentations des autres confédérés, il fit voir clairement qu'il n'était occupé que de son propre intérêt , sans s'embarrasser de la cause commune ni du motif général qui avait fait prendre les armes aux confédérés.

Cependant Maurice ayant fait revenir son armée en Bavière, et ayant publié un manifeste, où il enjoignait au clergé luthérien et aux instituteurs de la jeunesse de reprendre leurs fonctions clans toutes les villes , les écoles et les universités , d'où ils avaient été chassés , il rejoignit Ferdinand à Passau, le 26 mai. Ce congrès , où l'on allait traiter des affaires de la plus grande importance pour le maintien de la paix et de l'indépendance de l'empire , attirait les regards de toute l'Allemagne. Outre Ferdinand et les ambassadeurs de l'empereur, le duc de Bavière, les évêques de Saltzbourg et d'Eichstaedt , les ministres de tous les électeurs et les députés des princes des villes libres les plus considérables s'étaient rendus à Passau. Maurice, au nom des confédérés , et le roi des Romains , comme représentant l'empereur, ouvrirent la négociation. Les princes qui étaient présens et les députés de ceux qui étaient absens agirent comme intercesseurs et médiateurs.

Maurice, dans un long discours, exposa les motifs de sa conduite , après avoir fait rénumération de tous les actes de despotisme , contraires à la constitution de l'empire, auxquels l'empereur s'était porté dans son administration; il se borna à trois objets, déjà énoncés dans le manifeste qu'il avait publié en prenant les armes : il demanda que le landgrave de liesse fût mis en liberté sur-le-champ , qu'on fît droit sur les griefs des confédérés relativement à l'administration civile de l'empire, et que les protestans eussent l'exercice public et tranquille de leur religion. Ferdinand et les ambassadeurs de l'empereur montrant de la répugnance à accorder toutes ces conditions, les médiateurs écrivirent en commun une lettre à l'empereur, pour le conjurer de délivrer l'Allemagne des calamités d'une guerre civile, en donnant à Maurice et h son parti toutes les sati

factions qui pouvaient les engager à mettre bas les armes. Ils obtinrent en même temps de Maurice que la trêve serait prolongée pour un court intervalle , pendant lequel ils s'efforceraient d'obtenir une réponse décisive aux demandes des confédérés.

Cette requête fut présentée à l'empereur, au nom de tous les princes de l'empire tant papistes que protestans, et de ceux qui avaient secondé ses desseins ambitieux , aussi bien que de ceux qui avaient vu avec crainte et avec jalousie l'accroissement de son pouvoir. Cette unanimité, si peu commune et si sincère à appuyer les demandes de Maurice et à recommander la paix, prenait sa source dans différens motifs. Ceux qui étaient le plus attachés à l'église romaine ne pouvaient se dissimuler que le parti protestant était soutenu par une armée nombreuse , pendant que l'empereur commençait à peine à faire les premiers préparatifs pour se défendre. Ils prévoyaient les grands efforts qu'il leur faudrait faire pour lutter avec un ennemi auquel on avait laissé prendre des forces si redoutables. L'expérience leur avait montré que l'empereur recueillerait seul le fruit de leurs efforts, et que la victoire la plus complète ne ferait qu'appesantir leurs chaînes et les rendre insupportables. Ces considérations leur faisaient craindre de contribuer une seconde fois , par un zèle indiscret, à mettre l'empereur en possession d'une puissance qui deviendrait fatale à la liberté de l'Allemagne; ainsi, malgré la violence indomptable de l'esprit superstitieux de ce siècle, ils aimèrent mieux que les protestans obtinssent la liberté de conscience qu'ils demandaient que d'aider Charles à les opprimer et de le mettre en état de bouleverser la constitution de l'empire, en donnant encore plus d'étendue à la prérogative impériale. La crainte de voir l'Allemagne en proie de nouveau à toutes les horreurs de la guerre civile ajoutait un grand poids à toutes ces considérations. Plusieurs états de l'empire avaient déjà éprouvé la fureur destructive des armes d'Albert; d'autres la craignaient, et tous désiraient un accommodement entre l'empereur et Maurice, qui les délivrerait de ce terrible fléau.

Tels étaient les motifs qui portaient tant de princes, malgré la différence de leurs intérêts politiques et de leur religion, à s'unir pour

presser l'empereur de faire avec Maurice un accommodement, qui leur paraissait non-seulement salutaire, mais d'une absolue nécessité. Des raisons presque aussi nombreuses et aussi fortes portaient Charles lui-même à le désirer. Il connaissait tous les avantages que les confédérés avaient acquis par sa négligence , et il sentait alors l'insuffisance des ressources qu'il avait pour s'y opposer. Les Espagnols , ses sujets, mécontens de sa longue absence, et fatigués de ces guerres continuelles qui ne pouvaient être d'aucun avantage à leur pays , ne voulaient plus lui fournir aucun subside considérable ni d'hommes ni d'argent; et, quoiqu'il pût se flatter de tirer d'eux de nouveaux secours par adresse ou par importunité, il voyait bien qu'il ne les obtiendrait pas assez promptement pour pouvoir en profiter dans des circonstances qui demandaient la plus grande célérité. Son trésor était épuisé,ses vieilles troupes étaient dispersées ou licenciées, et il ne pouvait pas compter beaucoup sur le courage et la fidélité des nouvelles levées qu'il était obligé de faire. Il ne pouvait raisonnablement espérer d'user encore avec quelque succès des mêmes artifices qu'il avait employés pour affaiblir et ruiner la ligue de Smalkalde. Le but auquel il tendait était trop bien counu, et l'on n'aurait plus été la dupe des prétextes spécieux sous lesquels il avait d'abord caché ses ambitieux desseins. Tous les princes d'Allemagne étaient en défiance et sur leurs gardes : il eût tenté inutilement une seconde fois de les aveugler sur leurs intérêts et de se servir tour à tour d'une partie d'entre eux pour asservir les autres. L'expérience lui avait appris d'ailleurs qu'une confédération dont Maurice était le chef serait autrement dirigée que l'avait été la ligue de Smalkalde, et qu'elle ne montrerait ni la même irrésolution dans ses projets ni la même faiblesse dane ses efforts. S'il se déterminait à continuer la guerre, il devait compter que les états les plus considérables de l'Allemagne prendraient parti contre lui. 11 ne pouvait attendre du reste qu'une neutralité équivoque. Il pouvait craindre encore que, pendant que ses forces seraient occupées d'un côté , le roi de France ne saisît le moment favorable pour porter la guerre sur une autre partie avec un succès presque certain. Ce monarque avait déjà fait des conquêtes dans l'empire, et Charles

était aussi empressé de les recouvrer qu'impatient de tirer vengeance des secours qu'on avait donnés à ses sujets mécontens. Quoique Henri fut alors retiré en deçà du Rhin , il n'avait fait que changer le théâtre de la guerre , et il avait porté toutes ses forces dans les Pays-Bas. Les Turcs, excités par les sollicitations du roi de France et par leur ressentiment contre Ferdinand, qui avait violé la trêve en Hongrie, préparaient une flotte paissante rouv ravager les côtes de Naples et de Sic>\e , qull avait laissées presque sans défense, en tirant de ses états la plus grande partie des troupes réglées pour renforcer l'armée qu'il s'occupait alors d'assembler.

Ferdinand, qui s'était transporté lui-même à Villach , dans le dessein de mettre sous les yeux de l'empereur le résultat de la conférence de Passau , avait aussi des 'motifs particuliers de désirer la paix, et se trouvait excité par-là à seconder avec la plus grande chaleur les raisons que les princes assemblés au congrès avaient alléguées pour la paix. Il avait vu avec quelque satisfaction le coup fatal porté au pouvoir despotique que son frère avait usurpé dans l'empire. Il était fort occupé à empêcher que Charles ne recouvrât ce qu'il avait perdu , parce qu'il prévoyait que, si ce prince en venait à bout, il reprendrait avec une nouvelle ardeur et une plus grande apparence de succès son projet favori de transmettre le pouvoir à son fils , en excluant son frère de la succession à l'empire. Il se proposait donc de concourir de tout son pouvoir à limiter l'autorité impériale , afin de s'en assurer par-là même la possession. D'ailleurs Soliman , aigri par la perte de la Transylvanie et encore plus par les artifices frauduleux qui la lui avaient fait perdre, avait mis en campagne une armée de cent mille hommes , qui , après avoir défait un corps des troupes de Ferdinand et pris plusieurs places importantes, menaçait non-seulement d'achever la conquête de cette province, mais même de chasser Ferdinand de cette partie de la Hongrie qui lui était encore soumise. Ce prince était dans l'impossibilité de résister à un si puissant ennemi : son frère ne pouvait lui être d'aucun secours tant qu'il serait engagé dans une guerre civile , et il ne devait pas se promettre de tirer des princes d'Allemagne le contingent de troupes et d'ar-

gent qu ils avaient coutume de fournir pour repousser les invasions des infidèles. Maurice ayant bien remarqué l'embarras de Ferdinand sur ce dernier article, lui avait offert , si la paix était solidement rétablie, de marcher lui-même en Hongrie à son secours à la tète de ses troupes. Une proposition si avantageuse à Ferdinand, dans les circonstances où il se trouvait, fit une si grande impression sur son esprit, que, se voyant privé d'ailleurs de tout autre secours, il devint le défenseur le plus ardent de la cause des confédérés, et qu'il leur aurait accordé les demandes les plus fortes plutôt que de retarder une paix qu'il regardait comme le seul moyen de raffermir sur sa tète la couronne de Hongrie.

Tant de circonstances conspirant à déterminer un accommodement , on devait naturellement s'attendre à le voir bientôt conclu. Mais le caractère inflexible de l'empereur et la répugnance qu'il avait de renoncer tout d'un coup à un plan qu'il avait suivi avec tant de chaleur et de constance, contre-balançaient la force de tous les motifs qui le portaient à la paix , et nonseulement retardaient cet événement , mais semblaient le rendre incertain. Quand les demandes de Maurice et la lettre des médiateurs de Passau lui furent présentées, il refusa nettement de faire droit sur les griefs qui y étaient énoncés, et d'accorder aucune stipulation pour la sûreté actuelle de la religion protestante. Il proposa de renvoyer la discussion de ces deux points à la diète prochaine. De son côté il demanda qu'on le dédommageât sur-le-champ de toutes les pertes qu'il avait essuyées dans cette guerre et par la licence des troupes des confédérés et par les exactions de leurs chefs.

Maurice , qui connaissait tous les artifices de l'empereur, fut persuadé que les propositions de ce prince n'avaient d'autre objet que de lui faire perdre du temps et de le tromper. Sans écouter les prières de Ferdinand, il quitte Passau brusquement, et rejoignant ses troupes qui étaient campées à Merghenteim, ville de Franconie, appartenant aux chevaliers de l'ordre Teutonique, il se met en mouvement et recommence les hostilités, Comme trois mille hommes à la solde de l'empereur s'étaient jetés dans Francfort-sur-le-Mein et pouvaient de là infester la Hesse qui en était voisine, il marcha vers cette ville et en forma le siège. La célérité de

HISTOIRE DE CHARLES-QUINT [15ô2]

cette entreprise et la vigueur avec laquelle Maurice fit ses approches contre la place , alarmèrent tellement l'empereur, qu'il écoula plus favorablement les raisons de Ferdinand en faveur de la paix. Malgré sa hauteur et son opiniâtreté naturelle, il sentit la nécessité de plier, et montra des dispositions à faire quelques sacrifices de son côté , si Maurice voulait diminuer quelque chose de ses demandes. Dès que Ferdinand s'aperçut que l'empereur commençait à céder, il ne cessa pas un moment de le presser jusqu'à ce qu'il l'eût déterminé à déclarer qu'il accorderait tout ce qu'on voudrait pour la sûreté des confédérés. Ayant gagné ce point difficile, il dépêcha un courrier à Maurice , et en lui faisant part de la dernière résolution de l'empereur, il le conjura de ne pas rendre inutiles tous les efforts qu'il avait faits pour le rétablissement de la paix, et de ne pas frustrer, par une obstination déplacée les vœux que toute l'Allemagne faisait pour cet heureux événement. Maurice, nonobstant l'heureuse situation de ses affaires , se trouvait fortement porté à déférer à cet avis. L'empereur, quoique pris au dépourvu, avait déjà commencé à assembler des troupes; et quelque faibles que pussent être ses efforts, tant que les impressions de la première consternation dureraient , il voyait bien que Charles agirait à la fin avec une vigueur proportionnée à l'étendue de son pouvoir et de ses états , et conduirait en Allemagne une armée formidable par le nombre et plus encore par la terreur de son nom et la renommée de ses victoires passées. 11 ne pouvait guère espérer qu'une confédération composée d'un si grand nombre d'associés continuât long temps d'agir avec assez d'union et de persévérance pour résister aux efforts soutenus et bien dirigés d'une armée conduite par un chef absolu , accoutumé à commander et à vaincre. Il sentait déjà, quoiqu'il n'en eût été instruit par aucun fâcheux événement , qu'il n'était après tout que le chef d'un corps, formé de membres mal unis. Il voyait, par l'exemple d'Albert de Brandebourg, que, malgré toute son adresse et tout son crédit, quelqu'un des chefs confédérés pourrait se détacher de l'association sans qu'il fût possible de le ramener à la subordination. Ces considérations lui faisaient craindre pour la cause commune; une autre non moins puissante l'alarmait sur ses

propres intérêts. En rendant la liberté à l'ancien électeur et en révoquant l'acte qui le privait de son rang et de ses états , l'empereur pouvait blesser Maurice par l'endroit le plus sensible. Ce prince malheureux, aimé de ses anciens sujets et respecté de tout le parti protestant , en cherchant à recouvrer les domaines dont il avait été injustement dépouillé , ne pouvait manquer d'exciter en Saxe quelques mouvemens qui mettraient Maurice en danger de perdre tout ce qu'il avait acquis au prix de tant de dissimulation et d'artifice. D'un autre côté il ne dépendait que de l'empereur de rendre inutiles toutes les sollicitations des confédérés en faveur du landgrave ; il ne fallait qu'ajouter une violence de plus à l'injustice et à la cruauté avec laquelle il avait traité son prisonnier ; et il avait déjà prévenu les fils de ce prince infortuné que , s'ils persistaient dans leurs entreprises , au lieu de voir leur père en liberté , ils apprendraient bientôt qu'il avait reçu la punition que la révolte avait méritée '.

Maurice délibéra sur tous ces points avec ses associés : quoique les conditions offertes par i'empereur fussent moins avantageuses que celles qui avaient été proposées par la confédération, il jugea qu'il était plus sage de les accepter que de s'exposer de nouveau aux événemens douteux de la guerre 2. Il retourna à Passau et signa le traité, dont les principaux articles étaient : qu'avant le 12 d'août, les confédérés quitteraient les armes et licencieraient leurs troupes ; qu'à cette époque , ou même auparavant, le landgrave serait mis en liberté et reconduit en sûreté à son château de Rheinfels; qu'on tiendrait dans six mois une diète pour délibérer sur les meilleurs moyens de prévenir pour la suite les disputes et les querelles de religion; qu'en attendant, ni l'empereur ni aucun autre prince ne feraient , sous quelque prétexte que ce fût , aucune violence à ceux qui suivaient la confession d'Augsbourg, et qu'on leur accorderait au contraire le libre et tranquille exercice de leur religion; que les protestans,de leur côté, ne troubleraient les catholiques ni dans l'exercice de leur juridiction ecclésiastique, ni dans l'observation de leurs cérémonies religieuses; que la chambre impériale administrerait la justice

1 Sleid., HisL, p. 571.

» Ibid., p. 563, etc., Thuan., lib. x, p. 359.

avec impartialité aux sujets de l'empire, de Tune et de l'autre religion, et qu'on prendrait indifféremment les membres de ce tribunal dans les deux partis; que si la diète prochaine ne venait pas a bout de terminer les différends de religion, les clauses du traité actuel, favorables aux protestans, conserveraient pour toujours toute leur force; qu'aucun des confédérés ne pourrait être recherché pour ce qui était arrivé dans le cours de la guerre; que la discussion des atteintes que Maurice prétendait avoir été portées à la constitution et à la liberté de l'empire serait renvoyée à la diète suivante; enfin qu'Albert de Brandebourg serait compris dans le traité , pourvu qu'il voulût y accéder et qu'il licenciât ses troupes avant le 12 du mois d'août *.

Tel fut le célèbre traité de Passau, qui renversa le. grand édifice que Charles, s'efforçait d'élever depuis tant d'années, avec toutes les ressources que lui fournissaient sa puissance et sa politique ; qui annula tous les règlemens que ce prince avait faits relativement aux affaires de religion ; qui fit évanouir toutes les espérances qu'il avait conçues de rendre l'autorité impériale absolue et héréditaire dans sa famille , et qui établit sur une base plus ferme la religion protestante, qui n'avait jusqu'alors subsisté en Allemagne que par tolérance et par des moyens précaires. Maurice eut toute la gloire d'avoir concerté et consommé cette révolution inattendue. C'est une circonstance singulière que la réformation ait dû son rétablissement et sa solidité en Allemagne , à la même main qui peu de temps auparavant l'avait portée jusque sur le penchant de sa ruine; et que l'un et l'autre événement aient été l'ouvrage des mêmes artifices et de la même dissimulation. Cependant il semble qu'on ait fait plus d'attention au but que Maurice eut en vue , dans ces deux différentes conjonctures , qu'aux moyens qu'il employa pour y arriver. Il fut alors aussi universellement célébré pour son zèle et son esprit patriotique, qu'on l'avait rigoureusement condamné auparavant pour son indifférence et pour sa politique intéressée. On ne doit pas non plus omettre

1 Recueil des Traités, tom. Il, p 261

d'observer que le roi de France , monarque zélé pour la foi catholique, persécutait ses proores sujets protestans avec toute la cruauté de fa superstition , tandis qu'il employait toute sa puissance à favoriser et à soutenir la réformation dans l'empire, et que la ligue qui devait porter un coup si fatal à l'église romaine fut négociée et signée par un évêque catholique : tant sont merveilleuses les voies par lesquelles la sagesse divine dirige le caprice des passions humaines, et les fait servir à l'accomplissement de ses propres desseins.

Dans les négociations de Passau , on s'occupa fort peu des intérêts du roi de France. Maurice et les confédérés, ayant obtenu ce qu'ils demandaient, ne s'embarrassèrent guère d'un allié qu'ils regardaient peut-être comme trop payé des services qu'il leur avait rendus par les conquêtes qu'il avait faites en Lorraine. Les confédérés ne parurent reconnaître toutes les obligations qu'ils lui avaient, qu'en insérant dans le traité une clause qui portait que ce monarque pourrait exposer ses prétentions particulières et les sujets de plainte qu'il croyait avoir pour être mis, par les confédérés , sous les yeux de l'empereur.

Henri éprouva en cette occasion le traitement auquel doit s'attendre tout prince qui prête son nom et ses secours aux auteurs d'une guerre civile. Dès que la rage des factions commença à se calmer, et qu'on entrevit la possibilité d'un accommodement, ses services furent oubliés, et ses associés se firent auprès de leur souverain un mérite de leur ingratitude envers leur protecteur. Mais quelque indignation qu'inspirassent A Henri la perfidie de ses alliés et la précipitation avec laquelle ils faisaient, à ses dépens, leur paix avec l'empereur, il sentit qu'il était de son intérêt d'être en bonne intelligence avec le corps germanique ; et loin de se venger de quelqu'un de ceux dont il avait à se plaindre , il renvoya à Maurice et aux confédérés les otages qu'il en avait reçus , et il continua de montrer toujours les mêmes dispositions et d'affecter le même zèle pour le maintien de l'ancienne constitution et de la liberté de l'empire.

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