‹ Œuvres complètesChapitre 32 sur 63 · LIVRE ONZIEME · texte numérisé non relu

LIVRE ONZIEME

Dès que le traité de Passau fut signé , Maurice , pour remplir les engagemens qu'il avait contractés avec Ferdinand , marcha vers la Hongrie à la tête de vingt mille hommes. Mais les forces supérieures des Turcs , les mutineries que le manque de paye occasiona parmi les soldats allemands et espagnols, et la mésintelligence avec Castaldo qui ne lui cédait qu'à regret le commandement général , l'empêchèrent de rien exécuter qui fût digne de sa renommée ou avantageux au roi des Romains '.

A peine s'était-il mis en marche , que le prince de Hesse le quitta avec ses troupes pour aller recevoir le landgrave son père , et lui remettre les rênes du gouvernement qu'il avait prises depuis son absence. Mais la fortune n'était pas encore lasse de persécuter ce malheureux prisonnier. Reiffenberg , homme entreprenant, qui de soldat était devenu colonel d'un bataillon de mercenaires à la solde de Hesse , les débaucha secrètement au jeune prince pendant sa marche, et les conduisit à Albert de Brandebourg, qui, ayant refusé d'accéder au traité de Passau , continuait ses hostilités contre l'empereur. Malheureusement pour le landgrave , on apprit celte désertion au moment où, à peine sorti de la citadelle de Malines, où il était détenu, il n'avait point encore passé les frontières des Pays-Bas. La reine de Hongrie qui y commandait au nom de son frère, croyant ce prince coupable de la violation d'un traité auquel il devait sa liberté, le fit arrêter et le remit une seconde fois entre les mains du même capitaine espagnol qui l'avait gardé pendant cinq ans avec la plus sévère vigilance. Ainsi Philippe , livré de nouveau à toutes les horreurs de la prison , perdit bientôt le courage que lui avait rendu le court intervalle de sa liberté, et tomba dans le désespoir, se croyant condamné à une captivité éternelle. Cependant l'empereur ayant appris que le landgrave et son fils n'avaient point de part à la défection des

1 Istuanhaffi, ffist. Hungar., p. 228. Thuan., lib. t, p. 371

mercenaires de Reiffenberg , donna des ordre» pour relâcher son prisonnier, et Philippe fut enfin délivré de la captivité où il avait langui si long temps '.Mais, quoiqu'il fût rétabli dans ses états, ses souffrances passées semblaient avoir éteint la vigueur et l'activité naturelle de son esprit. Ce prince , auparavant le plus hardi et le plus entreprenant des souverains de l'empire, en devint le plus timide et le plus circonspect ; il passa le reste de ses jours dans le repos et l'indolence.

L'électeur de Saxe, déchu de ses dignités, obtint aussi sa liberté par la paix de Passau. L'empereur, forcé d'abandonner le projet de détruire la religion protestante, n'avait plus de raisons pour le retenir prisonnier ; d'ailleurs , pour regagner l'attachement et la confiance des Allemands , dont les secours lui étaient nécessaires dans l'entreprise qu'il méditait contre la France , le meilleur moyen était de relâcher un prince qui ne s'était pas moins attiré d'estime par son mérite que de compassion par ses malheurs. Jean Frédéric reprit donc possession de cette partie de son territoire, qui lui avait été réservée lorsque Maurice s'empara de son électorat. Le changement de fortune n'affaiblit point cette grandeur d'âme qui avait fait admirer Frédéric dans un état plus brillant et plus heureux , et qu'il avait su conserver même dans les fers : il vécut encore plusieurs années avec cette haute réputation qu'il s'était acquise à si juste titre.

Cependant la perte de Metz , de Toul et de Verdun , affligeait vivement l'empereur. Accoutumé à terminer àson avantage toutes ses guerres contre la France , il crut qu'il y allait de sa gloire à ne pas succomber dans celle-ci, et que ce serait une tache flétrissante pour son règne que de laisser sans retour démembrer de l'empire un domaine de cette importance. Son intérêt n'y était pas moins engagé que son honneur. Comme

1 Sleio., p. 573. BekJrii, Comment., p. 854

cette frontière delà Champagne se trouvait plus ouverte qu'aucune autre province de France, c'était par-là qu'il avait toujours pénétré dans ce royaume. Mais si Henri venait à garder ses dernières conquêtes , c'était une barrière formidable du côté où elle avait été jusqu'alors le plus faible. En même temps, l'empereur y perdait toute la sûreté que ces trois villes donnaient à son ennemi; car auparavant elles couvraient son pays , et en les perdant , ses propres places, qui n'étaient que peu fortifiées , restaient exposées à une invasion. C'est ce qui détermina Charles à tenter de les recouvrer; et les préparatifs qu'il avait faits contre Maurice et ses alliés le mirent en état d'exécuter promptement sa résolution.

La paix de Passau ne fut pas plutôt conclue , que , honteux de sa retraite à Villach , il s'avança vers Augsbourg , à la tête d'un corps considérable d'Allemands à sa solde , et de toutes les troupes qu'il avait tirées de ses états d'Italie et d'Espagne. Plusieurs des bataillons que les confédérés venaient de congédier passèrent à sou service , et il engagea même quelques princes de l'empire à se joindre à lui avec leurs vassaux. Pour mieux cacher la destination d'un armement si formidable qui pouvait inquiéter la France et la mettre sur ses gardes , il fit courir le bruit qu'il marchait en Hongrie pour secourir Maurice contre les infidèles. Dès qu'il se fut avancé vers le Rhin, ce prétexte ne pouvant plus avoir lieu, il publia qu'en qualité de chef de l'empire, obligé de réprimer les vexations d'un de ses membres, il allait châtier Albert de Brandebourg qui ravageait cette partie de l'Allemagne.

Mais les Français avaient trop appris à leurs dépens à se défier des artifices de Charles , pour ne pas épier avec soin tous ses mouvemens. Henri devina bientôt le véritable objet de ces grands préparatifs et résolut de défendre ses importantes conquêtes , avec autant de vigueur qu'on pouvait en mettre à les lui arracher. Prévoyant que tout le poids de la guerre tomberait d'abord sur Metz , et que du destin de cette ville dépendrait celui de Toul et de Verdun, il nomma pour y commander durant le siège , François de Lorraine, duc de Guise, que la gloire et la sûreté de son propre pays engageaient à bien défendre cette place. 11 était difficile de faire un meilleur choix. Le duc joignait à toutes les qualités qui tiennent au courage , cette sagacité et

cette présence d'esprit qui rendent un homme propre au commandement. C'était une de ces âmes héroïques qui, n'aimant que les grandes entreprises, aspirent à la renommée par des actions d'éclat. Il fut charmé de trouver dans la commission périlleuse qu'on lui confiait, une occasion de déployer ses rares talens aux yeux de ses propres compatriotes, bien disposés à y applaudir. L'esprit belliqueux qui distinguait alors la noblesse française et qui lui faisait regarder l'inaction comme honteuse, toutes les fois qu'il y avait de la gloire à acquérir, amena de toutes parts une foule de guerriers qui se rangèrent sous les drapeaux d'un chef digne de servir de modèle et de guide dans le chemin de la victoire. Plusieurs princes du sang, beaucoup de gentilshommes du premier rang et tous les jeunes officiers qui purent en obtenir la permission du roi, se jetèrent dans Metz en qualité de volontaires. Leur présence donna un nouveau courage à la garnison , et le duc de Guise eut l'avantage de n'avoir à commander qu'à des hommes impatiens de se signaler.

Mais quelle que fût son ardeur à se charger de cette entreprise, il trouva Metz dans une si mauvaise situation , qu'un courage moins intrépide que le sien eût désespéré de le sauver. C'était une ville d'une enceinte considérable, de grands faubourgs , des murailles faibles et sans fortifications, des fossés étroits, de vieilles tours au lieu de bastions , trop éloignées entre elles pour défendre le mur qui les séparait. Tous ces défauts furent réparés aussi bien que le temps le permit. Le duc fit raser les faubourgs , sans épargner les monastères et les églises, même celle de Saint-Arnulphe , où plusieurs rois de France étaient enterrés. Mais, afin d'éviter les reproches d'impiété où pouvait l'exposer la destruction de ces pieux édifices et la profanation des tombeaux, il fit transporter dans une église de la ville les vases sacrés et les cendres des rois, avec toutes les solennités d'une procession, qu'il précéda lui-même tète nue et un cierge à la main . Il fit abattre aussi les maisons trop voisines des murs. On élargit , on nettoya les fossés , on rétablit les anciennes fortifications et on en construisit de nouvelles. Comme tous ces ouvrages exigeaient la plus grande célérité, le duc y travailla de ses propres mains. Les officiers et les volontaires suivirent son exemple ; et les soldats

' leurs chefs partager les travaux , supportèrent gaîment les plus rudes fatigues. En même temps on obligea toutes les personnes inutiles à sortir de la place. On remplit les magasins de munitions de guerre et de bouche, les moulins furent brûlés et on détruisit les grains et les fourrages à quelques milles aux environs. Les citoyens eux-mêmes ne montrèrent pas moins d'ardeur que les soldats à seconder ce général , tant ses manières simples et populaires lui donnaient d'ascendant sur les esprits. Le zèle qu'il avait su leur inspirer l'emportant sur l'intérêt personnel, ils virent, sans témoigner le moindre regret , leurs biens, leurs maisons et les édifices publics sacrifiés à la nécessité de repousser l'ennemi *.

Cependant l'empereur, après avoir rassemblé toutes ses forces, continua sa marche vers Metz. En traversant les villes du Rhin il vit les tristes marques des ravages que les troupes d'Albert avaient laits dans cette contrée. A l'approche de l'empereur Albert se retira dans la Lorraine, comme s'il eût voulu se joindre au roi de France, dont il avait déjà mis les armes sur tous ses étendards. Quoiqu'il fût à la tête de vingt mille hommes, sa situation ne lui permettait pas d'en venir aux mains avec les impériaux 2, dont Farinée était au moins de soixante mille hommes et l'une des plus belles que ce siècle eût vues dans les guerres d'Europe.

La conduite du siège, sous les ordres de l'empereur, fut confiée au duc d'Albe , secondé du marquis de Marignan et des plus habiles généraux d'itilie et d'Espagne. Comme on était alors à la fin d'ociobre , ils représentèrent qu'il y avait beaucoup de risque à commencer dans une saison si avancée une expédition qui ne pouvait manquer de traîner en longueur. Mais Charles, trop obstiné pour abandonner son opinion , se fiant d'ailleurs pour le succès de son entreprise à ses grands préparatifs, ordonna qu'on investît la ville. Dès que le duc d'Albe parut, un corps considérable de Français fit une sortie, attaqua son avant-garde avec fureur, la mit en désordre et tua ou fit prisonniers un grand nombre d'impériaux. Ce début, qui montrait et l'habileté des officiers et la valeur des troupes, fit sentir aux assiégeans à quels ennemis ils avaient affaire et

1 Thuan.,t. 11, p. 387.

* Natal, comilis, Hist., p. 127.

combien les moindres avantages pourraient leur coûter. La place fut cependant investie ; on ouvrit des tranchées, et les travaux de siège commencèrent.

Mais des deux côtés l'attention se porta sut Albert de Brandebourg. Chaque parti tâchait de gagner ce prince, qui se tenait dans le voisinage avec l'irrésolution d'un homme qui, n'étant gouverné par aucun principe , flottait entre des intérêts opposés. La France lui faisait des offres très avantageuses, et les impériaux n'épargnaient aucune des promesses qu'ils croyaient propres à le tenter. Enfin , après avoir longtemps balancé, il se décida pour Charles, dont la faveur pouvait lui procurer des avantages plus immédiats et plus solides. Le roi de France, qui commençait à s'en défier, avait chargé le duc d'Au maie , frère de Guise , de veiller de près sur ses mouvemens. Mais Albert tomba à l'improviste sur le corps de troupes qui l'observait , le mit en déroute, tua beaucoup d'officiers, blessa d'Aumale lui-même et le fit prisonnier. Après cette victoire ce prince marcha en triomphe vers Metz et se joignit à l'empereur avec ses troupes. Ce monarque, en considération de cette action et d'un renfort si considérable , lui pardonna le passé et lui garantit la possession des territoires qu'il avait usurpés pendant la guerre *.

Le duc de Guise , quoique profondément affligé du malheur de son frère , ne ralentit rien de sa vigueur à défendre la ville. Il fatiguait les assiégeans par de fréquentes sorties, où sesofciers étaient si jaloux de se distinguer, que toute son autorité pouvait a peine contenir l'impétuosité de leur courage. 11 se vit même obligé plus d'une fois de fermer les portes de la ville et d'en cacher les clefs , pour empêcher les princes du sang et la haute noblesse d'aller insulter l'ennemi. Les impériaux, de leur côté, attaquaient la place par différens côtés à la fois ; mais l'art des sièges n'était pas encore parvenu à ce degr de perfection où il fut porté vers la fin du seizième siècle , dans la longue guerre des Pays- Bas. Après des travaux sans relâche de plusieurs semaines, à peine les assiégeans pouvaient-ils se flatter d'avoir fait quelques progrès. Les brèches que leur artillerie avait faites durant le jour se trouvaient réparées pendant la nuit, ou

1 Sleid. Tbuan., lib. n, p. 389, 392.

de nouvelles fortifications , s'élevant soudain sur les ruines des anciennes , les menaçaient de fatigues et de périls nouveaux. L'empereur, outré de cette opiniâtre résistance , quitta Thionville, où la goutte l'avait retenu jusqu'alors; et, tout malade qu'il était encore , il se rendit en litière à son camp, afin d'animer les soldats par sa présence. En effet, on pressa le siège et on redoubla d'efforts à son arrivée.

Mais la rigueur de la saison se faisant déjà sentir, le camp était tantôt inondé de pluie, tantôt couvert de neige. Les vivres y devenaient d'autant plus rares, qu'un corps de cavalerie française rôdait aux environs , interceptait les convois ou du moins en troublait et en retardait l'arrivée. Les maladies commencèrent à gagner les soldats , surtout les Italiens et les Espagnols, peu accoutumés à une température si rigoureuse. Il en mourut beaucoup, et plusieurs furent hors d'état de servir. Cependant, les brèches paraissant praticables, l'empereur résolut de hasarder un assaut général. Ce fut encore contre l'avis de ses meilleurs officiers , qui se récriaient sur l'imprudence d'attaquer avec des troupes affaiblies et découragées une garnison nombreuse, commandée par tout ce qu'il y avait de plus brave dans la noblesse française. Le duc de Guise, jugeant du dessein des ennemis par le mouvement extraordinaire qu'il remarquait dans leur camp , disposa toutes ses troupes à les recevoir. Elles parurent aussitôt sur les murs et sur les brèches , avec une contenance si assurée et si bien disposées a repousser les assaillans, que ceux-ci , au lieu d'avancer au signal de la charge , demeurèrent immobiles, dans le silence et l'abattement. L'empereur, qui s'aperçut du découragement de son armée, se retira brusquement dans sa tente, et se plaignit de se voir trahi far des soldats qui méritaient à peine le nom d'hommes l.

Quoique vivement affligé et humilié de cet affront , Charles n'abandonna point le siège ; mais, se contentant de changer son plan d'attaque, il fit cesser le feu de l'artillerie, résolu d'employer la sape, dont la voie était plus lente, mais plus sure. Cependant, la pluie et la neige continuant de tomber, ceux qu'on avait chargés de ce travail endurèrent des fatigues

' Thuan. , p. 397.

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