SUR
L'INDE ANCIENNE
SECTION PREMIÈRE
Relations avec l'Inde , en remontant vers les temps les plus anciens jusqu'à la conquête de l'Egypte par les Romains.
Lorsqu'on veut suivre les opérations des hommes daDS les temps anciens, et compter les pas successifs qu'ils ont faits dans les divers objets de leurs travaux , on s'aperçoit bientôt, avec douleur, que le champ de l'histoire est extrêmement borné dans ce qu'elle peut avoir de certain. H n'y a guère plus de trois mille ans que les livres de Moïse ont été composés; ces livres qu'on peut regarder comme le monument le plus ancien et le seul authentique de ce qui s'est passé dans les premiers âges du monde. Hérodote, le plus ancien des historiens profanes dont les ouvrages nous soient parvenus , fleurit mille ans plus tard. Si nous poussons nos recherches sur quelque point au-delà de l'époque où l'histoire écrite commence, nous entrons dans la région des conjectures , des fables et des incertitudes ; je ne veux ni me hasarder dans ces terres inconnues , ni m'efforcer d'y entraîner mes lecteurs. Dans mes recherches sur les relations établies entre les pays de l'Orient et de l'Occident, et sur les progrès de cette grande branche de commerce, qui , dans tous les siècles, a si évidemment contribué à accroître la richesse et la puissance des nations qui s'y sont livrées , je me renfermerai dans les bornes que je me Suis prescrites. Partout où les écrivains sacrés , qui avaient en vue des objets plus relevés, rappelleront quelque circonstance propre à m'éclairer dans mes recherches, je m'y tiendrai avec respect. Ce que je trouverai dans les autres écrivains, je l'examinerai librement , et je tâcherai de marquer le degré de confiance auquel ils peuvent prétendre.
Ce fut dans les douces et fertiles régions de l'Orient que la première demeure de l'homme
Ici fut assignée par le Créateur. C'est là que l'espèce humaine commença à s'élever aux connaissances ; et tant par les restes des sciences qui furent anciennement cultivées dans l'Inde , que par les débris des arts qui y furent pratiqués, on peut conjecturer que c'est un des premiers pays où les hommes aient fait quelque progrès considérable dans cette carrière. On vanta de bonne heure la sagesse de l'Orient 1 , et ses productions furent très anciennement recherchées par les nations éloignées 2 ; cependant les communications d'un pays à l'autre n'eurent d'abord lieu que par terre. Comme il parait que les Orientaux commencèrent de bonne heure à assujettir les animaux utiles 3 , ils se virent bientôt en état d'entreprendre les longs et ennuyeux voyages nécessaires au soutien d'un tel commerce ; et la bonté prévoyante du ciel leur prépara le secours d'une bête de somme , sans l'aide de laquelle il leur eût été impossible de les achever. Le chameau , par sa force soutenue, par lé peu de nourriture qui lui est nécessaire , et par là singularité de sa construction intérieure, au moyen de laquelle il se fait une provision d'eau pour plusieurs jours, les mit à même de transporter les plus pesantes marchandises à travers ces déserts qui se trouvent inévitablement sur la route de ceux qui , des contrées à l'ouest de l'Euphrate , veulent aller dans l'Inde. C'est de cette manière que se fit le commerce, surtout par les nations voisines du golfe Arabique, depuis les temps les plus reculés où l'histoire porte son flambeau.
Cependant les longs voyages ne furent d'abord entrepris qu'accidentellement et par un petit nombre d'aventuriers. Mais peu à peu , consultant tout à la fois et leur sûreté et leur
1 1er livre des Rois, iv, 30.
2 Gen., xxxvn.
3 Ibid.,m, 16; xxiv, 10- il
RECHERCHES HISTORIQUES
commodité, de nombreux corps de marchands s "assemblèrent à certains temps , et formant une association momentanée (connue depuis sous le nom de caravanes), gouvernés par deschefs de leur propre choix, et soumis à des règlemens dont l'expérience leur avait appris l'utilité, firent des voyages dont la longueur et la durée étonnèrent les nations qui n'étaient pas accoutumées à cette manière de commercer.
Mais quelque perfection que l'on pût mettre dans cette manière de voiturer par terre les productions d'un pays à l'autre , les inconvéniens qui l'accompagnaient étaient trop évidens et trop inévitables. Le danger quelquefois, la dépense, l'ennui, la fatigue, en étaient toujours la suite. On chercha un moyen de communication plus aisé et plus cxpédilif , et le génie inventeur rie l'homme ne tarda pas à s'apercevoir que les rivières, les bras de mer et l'Océan lui-même, étaient destinés à ouvrir et faciliter les rapports des différentes régions de la terre entre lesquelles ils paraissent d'abord avoir été placés comme des barrières insurmontables. Cependant la navigation et la construction des vaisseaux , comme je l'ai observé dans un autre ouvrage l , sont des arts si délicats et si compliqués , qu'ils exigent divers lalens réunis et l'expérience de plusieurs siècles pour être portés à quelque degré de perfection. Depuis le radeau ou l'humble canot, où le sauvage ne vit d'abord qu'un moyen de franchir la rivière qui l'arrêtait dans le cours de sa chasse , jusqu'à la construction d'un vaisseau capable de transporter un nombreux équipage ou une cargaison considérable à une côte éloignée, le progrès de l'art est immense. Que d'efforts , que d'épreuves n'a-t-il pas fallu faire ! Quel travail et quelle force d'invention n'a-t-il pas fallu avant que cette pénible et importante entreprise pût être portée a son comble !
Même après qu'on eut fait quelques progrès dans l'art de construire les vaisseaux, il s'en fallut bien que le commerce des nations entre elles s'étendît beaucoup sur mer. Si l'on en croit les plus anciens historiens, c'est sur la Méditerranée et dans le golfe Arabique que se firent les premiers efforts de la navigation et que le commerce déploya sa première activité. D'après la position et la forme de ces deux grandes mers
1 Hist. de l'Amérique vol. I, p. 2-
intérieures, il n'est pas difficile d'ajouter foi à de tels faits. Par elles nous sont ou verts les continens de l'Europe , de l'Asie et de l'Afrique, et s'étendant fort au loin le long des contrées les plus fertiles et les premières civilisées de chacune de ces parties du monde , elles semblent avoir été destinées par la nature à faciliter la communication de l'une à l'autre. Aussi voit-on que les premiers voyages des Égyptiens et des Phéniciens , les premiers navigateurs dont l'histoire fasse mention , se firent sur la Méditerranée. Ils ne bornèrent pourtant pas long-temps leur commerce aux pays situés sur ses côtes. En se rendant maîtres de bonne heure des ports semés dans l'enceinte du golfe Arabique , ils étendirent la sphère de leur commerce, et l'on en parle comme des premiers peuples occidentaux qui s'ouvrirent par mer une communication avec l'Inde.
Dans le compte que j'ai rendu des progrès de la navigation et de la découverte de l'Amérique à la tête de mon histoire de ce pays , j'ai considéré avec attention les opérations maritimes des Egyptiens et des Phéniciens ; ce que j'en ai dit, si on l'envisage sous le côté qui les lie au commerce de ces deux peuples de l'Inde . jettera un jour suffisant sur les nouvelles recherches que j'entreprends. Quant aux Égyptiens, ce que l'histoire nous en dit se borne à très peu de chose , et n'est pas très certain. La fertilité du sol et la douceur du climat leur procurait si abondamment tous les agrémens et tous les besoins de la vie , et les rendait par conséquent si indépendans des autres nations, qu'une des premières maximes fondamentales de leur politique fut de renoncer à tout commerce avec les étrangers ; en conséquence, ils avaient en horreur toutes personnes adonnées à la mer, et les regardaient comme des impies et des profanes ; et ils fortifièrent leurs ports de manière à en écarter tous les étrangers1.
L'ambition inquiète de Sésostris, rejetant avec dédain les difficultés que lui opposaient les idées étroites de ses sujets, lui persuada de faire des Égyptiens un peuple commerçant, et dans le cours de son règne, il accomplit si bien son projet, qu'au rapport de quelques historiens, il
1 Diod. de Sic, liv. i,p. 78, édit. de Wesseling, Amst., 1746. Strab. , Géog., liv. xvm, p. 1142. A édit. de Casa.ub. , Amst., 1707.
se vit en état d'équiper sur le golfe Arabique une flotte de quatre cents vaisseaux, qui soumit tons les pays qui s'étendent le long de la mer Erythrée jusqu'à l'Inde. En même temps son armée, qu'il conduisait lui-même, s'avança à travers l'Asie qu'il conquit tout entière , jusqu'aux bords du Gange , et traversant cette rivière, ne trouva de bornes que l'océan Oriental ' ; mais ces efforts ne produisirent rien de permanent, et il paraît que le génie et les habitudes des Égyptiens s'en trouvèrent tellement contrariés, qu'à la mort de Sésostris ils reprirent leurs anciennes maximes; et plusieurs siècles s'écoulèrent avant que les rapports commerciaux de l'Egypte avec l'Inde eussent assez d'imporlance-pour mériter une place dans cette dissertation (1).
L'histoire des premières opérations maritimes de Phénicie n'est pas enveloppée des mêmes voiles que celle de l'Egypte. Il n'y avait rien dans le caractère et dans la situation des Phéniciens qui ne favorisât l'inclination commerçante. Le territoire dont ils étaient en possession n'avait ni étendue ni fertilité: le commerce seul pouvait les rendre riches et puissans ; en conséquence, le commerce que faisaient les Phéniciens de Tyr et de Sidon s'étendait fort loin et présentait des dangers. De tous les peuples de l'antiquité, c'est celui qui, dans ses mœurs et sa manière de se gouverner , se rapprochait le plus des grands états commerçans de nos jours. Dans leurs différentes branches de commerce , celle de l'Inde peut être regardée comme la plus considérable et la plus lucrative. Comme leur situation sur la Méditerranée et l'état imparfait de la navigation ne leur permettait pas d'ouvrir par mer une communication directe avec l'Inde, ils s'avisèrent bientôt d'enlever aux Iduméens quelque port commode vers le golfe Arabique. De leurs nouveaux emplacemens,ils entretinrent un commerce suivi avec l'Inde d'une part, et de l'autre avec les côtes orientales et méridionales de l'Afrique. Cependant la distance considérable qui se trouvait entre Tyr et le golfe Arabique y rendait le transport des marchandises par terre si dispendieux et si désagréable, que ce fut une nécessité pour eux de s'emparer de Rhinocolure, le port de la Méditerranée le plus
' Diod. de Sic, liv. i. p Gî.
voisin du golfe Arabique. C'est là que toutes les marchandises venues de l'Inde se voiturèrent par un chemin beaucoup plus court et beaucoup plus praticable que celui par lequel les productions de l'Orient furent dans la suite transportées du rivage opposé du golfe Arabique au Nil. A Rhinocolure, elles étaient embarquées de nouveau, et portées, par une navigation aisée, jusqu'à Tyr, et de là distribuées dans tout l'univers. Cette route, la première qu'on se soit ouverte du côté de l'Inde, et dont il nous reste une description authentique, avait tant d'avantages sur toutes celles dont l'usage a précédé la découverte récemment faite d'une nouvelle route par mer à l'Orient , qu'il n'était pas difficile aux Phéniciens de fournir aux autres nations les productions de l'Inde en beaucoup plus grande abondance et à beaucoup meilleur marché qu'aucun peuple de l'antiquité. C'est à cette circonstance qui , pendant un laps de temps considérable, leur assura le monopole de ce commerce , qu'était due non-seulement la richesse extraordinaire des individus qui « des marchands de « Tyr faisait des princes, et de ses trafiquans , « les honorables de la terre1 », mais aussi la grandeur de l'état lui-même, dont la splendeur donna au genre humain la première idée des vastes ressources que peut se faire un peuple commerçant, et des grandes entreprises dont il peut étonner l'univers (2).
Les Juifs étaient trop voisins de Tyr, pour ne pas regarder d'un œil d'émulation les immenses richesses que le commerce lucratif des Phéniciens y faisait couler, du sein de leurs élablissemens sur le golfe Arabique. Ils prirent part à ce commerce, sous les règnes fortunés de David et de Salomon , tant par la conquête qu'ils firent d'un petit district dans la terre d'Edom , par lequel ils se virent maîtres des portes d'Elath et d'Esiongeber sur la mer Rouge, que par l'amitié d'Hiram, roi de Tyr, lequel mit Salomon en état d'équipper des flottes qui, sous la direction de pilotes phéniciens, firent voile pour Tarshish et Ophir2. Les savans se sont longtemps occupés de la situation de ces fameux ports où les vaisseaux de Salomon allaient charger toutes ces marchandises diverses dont les écrivains sacrés ont fait un si pompeux étalage;
1 lsaïe , xxm , 8.
1 Rois, ix, 26; x, 22.
RECHERCHES
mais le lieu de leur existence est encore au nombre des choses inconnues.
On les crut très anciennement situés dans quelque partie de l'Inde avec laquelle les Juifs passaient aussi pour avoir des relations ; mais l'opinion la plus commune est que les flottes de Salomon . après avoir passé le détroit de Babel- Mandel , allaient le long de la côte du sud-ouest d'Afrique, jusqu'au royaume de Sofala ; ce pays célèbre par ses riches mines d'or et d'argent, j qui lui valurent, de la part des écrivains sa- l crés i, le nom même du métal qu'il produisait , était abondamment fourni de tous les autres articles qui formaient la cargaison des vaisseaux juifs. Cette opinion, devenue très probable par les recherches exactes de M. d'Anville , semble aujourd'hui avoir été mise tout-à-fait hors de doute par un savant voyageur moderne qui , par la connaissance des moussons dans le golfe Arabique, comparée avec l'ancien état de la navigation tant sur cette mer que le long de la côte africaine, est parvenu non-seulement à expliquer la longueur extraordinaire de la navigation des flottes de Salomon, mais a prouvé par des circonstances connues de leur voyage qu'il n'avait pour but aucun endroit particulier de l'Inde2. Nous pouvons donc conclure que les Juifs n'ont aucun droit d'être comptés au nombre des nations qui entretenaient av.c l'Inde un commerce maritime; et si, par déférence pour l'opinion de quelques écrivains respectables, leur prétention était reconnue, nous savons du moins avec certitude que ce mouvement cl s Juifs vers le commerce, sous le règne de Salomon, ne fut que momentané, et qu'ils retombèrent bientôt dans leur ancien état de séparation avec le reste du genre humain.
Après avoir rassemblé les faibles jours que jette l'histoire sur les premiers pas du commerce du côté de l'Inde , je vais maintenant , avec plus de certitude et de confiance , suivre les progrès des communicationsavec cette partie du monde, guidé par des auteurs qui ont rappelé des événemens plus voisins de leur siècle, et sur lesquels ils ont reçu des détails plus positifs et plus circonstanciés.
Le premier établissement d'un pouvoir étranger dans l'Inde qui soit prouvé avec quelque
1 Notice des manuscrits du roi , t. II, p. 40. 1 Voyages de Bruce, liv. n,ch. îv
HISTORIQUES
degré de certitude, est celui des Persos; et encore n'avons-nous sur cet établissement que des don nées très générales et très douteuses. Darius, fils d'IIystaspe, quoique élevé au trône par la ruse ou par le hasard, avait une activité, un goût pour les grandes choses, qui le rendaient vraiment digne de ce premier de tous les postes. Il jeta sur les différentes provinces de son royaume un regard plus attentif qu'aucun de ses prédécesseurs, et se mit en quelque sorte à !a découverte de plusieurs parties de l'Asie, peu connues avant lui K Ayant soumis à son pouvoir plusieurs des pays qui s'étendent au sud- est depuis la mer Caspienne jusque vers le fleuve Oxus, ce fut pour lui une occasion de chercher à connaître avec plus de précision et d'exactitude cette partie de l'Inde qui lui sert de frontière. Dans cette vue , il nomma Scylax , de Caryandre, chef d'une escadre équipée à Caspaiyre, au pays de Pactye (aujourd'hui Pehkley) , vers le haut de la partie navigable de l'Indus, avec ordre d'en suivre le cours jusqu'à son embouchure dans l'Océan. Scylax remplit cette destination, quoique non sans difficulté en apparence, et en dépit d'un grand nombre d'obstacles ; car il ne mit pas moins de deux ans et demi à conduire son escadre du lieu de l'embarquement jusqu'au golfe Arabique2. Ce qu'il rapporta de la population, de la fertilité et du haut état de culture de cette région de l'Inde qu'il avait traversée, rendit Darius impatient de la conquête d'un si riche pays. Son impatience fut bientôt satisfaite, et quoique ses conquêtes dans l'Inde ne paraissent pas s'être étendues au-delà du district arrosé par l'Indus , on ne peut que se former une idée de son opulence et du nombre de ses habitans dans ces temps reculés , quand on songe que le tribut qu'il en relirait formait presque le tiers du revenu entier de la monarchie persane ;3)3. Mais ni le voyage de Scylax, ni le: conquêtes de Darius, qui en furent la suite, m donnèrent aucune connaissance générale de l'Inde. Les Grecs, qui, dans ces temps, étaient la seule nation éclairée de l'Europe, ne faisaient que peu d'attention aux démarches des peuples qu'ils regardaient comme des barbares, surtout dans les pays très éloignés du leur: et Scylax
1 Hérodote, liv. îv, ch. xuv.
* Ilérodole, liv. iv, ch. xlii, xliv.
1 Hérodote, liv. m, ch. xc-xcvi.
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avait embelli le récit de son voyage de tant de circonstances évidemment fabuleuses, qu'il semble avoir été frappé de la juste punition qui s'attache aux personnes dont le goût pour le merveilleux est connu, de n'être écoutés qu'avec la plus grande défiance dans leurs récits même les plus vrais.
Environ cent soixante ans après le règne de Darius Hystaspe , Alexandre-le-Grand commença son expédition dans l'Inde. La tache imprimée à son caractère par des traits d'emportement féroce, par des excès indécens d'intempérance et par les pompeux étalages de la vanité dont la vie de cet homme extraordinaire n'est que trop remplie, a presque toujours empêché jusqu'ici d'apprécier avec justesse le rang distingué qui lui est dû comme conquérant, comme politique et comme législateur. Le sujet actuel de mes recherches ne me laisse apercevoir ses opérations que d'un seul côté, mais j'aurai occasion de présenter sous un point de vue frappant la grandeur et l'étendue de ses plans. Peu de temus après ses premiers succès en Asie, il paraît avoir songé à établir une monarchie universelle, et ne s'être pas moins proposé l'empire de la mer que celui de la terre. La longue et étonnante résistance des Tyriens, sans alliés, sans secours, lui donna une haute idée des ressources de la puissance navale, et des grandes richesses que j pouvait fournir le commerce , surtout le corn- ! merce de l'Inde , dont il vit que les citoyens de j Tyr s'étaient exclusivement emparés. Résolu de leur enlever ce commerce, et pour lui assigner un poste préférable a plusieurs égards à celui de Tyr, il n'eut pas plus tôt achevé la conquête de l'Egypte qu'il fonda une ville près de l'une des bouches du Nil , qu'il honora de son propre nom ; et il en choisit l'emplacement avec un si merveilleux discernement, qu'Alexandrie devint la plus considérable ville de commerce de l'ancien monde, et que malgré les changemens continuels de domination, elle ne cessa point d'être pendant dix -huit siècles le principal siège du îommerce de l'Inde'. Malgré les opérations militaires qui fixèrent bientôt l'attention d'Alexandre, il ne renonça point au désir de s'attirer le commerce lucratif que les Tyriens avaient fait avec l'Inde. Il arriva bientôt des
1 Hist. de l'Amer. , vol. I, p. 20.
événemens qui non -seulement le fortifièrent dans son dessein, mais même lui laissèrent apercevoir la possibilité d'acquérir la souveraineté de ces régions , d'où arrivaient au reste de la terre tant de précieuses productions. Après avoir complètement triomphé des Per- | ses, la poursuite qu'il fit du dernier Darius et de Bessus, l'assassin de cet infortuné monarque, ïe conduisit à travers cette partie de l'Asie qui , s'étend depuis la mer Caspienne jusque au-delà : du fleuve Oxus. Il s'avança vers l'orient, jusj qu'à Maracande ' , ville assez notable dès lors, et qui devait dans la suite, sous le nom moderne de Samarcande, être la capitale d'un empire J qui ne le céderait au sien , ni en puissance ni en j étendue. Dans une marche de plusieurs mois , qui le rapprochait souvent de l'Inde , à travers des provinces jusque-là inconnues aux Grecs , parmi des peuples qui avaient depuis long-temps avec l'Inde de grandes relations , il apprit sur l'état de ce pays2 , qui avait été long-temps l'objet de ses pensées et de ses vœux 3 , plusieurs choses qui ne firent qu'augmenter le désir qu'il avait de s'en rendre maître. Prompt et tranchant dans toutes ses résolutions, il partit de Bactre, et traversa cette chaîne de montagnes qui , sous différentes dénominations, forme ce que les géographes orientaux appellent une ceinture de pierre qui renferme l'Asie , et sert de barrière à l'Inde du côté du nord.
On conçoit aisément que l'entrée la plus facile de chaque pays doit être déterminée par des circonstances de sa situation naturelle, teiles que les défilés des montagnes, le cours des rivières et leurs endroits les plus guéables. Il n'est point de lieu sur la terre, où cette trace d'invasion soit mieux marquée, et d'une manière plus distincte, que sur la frontière septentrionale de l'Inde; tellement que les trois grands usurpateurs de ce pays , Alexandre , Tamerlan et Nadir-Chah, à trois époques très éloignées et avec des vues et des talens extrêmement divers, se sont avancés par la même route et presque sur les mêmes pas. Alexandre eut la gloire de l'avoir le premier découverte. Au sortir des montagnes, il campa à Alexandrie-Paropamisana, sur le même site que la moderne cité de Candahar; et
1 Arrien, m, cb. 30, 3 Strab.,xv, p. 102 J. A.
3 Arrien, iv, ch. xv.
après avoir soumis ou gagné les nations qui habitent la rive nord-ouest de l'Indus, il traversa ce fleuve à Taxile, aujourd'hui Attock , le seul endroit où son cours soit assez tranquille pour y pouvoir jeter un pont i.
Après avoir passé l'Indus, Alexandre prit tout de suite le chemin qui conduit droit au Gange et aux opulentes provinces du sud-est , comprises aujourd'hui sous le nom général d'Indostan. Mais sur les bords de l'Hydaspe, connu depuis sous le nom de Bétah ou Chélum, il fut arrêté par Porus , puissant monarque de la contrée, à la tète d'une nombreuse armée. La guerre avec Porus et les hostilités dans lesquelles il se trouva successivement engagé avec les autres princes indiens , le déterminèrent à s'écarter de sa première route et à tirer davantage vers le sud-ouest. En conséquence de toutes ces opérations , Alexandre traversa l'une des contrées les plus riches et les plus peuplées de l'Inde , qu'on appelle aujourd'hui Panjab, des cinq grandes rivières qui l'arrosent. Cette marche , exécutée dans une saison pluvieuse , impraticable même pour les armées indiennes, donne la plus haute idée et du courage persévérant d'Alexandre , et du tempérament robuste et vigoureux que formaient aux soldats de ces temps les effets réunis de l'exercice gymnastique et de la discipline militaire. Alexandre rencontrait a chaque pas des objets non moins frappans que nouveaux. Quoiqu'il eût déjà vu le Nil , l'Euphrate et le Tigre, la grandeur de l'Indus dut l'étonner encore 2. Il n'avait point encore vu de pays si peuplé, si bien cultivé, si riche de toutes les plus belles productions de l'art et de la nature, que cette partie de l'Inde à travers laquelle il avait conduit son armée. Mais lorsqu'il eut appris presque partout, et probablement par des peintures exagérées , combien le Gange l'emportait sur l'Indus, et combien tout ce qu'il avait vu jusqu'alors était inférieur aux régions fortunées que ce grand fleuve arrose, est-il étonnant que (e vif désir de les voir et de s'en rendre le maître lui ait fait rassembler ses soldats pour leur proposer de reprendre leur marche vers un pays où les attendaient la richesse, la gloire et la puissance Mais ils avaient déjà exécuté tant de choses , ils avaient si cruellement souffert , surtout
1 Rennell, Mém. , p. 92.
» Strabon . liv. xv. p. 1027. C. et noie 5, Casaub.
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clés pluies continuelles et des inondations qui
les avaient enveloppés , que leur patience, aussi bien que leur force , était épuisée (4) ; et d'une voix unanime , ils refusèrent de faire un pas de plus. Ils se montrèrent si fermes dans cette résolution, qu'Alexandre, quoique possédant au plus haut degré toutes les qualités qui donnent de l'ascendant sur des esprits militaires, fut obligé de céder et de donner des ordres pour retourner en Perse '.
Cette scène mémorable se passa sur les bords de l'Hyphasis, aujourd'hui Beyah , qui fut le terme de la marche d'Alexandre dans l'Inde. Il est évident par-là qu'il ne traversa point le Panjab dans toute son étendue. Ses limites se forment au sud-ouest par une rivière anciennement connue sous le nom d'Hysudrus, et maintenant sous celui de Setlége , dont Alexandre n'approcha jamais plus près que la rive méridionale de l'Hyphasis, où il éleva douze autels colossaux, qui, selon l'auteur delà vie d'Apollonius de Tyane, subsistaient encore avec leurs inscriptions très distinctes quand ce sophiste bizarrre visita l'Inde, trois cent soixante-treize ans après l'expédition d'Alexandre 2. De Ludhana sur le Setlége à Attock sur l'Indus , on donne en largeur au Panjabdeux cent cinquante-neuf milles géographiques en droite ligne ; la marche d'Alexandre, d'après la même mesure , ne s'élevait pas au-dessus de deux cents milles ; mais en allant comme en revenant , ses troupes se répandaient tellement sur le pays, elles agissaient souvent en tant de divisions différentes, enfin tous ses mouvemens étaient tellement réglés et mesurés par des savans qu'il avait exprès amenés avec lui, qu'il acquit une connaissance très étendue ei très exacte de cette partie de l'Inde 3.
Arrivé sur les bords de l'Hydaspe à sou retour, il vit que ses officiers, à qui il avait donné le soin de construire et de réunir autant de laisseaux qu'ils le pourraient , s'en étaient acquittés avec tant d'activité et de bonheur, qu'ils avaient rassemblé une flotte nombreuse. Comme il n'avait point perdu de vue, au milieu des embarras de la guerre et de la fureur des conquêtes , ses projets de paix et de commerce, la destination
1 Arriun. v, ch. xxiv, xxv.
■ Philostr., Fie d'Apollon., liv. n, ch. uni, édit. Oléar. Lips., 1709.
i Pline, IJist. nat. , liv xyi . ch. vu.
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de cette flotte était de descendre l'Indus jusqu'à l'Océan ; de là elle devait continuer jusqu'au golfe Persique , pour ouvrir par mer une communication avec l'Inde et le centre de ses états.
La conduite de cette expédition fut donnée à Néarque, officier digne, à tous égards, de cette importante commission. Mais comme Alexandre était ambitieux de toutes les gloires , et qu'il aimait à se montrer dans toutes les entreprises qui avaient de la nouveauté et de l'éclat , il descendit lui-même le fleuve avec Néarque. Il faut convenir que, par sa grandeur et sa magnificence, l'armement était digne d'être commandé par le conquérant de l'Asie. Il était composé d'une armée de cent vingt mille hommes, deux cents éléphans et une flotte de près de deux mille vaisseaux différens de port et de forme (ô), qui avaient à leur bord un tiers des soldats ; tandis que le reste , partagé en deux divisions , l'une sur la droite , et l'autre sur la gauche , les accompagnait dans leur marche. A mesure qu'ils avançaient, les peuples riverains se soumettaient ou par force ou par persuasion. Retardé par les diverses opérations où l'engageait cette grande entreprise , autant que par la lente navigation d'une pareille flotte, Alexandre mit plus de neuf mois à gagner l'Océan l.
La marche d'Alexandre dans l'Inde, sur cette ligne, était bien plus considérable que celle qu'il fit par la route dont nous avons déjà donné la description; et quand on considère les divers mouvemens de ses troupes, le nombre des villes qu'elles prirent , et les différens états qu'elles soumirent, on peut dire qu'il n'a pas seulement vu les pays qu'il a traversés, mais aussi qu'il les a bien observés. Cette partie de l'Inde a été si peu fréquentée des Européens de nos jours, qu'on ne peut marquer ni la situation des lieux, ni leur distance , avec la même exactitude que clans les provinces intérieures, ou même dans le Panjab. Mais d'après les recherches du major Rennell, faites avec autant de discernement que d'habileté, la distance à l'Océan , de cet endroit de l'Hydaspe où Alexandre équipa sa flotte , ne peut pas être moindre que de trois cent trente - trois mille anglais. Une portion considérable de cette vaste contrée , la partie supérieure du delta surtout , qui s'étend depuis la
> Stiab.,lib. xv, p. 1014.
capitale de l'ancienne Malli , aujourd'hui Moultan , jusqu'à Patala , actuellement Tatta, est remarquable pour sa fertilité et sa population *.
Bientôt après avoir gagné l'Océan, Alexandre, content d'être venu à bout de cette difficile entreprise , ramena ses troupes en Perse , par terre ; il laissa le commandement de la flotte , et à son bord un corps de troupes considérable , à Néarque , qui , après un voyage de sept mois le long des côtes, la conduisit heureusement le long du golfe Persique dans l'Euphrate (6) 2.
C'est ainsi qu'Alexandre prépara le premier aux peuples de l'Europe la connaissance de l'Inde , et il en examina un vaste district avec plus d'attention qu'on ne devait l'attendre du court séjour qu'il y fit. Heureusement trois de ses principaux officiers, Ptolomée fils de Lagus, Aristobule et Néarque tinrent des registres fidèles de toutes ses opérations militaires et de tout ce qu'il pouvait y avoir de curieux dans les pays qui en furent le théâtre. Il est vrai que rien ne nous est parvenu des deux premiers ; mais il est probable que les faits les plus importans qu'ils rapportent se sont conservés , puisque Arrien déclare les avoir pris pour guides dans son Histoire de l'expédition d'Alexandre; ouvrage qui, quoique composé long-temps après que la Grèce eut perdu sa liberté , et dans un siècle où le goût et le génie étaient sur leur déclin, n'est pas indigne des plus beaux jours de la littérature grecque.
Quant à la situation générale de l'Inde , ces écrivains nous apprennent qu'au temps d'Alexandre , quoiqu'il n'y eût dans son sein aucun empire puissant , tel que celui qui, dans des temps modernes, étendait ses lois depuis l'Indus presque jusqu'au cap Comorin , même alors elle était partagée en monarchies d'une étendue considérable. Le roi des Prasi se préparait à recevoir les Macédoniens sur les bords du Gange avec une armée de vingt mille chevaux , deux mille chariots armés, et un grand nombre d'éléphans3. On dit que le territoire dont Alexandre constitua Porus souverain, ne contenait pas moins de deux mille villes 4. En réduisant même à leur plus juste valeur ces dénominations va-
' Mém. de Rennell, p. 63, etc.
2 Pline, HLst. nal., liv. vu , ch. xxiu.
3 Diod. de Sic., liv. xvii, p. 232.
* Arrien, liv. vi, ch. n.
gués de nations et de villes, on ne peut s'empêcher de concevoir Vidée d'une population très considérable. Du haut de la flotte qui descendait la rivière, on voyait des deux côtés un pays qui ne paraissait le céder en rien à celui dont le gouvernement fut confié à Porus.
C'est également dans les mémoires de ces officiers , que l'Europe a puisé pour la première fois des connaissances certaines sur le climat, le sol , les productions et les habitans de l'Inde; et dans un pays où les mœurs , les coutumes et même l'habillement sont aussi permanens et aussi invariables que la nature même, il est étonnant de voir avec quelle précision les peintures des officiers d'Alexandre se rapportent à ce que nous voyons aujourd'hui dans l'Inde après un espace de deux mille ans. Les changemens réglés des temps , , connus sous le nom de moussons; les pluies périodiques , le gonflement des rivières , les inondations qui en sont la suite, l'aspect que présente le pays pendant leur durée : toutes ces circonstances y sont détaillées avecla plus grande exactitude dans les descriptions qu'ils nous ont laissées des habitans , de leur complexion frêle et délicate , de leur teint basané , de leurs cheveux noirs et pendans , de leurs vètemens de coton , de leur nourriture qui ne consiste qu'en végétaux , de leur division en tribus ou castes séparées, dont les membres ne se mêlent jamais par le mariage , de l'usage des veuves qui se brûlent à la mort de leurs maris, et de plusieurs autres particularités dans lesquelles ils ressemblent absolument aux modernes Indous. Ce serait précipiter la marche de cet écrit, que d'entrer actuellement dans aucun de ces détails; mais comme ce sujet , quoique curieux et intéressant par lui-même , nous jettera nécessairement dans des discussions mal assorties à la nature d'un ouvrage sur l'histoire , je renverrai mes idées sur ce sujet , dans un appendix que je me propose d'ajouter à cette dissertation; et j'espère qu'elles pourront jeter quelque nouvelle lumière sur l'origine et la nature des communications avec l'Inde.
Quoique les peuples de l'ouest doivent beaucoup à Alexandre pour la connaissance de l'Inde, son expédition se borna cependant à une très petite portion de ce vaste continent. Il ne péuétra pas au-delù de la moderne province de Lahor et des pays situés .sur les bords de l'Indus , de-
HISTORIQUES
puis Moultan jusqu'à la mer. Mais il visita ce» parties avec ce degré d'exactitude dont j'ai déjà parlé; et c'est une circonstance assez remarquable que ce district de l'Inde , le premier où -les Européens mirent le pied, et qu'ils connaissaient le mieux autrefois, est aujourd'hui le partie la plus ignorée de ce continent *, le commerce ou la guerre, qui dans tous les siècles contribuent le plus à l'avancement de la géographie, n'ayant fourni à aucun peuple de l'Europe l'occasion d'y voyager ou d'y faire des recherches.
Si une mort prématurée n'eût arrêté le héros macédonien au milieu de sa carrière, il est a croire que l'Inde aurait été beaucoup mieux connue des anciens, et que les Européens s'y seraient établis deux mille ans plus tôt. L'invasion d'Alexandre dans l'Inde couvrait un projet plus étendu que celui d'une incursion passagère. Il se proposait d'ajouter à son empire cette ri-che et vaste contrée, et, quoique l'opposition de son armée l'eût empêché pour le moment de poursuivre son plan, il était loin d'y avoir renoncé. Ce ne sera pas s'écarter du but de ces recherches que de présenter l'aperçu général des mesures qu'il avait adoptées pour cet effet, et d'en examiner la justessse, ainsi que le degré de probabilité du succès; nous serons à portée par-là de nous faire une idée plus juste que celle qu'on a communément du génie indépendant et de la grandeur des vues politiques qui caractérisaient cet homme illustre.
Devenu maître de l'empire de Perse, Alexandre ne tarda pas à s'apercevoir que la force des états dont il héritait, soutenue même du nombre de troupes qu'il pouvait espérer de lever dans la Grèce, par l'ascendant qu'il avait gagné sur l'esprit de ses diverses républiques, était insuffisante pour tenir sous sa domination des territoires si vastes et si peuplés; que, pour rendre son autorité sûre et permanente , elle devait être fondée sur l'affection des peuples qu'il avait soumis, et défendue avec leurs propres armes; que, pour cet effet, il fallait bannir toute espèce de distinction entre les vainqueurs et les vaincus, et ne faire de ses sujets d'Europe et d'Asie qu'un seul et même corps de nation , soumis aux mêmes lois , ne connaissant que les mêmes usages, les mêmes institutions, la même discipline (7).
1 Mém. de Rennell.
SUR L'INDE ANCIENNE
Quelque noble que fût uue telle politique, quelque propre qu'elle fût à l'accomplissement de ses vues, il n'en pouvait pas imaginer de plus contraire aux idées et aux préjugés de sa nation. Les Grecs avaient une si haute idée de la prééminence que leur donnaient la civilisation et la connaissance des arts, qu'à peine ont-ils iegardé le reste du genre humain comme faisant partie de leur espèce. Ils donnaient à tous les autres peuples le nom humiliant de Barbares; et en conséquence de cette supériorité, dont ils étaient si fiers, ils se prétendaient leurs maîtres de droit, à peu près comme l'àme règne sur le corps , et l'homme sur les animaux. Quelque extravagante que nous paraisse aujourd'hui une telle prétention , à la honte de l'ancienne philosophie, elle était reconnue et enseignée dans toutes les écoles. Aristote , plein de cette opinion qu'il cherche à prouver par des raisonnemens plus subtils que solides ! , conseillait à Alexandre de gouverner les Grecs comme des sujets, les Barbares comme des esclaves; de regarder les uns comme des égaux, les autres comme des créatures d'une espèce inférieure 2. Mais les sentimens de l'élève s'étaient plus agrandis que ceux du maître, et l'habitude de gouverner les hommes avait découvert au monarque ce qui était resté caché aux yeux du philosophe dans les plis de la théorie. Peu de temps après la victoire d'Arbelle, Alexandre lui-même, et, à son exemple, plusieurs de ses officiers, prit l'habit des Perses et imita plusieurs de leurs usages. En même temps il encouragea les nobles Perses à suivre les mœurs macédoniennes, à s'instruire de la langue grecque, à goûter les beautés si admirées, si recherchées, des écrivains de ce temps. Pour donner plus d'étendue à cette union, il épousa lui-même une fille de Darius , et choisit des femmes pour cent de ses principaux officiers dans les familles les plus distinguées des Perses. On célébra leurs noces avec beaucoup de pompe et de réjouissance, à la grande satisfaction du peuple conquis : à leur exemple, plus <ie dix mille macédoniens prirent des femmes perses, et Alexandre, pour leur témoigner son approbation à cet égard, leur fit à chacun des présens de noces.
1 Aristole, Polit., i, ch. m-vn.
-' Plut., de For/unà Alex., orat. i, p. 302. vol. Vil, édit. Reisk. — Strab., lib i p. 116. A.
Mais quelque soin qu'eût pris Alexandre pour unir ses sujets d'Europe et d'Asie par les liens les plus indissolubles, il ne fonda pas entièrement la conservation de ses nouvelles conquêtes sur le succès de cette mesure. Il choisissait dans chaque province qu'il venait de soumettre , des postes convenables pour y bâtir et y fortifier des villes, où il plaçait des garnisons composées de ceux des natifs qui s'étaient soumis aux mœurs et à la discipline grecques, et de ceux de ses sujets d'Europe qui , épuisés de fatigue et de service , désiraient le repos et un établissement fixe. Ces villes étaient nombreuses, et ne servaient pas seulement de lieux de communication entre les différentes provinces de ses états, mais aussi de places fortes, pour tenir en respect et réprimer les peuples conquis. Trente mille de ses nouveaux sujets , qui avaient été exercés à l'européenne, parurent devant Alexandre à Suse, et il en avait fait un de ces corps d'infanterie profonds et serrés, connus sous le nom de phalanges, et qui constituaient la force d'une armée macédonienne. Mais pour s'assurer de la fidélité de ce nouveau corps, et pour qu'il eût tout son effet, il avait réglé que tout officier chargé de quelque partie de commandement , supérieur ou subalterne, serait Européen. Comme l'industrie des hommes, dans la même position, se crée naturellement les mêmes ressources, les puissances de l'Europe, qui, dans leurs possessions de l'Inde , emploient à leur service des corps nombreux de natifs, ont suivi des maximes toutes semblables dans la formation de ces troupes, et probablement, sans s'en douter, ont modelé leurs bataillons de Sipahys sur les mêmes principes d'après lesquels Alexandre avait fait sa phalange de Perses.
A mesure qu'Alexandre, dans le cours de < s conquêtes, s'éloignait de l'Euphrate, qu'on pouvait regarder comme le centre de ses états , il était obligé de bâtir et de fortifier un plus grand nombre de villes. Les anciens auteurs en citent plusieurs à l'est et au sud de la mer Caspienne; et dans l'Inde même, il fonda deux ci tés sur les bords de l'Hydaspe, et une troisièm,; surl'Acésine, toutes deux navigables, et qui après avoir mêlé leurs eaux, se jettent dans l'Indus (8). Il est évident, par le choix qu'il fit de l'emplacement de ces villes , que son intention était d'entretenir une communication avec
RECHERCHES
l'Inde, par mer ausssi bien que par terre. C'était surtout dans des vues maritimes qu'il avait examiné avec tant de soin la navigation de l'Indus, comme je l'ai déjà dit. C'était dans les mêmes vues, qu'à son retour à Suze, il examina lui-même en personne le cours de l'Euphrate et du Tigre, et donna ordre d'enlever les écluses que les anciens monarques de Perse , d'après un précepte formel de leur religion, qui leur enjoignait d'avoir le plus grand soin de ne jamais souiller aucun des élémens, avaient fait construire près de l'embouchure de ces rivières, pour ôter à leurs sujets tout accès à l'Océan (9). En ouvrant un tel plan de navigation, du golfe Persique il se proposait de faire arriver les marchandises précieuses de l'Inde dans l'intérieur de ses états d'Asie, tandis que par le golfe Arabique elles seraient conduites jusqu'à Alexandrie , et de là distribuées dans le reste de l'univers.
Quelque grands , quelque étendus que fussent ses projets, les mesures et les précautions qu'il avait prises pour leur exécution étaient si variées, si convenables, qu'Alexandre avait tout lieu de compter sur leur plein et entier succès. A l'époque ou le mécontentement de ses soldats l'obligea de suspendre ses opérât ions dans llnde, il n'avait pas encore trente ans accomplis. A cet âge de la vie où le génie entreprenant de l'homme reçoit tout son es^or, un prince aussi actif, aussi constant, aussi infatigable, aurait bientôt fait renaître l'occasion de reprendre un dessein favori auquel il avait été si long-temps attaché. S'il eût fait une seconde invasion dans l'Inde, il n'aurait pas été obligé, comme la première fois, de se frayer difficilement une route, à travers des pays ennemis et inconnus, arrêté à chaque pas par des nations et des tribus de Barbares, dont les noms n'étaient jamais parvenus jusqu'en Grèce. Toute l'Asie, depuis les bords de la mer Ionienne, jusqu'aux rives de l'IIyphasis, se serait rangée sous son empire, et à travers cette vaste étendue de pays, il aurait établi une telle succession de villes et de places fortes (10), que ses armées auraient pu continuer leur route en sûreté, et trouver régulièrement des magasins pourvus de toutes les choses nécessaires à leur subsistance ; et ce n'aurait pas
1 Arrien, lir. vi, cli. vu. Strab., lib. xvi, p. 1074, elc.
HISTORIQUES
été pour lui une chose difficile que de mettre en campagne des forces suffisantes pour achever la conquête d'un pays aussi vaste et aussi peuplé que l'Inde. Une fois armés et disciplinés à la manière européenne, ses sujets orientaux se seraient montrés jaloux d'imiter et d'égaler leur maître, et Alexandre aurait pu tirer des recrues, non de ses stériles domaines de Grèce et de Macédoine, mais des vastes régions de l'Asie, qui dans tous les siècles ont cou vert la terre et étonné le genre humain de leurs nombreuses armées. Parvenu jusqu'aux frontières de l'Inde à la tète d'un aussi formidable pouvoir, il aurait pu y entrer dans des circonstances bien différentes que lors de sa première expédiiion. 11 s'y était assuré une existence solide, tant par les garnisons qu'il avait laissées dans les trois villes qu'il avait bâties et fortifiées, que par sa double alliance avec Taxile et Porus. Ces deux princes indiens, gagnés par la bienfaisance et l'humanité d'Alexandre ( vertus qui excitaient une reconnaissance et une admiration d'autant plus grandes, qu'elles étaient plus rares dans l'ancienne manière de faire la guerre ) , ne se seraient jamais démentis dans leur attachement aux Macédoniens. Soutenu de leurs troupes, aidé de leurs lumières et de l'expérience qu'il avait acquise dans ses premières campagnes, Alexandre n'aurait pu manquer de faire des progrès rapides dans un pays où les invasions, depuis son temps jusqu'au nôtre, ont toujours été suivies du succès.
Mais tous ces superbes projets vinrent s'évanouir devant une mort prématurée. Cette mort elle-même fut suivie d'événemens qui prouvent la justesse de nos spéculations et de nos conjectures, de la manière la plus frappante et la plus victorieuse. Lorsque cet empire, que le génie supérieur d'Alexandre avait maintenu dans l'union et dans l'obéissance, ne sentit plus la force puissante qui le contenait, il tomba, pour ainsi dire, en éclats, et ses principaux officiers se saisirent de ses différentes provinces qu'ils se morcelèrent entre eux. Divisés par l'ambition, parla rivalité, parlesressentimens personnels, ils tournèrent bientôt leurs armes l'un contre l'autre; et comme la plupart des chefs étaient également habiles en politique et dans l'art de faire la guerre, la dispute fut longue et le succès souvent douteux. Au milieu des secousses et des
SUR L'INDE
révolutions amenées par ces rivalités, on s'aperçut que les mesures prises par Alexandre pour la conservation de ces conquêtes avaient été si habilement combinées, qu'à la fin des troubles et au rétablissement de la paix , rempire macédonien ne s'était ébranlé dans aucune partie de l'Asie, et pas une seule province n'avait entrepris de secouer le joug. L'Inde même, la plus éloignée des conquêtes d'Alexandre, s'était tranquillement soumise à Python, fils d'Agénor, et ensuite àSéleucus, qui s'étaient successivement rendus les maîtres de cette partie de l'Asie. Porus etTaxile, malgré la mort de leur bienfaiteur, ne se dérobèrent point à l'autorité des Macédoniens, et ne cherchèrent point à recouvrer leur indépendance.
Au milieu de tous ces débats de pouvoir et de prééminence entre les successeurs d'Alexandre , Séleucus , qui ne le cédait à aucun d'eux dans tous les projets de l'ambition, s'étant rendu maître de toutes les provinces de l'empire persan , comprises sous le nom de Haute- Asie, pensa que toutes les contrées de l'Inde soumises par Alexandre appartenaient naturellement à cette partie de l'empire macédonien, dont il était actuellement le souverain. Séleucus, comme tous les autres officiers formés par Alexandre, s'était fait de si hautes idées des avantages qui résulteraient d'une liaison de commerce avec l'Inde, qu'il résolut enfin de se transporter dans ce pays, dans le double dessein d'y établir sa propre autorité, et de soumettre Sandracotte, qui , s'étant depuis peu acquis la souveraineté des Prasi, nation puissante sur les bords du Gange, menaçait d'attaquer les Macédoniens, dont les possessions dans l'Inde avoisinaient ses états. Malheureusement il ne nous est parvenu aucun détail sur cette expédition, qui n'a manqué ni d'éclat ni de succès. Tout ce que nous en savons, c'est qu'il alla beaucoup au-delà du terme qu Alexandre s'était marqué dans son expédition (11); il aurait poussé sa marche beaucoup plus loin encore , s'il n'eût été obligé de s'arrêter tout court dans sa carrière, pour aller au-devant d'Antigonus, qui se disposait à entrer dans ses états à la tète d'une puissante armée. Avant de se mettre en marche du côté de l'Euphrate, il ■conclut un traité avec Sandracotte, en vertu duquel ce monarque demeurait tranquille possesseur du royaume qu'il avait acquis. Mais le
pouvoir et les possessions des Macédoniens paraissent s'être conservés intacts pendant tout le règne de Séleucus, qui finit quarante-deux ans après la mort d'Alexandre.
Pour entretenir un commerce d'amitié avec Sandracotte, Séleucus fit choix de Mégaslhène, officier qui, ayant accompagné Alexandre dans son expédition dans l'Inde, connaissait passablement la situation du pays et les mœurs de ses habitans, et il l'envoya en qualité d'ambassadeur à Palibothra K Mégasthène fit une résidence de plusieurs années dans cette fameuse capitale d.s Prasi, située sur les bords du Gange, et il fut probablement le premier Européen qui jouit du spectacle de cette fameuse rivière , infiniment supérieure à toutes celles de l'ancien continent par son étendue (12), et non moins remarquable par la fertilité des pays qu'elle arrose. Ce voyage de Mégaslhène à Palibothra donna aux Européens la connaissance d'une vaste étendue de pays, dont ils n'avaient eu jusqu'alors aucune idée; car Alexandre, du côté du sud-est, n'avait pas été plus loin que cette partie de la rivière Ilydraotes ou Raevi , où a été bâtie la moderne cité de Eahore ; et Palibothra, dont j'ai examiné l'emplacement avec le plus grand soin, comme un point essentiel de la géographie de l'Inde ancienne , me paraît être située sur le terrain de la nouvelle ville d'Allahabad, au confluent des deux grandes rivières de Jumna et du Gange (13). Comme le chemin de Lahore à Allahabad s'étend à travers l'une des provinces de l'Inde les plus riches et les mieux cultivées, à mesure qu'on connaissait mieux le pays, on se faisait une plus haute idée de sa valeur. En conséquence, ce que Mégaslhène observa sur le chemin de Palibothra , et dans le séjour même de cette ville, fit une telle impression sur son esprit, qu'il se hâta de publier une relation fort étendue de l'Inde , pour en mieux faire connaître à ses concitoyens toute l'importance. C'est de ce fond que les anciens paraissent avoir tiré à peu près tout ce qu'ils savaient de la situation intérieure de l'Inde ; et en comparant les trois plus grandes relations qui nous en restent, de Diodore de Sicile, de Slrabon et d'Arrien, on ne peut s'empêcher de reconnaître, par leur exacte ressemblance, quelles sont des ' Strab. , lib. 2, p. t21 , etc. Arrieu, Hist. Jnd. pas-
RECHERCHES HISTORIQUES
copies de ses propres paroles. Mais malheureusement Mégasthène avait une telle passion pour le merveilleux, qu'aux vérités qu'il rapportait il mêla plusieurs fictions extravagantes ; et on peut le regarder comme le premier auteur de ces contes fabuleux d'hommes dont les oreilles étaient si larges qu'ils pouvaient s'en envelopper comme d'un manteau; d'autres qui n'avaient qu'un œil sans bouche, sans nez, avec de longs pieds et des orteils tournés en dedans; d'une troisième espèce qui n'avait que trois empans de haut; d'hommes sauvages avec des têtes en forme de coins; de fourmis aussi grosses que des renards , qui grattaient l'or ; et d'une foule d'autres choses non moins merveilleuses *. Les extraits de ses relations, qui nous ont été transmis par Strabon , Arrien et d'autres écrivains , ne paraissent uullement dignes de foi , si ce n'est lorsqu'ils ont pour eux l'évidence de la raison ; qu'ils sont confirmés par le témoignage d'autres auteurs anciens, ou qu'ils s'accordent avec l'expérience des temps modernes. Cependant le compte qu'il rend des dimensions et de la topographie de l'Inde est curieux et exact. La description qu'il donne de la puissance et des richesses des Prasi ressemble parfaitement à celle qu'on aurait pu faire de quelques-uns des plus grands états du moderne Indostan , avant l'établissement de la puissance européenne ou mahométane dans l'Inde, et se rapporte aux informations qu'Alexandre avait recueillies sur ce peuple. On lui avait dit qu'ils l'attendaient sur les bords du Gange avec une armée de vingt mille cavaliers, de deux cent mille fantassins et deux mille chariots armés2 ; et Mégasthène rapporte qu'il eut une audience avec Sandracotte dans un lieu où il était campé à la tête d'une armée de quatre cent mille hommes 3. Les énormes dimensions qu'il donne à Palibothra, qu'il suppose avoir dix milles de long sur deux de large, avec des murailles flanquées de cinq cent soixante-dix tours, et aveesoixante-quatre portes, auraient probablement été rangées par les Européens au nombre des merveilles qu'il aimait à 'raconter, s'ils ne voyaient maintenant de leurs 'propres yeux que les villes de l'Inde sont bâties
1 Slrab., lib xx, p. 1032. A. 1037.
* Diod. de Sic, liv. xvii, p. 232. Quint. -CurL, lib. îx, 'ii u.
1 Slrab. , lib. xv, p, 1035. C.
sans aucun plan , et s'ils ne savaient avec certitude que, dans les temps anciens, aussi bien que dans les temps modernes, elle pouvait se vanter d'avoir dans son sein des villes d'une étendue bien plus grande encore.
Cette ambassadede Mégasthène à Sandracotte, et une autre de Daimachus à Allitrochidas, son fils et son successeur, sont les dernières transactions des monarques syriens sur lesquels il nous soit parvenu quelque détail l. Il ne nous est pas non plus possible de dire avec précision de quelle manière ils perdirent leurs possessions dans l'Inde, ni à quelle époque. Il est probable que la mort de Séleucus les força bientôt de renoncer à ce pays (14).
Mais quoique les superbes monarques de Syrie perdissent, à peu près à cette époque , celles des provinces indiennes qui avaient été soumises à leur empire, les Grecs, dans un moindre royaume , composé des débris de l'empire d'Alexandre, surent conserver des liaisons avec l'Inde et y acquirent même des territoires considérables. Tel était le royaume de Bactriane, d'abord soumis à Séleucus, puis enlevé à son fils ou petit -fils, et devenu indépendant environ soixante-neuf ans après la mort d'Alexandre. Nous n'avons, sur les événemens de ce royaume, qu'un petit nombre d'indices épars dans les anciens auteurs. Nous savons par eux que son commerce avec l'Inde fut considérable; que les conquêtes des rois bactriens dans ce pays furent plus étendues que celles même d'Alexandre , et surtout qu'ils se remirent en possession du district près de l'embouchure de l'Indus qui avait été soumis par lui 3. Chacun des six monarques de la Bactriane eurent des succès militaires si considérables dans l'Inde , qu'ils pénétrèrent fort avant dans l'intérieur de ce pays ; et fiers des conquêtes qu'ils avaient faites et des vastes contrées soumises à leur empire, quelques-uns d'eux prirent le titre superbe de grand roi, aont les monarques persans ne s'étaient parés que dans les jours de leur plus grande gloire. Mais nous n'aurions connu ni la durée de ce royaume de Bactriane ni la manière dont il a fini.
1 Mém. de Renncll, p. 49, 50.
a Justin, lib. xv, ch. îv.
5 Slrab., lib. xi, p. 785. D., lib. xv, p. 1006. B. Juslin, liv. xii, ch. îv. Bayer, ffisl. regni Grœcor. bactriani,passim.
SUR L'INDE ANCIENNE
si M. de Guignes ne se fût aidé des historiens de Chine , au défaut des écrivains grecs et romains. Nous y voyons qu'environ cent vingt-six ans avant l'ère chrétienne , une horde considérable de Tartares, poussés des lieux de leur naissance sur les confins de la Chine, et obligés de remonter du côté de l'ouest par la pression d'un corps plus nombreux encore qui se précipitait à leur suite , passèrent le Jaxartès , et se jetant surBactre, comme un torrent irrésistible, écrasèrent ce royaume, et mirent fin à l'empire des Grecs * dans ces contrées, empire qui y était établi depuis environ cent trente ans (15).
Depuis cette époque jusqu'à la fin du quinzième siècle, que les Portugais, en doublant le cap de Bonne- Espérance, ouvrirent une nouvelle communication vers l'est , et portèrent leurs armes victorieuses dans toute l'étendue de l'Inde , aucune puissance européenne n'y avait établi son empire , ni fait d'acquisitions territoriales. Pendant ce long espace de plus de seize cents ans , tout projet de conquête dans l'Inde paraît avoir été entièrement abandonné, et chaque peuple n'a cherché qu'à s'assurer un commerce avec cette riche contrée.
C'est en Egypte que le siège de ce commerce fut établi ; et on ne peut que s'étonner de la promptitude et de la régularité avec laquelle le commerce avec l'Orient s'est fait par ce canal , que lui avait tracé la sagacité d'Alexandre. Ptolémée , fils de Lagus , aussitôt qu'il eut pris possession de l'Egypte, fit d'Alexandrie le siège du gouvernement. Quelques coups d'autorité, plusieurs actes de libéralité , mais surtout la douceur et la justice vantée de son administration, attirèrent un si grand nombre d'habitans autour de sa nouvelle résidence, que cette ville étonna bientôt par sa richesse et sa population. Comme, de tous les officiers d'Alexandre , Ptolémée était celui qui avait le plus mérité et obtenu sa confiance , il savait très bien que son but principal en fondant Alexandrie avait été de s'assurer les avantages qui résultaient du commerce avec l'Inde. Il fallait, pour l'exécution de ce dessein , un règne long et heureux ; et quoique les auteurs anciens ne nous aient pas mis à portée d'apprécier les démarches de Ptolémée à ce sujet, il nous a laissé une preuve frappante du grand
' Mém. de liltévat., tom. xxy, p. 17, etc.
intérêt qu'il attachait aux affaires maritimes, dans le fanal de l'île de Pharos, bâti à l'embouchure du port d'Alexandrie1; ouvrage qui, par sa magnificence, a mérité d'être mis au nombre des sept merveilles du monde. Quant aux arrangemens de commerce de son fils Ptolémée-Philadelphe, ils nous sont beaucoup mieux connus Pour faire d'Alexandrie le centre du commerce de l'Inde, qui commençait à se ranimer à Tyr, son ancien séjour2, il imagina de construire un canal de cent coudées de large , et de trente de profondeur, entre Arsinoé sur la mer Rouge, non loin de l'emplacement de la nouvelle Suez, et la branche pélusienne ou orientale du Nil. par le moyen duquel on aurait pu conduire les marchandises de l'Inde dans cette capitale , entièrement par eau. Mais, soit qu'on ait vu quelque danger dans sa confection, soit que la navigation lente et dangereuse de l'extrémité septentrionale de la mer Rouge l'ait rendu absolument inutile, cet ouvrage n'a jamais été achevé. Pour faciliter la communication avec l'Inde, il fit bâtir sur la côte occidentale de cette mer, et presque sous le tropique , une ville à laquelle il donna le nom de Bérénice3. Cette nouvelle ville devint bientôt l'entrepôt du commerce avec l'Inde ( 1 6). De Bérénice, les marchandises étaient transportées par terre jusqu'à Copte, ville à trois milles de distance du Nil , mais qui s'y joignait par un canal navigable dont on trouve encore les restes 4; de là elles étaient conduites par eau à Alexandrie. Il y avait entre Bérénice et Copte, selon Pline, une distance de deux cent cinquante-huit milles romains, et le chemin était coupé à travers le désert , presque sans eau , de la Thébaïde. Mais la vigilance d'un monarque puissant sut bientôt suppléer à ce défaut , en faisant chercher des sources , et partout où l'on en trouvait , bâtir des auberges, ou plutôt , à la manière orientale, des caravansérails, pour la commodité des marchands 5. C'est par cette voie que le commerce de l'Orient et de l'Occident continua à se faire pendant deux cent cinquante ans , tant que le royaume d'Egypte conserva son indépendance.
1 Strab.,lib. xvn,p. 1140. C.
2 Strab., lib. xvi, p. 1089. A.
s Strab., lib. xvii, p. 1156. D. Pline, ffist. nat. lib. vi , ch. xxrx.
* D'Anville, Mém. de l'Egypte, p. 21.
s Strab., lib. xvu, p. 1157. D. 1169
RECHERCHES HISTORIQUES
Les vaisseaux destinés pour l'Inde partaient de Bérénice, et côtoyant le golfe Arabique jusqu'au promontoire de Syagre, aujourd'hui cap Rasalgate, suivant l'ancienne marche de la navigation, continuaient leur course le long de la côte de Perse droit à Pattala (aujourd'hui Tatta), à la tète du delta inférieur de llndus, ou à quelque autre marché sur la côte occidentale de l'Inde. Le commerce semble avoir été long-temps borné, sous la protection des monarques égyptiens, à cette partie de l'Inde qu'Alexandre avait visitée et soumise. On adopta dans la suite un plan plus commode, et, du cap Rasalgate, les vaisseaux se rendaient en droite ligne à Zizer. Suivant M. de Montesquieu1, c'était le royaume deSiger, situé sur la côte de la mer voisine de l'embouchure de l'Indus, conquis par les rois grecs de la Bactriane; suivant le major Rennell ', c'était un port sur la partie septentrionale de la côte de Malabar. Les auteurs anciens n'ont rien dit qui nous mette à même de prononcer avec certitude entre ces deux opinions. Nous ne pouvons pas assurer non plus quels étaient les autres ports de l'Inde où se rendaient les marchands de Bérénice, lorsque ce commerce fut ouvert pour la première fois. Comme ils se servaient de petits vaisseaux qui marchaient lentement le long de la côte, dont ils n'osaient s'écarter, il est probable que leurs voyages se renfermaient dans un cercle très étroit; et que sous les Ptolémées, les découvertes que l'on fit dans l'Inde, se bornèrent à très peu de chose (1 7).
C'est le monopole du commerce par mer entre l'Orient et l'Occident, dont l'Egypte jouit longtemps, qui éleva ce royaume à ce haut degré de pouvoir et d'opulence dont l'univers fut étonné. Dans nos temps modernes, où nous sommes accoutumés à voir les opérations rivales du commerce se croiser et se devancer, rien ne doit paraître plus étonnant dans l'histoire ancienne que cette indifférence avec laquelle on a laissé les souverains de l'Egypte s'emparer exclusivement d'un commerce aussi lucratif, sans faire le moindre effort pour le leur enlever ; d'autant mieux que les puissans monarques de Syrie auraient pu, du sein du golfe Persique. entretenir des liaisons avec les mêmes parties de l'Inde par un trajet beaucoup plus court et beaucoup plus
1 Esprit des lois, liv. xxi, ch. vu.
* lutroduct. , p. 37.
sûr. Différentes considérations paraissent les avoir engagés à faire si aisément le sacrifice d'un commerce qui présentait tant d'avantages. Les rois d'Egypte , par leur attention continuelle aux affaires de la mer, s'étaient fait une flotte qui leur donnait sur cet élément un empire si absolu, qu'ils auraient écrasé à l'instant le premier rival qui eût osé leur en disputer le commerce. Il ne paraît pas qu'il ait jamais existé aucune liaison maritime entre l'Inde et la Perse. Ce peuple avait une si grande aversion pour la mer, ou craignait tellement les invasions des étrangers, que ses monarques (comme je l'ai déjà observé) mettaient le plus grand soin à barrer la navigation des grandes rivières qui communiquaient à l'intérieur du pays. Cependant, comme leurs sujets ne se montraient pas moins jaloux que leurs voisins de jouir des riches productions de l'Inde et des élégans ouvrages qui sortaient de ses manufactures , on les leur amenait par terre dans toute l'étendue de leurs vastes possessions. Les marchandises destinées à l'approvisionnement des provinces du nord étaient transportées sur des chameaux , depuis les bords de l'Indus jusqu'à ceux de I'Oxus, dont elles suivaient le cours jusqu'à la mer Caspienne, d'où elles étaient distribuées, tant par terre que par les rivières navigables, dans les différentes contrées bornées d'une part par la mer Caspienne, et de l'autre par le Pont- Euxin1. Les marchandises de l'Inde, destinées aux provinces du midi et de l'intérieur, s'avançaient par terre des extrémités de la mer Caspienne jusqu'à quelques-uns des grands fleuves, d'où elles se répandaient dans le reste du pays. Telle était l'ancienne manière de commercer avec l'Inde, tant que l'empire de Perse fut gouverné par ses princes naturels; et l'expérience de tous les siècles a démontré que lorsqu'une branche de commerce quelconque s'est ouvert une certaine route, quoiqu'elle ne soit ni la plus abrégée ni la plus commode, il faut un temps et des efforts considérables pour lui faire prendre une autre direction (18).
A toutes ces raisons de laisser aux monarques d'Egypte la tranquille possession du commerce maritime avec l'Inde, on peut en ajouter une dernière. Plusieurs des anciens , par une erreur
» Slrab. , lib. ni, p. 776. D. Pline, Hist. nat., liv. vi, ch. xvn.
SUR L'INDE ANCIENNE
«n géographie tout-à-fait inconcevable, et dans laquelle ils persistaient, malgré les occasions répétées qu'ils avaient d'être mieux instruits, s'imaginaient que la mer Caspienne était une branche du grand Océan septentrional; au moyen de quoi les rois de Syrie pouvaient espérer d'ouvrir avec l'Europe une communication par où ils feraient passer les riches productions de l'Orient, sans chercher à fréquenter ces mers , dont les rois d'Egypte semblaient regarder la navigation comme leur droit exclusif. Les Grecs s'étaient de bonne heure occupés de ce plan , lorsqu'ils se rendirent maîtres de l'Asie. Séleucus-Nicanor, le premier et le plus habile des rois de Syrie, dans le temps où il fut assassiné, s'occupait des moyens de joindre la mer Caspienne au Pont-Euxin par un canal1; et si cette jonction eût eu lieu, outre l'étendue de leur commerce en Europe, ses sujets auraient pu approvisionner des productions de l'Inde toutes les contrées septentrionales de l'Asie sur les côtes du Pont-Euxin, et de plus toutes celles qui s'étendent, du côté de l'orient , depuis la mer Caspienne. Comme ces pays, quoique habités aujourd'hui par une race d'hommes misérables et peu nombreux , sans trésors, sans industrie , étaient autrefois extrêmement peuplés et couverts de villes riches et considérables , on a dû regarder cette branche de commerce comme assez importante par sa grandeur et son utilité pour mériter qu'un grand roi s'occupât des moyens de s'en assurer la possession.
Mais, tandis que les monarques d'Egypte et de Syrie travaillaient à l'envi les uns des autres à assurer à leurs sujets les avantages du coiiimerce de l'Inde, il s'éleva dans l'occident une puissance également fatale aux uns et aux autres. Les romains , par la vigueur de leurs institutions militaires et la sagesse de leur conduite politique, s'étant rendus maîtres de toute l'Italie et de la Sicile, renversèrent bientôt la république rivale de Carthage, soumirent la Macédoine et la Grèce , étendirent leur empire jusqu'en Syrie , et enfin tournèrent leurs armes victorieuses contre l'Egypte , le seul royaume qui restât de ceux qu'avaient établis les successeurs d'Alexandrele-Grand. Après une suite d'événemens qui n'entrent pas dans le cours de cette dissertation , l'Egypte fut annexée à l'empire romain , et ré-
1 Pliuc, Hist. nat. , liv. vi, ch. u.
duite en province romaine par Auguste. Comme il en connaissait toute l'importance, non-seulement il la rangea au nombre des provinces immédiates soumises à l'autorité impériale, par une suite de cette prévoyante sagacité qui était le point essentiel de son caractère, mais aussi il employa différentes précautions, bien connues dessavans, pour s'en assurer la possession. Cette extrême sollicitude venait probablement de ce qu'il regardait l'Egypte non-seulement comme un des principaux greniers d'où dépendait la subsistance de la capitale, mais comme le siège de ce commerce lucratif qui avait accumulé, dans les mains de ses anciens monarques , ces richesses énormes , qui excitaient l'admiration et l'envie des autres princes, et qui, versées dans le trésor de l'empire, produisirent à Rome un dérangement visible dans la valeur des propriétés et dans les mœurs de cette république.