‹ Œuvres complètesChapitre 39 sur 63 · SECTION II · texte numérisé non relu

SECTION II

Commerce avec l'Inde, depuis l'établissement de la domination romaine en Egypte, jusqu'à la conquêle de ce pays par les Mabométans.

Lors de la conquête de l'Egypte par les Romains, et la réduction de ce royaume en province de leur empire, le commerce avec l'Inde continua de suivre la même marche, sous leur puissante protection; Rome, enrichie des dépouilles et des tribus de presque tout le monde connu , avait pris le goût de toutes les jouissances du luxe. C'est surtout par les nations où ce goût a pris faveur que les productions de l'Inde ont toujours été le plus estimées. La capitale du plus grand empire qui ait jamais été établi en Europe, rempli de citoyens dont l'unique occupation désormais était de goûter et de dissiper les richesses accumulées par leurs ancêtres , avait besoin, pour soutenir son éclat et varier ses plaisirs, de tout ce que cette région éloignée pouvait fournir de plus exquis , de plus rare, de plus coûteux. Pour répondre à ces besoins , il fallut de nouveaux efforts et des efforts extraordinaires ; et le commerce de l'Inde augmenta à un point qui, comme je l'ai observé ailleur , * , paraîtra surprenant, même à ce siècle ,

1 Hist. de l'Amérique, vol. 1, p. 25.

RECHERCHES

où cette branche de commerce a été portée à un degré où n'ont jamais atteint les siècles précédées , pas même par la pensée.

Outre les marchandises del'Indequi arrivaient à la capitale de l'empire par l'Egypte, les Romains en recevaient une seconde provision par un autre canal. Dès les temps les plus reculés, il paraît y avoir eu quelque communication entre la Mésopotamie et les autres provinces le long de l'Euphrate et les parties de la Syrie et de la Palestine qui avoisinaient la Méditerranée. Le départ d'Abraham du pays d'Ur, et celui des Chaldéens pour Sichem , dans la terre de Canaam, en sont la preuve l. Le voyage à travers le désert qui séparait ces pays était adouci par la quantité d'eau qu'on y trouvait dans un lieu susceptible de culture. A mesure que le commerce s'accrut, la possession de ce lieu devint un objet si important que Salomon , lorsqu'il s'occupa des moyens d'étendre le trafic parmi ses sujets, y fit bâtir une ville entourée de palissades2. Son nom syrien de Tadmor dans le désert, et celui de Palmyre qui lui venait des Grecs , annoncent tous les deux sa situation dans un lieu planté de palmiers. Ce lieu est abondamment pourvu d'eau et environné d'une portion de terre fertile qui, quoique peu considérable, en fait un séjour délicieux au milieu d'un désert sablonneux e! inhabitable. Son heureuse position, à un peu plus de soixante milles de l'Euphrate, et de deux cent trois de la côte la plus proche de la Méditerranée , fit embrasser avec ardeur à ses habitans la commission de voiturer les marchandises de l'un de ces endroits à l'autre. Comme les plus précieuses productions de l'Inde, qui , du golfe Persique, remontent l'Euphrate, sont d'un volume à supporter la dépense d'un long charroi, cette partie de commerce devint bientôt si considérable, que Palmyre s'éleva rapidement à la puissance et aux richesses. Son gouvernement avait la forme qui convient le mieux à une ville commerçante, la forme républicaine; et quoique environnée de voisins puissans et ambitieux, elle conserva long-temps son indépendance, ce qu'elle dut aux avantages particuliers de sa situation et à l'activité deses habitans. Sous les monarques syriens , descendus de Séleucus, elle s'éleva au plus haut degré de gloire

' Gen. , xi et xn .

* Rois, îx, 18 2. Chron. vm, 4.

HISTORIQUES

et de richesse, qu'elle paraît surtout avoir acquise en approvisionnant leurs sujets des marchandises de l'Inde. Lorsque la Syrie eut plié sous les armes invincibles des Romains, Palmyre se conserva libre pendant plus de deux cents ans encore, et son amitié était recherchée avec empressement et avec sollicitude par ces fiers conquérans et par les Parthes qui leur disputaient l'empire. C'est Appien, auteur assez digne de foi , qui nous apprend qu'elle fut en relation de commerce avec ces deux puissances, et que Rome et pes provinces recevaient d'elle les productions de l'Inde *. Mais en rendant compte des progrès du commerce des anciens avec l'Orient , je n'aurais pas hasardé , sur son témoignage, d'indiquer cette route comme une des principales qu'il suivit, si une découverte singulière , que nous devons à la noble curiosité et au caractère entreprenant de nos concitoyens , ne venait pas à l'appui de ce qu'il rapporte. Vers la fin du dernier siècle, quelques Anglais de notre factorerie à Alep , excités par tout ce qu'ils entendaient raconter dans l'Orient des ruines magnifiques de Palmyre, conçurent le dessein , malgré la fatigue et les daugers d'un voyage à travers le désert , de les aller examiner eux-mêmes, Ils furent très étonnés de voir une étendue de terre de quelques milles, d'un aspect fécond , qui s'élevait, comme une île, du sein d'une vaste plaine de sables , couverte de débris de temples , de portiques , d'aquéducs et d'autres ouvrages publics, qui, en éclat et en magnificence , et quelques-uns même en élégance, pouvaient aller de pair avec Athènes ou avec Rome, dans les jours de leur plus grande gloire. Attirés parla description qu'ils en avaient donnée , environ soixante ans après, une compagnie de voyageurs plus éclairés, ayant examiné de nouveau les ruines de Palmyre d'un œil plus attentif, et avec des procédés plus savans. déclarèrent que ce qu'ils avaient vu surpassait les plus hautes idées qu'ils avaient pu s'en faire2. D'après ce double récit , et en se rappelant le degré extraordinaire de puissance auquel Palmyre s'était élevée, à l'époque où l'Egypte, la Syrie, la Mésopotamie et une partie considérable de l'Asie-Mineure furent soumises à ses armes;

1 Appian., de Bello civil., IL., v, p. 1076, edit Tullii.

* Ruines de Palmyre, par Wood, p. 37.

SUR L'INDE

où Odenate, son premier magistrat, fut décoré de la pourpre impériale, et Zénobie disputa l'empire de l'Orient à Rome sous un des plus belliqueux empereurs; il est évident qu'un état qui n'était presque rien par son propre territoire, n'a pu devoir son agrandissement qu'aux avantages d'un commerce étendu. Le trafic de l'Inde en était incontestablement la branche la plus considérable et la plus lucrative. Mais il est bien mortifiant , en cherchant des lumières dans l'histoire des temps passés , de voir que les exploits des conquérans qui ont ravagé la terre , et les caprices des tyrans qui ont fait le malheur des nations , y sont rappelés avec la plus minutieuse et souvent la plus dégoûtante exactitude ; tandis que la découverte des arts utiles , et l'avancement des branches les plus profitables du commerce , y sont passés sous silence , et abandonnés à l'oubli des temps.

Après la conquête de Palmyre par Aurélien , le commerce ne s'y releva jamais. Aujourd'hui quelques chélives cabanes de pauvres Arabes sont éparses dans les cours de ses temples superbes , ou défigurent l'élégance de ses portiques , et présentent le plus humiliant contraste avec son ancienne grandeur.

Mais tandis que les marchands d'Egypte et de Syrie redoublaient d'activité et d'émulation pour fournir aux demandes que Rome ne cessait de faire des marchandises de l'Inde , l'avidité du gain, comme l'observe Pline, rapprocha l'Inde elle-même du reste du monde. Dans le cours des voyages qu'ils y faisaient , les pilotes grecs et égyptiens ne purent s'empêcher de remarquer les changemens réguliers des vents périodiques ou moussons , et avec quelle constance ils soufflaient de l'orient une partie de l'aiinée, et l'autre de l'occident. Encouragé par cette observation, Hyppale, commandant d'un vaisseau employé au commerce de l'Inde , environ quatrevingts ans après la réunion de l'Égypteà l'empire romain , osa sortir du cercle ennuyeux de navigation dont j'ai déjà parlé; et, s'élançant hardiment de l'entrée du golfe Arabique à travers l'Océan, fut poussé par les moussons d'ouest, jusqu'à Musiris, qui était un port de cette parlie de l'Inde aujourd'hui connue sous le nom de côte de Malabar.

On regarda cette route vers l'Inde comme une découverte si précieuse , que, pour éterniser

la mémoire de l'inventeur, on donna le nom d'Hyppale au vent dont il s'était servi pour la faire '. Comme c'était là un des plus grands efforts de navigation aes anciens , et que pendant quatorze cents ans on n'a point connu de meilleure communication par mer entre le levant et le couchant, nous en donnerons une description particulière. Pline heureusement nous a mis en état de la présenter avec un degré d'exactitude qu'il est rare de pouvoir se procurer en rendant compte des opérations navales ou commerciales des anciens. D'Alexandrie à Juliopolis, il y a , selon lui , deux milles ; c'est là que s'embarque sur le Nil la cargaison destinée pour l'Inde ; en douze jours ordinairement elle arrive à Copte , qui en est éloignée de trois cent trois milles. De Copte les marchandises sont transportées à Rérénice, sur le golfe arabique, s'arrêtant à différens endroits de la route, suivant le besoin ou la facilité de s'approvisionner d'eau. La distance entre ces deux villes est de deux cent cinquante-huit milles. Pour éviter la chaleur, la caravane ne marche que la nuit, et le voyage finit le douzième jour. De Rérénice, les vaisseaux partent vers le milieu de l'été, et mettent trente jours jusqu'à Océlis (Gella), à l'entrée du golfe Arabique, ou à Cane (le cap Fartaque,), sur la côte de l'Arabie-Heureuse ; de là ils se rendent en quarante jours à Musiris , le premier entrepôt de l'Inde. Ils se disposent à retourner chez eux dès le commencement du mois égyptien Thibi , qui répond à notre mois de décembre ; ils partent par un vent de nordest , auquel succède à leur entrée dans le golfe arabique unventdesudou sud-ouest, et finissent ainsi leur voyage en moins d'une année (19) 2.

Ce que Pline nous dit de Musiris et de Barace , autre port peu éloigné , que fréquentaient aussi les vaisseaux venus deRérénice,qu'ilsétaient tous deux très incommodes pour le commerce, à raison du peu d'élévation de leurs eaux , qui obligeait à se servir de petits canots pour charger et décharger les vaisseaux, nous empêche dpouvoir fixer avec précision l'endroit où ils étaient situés. Ce récit convient à plusieurs ports de la côte de Malabar ; il n'en diffère que par deux circonstances , à savoir : que ces deux ports ne sont pas très éloignés de Coltonora, pays

1 Perip. mar. Erylhr. , p. 32.

2 Pline, ffisl. nat., liv. vi, en. xxv.

RECHERCHES HISTORIQUES

très fertile en poivre ; et que le chemin qui conduit laisse voir de près Nitrias, rendez-vous des pirates : je pense , comme le major Rennell , qu'ils étaient situés quelque part entre Goa et Tellicherry, et que, probablement , la moderne Meerzaw ou Merjéé répond à la Musiris des anciens, et Barcelore à leur Barace l. Comme ces deux ports étaient le principal entrepôt du commerce entre l'Egypte et l'Inde aux jours de son plus grand éclat , c'est là , je crois , qu'il convient de faire des recherches sur la nature du commerce que les anciens, et surtout les Romains, faisaient avec ce pays, et sur le nombre des marchandises les plus estimées qu'ils en rapportaient. Mais comme les opérations du commerce, et la manière de le faire, étaient des objets très peu suivis dans les états de l'antiquité sur les transactions desquels nous ayons quelque connaissance positive , leurs historiens daignent à peine effleurer un sujet qui entrait pour si peu de chose dans leur système politique, et ce n'est que par des indices très abrégés , des faits détacbés, des observations incidentes, que nous pouvons nous en faire quelque idée (20).

Dans tous les siècles, c'est plutôt le luxe que le besoin qui a été l'objet du commerce entre l'Europe et l'Inde. Ses élégantes manufactures , ses épices, ss pierres précieuses ne sont rien aux yeux d'un peuple simple, et seraient même trop chères pour lui. Mais au temps où les Romains s'emparèrent du commerce de l'Inde , non-seulement , comme je l'ai déjà observé , ils étaient arrivés à ce degré de civilisation où les hommes saisissent avec avidité tout ce qui peut ajouter aux plaisirs ou au luxe de la vie; mais aussi ils avaient pris tous les goûts fantastiques nés du caprice et de l'extravagance des richesses. Ils ne pouvaient donc qu'être extrêmement flattés de tous ces nouveaux objets de jouissance que l'Inde leur fournissait en si grande abondance. Il paraît que les productions de ce pays, tant naturelles que factices, étaient à très peu près les mêmes qu'aujourd'hui. Mais , à beaucoup d'égards, les goûts des Romains ne ressemblaient pas à ceux de nos jours, et par conséquent leurs demandes devaient différer des nôtres dans la même proportion.

Pour donner de ces demandes l'idée la plus

complète qu'il soit possible d'en avoir , je ferai d'abord quelques remarques sur les trois grands objets d'importation générale de l'Inde: l°les épices et les aromates; 2° les pierres précieuses et les perles ; 3° la soie. Je présenterai ensuite un état aussi circonstancié que les autorités dont je m'appuie pourront le permettre , de l'assortiment des cargaisons, tant pour le dehors que pour le dedans , chargées sur les vaisseaux expédiés à Bérénice pour les différens ports de Tlnde.

I. Épices et aromates. D'après le mode de culte religieux de l'ancien paganisme , le nombre incroyable de ses divinités et des temples qui leur étaient consacrés , la consommation de l'encens et des autres aromates employés dans toutes les fondions sacrées, a dû être très considérable. Mais la vanité des hommes, encore plus que leur piété, occasionait une grande consommation de ces substances odoriférantes. C'était la coutume des Romains de brûler les cadavres de leurs morts , et pour le faire avec magnificence , il fallait couvrir des épices les plus coûteuses non-seulement le corps , mais le bûcher funèbre sur lequel il était étendu. Aux funérailles de Sylla , on répandit sur son bûcher deux cent dix charges d'aromates. On dit que Néron, aux obsèques de Poppée, brûla plus de cannelle et de cassia que n'en produisent dans une année les pays d'où l'on tire ces aromates. Nous consumons avec les corps des morts , dit Pline , des monceaux de ces substances précieuses ; nous les offrons aux dieux , et nous ne les leur offrons qu'en grains *. Ce n'était pas de l'Inde , je présume, mais de l'Arabie, que les aromates furent d'abord apportés en Europe; quelques-uns même , et surtout l'encens , étaient des productions de ce dernier pays. Mais, outre les épices de leur cru , les Arabes étaient en possession d'en fournir aux marchands étrangers de plus précieuses, qu'ils allaient chercher eux-mêmes dans l'Inde et dans les pays au-delà. Les relations de commerce des Arabes avec les parties orientales de l'Asie , furent non-seulement très anciennes , comme nous l'avons dit , mais encore très considérables. Au moyen de leurs caravanes commerçantes, ils faisaient entrer dans leur propre pays toutes les productions précieuses de

' Introduclion, p. 37.

1 Hist. na(.,\iv. xn, ch. xvm.

SUR L'INDE ANCIENNE

l'Orient , parmi lesquelles les épices tenaient un des premiers rangs. Danstouslesétatsanciensqui nous sont parvenus des marchandises de l'Inde , les épices et les aromates de tous les genres forment un des principaux articles *. Il y a des auteurs qui soutiennent que la plus grande partie des marchandises de cette espèce, qu'on achetait en Arabie, n'étaient pas des productions de ce pays, mais qu'elles y arrivaient de l'Inde 2. Les observations faites dans des temps modernes, viennent à l'appui de cette assertion. L'encens d'Arabie, quoique reconnu comme l'une des plus précieuses productions particulières à ce pays, est cependant d'une qualité très inférieure à celui qu'on y apoorte de l'Orient ; c'est de ce dernier surtout aue sont formés les envois considérables que les Arabes font de cette marchandise dans les différentes provinces de l'Asie 3. Ce n'est donc pas sans raison que j'ai cité l'importation des épices comme l'une des branches les plus considérables de l'ancien commerce avec l'Inde.

IL Les pierres précieuses avec lesquelles nous pouvons comprendre en même temps les perles, semblent être le second en valeur des objets précieux que les Romains (iraient de TOrient. Comme ces articles ne peuvent être d'aucune utilité réelle, leur valeur est absolument proportionnée à leur beauté et à leur rareté , et monte toujours très haut, quelque modérée que soit l'estimation qu'on en peut faire. Mais, parmi les nations où le luxe a fait de grands progrès, lorsqu'on ne les regarde pas seulement comme un ornement, mais aussi comme marques de distinction , l'opulence et la vanité se les disputent avec tant d'acharnement, qu'il n'y a plus de bornes à leur valeur. Quoique l'art de tailler les diamans fût assez peu avancé chez les anciens , ils en faisaient aussi bien que nous un très grand cas. La valeur relative des autres pierres précieuses variait suivant la diversité des goûts et le caprice de la mode. La liste immense que Pline nous en présentent l'attention scrupuleuse avec laquelle il peint leurs nuances et leur assigne un rang 4 , étonnera , je crois , le lapi-

« Perip. mar. Eryth. , p. 22, 28. Strab. , liv. n , p. 156. A.,lib. xv, p. 1018. A.

• Strab., liv. xvn,p. 1129. C.

* Niebubr, Descr. de l'Arabie, loin. 1, p. 126. 1 Hist. nat.j liv. xxxvu.

daire ou le bijoutier le plus habile de nos jours , et prouve avec quel empressement les Romains cherchaient à se les procurer.

Mais de tous les objets de luxe, les Romains semblent avoir préféré les perles (21). Les personnes de tous les rangs s'empressaient de les acheter; il n'y avait pas une partie du vêtement qui n'en fût ornée; et il y a dans les perles une si grande différence pour le volume et pour le prix, que tandis que les riches et les grands se paraient des plus grosses et des plus fines, il y en avait d'un moindre volume et d'une qualité inférieure pour satisfaire la vanité des personnes d'un rang moins élevé. Jules- César fit présent à Servilie , mère de Brutus, d'une perle qui lui avait coûté quarante-huit mille quatre cent cinquante-sept livres sterling(22) *. II est vrai quece n'était pas seulement dans l'Inde, mais aussi dans beaucoup d'autre pays, que l'on trouvait et les pierres précieuses et les perles , mais il n'y en eut jamais assez pour l'orgueil de Rome. L'Inde cependant en fournissait la plus grande partie, et de l'aveu général, rien n'était au-dessus de ses productions pour l'abondance, la variété et le prix.

III. Une autre production fort recherchée à Rome, c'était la soie; et quand on se rappelle à combien d'étoffes élégantes elle peut être employée, et combien ces étoffes ont ajouté à l'éclat de la parure et de l'ameublement, peut-on s'étonner du grand cas qu'en faisait un peuple abandonné au luxe? Le prix de la soie était exorbitant, aussi fut- elle regardée comme un vêtement trop coûteux et trop délicat pour les hommes2, et l'usage en fut borné aux femmes d'un rang et d'une opulence distinguée. Cependant on n'en fut pas moins empressé à se la procurer, surtout, lorsqu'à l'exemple clu dissolu Héliogabale, qui en introduisit l'usage parmi l'autre sexe , les hommes s'endurcirent à la honte (car c'en était une dans la sévérité des anciennes mœurs ) de porter ce vêlement efféminé. Le trafic de la soie chez les Romains présente deux circonstances dignes d'être observées. Contre l'ordinaire de ce qui arrive dans les opérations du commerce, l'usage plus fréquent de cette marchandise ne paraît pas en avoir augmenté l'importation dans une propor-

« Pline, Hist. nat., liv. îx, ch. xxxv. » Tacite, Annal., liv. n, ch. xxxiu.

RECHERCHES HISTORIQUES

tion égale au nombre toujours croissant des demandes, et le prix de la soie demeura constamment le même pendant l'espace de deux cent cinquante ans, c'est-à-dire depuis l'instant où l'usage en fut connu à Rome. Sous le règne i'Aurélien, elle continua toujours d'être évaluée au poids de l'or. La cherté de cette marchandise venait probablement de la manière dont lesnégocians d'Alexandrie la faisaient parvenir. Ils n'avaient point de communication directe avec la Chine , le seul pays où le ver à soie était élevé et où l'on faisait de son travail une branche de commerce. Toute la soie qu'ils achetaient dans les différens ports où ils se rendaient y était apportée par des vaisseaux du pays; et, soit que l'art de soigner le ver à soie fût mal connu , le produit de son admirable industrie était très faible chez les Chinois, où ceux qui l'achetaient de la seconde main trouvaient plus d'avantage à le porter au marché d'Alexandrie en petite quantité, mais à un fort haut prix, que d'en faire baisser la valeur en le rendant plus commun. L'autre circonslance dont je voulais parler, est plus extraordinaire encore, et prouve d'une manière frappante combien les communications avec les nations éloignées étaient alors mal établies, et quelle mince connaissance ils avaient de leurs arts et de leurs productions naturelles. Quelque cas que l'on fit des ouvrages en soie, et quoique les auteurs grecs et romains en parlent beaucoup, il y avait déjà plusieurs siècles que l'usage en était devenu très commun, et l'on ne connaissait avec cette certitude ni les pays auxquels on devait une branche de luxe si recherchée, ni la manière dont elle était produite. Quelques-uns supposaient que la soie n'était qu'un duvet très fin attaché aux feuilles de certains arbres ou de certaines fleurs; d'autres s'imaginaient que c'était une espèce de laine ou de coton plus précieuse; enfin, ceux qui savaient qu'elle était l'ouvrage d'un insecte font voir, par leurs descriptions, qu'ils n'avaient au- ( une idée de la manière dont elle se formait (23). Ce ne fut qu'à la suite d'un événement arrivé au sixième siècle de l'ère chrétienne, et dont j'aurai occasion déparier, que la véritable nature de la soie fut connue en Europe.

Les autres marchandises qu'on tirait communément de l'Inde trouveront leur place dans le compte que je vais rendre des cargaisons qui

partaient et qui arrivaient sur les vaisseaux employés à ce commerce. Nous devons ces détails à un ouvrage sur la navigation de la mer Erythrée attribué à Arrien , traité curieux quoique peu étendu , et qui donne sur le commerce des lumières que l'on est bien loin de trouver dans aucun auteur ancien. Le premier endroit de l'Inde où les vaisseaux d'Egypte, tant qu'ils restèrent fidèles à l'ancien plan de navigation . allaient ordinairement faire leur commerce , était Patale, sur le fleuve Indus. Ils y portaient du drap léger, du linge ouvré, quelques pierres précieuses et des aromates inconnus dans l'Inde; du corail, du storax, des vaisseaux de verre de différentes espèces, de l'orfèvrerie , de l'argent et du vin. Ils prenaient en retour des épices de plusieurs sortes , des saphirs et d'autres pierres précieuses , des étoffes de soie , de la soie filée , des draps de coton (24), et du poivre noir. Mais un marché bien plus considérable sur la même côte, c'était Barygaza; aussi l'auteur que je copie ici entre-t-il dans les détails les plus circonstanciés et les plus exacts sur sa situation et sur la manière d'y arriver. Sa situation répond exactement à celle de Baroach sur la grande rivière Nerbuddah, par laquelle toutes les productions de l'intérieur du pays arrivaient, ou bien par terre , depuis la grande ville de Tagara, en traversant de hautes montagnes ( 2ô ). Les objets d'importation et d'exportation dans ce fameux marché n'étaient pas moins divers que multipliés. A la liste des premiers notre auteur ajoute des vins d'Italie , de Grèce , d'Arabie , du cuivre, de l'étain , du plomb, des ceintures d'un tissu curieux, l'herbe appelée mélilot, du verre blanc, de l'arsenic rouge, du plomb noir, des pièces d'or et d'argent. Il compte parmi les seconds, l'onyx et d'autres pierres précieuses, l'ivoire, la myrrhe, diverses étoffes de coton, tant simples qu'ornées de fleurs; enfin du poivre long '. A Musiris , le second marché considérable sur cette côte, les objets d'importation étaient presque absolument les mêmes qu'à Barygaza; mais comme elle se rapprochait davantage des parties orientales de l'Inde, avec lesquelles elle paraît avoir eu de très grands rapports, les marchandises qu'on en exportait étaient en beaucoup plus grand nombre et beau-

1 Perip. mar. Erythr. , p. '28.

SUR L'INDE

coup plus précieuses. Il cite entre autres des perles en grande abondance et d'une beauté rare, une multitude d'étoffes de soie, de riches parfums, des écailles de tortues, plusieurs espèces de pierres transparentes, des diamans surtout, et du poivre en très grande abondance et de la meilleure qualité K

Tout ce que cet auteur dit ici des objets exportés de l'Inde est confirmé par une loi romaine où se trouve rénumération des marchandises de l'Inde sujettes au paiement des droits 2. En comparant ces deux états , nous pouvons nous faire une idée assez exacte de la nature et de l'étendue de l'ancien commerce avec l'Inde.

Comme l'état de la civilisation et des mœurs est presque encore aujourd'hui chez les Indiens au même point où il éfait lors de nos premières relations avec eux , leurs besoins et leurs demandes sont aussi , à très peu de chose près , les mêmes. Ils trouvaient à cet égard tant de ressources dans l'habileté de leurs propres ouvriers, qu'ils avaient peu besoin des productions et des manufactures de l'étranger, si ce n'est de quelques métaux utiles qu'ils ne trouvaient pas chez eux en assez grande abondance ; et alors, comme aujourd'hui, c'était surtout avec de l'or et de l'argent que l'on achetait les jouissances de l'Orient. Il est cependant deux points où nous différons beaucoup des anciens quant aux objets que nous tirons de l'Inde en échange. L'habillement des Grecs et des Romains consistait presque entièrement en laine , et vu leur usage fréquent du bain , c'était le vêtement le plus agréable qu'ils pussent avoir. Leur consommation de toile et de coton était beaucoup moindre que celle qu'ils en font aujourd'hui , que ces objets sont devenus parmi eux d'un usage général. En conséquence , une branche considérable d'exportation de cette partie de l'Inde avec laquelle les anciens étaient en relation consiste à présent en ce qu'on appelle marchandises à la pièce, comprenant sous cette dénomination n^rcantile ce nombre infini d'étoffes de coton créées par l'industrie des Indiens. Mais, autant que j'ai pu m'en assurer par moi-même, il n'existe point d'autorité 1 Perip. maç. Erythr. , 31, 32.

8 Digeste, liv. xxxiv, lit. iv, § 16, des Fermiers et des Impôts.

qui nous fonde à croire que ce genre d'importation ait jamais été très considérable chez les anciens.

Quoique notre commerce avec l'Inde soit encore aujourd'hui en grande partie un commerce de luxe, cependant, aux objets qui le composent , nous joignons un grand nombre de différentes marchandises que l'on ne doit regarder que comme les matériaux de nos manufactures domestiques.Tels sont le coton-laine de l'Indostan, la soie de Chine, et le salpêtre du Bengale. Mais parmi les marchandises qu'on tirait anciennement de l'Inde , je n'en vois point, excepté la soie crue et la soie filée, qui puissent servir de matériaux à nos manufactures nationales. La navigation des anciens ne s'étant jamais étendue jusqu'à la Chine , il paraît que la quantité de soie non apprêtée, dont ils étaient pourvus par les trafiquans indiens, était si médiocre que l'emploi qu'ils pouvaient en faire ne devait entrer que pour très peu de chose dans leur industrie domestique.

Après cet exposé succinct du commerce des anciens dans l'Inde, je vais examiner quelle connaissance ils pouvaient avoir des pays situés au-delà des ports de Musiris et de Barace, dernier terme jusqu'où j'ai fait connaître leurs progrès du côté de l'orient. L'auteur de la navigation autour de la mer Erythrée, qui, par l'exactitude de ses descriptions, justifie la confiance avec laquelle je l'ai suivi dans cet endroit de mon ouvrage, paraît n'avoir connu que très peu cette partie de la côte qui s'étend depuis Barace jusque vers le sud. Il cite bien , en passant , deux ou trois ports différens , mais il ne laisse pas même entrevoir qu'aucun d'eux servit d'entrepôt au commerce de l'Egypte. Il se hâte d'arriver à Comar ou cap Comorin , le point le plus méridional delà péninsule de l'Inde; et la description qu'il en donne, par sa justesse et sa conformité parfaite avec l'état actuel de cette terre , prouve que la connaissance qu'il en avait était des mieux fondées i. Près de cet endroit il place la pêche aux perles de Colchos , aujourd'hui Kilkare, probablement la même que celle que font à présent les Hollandais dans le détroit qui sépare l'île de Ceylan du continent. Il fait mention à son voisinage de trois différens

1 Perip., p. 33. D'Anville, Ant. de l'Inde, p. 118, etc.

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ports qui paraissent avoir été situés sur le côté oriental de la péninsule actuellement connue sous le nom de côte de Coromandel. 11 les cite comme des marchés ou des entrepôts de commerce I; mais, en examinant bien quelques circonstances mêlées à la description qu'il en donne, il y a des raisons de croire que les vaisseaux de Bérénice ne fréquentaient aucun de ces ports, quoique, selon lui, on y portât des marchandises venues de l'Egypte et les productions de la côte opposée de la péninsule ; mais il parait que c'étaient des vaisseaux du pays qui venaient les prendre. C'était aussi dans leurs propres vaisseaux , de construction et de ports différens, et distingués par des noms qu'il cite en partie, qu'ils commerçaient avec la Chersonèsed'Or, ou le royaume de Malaca , et les contrées voisines du Gange. Non loin de l'embouchure de ce fleuve , il place une île qu'il dit être exposée aux rayons du soleil levant , et qu'il cite comme la dernière région habitée de l'orient 2. Il paraît que notre auteur n'avait de toutes ces parties de l'Inde qu'une très légère connaissance , si l'on en juge par ce qu'il raconte de cette île imaginaire , par l'ignorance où il nous laisse à leur égard, et surtout par cette crédulité et cet amour du merveilleux, caractère inséparable de l'ignorance, avec lequel il rapporte que ces régions lointaines étaient peuplées de cannibales et d'hommes d'une figure difforme et effrayante3.

Je n'ai mis tant d'attention à suivre le plan décrit dans la navigation de la mer Erythrée , que parce que l'auteur de cet ouvrage est le premier écrivain de l'antiquité qui nous ait fourni quelques détails sur la côte orientale de la grande péninsule de l'Inde, ou sur les pays situés au-delà. Strabon, qui composa son grand ouvrage de géographie sous le règne d'Auguste, ne connaissait presque point l'Inde , surtout dans ses parties les plus orientales. Dès les premières lignes de la description qu'il en donne , il se recommande à l'indulgence de ses lecteurs, vu le peu de renseignemens qu'il avait pu obtenir sur un pays si éloigné , où les Européens n'avaient été que très rarement , et que plusieurs d'entre eux n'avaient fait qu'entrevoir

1 Pcrip. , p. 34.

» MU., p. 36.

3 Jbid.,p.35.

HISTORIQUES

dans le cours de leurs expéditions militaires. U observe que le commerce même n'avait pas beaucoup contribué à la connaissance exacte du pays, en ce qu'il n'y avait eu qu'un très petit nombre de marchands d'Egypte ou du golfe Arabique qui eussent poussé leur navigation jusqu'aux bords du Gange, et qu'il n'y avait presque point de fond à faire sur les récits de gens si peu lettrés. Ses descriptions de l'Inde, et surtout des provinces intérieures , sont empruntées presque tout entières aux mémoires des officiers d'Alexandre , avec quelques légères additions de relations plus récentes , mais en si petit nombre, et quelquefois si inexactes, que l'on n'a pas besoin d'autres preuves du peu de progrès que les anciens avaient faits dans la connaissance de ce pays depuis le temps d'Alexandre. Lorsqu'un auteur qui avait autant de discernement et de pénétration que Strabon , après avoir visité lui-même plusieurs pays éloignés pour en donner une description plus exacte, vient nous dire que le Gange n'entre dans TOcéan que par une seule embouchure i , nous pouvons hardiment conclure que de son temps les marchands du golfe Arabique ne poussaient pas directement leur navigation jusqu'à ce grand fleuve , ou que ce voyage se faisait si rarement que la science n'en avait encore tiré que peu de lumières.

Le second auteur en date dont il nous reste quelques détails sur l'Inde, est Pline l'ancien, qui fleurit environ cinquante ans plus tard que Strabon. Mais comme ces détails, consignés dans son Histoire naturelle, sont très abrégés, et qu'à cet égard il se fonde absolument sur les mêmes autorités que Strabon, et qu'il paraît n'avoir eu sur l'intérieur du pays d'autres renseignemens que ceux qu'ont laissés les officiers d'Alexandre, ou de ses successeurs immédiats, il est inutile de beaucoup nous appesantir sur sa description. Elle est cependant enrichie de deux articles essentiels qu'il devait à des découvertes plus récentes. L'un est l'exposé du nouveau plan de navigation du golfe Arabique à la côte de Malabar, dont j'ai déjà développé la nature et l'mportance. L'autre est la description de l'Ile de Taprobane , dont je ferai un examen particulier , après avoir montré en quoi Plolémée a

1 Strabon, Hv. xv, p. 1011. C

SUR L'INDE ANCIENNE

pu contribuer à nous faire connaître l'ancien état de l'Inde.

Quoique Ptolémée, qui a publié ses ouvrages environ quatre-vingts ans après Pline, paraisse s'être distingué beaucoup plus par son esprit d'ordre et d'application que par l'invention de son génie, c'est à lui, plus qu'à aucun autre philosophe, que la géographie doit ses progrès. Heureusement pour cette science , dans la formation de son système général de géographie , il a adopté les idées et suivi la métbode d'Hipparque , qui vivait près de quatre cents ans avant lui. Ce grand philosophe est le premier qui entreprit de rédiger un catalogue des étoiles. Pour marquer avec exactitude leur position dans les cieux, il mesura leur distance par des cercies de la sphère , la calculant par degrés de l'orient à l'occident, ou du nord au sud. L'une s'appelle longitude, et l'autre latitude de l'étoile. Cette méthode lui fut d'un si grand secours dans ses recherches astronomiques, qu'il l'appliqua avec non moins de succès à la géographie; et c'est une circonstance digne d'être remarquée, que ce fut en observant et en décrivant les cieux que les hommes apprirent pour la première fois à mesurer et à décrire la terre avec exactitude. Cette manière de fixer la position des lieux, inventée par Hipparque, quoique connue des géographes qui ont vécu entre lui et Ptolémée , et citée par Strabon 1 et par Pline2, ne fut employée par aucun d'eux. La raison la plus probable que l'on puisse donner de cette négligence , c'est que , n'étant point astronomes, ces auteurs n'ont pas bien saisi tous les avantages que la géographie pouvait retirer de celte invention (26). Ils furent parfaitement connus de Ptolémée , qui avait consacré une longue vie à l'avancement de l'astronomie théorique et pratique; et comme dans ces deux études Hipparque fut son guide, il eut soin, dans son fameux traité de géographie, de marquer les différentes parties de la terre par leur longitude et leur latitude. Ainsi la géographie fut établie sur ses véritables bases , et intimement liée aux observations astronomiques et aux calculs mat hématiques. Les anciens firent bientôt de cet ouvrage de Ptolémée tout le cas qu'ils devaient en taire (27). Au moyen âge, en Arabie comme en

> Lib. u.

2 Hat nat , liv. n, ch xii, xxvi, txx.

Europe , les décisions de Ptolémée sur tous les points relatifs à la géographie étaient reçue» avec celte confiance aveugle que l'on accordai* à celles d'Aristote dans toutes les autres parties des sciences. Lorsqu'au seizième siècle l'esprit de recherche s'agrandit et s'éclaira, l'on examina et l'on reconnut le mérite des découvertes géographiques de Ptolémée : on continue de se servir de ce langage scientifique dont il répandit le premier l'usage; et cette manière claire et abrégée de marquer la position des lieux, en spécifiant leur longitude et leur latitude, existe toujours.

Non content d'adopter les principes généraux d'flipparque, Ptolémée se montra son rival dans l'application qu'il en fit; et comme ce philosophe avait marqué le rang de chaque constella; ion, il forma une entreprise non moins difficile, celle de décrire toutes les régions de la terre alors connues, et de fixer avec non moins de précision que de hardiesse la longitude et la latitude des endroits les plus remarquables. Cependant toutes ses déterminations ne doivent pas être regardées comme le résultat d'une observation effective ; et ce ne fut pas avec cette prétention que Ptolémée les publia. Les opérations de l'astronomie ne s'étendaient alors qu'à un petit nombre de pays. Il y avait une partie considérabe du globe aussi mal représentée qu'elle était peu fréquentée. Il n'y avait qu'un petit nombre de lieux dont la position eût été fixée avec quelque degré d'exactitude. Ptolémée fut donc obligé de consulter les itinéraires et les descriptions générales de l'empire romain, et la sage politique de ce grand état avait complété ce travail avec des soins et des frais immenses (28). Mais , passé les limites de l'empire , il n'avait plus pour guides que les journaux et les relations des voyageurs. C'est de ce fonds qu'il tirait toutes ses conclusions; et comme il habitait Alexandrie dans un temps où le commerce de cette ville avec l'Inde était porté à son plus haut période , il semble que cette circonstance eût dû le mettre à même d'obtenir les plus amples renseignemens sur ce pays. Mais soit qu'on n'y eût jeté qu'un coup d'œil superficiel , soit qu'il eût mis trop de confiance dans les rapports des personnnes qui l'avaient visité sans attention et sans discernement *, son dessin gé- 1 Géogr. } liv. i , ch. xvii.

530 RECHERCHES

néral de la forme du continent de l'Inde est le plus défectueux qui nous soit venu des anciens. Par l'effet d'une méprise inconcevable , il a étendu la presqu'île de l'Inde du golfe Barygazène ou de Cambaye, de l'ouest à l'est, au lieu de l'étendre, suivant sa direction naturelle, du nord au sud (29). Cette erreur paraîtra d'autant plus inconcevable , que Mégasthène avait publié une mesure de la péninsule de l'Inde, qui se rapprochait beaucoup de ses véritables dimensions , mesure qui avait été adoptée avec quelque variation par Ératosthène , Strabon , Diodore de Sicile et Pline , qui écrivirent avant le siècle de Ptolémée (30) K

Quoique Ptolémée fût tombé dans une erreur aussi grossière sur les dimensions générales du continent de l'Inde, le pays en détail lui était beaucoup mieux connu, et il ne s'était guère trompé sur la position particulière des lieux; et il est le premier auteur que ses connaissances aient mis à même de tracer la côte de la mer, de faire le dénombrement des principaux endroits qu'elle renferme, et de spécifier la longitude et la latitude de chacun d'eux, depuis le cap Comorin, en tirant à l'est, jusqu'au dernier terme de la navigation des anciens. Quant a quelques districts, surtout le long de la côte orientale de la péninsule jusqu'à l'embouchure du Gange, les renseignemens qu'il avait reçus paraissent avoir été si justes, que de toutes les descriptions qu'il a données des diverses parties de l'Inde, il n'y en a point qui s'accorde davantage avec la situation actuelle du pays. M. d'Anville, avec son application et son discernement ordinaires, a examiné la position des principales places, telle qu'elle a été fixée par ce géographe, et il trouve qu'elles répondent en effet à Kilkare, Négapatan, l'embouchure de la rivière Caveri, Masulipatan, la pointe Gordware, etc. II serait étranger à l'objet de cette discussion d'entrer dans des détails trop minutieux, mais en beaucoup d'occasions, nous pouvons remarquer qu'il y a entre les noms anciens et modernes une ressemblance qui n'est pas moins frappante que celle qui se trouve dans leur posilion. Le grand fleuve Caveri est nommé Chaberis par Ptolémée; Arcale, dans

1 Strabon, lib. xv, p. 1010. B. Arrien, Hist. ind., ch. m, iv. Diod. de Sic, liv. h , p. 148. Pline, Hist. nat., liv. vi, cb. xxi.

HISTORIQUES

l'intérieur du pays, représente Arcati-Regia; et probablement la côte entière a reçu son nom actuel de Coromandel de Sor Mandulam ou le royaume deSora, situé sur cette ligne '.

Dans le cours de cent trente-six ans, qui s'écoulèrent depuis la mort de Strabon jusqu'à celle de Ptolémée, le commerce de l'Inde s'augmenta considérablement , le dernier de ces géographes avait obtenu tant de nouveaux renseignemens sur le Gange, qu'il cite les noms de six différentes embouchures de ce fleuve avec leur position. Cependant son plan général de la partie de l'Inde qui est située au-delà du Gange, n'est pas moins erroné que celui qu'il avait déjà donné de cette péninsule, et ne ressemble pas davantage à la position actuelle de ces pays. Cependant il ose en faire une description semblable à celle qu'il avait faite de l'autre grande division de l'Inde, dont j'ai déjà fait l'examen. Il parle des places remarquables qui se trouvent le long de la côte, et il en cite quelques-unes sous le nom Remporta (marchés) ; mais il ne dit point si ce nom leur était donné parce qu'elles servaient d'entrepôts aux naturels dans le commerce qu'ils faisaient entre eux d'un district de l'Inde à l'autre, ou parce que c'était des ports où les- vaisseaux du golfe Arabique se rendaient directement. Je croirais que cette dernière idée est celle que Ptolémée semble avoir en vue; mais ces régions de l'Inde étaient si éloignées , et d'après la marche timide et lente de l'ancienne navigation, elles étaient probablement si peu fréquentées, que ce qu'il en dit se borne à très peu de chose , et ses descriptions sont plus obscures , plus inexactes et moins conformes à la véritable situation du pays qu'en aucun autre endroit de sa géographie. Il représentela péninsule, qu'il nomme Chersonèse-d Or, comme s'étendant directement du septentrion au midi , et fixe la latitude de Sabana-Emporium , qui en est l'extrémité méridionale, à trois degrés au-delà de la ligne. A l'est de cette péninsule, il place ce qu'il appelle la Grande-Baie, et à sa partie la plus éloignée, Catigara, dernier terme de la navigation des anciens, à laquelle place il ne donne pas moins de huit degrés ei demi de latitude sud. Au-delà de ce terme il annonce que la terre est tout-à-fait inconnue.

1 Ptol., Géogr., liv. vu, ch. i. D'Anville, Ant. de l'Inde 127, etc.

assurant qu'à ce point le pays tourne à l'ouest et continue dans la même direction jusqu'à sa jonction au promontoire de Prassum en Ethiopie, qui, selon l'idée qu'il en a, terminait le continent de l'Afrique au sud '; en conséquence de cette erreur , non moins énorme qu'inconcevable , il devait croire que la mer Erythrée , dans toute son étendue depuis la côte d'Afrique jusqu'à celle de Camboge, n'était qu'un vaste bassin sans aucune communication avec l'Océan (31) ».

M. d'Anville a tâché de mettre quelque ordre dans cet amas confus de notions extravagantes, dont l'ignorance ou la mauvaise foi des voyageurs a enveloppé la géographie de Ptolémée; et avec beaucoup de sagacité il a établi sur quelques positions importantes des opinions qui paraissent bien fondées. La péninsule de Malacca est, selon lui , la Chersonèse-d'Or de Ptolémée, mais au lieu de la direction qu'il lui a donnée , on sait qu'elle s'incline de quelques degrés vers l'est, et que le cap de Romanie, son extrémité méridionale, est plus d'un degré au nord de la ligne. Il regarde le golfe de Siam comme la grande Baie de Ptolémée , mais la position sur le côté oriental de cette baie, qui répond à Catigara, est actuellement au nord de l'énuateur d'autant de degrés qu'il la supposait an sud. Au-delà , il parle d'une ville intérieure à laquelle il donne le nom de métropole de Thina ou Sina. La longitude qu'il lui donne est de cent huit degrés depuis son premier méridien dans l'île Fortiuu e , et c'est la partie la plus orientale où les anciens s'étaient avancés par mer. Sa latitude, d'après ses calculs, est de trois degrés au sud de la ligne. Si nous décidons avec M. d'Anville qne la situation de Sin-Hoa, à l'ouest du royaume de Cochinchine , est la même que la métropole de feina, Ptolémée, dans la position qu'il lui donne, a seulement fait une erreur de cinquante degrés de longitude, et de vingt de latitude (32) 2.

Ce qui a rendu plus frappantes ces erreurs de Ptolémée sur les parties lointaines de l'Asie, c'est une fausse opinion des modernes, à laquelle

' Ptol., Géogr. , liv. vu, ch. ui, v. D'Anville, Ant. de l'Inde ,187.

1 Ptol., Géogr., liv. vu, ch. m. D'Anville, limites du Monde connu des anciens au-delà du Gange. Mem. de littérature, xxxii, 604 etc. Ant. de l'Inde, suppl., i,!61, etc.

elles avaient servi de fondement. Sina , la place la plus éloignée dont il soit question dans sa géographie, a pour le son une telle ressemblance avec China (la Chine), nom sous lequel l'empire le plus grand et le plus civilisé de l'Orient est connu aux Européens, qu'en l'entendant prononcer , ils conclurent précipitamment que c'était le même pays; en conséquence, on supposa que la Chine était connue des anciens, quoiqu'il paraisse incontestablement prouvé qu'ils ne passèrent point dans leurs voyages maritimes la limite que j'ai marquée à leur navigation.

Après avoir suivi les anciens dans les découvertes qu'ils firent de l'Inde par mer, je vais examiner quelles connaissances ils peuvent avoir acquises sur le même pays par leurs voyages de terre. Il paraît , comme je l'ai déjà rapporté , qu'il se fit de bonne heure un commerce avec l'Inde, parles provinces qui bordent sa frontière du nord. Ses diverses productions et ses manufactures étaient transportées par terre dans les parties intérieures de la domination perse , ou arrivaient , par les fleuves navigables qui traversent le haut de l'Asie, jusqu'à la mer Caspienne, et de là au Pont-Euxin. Tant que les successeurs de Séleucus dominèrent en Orient , tel fut pour leurs sujets le mode constant d'approvisionnement des productions de l'Inde. Lorsque les Romains eurent étendu leurs conquêtes en Orient Jusqu'à l'Euphrate, ils retrouvèrent cette même marche; comme elle leur ouvrait une nouvelle communication avec l'est, et que par là ils recevaient en plus grande abondance tous ces objets de luxe qui leur étaient devenus de plus en plus agréables, ils se firent un point de politique de protéger et d'encourager un tel commerce. Comme la marche des caravanes ou compagnies de marchands qui voyageaient vers les pays d'où leur arrivaient les plus riches manufactures, celles de soie surtout, était souvent interrompue et environnée de dangers par les Parthes qui s'étaient rendus maîtres de toutes les provinces qui s'étendent depuis la mer Caspienne jusqu'à cette partie de la Scythie ou Tartarie qui borde la Chine, les Romains s'efforcèrent de rendre ce commerce plus sûr par une négociation avec un des monarques de ce grand empire. A la vérité , on ne trouve dans les historiens grecs ou romains aucune trace de cette singulière transaction ; nous la devons tout

entière aux historiens chinois qui nous apprennent qu'An-Toun (l'empereur Marc-Antonin) , roi du peuple de l'océan occidental, envoya dans cette intention des ambassadeurs à Oun- Ti, qui régnait sur la Chine l'an cent soixantesix de l'èrechrétienne1. On ne dit rien du succès de cette entreprise ; nous ignorons également si elle facilita entre ces deux nations éloignées, des liaisons qui les mirent à même de suppléer réciproquement à leurs besoins. La démarche n'était certainement pas indigne des grandes vues de l'empereur romain à qui on l'attribue.

Il est évident cependant que dans la continuation de ce commerce avec la Chine, on a dû traverser une partie considérable des vastes contrées à l'est de la mer Caspienne ; et quoique l'amour du gain fût le principal motif de ces grands voyages, cependant, dans la suite des siècles , il doit s'être trouvé parmi les aventuriers des hommes de goût et de talent, capables de porter leur attention sur des objets d'un intérêt plus général que ceux du commerce. Ce sont ces personnes qui donnèrent des relations qui, après avoir été soumises à une discussion réglée, mirent Plolémée à même de faire de ces régions éloignées et intérieures de l'Asie , des descriptions aussi exactes que celles de plusieurs pays, sur lesquels on peut croire qu'il y a eu des renseignemens plus précis, comme étant beaucoup plus voisins. Le point le plus oriental de cette partie de l'Asie qui lui ait été connu est Séra- Métropolis , dont la situation , d'après plusieurs indices, paraît avoir été la même que celle de Kant-Chéon , ville assez considérable du Chen-Si, la province la plus occidentale de l'empire chinois. Il en fixe la longitude à cent soixante-dixsept degrés quinze minutes, près de trois degrés à l'ouest de Sina-Métropolis qu'il avait représentée co^mme la dernière limite des découvertes faites en Asie par mer ; et la connaissance que Ptolémée avait de ce district de l'Asie, ne se bornait pas à la partie que probablement les caravanes traversaient en droite ligne dans leur route à l'est, il avait aussi recueilli quelques détails généraux sur différentes nations vers le nord, qui, suivant la position qu'il leur donne, occupaient des parties de la grande plaine de Tartarie, qui

Mém. sur les liaisons et le commerce des Romains avec les Tari ares et tes Chinois, par M. de Guignes. Mém. de littérature, xxxu , 355, elc.

RECHERCHES HISTORIQUES

s'étendaient considérablement au-delà de Lassa, capitale du Thibet et la résidence du Dalay-

Lama.

Ptolémée a marqué dans cette partie de l'Asie les latitudes de plusieurs endroits avec une telle précision , qu'on a peine à se défendre de croire qu'elles ont été prises sur les lieux mêmes. Parmi un grand nombre d'exemples, je n'en citerai que trois de lieux situés en des parties très différentes du pays dont il s'agit. La latitude de Nagara sur le fleuve de Cophènes (aujourd'hui Attock) est, selon Ptolémée, de trente-deux degrés trente minutes , ce qui correspond exactement à l'observation d'un géographe oriental , cité par M. d'Anville l. La latitude de Maracande ou Samarcande est, selon lui, de trente-neuf degrJs quinze minutes. D'après les tables astronomiques d'UIug-Beg, petit-fils de Timur, qui faisait sa résidence royale dans cette ville, elle est de trente-neuf degrés trente-sept minutes2. La latitude de Séra-Métropolis , dans Ptolémée, est de trente-huit degrés quinze minutes; celle de Kant-Chéon, déterminée par les jésuites missionnaires, est de trente-neuf degrés. J'ai cité ces exemples frappansdu rapport parfait de ses calculs avec ceux qui ont été faits d'après les observations modernes, pour deux raisons : l'une , parce qu'ils prouvent évidemment que ces parties éloignées de l'Asie avaient été examinées avec beaucoup d'attention ; l'autre, parce qu'après avoir été obligé de faire connaître certaines erreurs et certains défauts de la géographie de Ptolémée , j'éprouve une grande satisfaction à me montrer juste envers un philosophe qui a tant contribué à l'avancement de cette science. Les faits que j'ai exposés sont une preuve éclatante de l'étendue de ses connaissances autant que delà justesse de ses conclusions, sur des pays qui, d'après leur grand éloignement, n'auraient dû, ce semble, lui être que très peu connus.

Jusqu'ici mes recherches sur la connaissance que les anciens pouvaient avoir de l'Inde se sont bornées au continent ; elles auront actuellement pour objet les découvertes qu'ils avaient faitrs des îles situées dans les différentes parties de l'Océan qui l'environne , et je commencerai , comme je me Tétais proposé , par Taprobane, la plus grande et la plus importante de ces îles.

1 Éclaircissement , etc. , trad. angl. , p. 10.

■ Tab. géogr., apud Hudsoa. Gcogr. min., m, 1 i/

SUR L'INDE ANCIENNE

Elle se présentait si inévitablement aux navigateurs qui osaient franchir le cap Comorin, surtout lorsque, d'après l'ancienne marche de la navigation , ils ne perdaient jamais de vue les côtes , qu'il semblerait que sa position aurait dû être déterminée avec la plus grande précision. Et cependant on aurait peine à trouver aucun point dans la géographie ancienne qui fût moins certain, moins déterminé. Avant le siècle d'Alexandre-le-Grand , le nom de Taprobane était inconnu dans l'Europe. Cette curiosité active avec laquelle il examinait tous les pays, objets de ses conquêtes ou de ses voyages, semble y avoir jeté quelque lumière. Depuis lui, presque tous ceux qui ont écrit sur la géographie en ont fait mention, mais c'est avec des circonstances si différentes, si opposées, qu'on a peine à croire qu'ils aient voulu parler du même endroit. Strabon , le premier écrivain de l'antiquité qui nous en ait rendu quelque compte détaillé, assure qu'elle était aussi grande que l'Angleterre, et que l'extrémité méridionale de la péninsule de l'Inde en était séparée, selon les uns , de sept jours, et, selon les autres, de vingt jours de marche; ce qui l'engage à conclure, contre la vérité connue de sa position , qu'elle s'étend plus de cinq cents stades du côté de l'ouest1. Pompouius-Méla , le second auteur en date , ne sait s'il doit regarder Taprobane comme une île , ou comme l'entrée d'un Nouveau - Monde ; mais comme personne , à ce qu'il rapporte, n'en avait encore fait le tour, il paraît incliner vers cette dernière opinion2. Pline donne une plus ample description de Taprobane, mais qui, au lieu de porter un nouveau jour sur cette île, ne fait qu'épaissir les voiles qui l'enveloppaient déjà. Après avoir fait l'énumération des opinions opposées des écrivains grecs , il nous apprend qu'un roi de cette île envoya vers l'empereur Claude des ambassadeurs, qui racontèrent aux Romains plusieurs circonstances ignorées jusqu'alors , entre autres , qu'il y avait cinq cents villes dans leur île, et qu'au centre existait un lac qui avait trois cents soixante-quinze milles de circonférence. Ces ambassadeurs furent étonnés de la vue de la grande Ourse et des Pléiades, constellations qui ne se montraient point sur leur

1 Strab. , lib. h , p. 124. B. 180 B. 192. A. lib. xv, p. Î012. B.

* SUualion du globe, liv. m, ch. vu.

horizon ; ils furent encore plus surpris de voir leurs ombres s'allonger vers le nord , et le soleil se lever à leur gauche, et se coucher à leur droite. Ils assurèrent aussi que dans leur pays la lune ne paraissait jamais qu'au huitième jour de son renouvellement, et ne continuait d'être visible que jusqu'au seizième1. On ne voit pas sans étonnement un auteur aussi intelligent que Pline , rapporter toutes ces circonstances comme naturelles, et surtout ne pas sentir que ce que les ambassadeurs racontaient de l'imparfaite apparition de la lune ne pouvait avoir lieu dans aucun pays de la terre.

Ptolémée , quoique si peu éloigné du siècle de Pline, paraît ignorer entièrement et la description de Taprobane, et l'ambassade à l'empereur Claude. Il place cette île à l'opposite du cap Comorin , à une assez petite distance du continent , et ne lui donne pas moins de quinze degrés en étendue du nord au sud, dont deux , selon lui, au midi de l'équateur; si les dimensions qu'il lui donne sont justes, ce n'est pas sans raison qu'on l'a comparée à l'Angleterre pour l'étendue2. Agathémère, qui écrivit après Ptolémée, et qui connaissait parfaitement sa géographie , regarde Taprobane comme la plus grande de toutes les îles, et ne donne à l'Angleterre que le second rang3.

D'après tant de descriptions différentes, données par les anciens, il n'est pas étonnant que les modernes se soient si peu accordés sur l'idée qu'ils se sont faite de cette île de l'océan indien , qu'ils doivent regarder comme étant la même que la Taprobane des Grecs et des Romains. Comme Pline et Ptolémée la représentent en partie au sud de l'équateur, quelques savans soutiennent que Sumatra est l'île qui répond à cette description. Mais la grande distance à laquelle Sumatra est placée de la péninsule de l'Inde, est une circonstance qui ne se trouve dans aucun des récits que les écrivains grecs ou romains nous ont laissés sur la position de Taprobane, et rien ne prouve que la navigation des anciens se soit étendue jusqu'à Sumatra. L'opinion la plus généralement reçue est que la Taprobane des anciens n'est autre chose que l'île de Ceylan ;

1 ffist. nat. , liv. vi , ch. xxn.

1 Ptol., tiv. vu. ch. îv. D'Anville, Ant. de l'Inde t p. 142.

Liv. ii , ch. vin, apud Hudsou, Géogr. min., vol. il.

ECHERCHES HISTORIQUES

sa proximité du contiueut de l'Inde, la Tonne générale de l'île telle qu'elle est décrite par Ptolémée , enfin la position de plusieurs endroifsqui en font partie , et dont il fait mention , sont des circonstances qui donnent à cette opinion un très haut degré d'évidence, malgré quelques méprises considérables dont je parlerai dans la suite.

Userait aisé de faire voir, si un pareil détail

jetait nécessaire, que les autres îles placées par

' Ptolémée à Test de Taprobane ne sont autres

que celles d'Àdaman et de Nicobar, dans le golfe

de Bengal.

Après cette analyse, non moins ennuyeuse que longue, des progrès que firent les anciens dans la connaissance et l'examen des différentes parties de l'Inde, et après les avoir suivis jusqu'au terme le plus reculé où ils s'avancèrent dans l'orient, soit par terre soit par mer, je vais présenter sur la manière dont ils procédaient dans leurs découvertes et sur le degré de confiance que nous pouvons accorder aux récits qu'ils nous en ont laissés, quelques observations générales qui auraient perdu la moitié de leur effet avant la fin de ces recherches.

L'art de tracer des cartes représentant , ou la forme entière de la terre connue, ou celle des pays particuliers, n'était pas inconnu des anciens ; et sans ce secours donné à l'imagination , il eût été impossible de se faire une 'idée nette de l'une ou de l'autre. Hérodote et quelques autres des premiers écrivains grecs font mention de ces cartes. Mais aucune carte antérieure à celles qui furent faites pour faciliter l'intelligence de la géographie de Ptolémée n'est parvenue jusqu'à nos jours , et c'est pourquoi il est très difficile de concevoir quelle était la situation relative des différens lieux dont parlent les anciens géographes , si ce n'est lorsqu'elle est déterminée par une mesure précise (33). Cependant, dès que la manière de fixer la situation de chaque endroit, en indiquant sa longitude et Isa latitude, eut été répandue et généralement jadoptée, il fut possible de décrire chaque position en termes abrégés et techniques. Mais néanmoins l'exactitude de cette nouvelle méthode et l'avancement qui en résultait pour la géographie, dépend de la manière dont les anciens estimaient la longitude et la latitude des lieux.

Quoique les anciens, flans la détermination de la longitude et de la latitude des lieux, se réglassent absolument sur les mêmes principes que les modernes, cependant les instrumens dont ils se servaient pour cela étaient bien inférieurs en construction à ceux que l'on emploie aujourd'hui, et ils ne portaient pas sur chaque circonstance qui peut affecter l'exactitude d'une observation, cette attention scrupuleuse dont une longue expérience a pu seule démontrer la nécessité. Pour trouver la latitude d'un lieu , les anciens observaient la hauteur du soleil dans son midi , soit par l'ombre d'une aiguille perpendiculaire , soit par le moyen d'un astrolabe avec lequel il était aisé de calculer de combien de degrés et de minutes le lieu de l'observation était éloigné de l'équateur. Quand ils ne pouvaient employer aucun de ces deux moyens , ils présumaient la latitude d'un endroit quelconque par son plus long jour, dont ils s'informaient avec le plus grand soin.

11 ne leur était pas aussi facile de déterminer la longitude d'un lieu ; les cieux ne leur offraient pour cela qu'une seule espèce de phénomènes : c'étaient les éclipses de lune (car celles du soleil n'étaient pas assez bien comprises pour servir aux opérations géographiques); la différence du temps où l'on remarquait qu'une éclipse avait commencé ou fini dans deux endroits différens , donnait aussitôt la distance entre les deux méridiens de ces lieux. Mais la difficulté de faire ces observations avec exactitude , et l'impossibilité de les répéter souvent, les rendaient d'un si petit secours dans la géographie, que les anciens, pour déterminer les longitudes, étaient obligés, la plupart du temps, d'avoir recours à des opérations faites sur le lieu , ou de se contenter des faibles lumières qu'ils pouvaient recueillir des observations des marins , ou des journaux des voyageurs.

Mais quoiqu'on sache que les anciens , par les opérations dont je viens de parler, fussent très en état de déterminer à terre la position des lieux , il est très incertain qu'ils eussent aucun moyen convenable de faire la même opération sur mer. Les navigateurs de l'antiquité paraissent n'avoir eu que très rarement recours aux observations astronomiques. Ils n'avaient point d'instrumens adaptés à la mobilité et au balancement d'uu observatoire maritime ; et quoique

SUR L'INDE ANCIENNE

par leurs fréqucns débarquemens ils eussent pu, jusqu'à un certain point, suppléer à ce défaut, cependant il n'est pas un seul auteur ancien que je sache , qui parle d'aucune observation astronomique faite par eux dans le cours de leurs voyages. 11 paraît évident par Ptolémée, qui emploie quelques chapitres à prouver de quels avancemens la géographie est susceptible, et comment les rapports des navigateurs peuvent servir à en corriger les erreurs1 , que tous leurs calculs n'étaient fondés que sur des estimations, et n'étaient jamais le résultat d'une observation éclairée. Aujourd'hui même encore , malgré tous les progrès que les modernes ont faits dans la science de la navigation , cette manière de calculer par estimation passe pour si vague et si incertaine, qu'il n'est pas possible, sur ce seul principe, de tirer la moindre conclusion avec quelque degré de précision. Cette inexactitude chez les anciens devait être considérablement augmentée par l'habitude où ils étaient , au lieu de suivre un cours direct, bien plus facile à mesurer, de former le long des côtes des circuits dont l'estimation ne pouvait être faite faute de boussole ou de tout autre instrument propre à cet objet. Aussi voyons-nous beaucoup d'endroits dont la position , arrêtée vraisemblablement sur la mer, n'a été marquée qu'avec très peu d'exactitude. Lorsque, en conséquence d'un commerce actif, les ports d'un pays étaient beaucoup fréquentés , les journaux des différens navigateurs ont pu jusqu'à un certain point s'éclairer mutuellement et mettre les géographes en état de tirer des conclusions plus voisines de la vérité. Mais dans les contrées lointaines, qui n'ont été ni le théâtre des opérations militaires , ni soumises à l'examen des caravanes qui les traversaient fréquemment dans leurs voyages, tout est nécessairement plus vague et plus indéterminé, et la ressemblance entre les anciennes descriptions qui nous en restent, et leur forme actuelle est souvent si faible qu'on a peine à la suivre. Mais la lalilude des lieux , comme on devait s'y attendre, était en général beaucoup mieux connue des anciens que la longitude. Les observations qui servaient de fondement à l'une, étaient simples, faciles à faire, et peu sujettes à l'erreur. L'autre, au contraire, n'est susceptible

1 Liv. i, ch. vu, xiv.

d'une détermination précise qu'au moyen de procédés plus compliqués, et d'instrumens beaucoup plus parfaits qu'aucun de ceux qui paraissent avoir été à l'usage des anciens (34). Parmi ce nombre infini de lieux dont Ptolémée a fixé la position, j'ignore s'il en est un seul dans la longitude duquel iï approche autant de la vérité qu'il l'a fait dans la latitude des trois villes que j'ai citées comme un exemple , quoique assez commun , de son exactitude.

Ces observations me confirment dans une opinion que j'ai présentée ailleurs ! , que les Grecs et les Romains , dans leurs liaisons de commerce avec l'Inde . eurent rarement la curiosité d'en visiter les parties les plus orientales , et que l'amour même du gain ne fut pas pour eux un motif plus puissant. Une foule de circonstances viennent à l'appui de cette opinion. Quoique Ptolémée donne le nom Ôl emporta (marchés) à plusieurs places situées sur la côte qui s'étend depuis l'embouchure orientale du Gange jusqu'à l'extrémitédela Chersonèse-d'Or, il est incertain, comme je l'ai observé , si cette dénomination nous autorise à les regarder comme des ports fréquentés par les vaisseaux d'Egypte , ou seulement par les vaisseaux du pays. Il est singulier qu'il ne cite qu'un seul marché au-delà de la Chersonèse-d'Or2; ce qui indique visiblement que les rapports avec cette région de l'Inde ont été très bornés. Si du golfe Arabique à ces contrées de l'Inde il s'était fait des voyages assez fréquens pour autoriser Ptolémée à spécifier d'une manière si particulière la longitude et la latitude d'un grand nombre de lieux dont il parle , c'était aussi un moyen pour lui d'obtenir des renseignemens capables de prévenir plusieurs erreurs considérables , dans lesquelles il est tombé. Si l'usage eût été de doubler le cap Comorin, et de se porter le long du golfe de Bengale à l'embouchure du Gange , quelques-uns des anciens géographes n'auraient pas été si indécis, et d'autres ne se seraient pas si étrange ment mépris sur la situation et la grandeur da l'île de Geylan. Si les marchands d' Alexandrie eussent visité souvent les ports de la Chersonèsed'Or et de la Grande-Baie , les descriptions que Ptolémée en a faites se seraient trouvées sûrement plus conformes à leur véritable figure, et

1 ffist. de l'Amérique.

* Liv. vi , ch. h.

RECHERCHES HISTORIQUES

il n'aurait point placé au-delà de la ligne plusieurs endroits qui, dans le fait, en sont éloignés de quelques degrés de notre côté.

Mais quoique la navigation des anciens ne se soit pas étendue peut-être jusqu'aux parties les plus éloignées de l'Inde, il n'y a pas de doute que plusieurs marchandises de ce pays n'arrivassent en Egypte, d'où on les envoyait à Rome et dans les autres parties de l'empire. Des circonstances , dont j'ai déjà parlé , nous autorisent à conclure qu'elles étaient embarquées sur des vaisseaux du pays pour Musiris et autres ports de la côte de Malabar, qui, à celte époque , étaient les entrepôts du commerce avec l'Egypte. Dans un pays aussi étendu que l'Inde, où les productions naturelles sont variées et reçoivent mille nouvelles formes de l'art et de l'industrie, il a dû se former de bonne heure , entre ses différentes provinces, un commerce intérieur très actif par mer et par terre. Nous en avons quelques indices dans les auteurs anciens, et il faut bien se contenter des indices , tputes les fois que les sources de l'instruction sont si rares et si res-, serrées. Parmi les différentes classes ou castes , qui partageaient le peuple de l'Inder on cite les marchands comme faisant une de ces castes i ; ce qui prouve que le commerce a été une des occupations constantes des hommes dans ce pays. L'auteur de la navigation autour de la mer Erythrée nous apprend que les habitans de la côte de Coromandel commerçaient sur leurs propres vaisseaux avec ceux de Mahbar; que le commerce intérieur de Barygaza était considérable , et que, dans toutes les saisons, on était sûr de trouver dans le port de Musiris quantité de vaisseaux du pays2. Nous trouvons dans Strabon que les plus précieuses productions dr Taprobane étaient transportées à différais marchés de l'Inde3. C'était ainsi que les trafiquans égyptiens en étaient pourvus, et pouvaient finir dans un an leurs voyages qui auraient nécessairement duré beaucoup plus long-temps s'ils eussent poussé aussi loin du côté de l'orient qu'on le croit généralement.

D'après tout ceci , il paraît probable que les renseignemens sur les parties orientales de l'Inde , qui servent de fondement aux calculs de

1 Pline, Hist. nat. , liv. vi , ch. xxh. » Pcrip. mar. Erythr.,M, 30.

* Lib. 11 , ch. 124 B.

Ptolémée , lui viennent beaucoup moins d'une suite de rapports directs établis entre l'Egypte et ces pays , que des relations d'un petit nombre d'aventuriers que l'amour du gain , ou le désir de la nouveauté, a poussés au-delà du terme ordinaire de la navigation, i

Quoique depuis le siècle de Ptolémée , le commerce avec l'Inde ne sr fût point écarté de ^ première route, et que Rome, l'ancienne capitale de l'empiré, aussi bien que Constantinople, le nouveau siège du gouvernejment, continuassent d'être approvisionnées des productions précieuses de ce pays, par des marchands d'Alexandrie, cependant , jusqu'au règne de l'empereur Justinien, on ne trouve plus de nouveaux renseignemens sur les liaisons par mer avec l'Orient, ou sur le progrès des découvertes dans ses régions éloignées. Sous Justinien , un marchand égyptien, nommé Çosmas, fit dans le cours de sbn trafic plusieurs voyages dans l'Inde, d'où lui vint le surnom d' Indicopleustes ; mais ensuite, par une fantaisie assez ordinaire dans ce siècle superstitieux , il abandonna tous les soins de ce monde pour se consacrer à la vie religieuse. Dans la solitude et le loisir d'une cellule, il composa plusieurs ouvrages dont l'un , décoré du nom de Topographie chrétienne , est parvenu jusqu'à nous. Le principal objet de cet ouvrage est de combattre l'opinion de ces philosophes qui prétendent que la terre est de forme sphérique , et de prouver que c'est un plan oblong de douze mille milles dans sa longueur de l'est à l'ouest, et de six mille milles dans sa largeur du nord au sud , environné de hautes murailles, et couvert du firmament comme d'un pavillon ou d'une voûte; que la succession du jour et de la nuit était occasionée par une montagne d'une hauteur prodigieuse , située aux extrémités du nord , aulouf de laquelle tournait le soleil; que lorsqu'il paraissait d'un côté de la montagne, la terre était éclairée , et qu'elle retombait dans les ténèbres, lorsqu'il était caché de l'autre côté '. Mais au milieu de ces rêveries extravagantes, plus conformes à la crédulité de sa nouvelle profession qu'au bon sens qui caractérise celle qu'il avait laissée, Cosmas paraît rapporter tout ce qu'il avait vu lui-même dans ses voyages, et tout

» Cosmas, apud Montfaucon, Collect. Patrum, h, 113, etc., 138.

SUR L'INDE ANCIENNE

ce qu'il avait entendu dire avec beaucoup de naïveté , et un grand respect pour la vérité.

Il paraît avoir très bien connu la côte occidentale de la péninsule de l'Inde, dont il nomme plusieurs endroits. Il la représente comme le centre du commerce du poivre, et cite Maie en particulier comme l'un des ports'de ce genre les plus fréquentés '.C'est probablement de Maie que cette partie du continent a tiré son nom moderne de Malabar; et le groupe d'îles qui l'avoisinent , celui de Maldives. C'est aussi de lui que< nous apprenons que l'île de Taprobane, qu'il "Suppose être à une égale distance du golfe Persique à l'ouest, et du pays de Sina à l'est, était devenue, à raison de sa situation avantageuse, un entrepôt considérable de commerce; qu'on y portait la soie de Sina et les précieuses épices de l'orient, qui dç là se répandaient dans toutes les parties de l'Inde, dans la Perse et le long du golfe Arabique. Il donne à cette île le nom de Siélédiba 2, où se retrouve celui de Sé- Ifydïb ou Sérendib , sous lequel elle est encore aujourd'hui connue dans tout l'orient.

C'est aussi Cosmas qui , le premier, nous parle d'un nouveau rival du commerce des Romains, qui se montra sur les mers de l'Inde. Les Perses, après avoir renversé l'empire des Parthes et rétabli la race de leurs premiers rois sur le trône , paraissent avoir entièrement surmonté l'aversion de leurs ancêtres pour une existence maritime, et firent de bonne heure de vigoureux efforts pour avoir part au commerce lucratif de l'Inde. Tous ses plus grands ports étaient fréquentés par des négocians perses, qui, pour quelques productions de leur propre pays , recherchées parmi les Indiens, recevaient en échange les marchandises précieuses qu'ils conduisaient le long du golfe Persique pour être distribuées , au moyen des grands fleuves de l'Euphrate et du Tigre, dans toutes les provinces de leur empire. Comme le voyage de la Perse à l'Inde était bien plus court qu'en partant d'Egypte, et accompagné de moins de dépense et de danger, les relations entre les deux pays augmentèrent rapidement. Cosmas rapporte une circonstance qui en est une preuve frappante. Dans la plupart des villes un peu remarquables de l'Inde , il trouva

i Cosmas, liv. h, p. 138; liv. xi, p. 337. 2 Lib. xi, p. 336.

établies des églises chrétiennes desservies par des prêtres que l'archevêque de Séleucie, capitale de l'empire Perse, avait ordonnés, et qui continuaient à être soumis à sa juridiction i. 11 paraît qu'à cette époque l'Inde fut beaucoup mieux connue qu'au siècle de Ptolémée , et qu'il s'y établit un plus grand nombre d'étrangers. Il est cependant remarquable qu'aucun de ces étrangers , selon Cosmas , n'ait été curieux de visiter les parties orientales de l'Asie , dont ils se contentaient de recevoir la soie, les épices el les autres productions précieuses , dans la route qu'elles suivaient de l'île de Ceylan aux différens marchés de l'Inde 2.

La fréquence des hostilités ouvertes entre les empereurs de Constantinople et les monarques de Perse, et la rivalité toujours croissante de leurs sujets dans le commerce de l'Inde, donnèrent lieu à un événement qui produisit un changement considérable dans la nature de ce commerce. Comme l'usage de la soie dans les habits et dans les ameublemens devenait de plus en plus général à la cour des empereurs grecs qui imitaient et qui- surpassaient les souverains de l'Asie en splendeur et en magnificence , et comme la Chine, où, suivant le témoignage unanime des écrivains orientaux, la culture de la soie commença à être connue ? , continuait à être le seul pays qui produisît cette marchandise précieuse , les Perses profitèrent des avantages que leur donnait leur situation sur les marchands clu golfe Arabique, et les supplantèrent dans tous les marchés de l'Inde , où la soie était transportée par mer des contrées de l'orient. Comme il leur était également facile de molester ou d'écarter les caravanes qui , pour approvisionner l'empire grec , faisaient par terre le voyage de la Chine, à travers les provinces septentrionales de l'empire, ils attirèrent entièrement à eux cette branche de commerce. Constantinople était obligée d'attendre d'une puissance rivale un article que le luxe faisait regarder et désirer comme essentiel à l'élégance. Les Perses, avec l'avidité ordinaire des monopoleurs, portèrent la soie à un prix si exorbitant 4 , que Justinien ,

1 Cosmas , liv. m, p. 178.

2 Liv. xi, 337.

5 D'Herbelot, Biblioth. orient., art. Hari . 4 Procop , Hisl. arca. , cap. xxv.

non-seulement désireux de s'assurer une provision suffisante d'une marchandise dont l'usage était devenu indispensable, mais encore jaloux d'affranchir le commerce de ses sujets des exactions de ses ennemis, s'efforça, par le moyen de son allié, le roi chrétien d'Abyssinie, d'enlever aux Perses une partie du commerce de la soie. Il ne réussit pas dans celte entreprise ; mais au moment où il s'y attendait le moins, un événement imprévu lui procura, jusqu'à un certain point, la satisfaction qu'il désirait. Deux moines perses ayant été employés en qualité de missionnaires dans quelques-unes des églises chrétiennes qui, comme nous le dit Cosmas, étaient établies en différens endroits de l'Inde, s'étaient ouvert un chemin d;ms le pays des Sères ou la Chine. Là, ils observèrent les travaux du ver à soie, et s'instruisirent de tous les procédés par lesquels on parvenait à faire de ses productions cette quantité d'étoffes dont on admirait l'élégance. La perspective du gain , ou peut-être une sainte indignation de voir des nations infidèles seules en possession d'une branche de commerce aussi lucrative, leur fit prendre sur-le-champ la route de Constantinople. Là ils expliquèrent à l'empereur l'origine de la soie et les différentes manières de la préparer et de la manufacturer, mystères jusqu'alors inconnus , ou dont on n'avait qu'une idée très imparfaite en Europe; encouragés par ses promesses libérales , ils se chargèrent d'apporter dans la capitale un nombre suffisant de ces étonnans insecles, aux travaux desquels l'homme est si redevable. En conséquence ils remplirent de leurs œufs des cannes creusées en dedans ; on les fit éclore dans la chaleur d'un fumier; on les nourrit des feuilles d'un mûrier sauvage, et ils multiplièrent et travaillèrent comme dans les climats où ils avaient attiré pour la première fois l'attention et les soins de l'homme f. On éleva bientôt un grand nombre de ces insectes dans les différentes parties de la Grèce , et surtout dans le Péloponèse. Dans la suite, et avec le même succès, la Sicile essaya d'élever des vers à soie , et fut imitée de loin en loin par différentes villes d'Italie. Il s'établit dans tous ces endroits des manufactures considérables, dont les ouvrages se faisaient avec la nouvelle soie du pays. On ne tira plus de l'Orient

' Procop., de Bello golh., lib. iv, chap. xvh.

RECHERCHES HISTORIQUES

la même quantité de soie ; on conçoit que les sujets des empereurs grecs ne furent plus obligés d'avoir recours aux Perses pour leur provision , et il se fit un changement considérable dans la nature des rapports commerciaux de l'Europe et de l'Inde (35).

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