‹ Œuvres complètesChapitre 40 sur 63 · SECTION III · texte numérisé non relu

SECTION III

Commerce avpc l'Inde , depuis la conquête de l'Egypte par les mahométans, jusqu'à la découverte du passage par le cap de Bonne-Espérance, et Pétablissenieut de la domination portugaise dans l'orient.

Environ quatre-vingts ans après la mort de Justinien, il arriva un événement qui occasiona une révolution encore plus considérable dans le commerce de l'Europe avec l'Inde. Mahomet , en publiant une nouvelle religion, semble avoir animé ses concitoyens d'un nouvel esprit , et appelé sur la scène des talens et des passions qui ne s'étaient pas encore montrés. La plus grande partie des Arabes , dès les temps les plus reculés , contens de jouir de l'indépendance et de la liberté individuelle, soignaient tranquillement leurs chameaux et cultivaient leurs palmiers dans l'enceinte même de leur péninsule , et ne se faisaient guère connaître au reste des hommes , que lorsqu'ils se jetaient sur une caravane pour la piller , ou sur un voyageur pour le dépouiller. Dans quelques districts cependant ils avaient commencé à joindre les travaux de l'agriculture et les affaires du commerce aux occupations de la vie pastorale. Toutes ces classes d'hommes, une fois échauffés de l'audeur enthousiaste dont les avaient remplis les exhortations et l'exemple de Mahomet, déployèrent tout à la fois le zèle des missionnaires et l'ambition des conquérans. Ils répandirent la doctrine de leur prophète, et étendirent la domination de ses successeurs, des rivages de l'océan Atlantique aux frontières de la Chine , avec une rapidité de succès dont rien n'approche dans l'histoire du genre humain. L'Egypte fut une de leurs premières conquêtes; et comme ils s'établirent dans ce pays attrayant et en prirent possession, les Grecs furent exclus de toute communication avec Alexandrie , où ils s'étaient portés pendant long-temps comme au principal marché des productions de l'Inde', et ce n'est

SUR L'INDE ANCIENNE

pas ïà que se borna l'effet du progrès des armes mahométanes sur le commerce de l'Europe avec l'Inde. Avant de s'être emparés de l'Egypte, les Arabes avaient subjugué la grande monarchie de Perse , qu'ils avaient ajoutée à l'empire de leurs califes. Ils trouvèrent leurs nouveaux sujets occupés de ce grand commerce avec l'Inde et avec le pays situé à l'orient de cette péninsule, dont j'ai déjà, développé le commencement et les progrès dans la Perse ; ils furent si frappés des grands avantages qui en résultaient , qu'ils désirèrent d'y avoir part. Comme l'instant où l'on réveille puissamment les facultés actives de l'esprit humain dans un genre, est celui où elles sont capables d'agir avec le plus de force dans un autre genre , de guerriers impétueux , les Arabes devinrent bientôt des marchands entreprenans. Ils continuèrent le commerce avec l'Inde, en lui laissant suivre sa première direction du golfe Persique, mais ce fut avec cette ardeur qui caractérisa tous les premiers efforts des sectateurs de Mahomet. En peu de temps ils s'avancèrent bien au-delà des bornes de l'ancienne navigation , et apportèrent directement des pays qui les produisaient plusieurs des marchandises les plus précieuses de l'orient. Pour s'assurer exclusivement tout le produit de la vente, le calife Omar, quelques années après la conquête de la Perse , fonda la ville de Bassora , sur la rive occidentale du grand confluent de l'Euphrate et du Tigre , du sein de laquelle il devait dominer ces deux fleuves par lesquels les productions arrivées de l'Inde se répandaient dans toutes les parties de l'Asie. Le choix qu'il avait fait de cet emplacement était si bien entendu , qu'en peu de temps Bassora devint une place de commerce qui le cédait à peine à Alexandrie.

Ces connaissances générales sur le commerce des Arabes avec l'Inde , les seules que nous aient laissées les écrivains de ce temps , se confirment et s'étendent par le récit d'un voyage du golfe Persique vers les contrées de l'orient, écrit par un marchand arabe l'an huit cent cinquante-un de l'ère chrétienne, environ deux siècles après que la Perse eut été soumise aux califes, et expliqué par le commentaire d'un autre Arabe qui avait aussi visité les parties orientales de l'Asie (36). Cette relation curieuse, qui supplée à ce qui nous manque dans l'histoire

des rapports commerciaux avec l'Inde, nous met à même de décrire plus en détail l'étendue des découvertes des Arabes dans l'orient , et la manière dont elles furent faites.

Quoique certaines personnes aient imagm que l'étonnante propriété de l'aimant , dont le frottement communique à une aiguille ou à une légère verge de fer la faculté de tourner vers les pôles de la terre , fut connue dans l'orient long-temps avant qu' on l'eût observée en Europe , il est évident par la relation de ce marchand mahométan et par le concours de plusieurs preuves , que ce guide fidèle manquait non-seulement aux Arabes , mais encore aux Chinois , et que le mode de leur navigation n'avait rien de plus hardi que celui des Grecs et des Romains1. Ils s'attachaient servilement à la côte, qu'ils n'osaient presque jamais perdre de vue , et dans cette marche timide et tortueuse , leurs estimations ne pouvaient être que fautives et sujettes aux mêmes erreurs que j'ai déjà observées dans celles des Grecs et des Romains.

Malgré ces avantages , les progrès des Arabes du côté de l'orient s'étendirent bien au-delà du golfe de Siam , terme de la navigation européenne. Ils eurent des liaisons avec Sumatra et les autres îles du grand archipel de l'Inde , et s'avancèrent jusqu'à la ville de Quang-Tong en Chine ; et ces découvertes ne doivent point être regardées comme l'effet de l'inquiète curiosité des individus : on les devait au commerce régulier qui se faisait du golfe Persique avec la Chine et dans les pays intermédiaires. Plusieurs mahométans, à l'exemple des Perses cités par Cosmas Indicopleustes , s'établirent dans l'Inde et dans les pays au-delà. Ils étaient en si grand nombre dans la ville de Quang-Tong , que l'empereur (suivant les auteurs arabes) leur permit d'avoir un grand cadi ou juge de leur secte , pour décider les querelles qui s'élevaient entre ses concitoyens d'après leurs propres lois , et pour présider à toutes les fonctions de la religion 2. Dans d'autres endroits on gagna des prosélytes à la foi mahométane , et la langue arabe fut entendue et parlée dans presque tous les ports de quelque conséquence. Des vaisseaux

1 Relation,?. 2, 8, etc.

* Relation, p. 7; Remarques, p. 19; Recherches, p. 171 etc.

de la Chine et autres endroits de llnde allaient trafiquer dans le golfe Persique (37) , et à force de se fréquenter les nations de l'orient parvinrent à mieux se connaître '.

On en voit une preuve frappante dans les derniers détails sur la Chine et sur l'Inde , qui se trouvent dans les deux auteurs que j'ai cités. Ils indiquent la situation de Quang-Tong , aujourd'hui si bien connue des Européens , avec un degré d'exactitude extrême. Ils parlent du grand usage qu'on faisait de la soie en Chine. Personne n'avait rien dit avant eux de leur fameuse manufacture de porcelaine, qu'ils comparent au verre à cause de sa délicatesse et de sa transparence. Ils décrivent l'arbrisseau qui porte le thé , et la manière d'employer ses feuilles ; et ce qu'ils nous raportent du grand revenu fondé sur sa consommation ferait croire que le thé au neuvième siècle n'était pas moins qu'aujourd'hui la boisson favorite des Chinois 2.

Les parties mêmes de l'Inde qui étaient connues des Grecs et des Romains, l'avaient été beaucoup mieux par les Arabes. Ils parlent d'un grand empire établi sur la côte de Malabar, gouverné par des monarques dont relevaient tous les autres souverains de l'Inde. Ces monarques portaient le nom de Balchara , que l'on connaît encore aujourd'hui dans l'Inde 3 ; et il est probable que le Samorin , ou empereur de Calicut, dont on parle si souvent dans les relations des premiers voyages des Portugais dans l'Inde , possédait une portion de leurs états. Ils vantent les progrès extraordinaires que les Indiens avaient faits dans la connaissance des astres , circonstance qui paraît n'avoir pas été connue des Grecs et des Romains ; et ils assurent que , dans cette partie des sciences , ils étaient de beaucoup supérieurs aux nations les plus éclairées de l'orient , ce qui faisait donner à leur souverain le titre de roi de la sagesse 4. Des particularités dans les institutions politiques, la manière de rendre la justice, les jeux et les superstitions des Indiens , les austérités excessives et la vie pénitente des fakirs , tous ces faits pourraient être cités comme autant de preuves de la connaissance supérieure que

1 Relation, p. 8.

» Relation, p. 21, 25.

3 D'Herbelot, art. Hedd et Bellar

'< Relation , p. 37, 53.

HISTORIQUES

les Arabes avaient acquise des mœurs de ce peuple.

Le même amour du commerce, ou le même zèle religieux qui engagea les mahométans de Perse ù visiter les régions les plus éloignées de l'orient , s'empara des chrétiens de ce royaume. Les églises nestoriennes établies en Perse , d'abord sous la protection de ses souverains naturels , et ensuite sous celle des califes ses conquérans, étaient nombreuses et gouvernées par des ecclésiastiques respectables. Ils avaient de très bonne heure envoyé des missionnaires dans Flnde , et surtout , comme je l'ai déjà dit , dans l'île de Ceylan. Lorsque les Arabes étendirent leur navigation jusqu'en Chine , un champ plus vaste pour leur commerce et pour leur zèle s'ouvrit à leurs yeux. Si l'on peut s'en rapporter au témoignage unanime des auteurs chrétiens de l'orient et de l'occident , confirmé par celui des deux voyageurs mahométans, leurs pieux travaux furent suivis d'un tel succès, qu'aux neuvième et dixième siècles, le nombre des chrétiens dans l'Inde et dans la Chine était déjà considérable (38). Comme les églises dans ces deux pays recevaient tous leurs prêtres de Perse, où ils étaient ordonnés par le calfiolicos ou primat nestorien, dont ils reconnaissaient la suprématie, ce fut une voie toujours ouverte de communications et de rapports; et c'est à l'effet combiné de toutes ces circonstances que nous devons les détails que les deux écrivains arabes nous ont laissés * sur ces régions de l'Asie, que les Grecs et les Romains n'ont jamais visitées.

Mais tandis que les sujets mahométans et chrétiens des califes continuaient d'acquérir de nouvelles connaissances dans l'orient , les peuples de l'Europe s'en voyaient presque entièrement exclus. On leur avait même fermé l'entrée du grand port d'Alexandrie ; et les nouveaux maîtres du golfe Persique , contens de satisfaire les nombreuses demandes de leurs vastes états, ne songeaient point à envoyer , par aucun des débouchés ordinaires, les marchandises de l'Inde aux villes commerçantes de la Méditerranée. Les riches habitans deConstanlinople et des autres grandes villes de l'Europe, supportaient cette privation d'un luxe qui avait long-temps fait

1 Relation , p 39.

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leurs délices , avec une telle impatience , que le commerce déploya toute son activité pour trouver quelque remède à un mal qui leur paraissait intolérable. Les difficultés qu'il fallait surmonter à cet effet sont la preuve la plus frappante du grand casque Ton faisait alors des marchandises de l'orient. On achetait la soie de la Chine dans le Chensi , la province la plus occidentale de cet empire ; et de là une caravane la transportait par une marche de quatre-vingts ou cent jours , jusqu'aux bords de l'Oxus , d'où elle s'acheminait , en suivant le cours de cette rivière , jusque vers la mer Caspienne. Après un dangereux voyage a travers celte mer, et remontant le Kur jusqu'à son dernier endroit navigable , on la conduisait par un court trajet de terre de cinq jours jusqu'au Phase , qui se jette dans l'Euxin ou la mer Noire , où , par une route très connue , elle arrivait à Constantinople. Le transport des marchandises de cette région de l'orient , aujourd'hui connue sous le nom d'indostan } avait quelque chose de moins ennuyeux et de moins pénible. Elles étaient portées des bords de l'Indus , par un chemin dès longtemps connu, et dont j'ai déjà donné la description , jusqu'au fleuve Oxus , ou bien en droite ligne jusqu'à la mer Caspienne , d'où elles suivaient la même route jusqu'à Constantinople.

11 est évident qu'il n'y avait que les marchandises d'un petit volume et d'un grand prix qui pussent supporter la dépense d'un pareil trans- | port ; et l'on devait faire entrer dans le taux de ces marchandises, non-seulement les frais , mais aussi- les risques et les dangers de la route. En traversant la vaste plaine qui s'étend de Samar- ; cande aux frontières de la Chine , les caravanes étaient exposées aux attaques et aux déprédations des Tartares , des Fluns , des Turcs et des ! autres hordes ambulantes qui infectent le nord- j est de l'Asie , et qui ont toujours regardé le marchand et le voyageur comme leur proie légitime. Ils n'étaient pas moins exposés aux insultes et au pillage dans leur passage du Kur au Phase , à travers le royaume de Colchide , pays noté et des anciens et des modernes pour les inclinations rapaces de ses habitons. Malgré tant de désavantages, le commerce avec l'Orient se suivait avec ardeur. Constantinople devint un marche considérable des productions de l'Inde ,

et de la Chine , et les richesses qui en furent le fruit n'ajoutèrent pas seulement à la splendeur de cette grande ville; elles paraissent avoir retardé de quelque temps la chute de l'empire , dont elle était la capitale.

Autant qu'il est permis de le conjecturer d'après les renseignemens imparfaits des historiens de ce temps , ce fut par le canal que j'ai déjà indiqué, avec beaucoup de dangers et de fatigue, que l'Europe s'approvisionna des marchandises de l'orient pendant plus de deux cents ans. Pendant presque tout ce temps , les chrétiens et les mahométans furent engagés dans des hostilités où éclatait cette animosilé que la rivalité du pouvoir, aigrie par l'esprit de fanatisme, ne manque jamais de produire. Dans des circonstances si propres à entretenir la division, les relations du commerce se soutenaient à peine ; les marchands des royaumes chrétiens ou ne fréquentaient plus Alexandrie et les ports de Syrie, qui étaient anciennement les entrepôts des marchandises de l'orient, depuis que les mahométans s'en étaient rendus les maîtres ; ou si l'amour du gain, plus fort que leur aversion pour les infidèles , les ramenait à ces marchés qui leur étaient depuis long -temps familiers, c'était avec beaucoup de précaution et de défiance.

L'empressement des peuples de l'Europe pour les productions de l'orient augmenta avec la difficulté de se les procurer. A peu près dans le même temps, quelques villes d'Italie, Amalfi surtout et Venise , ayant acquis un degré d'indépendance qui leur avait manqué jusqu'alors, se mirent à cultiver les branches de l'industrie domestique avec une ardeur et une intelligence peu communes dans le moyen âge. Cette énergie nationale augmenta les richesses, de manière à faire naître de nouveaux besoins et de nouveaux désirs ; et le goût du luxe et des jouissances, se fortifiant tous les jours, alla chercher des alimens dans les pays étrangers. Lessor ciétés parvenues à< e degré de maturité ont ton jours fait le plus grand cas des productions de l'Inde; dès ce moment on en fit en Italie une iiir porlation plus considérable, et l'usage en devint plus général. Le judicieux Muratori a fait le rassemblement de plusieurs circonstances qui indiquent cette renaissance du commerce, et depuis la fin du septième siècle, un observateur atlentit

pourra , avec quelque attention, y reconnaître les traces de ses progrès l.

Même dans les siècles éclairés , où l'on observe et où Ion recueille avec le plus de soin tout ce qui se passe parmi les nations, et où le répertoire de l'histoire paraît le plus abondamment fourni , on a fait si peu d'attention aux opérations du commerce , que l'on a toujours trouvé les plus grandes difficultés à pouvoir les présenter dans leur ordre naturel. Néanmoins le terme jusqu'où j'ai conduit ces recherches est l'une des époques dans les annales du genre humain sur lesquelles l'histoire répande le moins de lumières. Comme c'est surtout dans l'empire grec et dans certaines villes d'Italie que l'on fit quelques tentatives pour se procurer les marchandises de l'Inde et des autres régions de l'orient , ce n'est que dans les historiens de ces pays que nous pouvons espérer de trouver des renseignemens sur ce commerce. Mais depuis le siècle de Mahomet jusqu'au temps où les Comnènes montèrent sur le trône de Constanlinople , ce qui fait un période de plus de quatre sjècles et demi , l'histoire de Byzance se borne à d'arides chroniques , dont les compilateurs ont rarement porté leurs vues au-delà des intrigues du palais, des factions du théâtre et des disputes des théologiens. Encore leur mérite est-il, s'il est possible , de beaucoup supérieur à celui des moines , auteurs des annales des différens états et des différentes cités de l'Italie pendant le même période; et c'est presque sans fruit que , dans les plus anciennes histoires de ces villes , qui se sont rendues les plus fameuses par leur goût pour le trafic, nous cherchons l'origine où la nature du commerce à l'aide duquel elles se sont élevées les premières à un rang distingué(39). Il est cependant évident, pour peu que l'on suive les événemens qui ont rempli le septième et le huitième siècle , que les états d'Italie, dont les côtes étaient continuellement infestées par les mahométans qui s'y étaient établis en quelques endroits , et qui avaient presque entièrement soumis la Sicile à leur empire , ne pouvaient commercer avec l'Egypte et la Syrie , ni en grande sûreté ni avec beaucoup de confiance. On sait quelle était la haine im-

' Ant. ital. medii œvi, 1, 400, 408, 410,883, 885, 8'J4 Aer. iial. .script. 1, 487.

RECHERCHES HISTORIQUES

placable des chrétiens pour les manométans, qui

n'étaient à leurs yeux que les disciples d'un imposteur; et comme toutes les nations qui professaient la foi chrétienne, soit dans l'orient, soit dans l'occident , avaient mêlé à l'adoration de l'Être suprême celle des anges et des saints , et avaient orné leurs églises de tableaux et de statues , les vrais musulmans se regardaient comme les seuls défenseurs de l'unité de Dieu , et regardaient les chrétiens de tous les empires avec horreur et comme des idolâtres. Il a fallu beaucoup.de temps pour adoucir cette animosité mutuelle au point de faire entrer quelque cordialité dans les liaisons de ceux qui en étaient imbus. Cependant le goût des productions agréables de l'orient ne continua pas seulement de se répandre en Italie ; mais, à l'imitation des Italiens , ou par quelque changement avantageux dans leur propre situation, les habitans de Marseille et des autres villes de France sur la Méditerranée , les recherchèrent avec un égal empressement. Mais les marchands de Venise ou d'Amalphi , de qui on recevait ces marchandises précieuses, mettaient si peu de mesure à leurs profits, que les Français songèrent sérieusement à faire des efforts pour se les procurer euxmêmes. Dans cette intention, noncontens d'ouvrir un commerce avec Constantinople , ils visitèrent eux-mêmes quelquefois les ports d'Egypte et de Syrie K Cette avidité des Européens pour les productions de l'Inde d'une part , et de l'autre , les énormes profits qui résultaient de leur vente pour les califes et leurs sujets, engagèrent les deux partis à contenir leur haine mutuelle au point d'entamer ensemble un trafic qui faisait évidemment le profit de l'un et de l'autre. Le peu de détails que fournissent les écrivains contemporains ne nous mettent pas en otat de suivre avec exactitude l'étendue de ce trafic et la manière dont il fut conçu et exécuté par ces nouveaux aventuriers. Il est, probable cependant que ces liaisons auraient insensiblement produit l'effet qu'elles ont ordinairement, de familiarise* et de réconcilier «ntreeux des hommes de principes et de mœurs opposés ; et il aurait pu s'établir par degré, entre les chrétiens et les mahométans , un commerce suivi et fondé sur des

' Mém. de littérature, tom. XXX VU, p. 4o/, etc.,

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bases si égales que les nations de l'Europe auraient pu recevoir tous les objets de luxe de l'orient par la même route qu'ils suivaient autrefois , d'abord des Tyriens , puis des Grecs d'Alexandrie , ensuite des Romains , enfin des sujets de l'empire de Constantinople.

Mais quelle que dût être l'influence de ces liaisons en se fortifiant, elles ne purent avoir leur plein effet à cause des croisades ou expéditions pour le recouvrement de la Terre-Sainte , qui pendant deux siècles occupèrent les sectateurs des deux religions rivales , et contribuèrent à les aliéner plus que jamais entre eux. Dans un autre ouvrage l , j'ai montré le genre humain en proie à cette frénésie, la plus extraordinaire et la plus durable de toutes celles dont parle l'histoire de notre espèce ; j'ai développé les effets qu'elle produisit sur le gouvernement , sur la propriété , sur le goût et sur les mœurs , effets qui par leur nature rentraient dans l'objet que je me proposais alors en écrivant. Actuellement je me bornerai à l'influence des croisades sur le commerce, et à examiner jusqu'à quel point e'.les ont contribué à retarder ou à favoriser le transport des marchandises de l'Inde en Europe.

Il entre si bien dans la nature et dans l'esprit de l'homme d'attacher une idée particulière de sainteté au pays que l'auteur de notre religion a choisi pour le lieu de son habitation terrestre et où il a accompli la rédemption du genre humain, que depuis le premier établissement du christianisme on a toujours regardé la visite des lieux saints de la Judée comme un usage trèspropre à réveiller et à entretenir puissamment l'esprit de dévotion : aux siècles suivans l'usage s'en confirma et s'accrut dans toutes les parties de la chrétienté. Lorsque Jérusalem fut soumise à la domination mahométane , et que le danger se joignit à la fatigue et à la dépense d'un pèlerinage lointain, l'entreprise n'en parut que plus méritoire. C'était quelquefois la pénitence que l'on infligeait pour les fautes capitales; plus souvent encore c'était un acîe volontaire dicté par le zèle . dans les deux cas, on le regardait comme l'expiation de toutes les fautes passées. Car différentes causes dont j'ai fait ailleurs l'énumération2 , ces pieux voyages à la Terre-Sainte

' tiist. de Charles V. — * Jbid.

se multiplièrent étonnamment aux dixième et onzième siècles. On voyait partir pour Jérusalem non -seulement des individus des classes moyennes et inférieures de la société, mais même des personnes d'un rang distingué, avec une suite brillante et de nombreuses caravanes de riches pèlerins.

Dans toutes leurs opérations cependant les hommes savent avec une merveilleuse adresse mêler quelque spéculation d'intérêt aux actes qui par leur spiritualité en paraissent le moins susceptibles. Les caravanes mahométanes qui, suivant le précepte de leur religion , visitent le saint temple de la Mecque , ne sont pas seulement composées , comme je le dirai plus au long , de dévots pèlerins, mais aussi de marchands, qui, en allant et en revenant , se pourvoient d'un tel assortiment de marchandises, que c'est pour eux l'occasion d'un commerce considérable *. Les fakirs même de l'Inde, que leur fol enthousiasme semble élever au-dessus de tous les soins de la terre, font de leurs fréquens pèlerinages un instrument de l'intérêt, en trafiquant dans tous les pays qu'ils traversent (40). De même ce n'était pas la seule dévotion qui faisait entreprendre le voyage de Jérusalem à ces troupes si nombreuses de pèlerins chrétiens. Le principal motif pour plusieurs, c'était le commerce, et en échangeant les productions de l'Europe pour les marchandises bien plus précieuses de l'Asie et surtout de l'Inde, qui alors étaient répandues dans toutes les parties de la domination des califes , ils s'enrichissaient et faisaient parvenir à leurs concitoyens , par un nouveau canal , les jouissances de l'orient, dont ils ne devenaient encore que plus avides 2.

Mais quelque faibles que soient les indices qui, avant les croisades, marquent l'influence des fréquens pèlerinages en orient, sur le commerce, ils deviennent si frappans après le commencement de ces expéditions, qu'ils se présentent d'eux-mêmes aux yeux de l'observateur. Ce fut là l'effet du concours de plusieurs circonstances , dont l'énumération fera voir qu'un examen attentif des progrès et des suites des croisades jette la plus grande lumière sur le sujet de mes recherches. De grandes armées , conduites

1 Viaggi di. Ramusio , vol. I, p. 151 , 152. 1 Gui. Tyr. , lib. xvn, cap. iv, p. 933, apud Gesta Dei per Francos.

RECHERCHES

par les plus illustres seigneurs de 1 Europe , et composées de tout ce qu'il y avait de plus actif dans ses divers royaumes, marchaient vers la Palestine, à travers des pays qui surpassaient de beaucoup ceux qu'ils venaient de quitter, dans tous les genres d'industrie. Ils virent l'annonce de la prospérité dans les républiques d'Italie qui avaient commencé à se disputer le succès dans les arts qui tiennent à l'industrie, et dans les mesures qui avaient pour objet de concentrer chez elles le commerce lucratif de l'orient. Ils admirèrent un plus grand développement encore dans l'opulence et la splendeur de Constantinople, éminemment élevée au-dessus de toutes les villes alors connues, par l'étendue de son commerce, et surtout de celui qu'elle faisait avec l'Inde et les régions ultérieures. Ils servirent ensuite dans les provinces de l'Asie où passaient ordinairement les marchandises de l'orient , et se rendirent maîtres de plusieurs villes qui avaient été des entrepôts de ce commerce. Ils fondèrent le royaume de Jérusalem , qui subsista près de deux cents ans. Ils s'emparèrent du trône de l'empire grec qu'ils gouvernèrent plus d'un demi-siècle. Parmi une scène d'événemens et d'opérations aussi variée, les idées des fiers guerriers de l'Europe s'ouvrirent et s'étendirent insensiblement; ils s'initièrent dans les arts et dans le gouvernement des peuples qu'ils avaient soumis; ils observèrent les sources de leur richesse , et se préparèrent à profiter de toutes ces connaissances. Antioche et Tyr, au moment que les croisés s'en rendirent maîtres, étaient des villes florissantes, habitées par de riches marchands qui fournissaient à tous les peuples commerçans de la Méditerranée les productions de l'orient * ; autant qu'il est possible de le conjecturer d'après des circonstances indirectes rapportées par les historiens de la guerre sacrée, qui, étant pour la plupart prêtres ou moines, portaient leur attention sur des objets bien différens de tout ce qui peut avoir rapport au commerce, il y a lieu de croire que le trafic, depuis si long-temps établi avec l'orient, continua d'être protégé et encouragé non-seulement à Conslantinople, tant que les Francs y régnèrent, mais même dans les ports de Syrie

Gui. Tyr., lib. xm, cap. v. Alb. Aqucns. Hist. Hier. , apud Gesta Dei , vol. i , p. 247.

HISTORIQUES

dont les chrétiens s'étaient mis en possession. Mais quoique le commerce n'ait été peut-être qu'un objet secondaire pour les chefs belliqueux des croisades, engagés dans des hostilités continuelles avec les Turcs d'un côté , et de l'autre avec les soudans d'Egypte; c'était au moins le premier objet de ceux dont ils se servaient dans leurs opérations. Quelque nombreuses que fussent les armées qui avaient arboré la croix, et quelque entreprenant que fût le zèle" fanatique qui les animait, elles ne seraient jamais venues à bout de leur projet, elles ne se seraient même jamais rendues jusqu'au lieu de la guerre, si elles ne se fussent assuré l'assistance des états d'Italie. Aucune autre puissance de l'Europe ne pouvait leur procurer un nombre suffisant de vaisseaux de transport pour conduire les armées des croisés sur la côte de Dalmatie, d'où elles s'avançaient versConstantinople, lieu du rendezvous général, ni n'aurait été en état de leur fournir des provisions et munitions de guerre dans la quantité requise pour l'invasion d'un pays éloigné. Dans toutes les expéditions suivantes, les flottes des Génois , des Pisans ou des Vénitiens, se tenaient le long de la côte, à mesure que les armées s'avançaient par terre, et leur fournissant par intervalles tout ce qui pouvait leur manquer, concentraient dans leurs mains tout le profit d'une branche de commerce très lucrative dans tous les temps. C'était avec toutes les vues intéressées des marchands , que les Italiens apportaient leurs secours. Si l'on prenait une place , et qu'ils trouvassent leur intérêt à s'y fixer, ils obtenaient des croisés toutes sortes de privilèges avantageux, la liberté du commerce: la diminution ou même l'exemption totale des droits levés sur l'entrée et sur la sortie des marchandises, des faubourgs entiers dans certaines villes, et dans d'autres de longues rues en leur, possession ; le privilège pour quiconque résidait' clans leur enceinte ou commerçait sous leur protection, d'être jugés suivant leurs lois, et par des juges de leur propre choix {. D'un si grand nombre d'avantages il résulta nécessairement . pendant la durée des croisades, une augmentation rapide de richesse et de puissance pour tous les états commerçans d'Italie. Tous les ports ouverts au commerce étaient fréquentés par

1 Hist. de Charles V.

SU'l L'INDE ANCIENNE.

feurs marchands, qui, après s'être entièrement emparés du commerce de l'orient, se donnèrent de tels mouvemens pour trouver de nouveaux débouchés aux marchandises qui en provenaient, qu'ils en répandirent le goût dans plusieurs endroits de l'Europe, où elles avaient été jusqu'alors étrangères.

11 arriva deux événemens avant la fin de la guerre sainte , qui , en faisant passer aux Génois et aux Vénitiens plusieurs provinces de l'empire grec , les mirent en état de fournir à l'Europe toutes les productions de l'orient en plus grande abondance. Le premier fut la conquête de Constantinople, l'an 1204, par les Vénitiens et par les chefs de la quatrième croisade. 11 n'entre pas dans le plan de cet ouvrage de rendre compte des intérêts politiques et des intrigues qui formèrent cette alliance, et tournèrent contre un monarque chrétien les armes bénites destinées à délivrer la ville sainte de la domination des infidèles. Constantinople fut prise d'assaut et pillée par les confédérés. Un comte de Flandres fut mis sur le trône impérial. Les états qui étaient encore au pouvoir des successeurs de Constantin furent divisés en quatre parties, dont une fut assignée au nouvel empereur pour soutenir la dignité et les frais du gouvernement ; il se fit une répartition égale des trois autres entre les Vénitiens et les chefs de la croisade. Les premiers, qui, dans la formation et dans l'exécution de cette entreprise, n'avaient pas un seul instant perdu de vue ce qui pouvait être le plus utile à leur commerce, s'assurèrent les territoires les plus avantageux pour un peuple trafiquant. Ils obtinrent une partie du Péloponèse, où fleurissaient alors les plus riches manufactures et surtout celles de soie. Ils eurent en leur possession plusieurs des îles les plus grandes et les mieux cultivées de l'Archipel , et formèrent une chaîne d'établissemens tant militaires que commerciaux, qui s'étendait depuis la mer Adriatique jusqu'au Bosphore L Un grand nombre de Vénitiens s'établirent à Constantinople, et sans la moindre opposition de la part de leurs belliqueux associés, peu attentifs aux progrès de l'industrie, ils réunirent dans leurs mains les différentes branches de commerce qui avaient si

1 Danduli Chronic. ap. Murât. Script. lier. Ital., vp.i. XII, p. 328 Mar. Sanuto, Vite de'duchidi Venez., Murât., vol. XXII , 532.

long-temps enrichi cette capitale. Mais ils s'attachèrent particulièrement au commerce de la soie et à celui de l'Inde. Depuis le règne de Justinien , ce fut surtout en Grèce et dans quelques-unes des îles adjacentes que les vers à soie, qu'il avait le premier introduits en Europe, furent élevés et soignés. Le produit de leurs travaux fut employé à des fabriques d'étoffes de différentes espèces dans plusieurs villes de l'empire. Mais c'était à Constantinople, séjour du luxe et de l'opulence, que se faisait le plus grand débit de cette marchandise si estimée, et ce fut par conséquent dans ses murs que se concentra le commerce de la soie. Il y avait déjà quelque temps que les Vénitiens, en envoyant des cargaisons dans les différens ports où ils trafiquaient , s'étaient aperçus que la soie, dont il se faisait tous les jours de nouvelles demandes dans toutes les parties de l'Europe, était un article de la première importance. Us avaient à Constantinople un si grand nombre de leurs concitoyens, on leur y accordait de si grandes exemptions, que non-seulement le prix et la quantité de la soie qu'ils envoyaient étendirent de beaucoup les bornes et les profits de ce commerce pour eux ; ils s'instruisirent encore si à fond de tout ce qui est relatif à la fabrique de la soie , qu'ils essayèrent de l'établir clans leurs propres états. Les mesures prises à cet effet par les individus, et les règlemens faits par le gouvernement , furent concertés avec tant de prudence, et exécutés avec un tel succès , qu'en peu de temps les manufactures de soie de Venise le disputèrent à celles de la Grèce et de la Sicile , et ne contribuèrent pas moins a enrichir la république, qu'à étendre la sphère de son commerce. En même temps les Vénitiens profitèrent de l'ascendant qu'ils avaient pris dans Constantinople pour augmenter leur commerce avec l'Inde. Outre les moyens communs à toutes les autres villes commerçantes de l'Europe, par lesquels les productions de l'orient arrivaient à la capitale de l'empire grec , elle en recevait encore une grande quantité par une voie qui lui était particulière. Quelques-unes des plus précieuses marchandises cle l'Inde et de la Chine étaient transportées par des chemins que j'ai déjà indiqués, jusqu'à la mer Noire, et de là à Constantinople, après une courte navigation. Les Vénitiens avaient un accès facile à ce marché, le mieux fourni après Alexandrie , et les mar-

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chandises qu'ils y achetaient faisaient une addition considérable à ce qu'ils avaient coutume de prendre dans les ports d'Egypte et de Syrie. Ainsi , tant que l'empire latin se soutint à Constantinople, 1rs Vénitiens eurent de si grands avantages sur leurs rivaux que leur commerce s'étendit considérablement ; et c'était d'eux principalement que toute l'Europe recevait les marchandises de l'orient.

L'autre événement dont je voulais parler , fut le renversement de la domination des Latins à Constantinople et le rétablissement de la famille impériale sur le trône. Cette révolution se consomma après une période de cinquante-sept ans , et ne fut pas moins l'effet de la puissante assistance que les Grecs reçurent de la république de Gènes , que du courage dont ils se sentirent animés un instant à la vue d'un joug étranger. Les Génois sentaient si bien les avantages que les Vénitiens, leurs rivaux dans le commerce, retiraient de leur union avec les empereurs latins de Constantinople , que, pour les en priver , il surmontèrent les préjugés les plus enracinés du siècle, et se joignirent aux Grecs schismatiques pour détrôner un monarque protégé par l'autorité papale , sans s'inquiéter des foudres du Vatican , qui , à cette époque faisaient trembler les plus grands princes. Cette entreprise , toute hardie et toute impie qu'on la supposât alors, fut couronnée du succès. Pour récompenser des services si signalés, la reconnaissance ou la faiblesse de l'empereur grec, entre au'res libertés , donna aux Génois , comme fief de l'empire, Péra, le principal faubourg de Constantinople , avec une telle diminution des droits levés sur l'importation et l'exportation des marchandises, que bientôt ils n'eurent plus de rivaux dans le commerce. Les Génois, en marchands attentifs, ne laissèrent échapper aucun des avantages que pouvait leur donner cette situation favorable. Ils environnèrent de fortifications leur établissement nouveau dans Péra ; et ils firent de leurs comptoirs sur les côtes adjacentes autant de places fortes *. Us étaient plus maîtres que les Grecs mêmes du port de Constantinople. Tout le commerce de la mer Noire leur tombait dans les mains; et non contens de cela , ils. s'emparèrent d'une partie de la

1 Niceph. Gregor., lib. xi, cap. i, § vi, lib. xvii, ihap r, (J h.

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Chersonèse taurique , aujourd'hui la Crimée, et firent de Caffa , sa principale ville , la première place de leur commerce avec l'orient, et le port dans lequel venaient se décharger (ouïes les marchandises qui se rendaient à la mer Noire par les différentes routes que j'ai déjà décrites (41)1

En conséquence de cette révolution, Gênes devint la première puissance commerçante de l'Europe; et si l'active industrie et l'intrépide courage de ses citoyens eussent élé secondés par la sagesse du gouvernement , elle aurait joui long-temps de sa supériorité. Mais il n'y eut jamais de contraste plus frappant que celui que présente l'administration intérieure des deux républiques rivales de Venise et de Gènes. Dans la première, le gouvernement marchait avec la fermeté d'une prudence réfléchie; dans l'autre, il n'avait d'autre base que l'amour de la nouveauté et le désir du changement. L'une jouissait d'un calme perpétuel ; l'autre était livrée à tous les orages et à toutes les vicissitudes des factions. L'accroissement des richesses que l'industrie de ses marchands faisait couler dans Gènes ne contre-balançait pas les défauts de son organisation politique; et même à travers sa plus brillante position, on voit percer des symptômes qui annonçaient chez elle une diminution de force et d'opulence.

Néanmoins , tant que les Génois conservèrent leur premier ascendant clans l'empire grec, les Vénitiens , dans le commerce qu'ils y faisaient , se sentirent écrasés de tant de désavantages , que leurs marchands n'allèrent plus que rarement à Constantinople, et toujours avec répugnance; pour répondre aux demandes des différentes parties de l'Europe, où ils avaient coutume d'envoyer les marchandises de l'Inde , ils furent obligés d'avoir recours aux anciens entrepôts de ce commerce. Le principal et le mieux fourni de tous était Alexandrie, en ce qu'il devenait souvent impossible de transporter les marchandises de l'Inde à travers l'Asie dans aucun port de la Méditerranée, à cause des incursions des Turcs, des Tartares et des autres hordes qui ravageaient successivement ce beau pays, ou qui s'en disputaient la possession. Mais

« VoWeta, ffist. genuens., ap. Graev. Thés., Aniiq itaLj vol. 1, 387. De Marinis, de Genuens. dignil, ih., 1480. Niceph. Greg., lib. xiii, chap. xu. Murât., Annal d'Ital,, lib. vu , cap. cecti.

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sous le gouvernement vigoureux et tout militaire des soudans mamelueks , l'ordre et la sûreté régnaient imperturbablement dans l'Egypte, et le commerce, quoique surchargé de droits, était ouvert à tout le monde. A mesure que le commerce de Constantinople et de la mer Noire se resserrait dans les mains des Génois, lesVénitiens sentirent de plus en plus la nécessité d'étendre leurs rapports avec Alexandrie (42).

Mais les chrétiens de ce siècle, se croyant souillés par des liaisons aussi marquées avec les infidèles, le sénat de Venise, pour imposer silence à ses propres scrupules et à ceux de ses sujets, eut recours à l'infaillible autorité du pape, que l'on croyait revêtu du droit de dispenser de l'observation rigoureuse des lois les plus sacrées; et il en obtint la permission d'équiper tous les ans un nombre marqué de vaissea ux pour les ports d'Egypte et de Syrie (43). Munie de cette autorisation , la république conclut un traité de commerce avec les soudans d'Egypte, sur des bases équitables, en conséquence , elle nomma un consul pour résider à Alexandrie , et un autre à Damas ; revêtus d'un caraclère public, et qui devaient exercer une juridiction mercantile, sous l'autorisation des soudans. Des marchands et artisans vénitiens s'établirent dans ces deux villes à l'ombre de leur protection. Les vieux préjugés , les vieilles antipathies furent oubliés; et de la réunion de leurs intérêts résulta pour la première fois un commerce franc et ouvert entre des chrétiens et des mahométans *.

Tandis que les Vénitiens et les Génois se traversaient dans leurs efforts, et n'épargnaient rien pour approvisionner exclusivement l'Europe des productions de l'orient, la république de Florence, pays originairement démocratique et commerçant , se livra au commerce avec tant de chaleur et de persévérance, et le génie de la nation, autant que la nature de ses institutions, était si favorable à ses progrès , que l'état s'avança rapidement à la puissance , et les citoyens à la richesse. Mais comme les Florestins n'avaient aucun port de mer commode . ils dirigèrent surfout leurs soins et leur attention vers l'amélioration de leurs manufactures , et vers des objets d'industrie domestique. D'après le compte qu'en

1 Sandi , Sloria civile Vcncziana , lib. v, cap. xv, p. 248, etc.

rend un historien très bien instruit , il paraît que les différentes espèces de manufactures des" Florentins , celles de soie et de drap surtout, étaient très florissantes au quatorzième siècle '. Les liaisons qu'ils contractèrent en différens endroits de l'Europe, où ils envoyaient le produit de leur propre industrie, les conduisirent naturellement à une autre branche de commerce, la banque. Ils acquirent bientôt une telle supériorité dans ce genre, que le commerce d'argent de presque tous les royaumes de l'Europe leur passait entre les mains; et même dans plusieurs états on leur confiait la perception et l'administration des revenus publics. En conséquence de l'activité et du succès avec lequel ils conduisaient leurs manufactures et leurs spéculations d'argent, les unes toujours accompagnées d'un produit modique, mais certain; les autres, lucratives au plus haut degré , dans un temps où l'on n'avait fixé avec précision ni l'intérêt de l'argent ni la prime sur les lettres de change , Florence devint l'une des premières villes de la chrétienté , et plusieurs de ses citoyens amassèrent des fortunes énormes. Côme de Médicis , chef d'une famille obscure qui s'éleva par ses succès dans le commerce , passait pour le plus riche marchand que l'on eût jamais connu dans l'Europe2; et dans beaucoup d'actes de munificence publique et de générosité particulière, soit pour la protection accordée aux sciences , soit pour l'encouragement donné aux arts utiles et agréables , aucun monarque de son siècle ne pouvait aller de pair avec lui. Il ne m'a pas été possible de savoir si les Médicis, dans leurs premières opérations mercantiles, firent aucun trafic en orient (44). 11 est plus probable , selon moi , qu'ils bornèrent leur commerce aux mêmes objets que leurs concitoyens. Mais dès que la république, par la conquête de Pise, se fut ouvert un débouché sur l'Océan, Côme de Médicis, qui avait la principale direction des affaires, s'efforça de donner à son pays une part dans ce commerce lucratif, qui avait élevé Gênes et Venise si fort au-dessus des autres états de l'Italie. En conséquence , on envoya des ambassa-

' Giov. Villani, Hist. Florent., ap. Murât. Script., rer. ital., vol. Xlll, pag. 823.

* Fr. Mich. Brutus, llist. Flor., p. 37, 62. Cron. Eugubinum apud Murât. Script., rer. ital., vol. XIV, p. lOf»"?. DcmmrRéi'o!utions d'Italie, tom. VI, p. 263, etc.

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eïeurs à Alexandrie, pour obtenir du Soudan que ce port et les autres ports de sa domination, fussent ouverts aux sujets de la république , et qu'il les admît a la participation des privilèges commerciaux dont jouissaient les Vénitiens. La négociation fut suivie d'un tel succès que les Florentins paraissent même avoir eu part au commerce de l'Inde (45); et peu de temps après cette époque, nous trouvons les épices au nombre des marchandises importées par les Florentins en Angleterre K

Dans quelques endroits de cette Dissertation, relatifs à la nature et aux progrès du commerce avec l'orient, j'ai été obligé d'aller à tâtons, et souvent a la lueur d'une très faible lumière. Mais comme nous approchons d'une époque où les idées des modernes sur l'importance du commerce commencèrent à se développer , et où ses progrès et ses effets devinrent pour les gouvernemens l'objet d'une attention plus particulière, nous pouvons espérer démettre plus de précision, et de marcher avec plus de certitude dans les recherches qui nous restent encore à faire. C'est à cette augmentation d'intérêt que nous devons les détails que Marino Sanuto , noble Vénitien , nous a laissés sur le commerce de l'Inde, ci la manière dont il se faisait clans son pays au commencement du quatorzième siècle. Ils recevaient les marchandises de l'orient , à ce qu'il nous dit, de deux manières différentes. Celles d'un volume moindre et d'un grand prix , telles que les clous de gérofle, la muscade, le macis , les pierres précieuses, les perles, etc., arrivaient par legolfe Persique, et le long du Tigre jusqu'à Bassora, et de là à Bagdad , d'où on les transportait dans quelque port de la Méditerranée. Celles d'un volume plus considérable, (elles que le poivre, le gingembre, la cannelle, etc., et une certaine quantité des articles plus précieux , étaient conduits par l'ancienne roule jusqu'à la mer Rouge, et de là en traversant le désert et le long du Nil jusqu'à Alexandrie. Les productions qui suivaient la première route étaient , comme l'observe Sanuto , d'une qualité supérieure ; mais souvent on n'en recevait que très peu à cause de l'ennui et de la dépense d'un long transport par terre, et i! ne peut s'empêcher d'avouer (quoique le fait ne fût pas favorable à un projet favori qu'il

1 Flakluyt, vol. i, p. 193.

avait en vue en écrivant le traité que je cite) que. par l'état abandonné des pays où passaient les caravanes, ce mode de transport était souvent précaire, et accompagné de dangers l.

C'était seulement à Alexandrie que les Vénitiens étaient toujours sûrs de trouver une provision abondante des marchandises de l'Inde; et comme c'était surtout par eau qu'elles y arrivaient , il les auraient eues à un prix raisonnable, si les soudans ne les avaient pas grevées de droits qui montaient au tiers de toute leur valeur. Cependant, malgré ce désavantage et beaucoup d'autres, il fallait en faire l'achat; car par un concours de circonstances , à la tète desquelles on doit compter l'augmentation des rapports des différentes nations de l'Europe entre elles, les demandes qui s'en faisaient allaient toujours croissant pendant le quatorzième siècle. Par l'irruption de toutes ces tribus ennemies de Barbares , qui s'emparèrent de la plus grande partie de l'Europe, ce lien puissant, par lequel les Romains avaient uni tous les peuples de leur vaste empire, fut entièrement dissous; et les embarras qu'éprouvèrent les nations pour communiquer entre elles furent si décourageans , qu'on refuserait absolument d'y ajouter foi, si la preuve n'en reposait que sur le témoignage des historiens, et n'était pas confirmée par quelque chose de plus authentique encore, la formation et l'enregistrement exprès des lois. J'ai exposé et en même temps expliqué, dans un autre ouvrage2, plusieurs statuts de ce genre, qui font la honte de la jurisprudence de presque toutes les nations de l'Europe. Mais quand les besoins et les désirs des hommes se multiplièrent, et qu'ils virent que les autres nations pouvaient leur procurer les moyens de les satisfaire, les sentimens d'inimitié qui les isolaient entre elles s'affaiblirent, et furent insensiblement remplacés par les liens d'une assistance réciproque. Depuis le temps des croisades qui rassemblèrent pour la première fois des peuples qui se connaissaient à peine, et qui, pendant deux siècles, les firent agir de concert pour le même objet , plusieurs circonstances concoururent à accélérer cette communication générale. Les peuples des bords de la mer Baltique, redoutés jusqu'alors, et délestés du reste de l'Europe comme des pirates et

1 Mar. Secrela fidelium Crucis, etc., p. 22, ap. Bougarsium. — » f/isl. de Charles V.

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des usurpateurs , prirent enfin des mœurs plus douces , et commencèrent à visiter leurs voisins en qualité de marchands. Des circonstances étrangères au sujet acluel de ces recherches les unirent ensemble dans la puissante confédération de commerce si fameuse au moyen-âge , sous le nom de ligue anséatique, et les engagèrent à établir l'entrepôt de leur commerce avec les parties méridionales de l'Europe à Bruges. C'est là que se rendaient les marchands de l'Italie , et surtout de Venise; et en échange des productions de l'orient et des manufactures de leur propre pays, ils recevaient, outre les articles d'armement et les autres marchandises de l'Europe, une quantité considérable d'or et d'argent des mines de différentes provinces d'Allemagne, les plus riches et les plus abondantes que l'on connût alors en Europe '. Bruges continua d'être le grand marché ou magasin de l'Europe pendant tout l'espace de temps où s'étendent mes recherches. C'était là que s'entretenait une correspondance régulière, autrefois inconnue , entre tous les royaumes qui divisent notre continent ; et l'on n'est plus étonné de l'état de splendeur et de puissance auquel s'élevèrent si rapidement les républiques d'Italie , quand on songe combien leur commerce, d'où ils tenaient tous ces avantages , a dû s'étendre par la consommation considérablement augmentée des productions de l'Asie , dès que les vastes contrées du nord-est de l'Europe furent ouvertes pour les recevoir.

Pendant cette prospérité et ces progrès du commerce de l'Inde, Venise reçut d'un de ses citoyens, sur les pays qui produisaient les précieuses marchandises qui formaient la plus importante branche de son commerce , des détails qui donnèrent de leur opulence , de leur population et de leur étendue une idée bien supérieure à toutes celles que s'en étaient déjà faites les Européens. Comme depuis l'époque où les Mahométans se rendirent maîtres de l'Egypte, il ne fut permis à aucun chrétien d'aller en orient à travers leurs états 2, la communication directe des Européens avec l'Inde cessa entièrement. Les détails sur l'Inde de Cosmas Indicopleustès, au sixième siècle, sont, je crois, les derniers que les peuples d'occident reçurent de

1 Examen polil. de l'Europe, de Zimmermann , P. 102.

* Sanudo , p. 23.

personnes qui eussent visité ce pays. Mais vers le milieu du treizième siècle, l'esprit de commerce, devenu alors plus entreprenant et plus avide de nouveaux moyens de s'enrichir, engagea Marco Polo, noble Vénitien qui avait commercé quelque temps dans les grandes villes de l'Asie-Mineure , à pénétrer plus avant dans les parties orientales de ce continent, jusqu'à la courdu grand khan, sur la frontière de la Chine. Pendant l'espace de vingt-six ans, dont il employa une partie à des opérations mercantiles , et l'autre à conduire les négociations que lui confiait le grand khan, il examina plusieurs régions de l'orient où n'était jamais entré aucun Européen.

Il donne la description du grand royaume de Cathay, nom sous lequel on connaît encore la Chine dans plusieurs parties de l'orient *, et la traversa depuis Chambalu ou Pékin, placé sur la frontière du nord , jusqu'à ses provinces les plus méridionales. Il visita différentes parties de l'Indostan , et il est le premier qui parle du Bengale et de Guzzerat, d'après leurs noms modernes, comme de royaumes riches et puissans. Outre ses découvertes par terre, il fit plus d'un voyage dans l'Océan indien, et apprit quelques détails sur une île qu'il appelle Zipangri ou Cipango, probablement le Japon. Il visita en personne Java et plusieurs des îles qui l'environnent, l'île de Ceylan et la côte de Malabar jusqu'au golfe de Cambay, et donna à tous ces lieux le nom qu'ils portent aujourd'hui. On n'avait jamais fait un si vaste tour de l'orient, et c'est la description la plus complète qu'aucun Européen en ait jamais présentée ; et dans un siècle où l'on ne connaissait guère de ces régions que ce qu'en apprenait la géographie de Ptolémée , non-seulement les Vénitiens, mais tous les autres peuples furent étonnés de voir s'ouvrir devant eux de si vastes pays au-delà des limites qu'on avait cru être jusqu'alors les plus reculées • de la terre dans ces parages (46). ■■-.

Mais, tandis que les spéculateurs et les oisifs i s'occupaient à examiner les découvertes deMara; Polo, qui donnèrent lieu à des conjec! lires et à des théories d'où naquirent les plus importantes < conséquences, il arriva un événement qui a! tira

1 D'Herbelot, Bibliot. orient, art. Khalay. Stewarl , Account ofThibet. Phil.Trans., t. XVII, p. 474. Voyage de À Jcnkinson, Hakhiyt, tom I, p. 333

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l'attention de toute l'Europe, et eut la plus grande influence sur la marche de ce commerce, dont je m'efforce de suivre les progrès.

L'événement que j'annonce est la conquête définitive de l'empire grec par Mahomet II, et l'établissement du siège du gouvernement turc dans Constantinople. L'effet immédiat de cette grande révolution fut que les Génois qui résidaient à Péra, enveloppés dans la calamité générale, furent obligés d'abandonner non-seulement cet établissement, mais même tous ceux qu'ils avaient formés sur la côte voisine de la mer, après en avoir été en possession près de deux siècles. Peu de temps après, les armes victorieuses du sultan les chassèrent de Cafa et de toutes les autres places qu'ils occupaient dans la Crimée 1.. Constantinople ne fut plus un marché ouvert aux peuples de l'occident pour les marchandises de l'Inde, et l'on ne pouvait s'en procurer qu'en Egypte et dans les ports de Syrie soumis aux soudans des mameluks. Les Vénitiens, par une suite de la protection et des privilèges qu'ils s'étaient assurés par leur traité de commerce avec ces puissans princes, trafiquèrent dans toutes les parties de leur empire avec un si grand avantage , qu'ils l'emportèrent facilement sur tous leurs concurrens. Gènes, qui avait été long-temps leur plus formidable rivale, humiliée par la perte de ses possessions en orient , et affaiblie par ses dissensions domestiques, déclina si rapidement qu'elle fut réduite à mendier les secours étrangers, et se soumit alternativement ù la domination des ducs de Milan et des rois de France. Cette diminution de la puissance politique des Génois affaiblit leur commerce , et en borna les spéculations. Un dernier effort qu'ils firent pour reprendre la part qu'ils avaient eue autrefois dans le commerce de l'Inde, en offrant aux soudans d'Egypte de traiter avec eux aux mêmes conditions qui avaient été accordées aux Vénitiens, ne fut suivi d'aucun succès; et pendant le reste du quinzième siècle , Venise fournit à la plus grande partie de l'Europe les productions de l'orient, et donna à son commerce une étendue qui n'avait point encore < u d'exemple dans ces temps.

L'état des autres nations de l'Europe était extrêmement favorable à l'avancement du com-

1 Folieiu, Hist. genums.. p. 002, 626. Murât, Annali d'Util., vol. AI., p. 451

merce des Vénitiens. L'Angleterre, désolée par les guerres civiles dont la malheureuse querelle des maisons d'Yorck et de Lancastre était la source, avait à peine tourné son attention sur quelques-uns des objets de commerce qui font aujourd'hui sa richesse et sa puissance. En France, on sentait encore les effets des armes et des conquêtes de l'Angleterre ; le monarque n'avait pas encore repris assez de force , et le goût du peuple n'était pas assez décidé, pour diriger le génie et l'activité nationale vers les arts de la paix. La réunion des différens royaumes d'Espagne n'était pas encore effectuée; quelques - unes de ses plus belles provinces étaient toujours sous la domination des Maures, avec qui les rois espagnols étaient dans une guerre continuelle; et, à l'exception des Catalans , l'on ne s'y occupait guère du commerce étranger. Le Portugal, quoiqu'il fût déjà entré dans cette carrière de découvertes qui se termina par les plus brillans succès, n'y avait pas encore fait assez de progrès pour mériter un rang distingué parmi les états commerçans de l'Europe. Ainsi les Vénitiens, sans rivaux, sans concurrens , si ce n'est de la part de quelquesuns des plus petits états d'Italie, pouvaient concerter et exécuter leurs plans de commerce comme bon leur semblait ; et le trafic avec les villes anséatiques , qui unissait le nord et le sud de l'Europe, et qui avait été jusque-là commun à tous les Italiens, était alors presque tout entier concentré dans leurs mains.

Tandis qu'il se formait de toutes parts des demandes pour les productions de l'Asie, et que tous les peuples de l'Europe s'empressaient de former des liaisons avec les Vénitiens, jusqu'à les attirer dans leurs ports par toutes sortes d'exemptions , nous pouvons remarquer dans leur manière de faire le commerce avec l'orient une singularité qui ne se retrouve chez aucun peuple ni dans aucune page de l'histoire. Autrefois lesTyriens,les Grecs, maîtres de l'Egypte, et les Romains, allaient chercher par mer dans l'Inde les marchandises qu'ils fournissaient aux peuples de l'occident. Aujourd'hui la même marche est suivie par les Portugais , les Hollandais, et, à leur exemple, par les autres nations européennes. Dans les deux époques, on s'est plaint que le commerce ne pouvait se faire sans épuiser les différens états de métaux précieux

qui, dans le cours de ses opérations, passent sans cesse .d'occident en orient , pour ne plus reparaître. Quelle que pût être cette perte , occasionée par la diminution successive , mais inévitable de For et de l'argent (et ce n'est pas ici pour moi le lieu d'examiner ou de décider ce que cette perte peut avoir de réel ou d'imaginaire ) , les Vénitiens ne la sentirent presque point; ils n'avaient point de communication directe avec l'Inde. Ils trouvaient en Egypte ou en Syrie des magasins remplis de marchandises de l'orient, qu'y avaient apportées les mahométans; et d'après les détails les plus exacts de la nature de leur commerce , il paraît qu'ils se les procuraient plus souvent parla voie de l'échange que par celle de rargent.L'Égypte, qui est le principal marché des productions de l'Inde, quoiqu'un des plus fertiles pays du monde, est dépourvue de beaucoup d'objets de commerce nécessaires soit pour la commodité, soit pour le luxe. Trop bornée dans son étendue et trop bien cultivée pour laisser de l'espace aux forêts, trop unie à sa surface pour receler dans son sein les métaux utiles, elle ne peut se procurer le bois de charpente, le fer, le plomb, l'étain et le cuivre, que par l'importation qui s'en fait des autres pays. Il ne paraît pas que les Égyptiens eux-mêmes, tant qu'ils furent sous la domination des mameluks , aient commercé dans aucun port chrétien; et c'était surtout des Vénitiens qu'ils recevaient tons les objets dont nous venons de parler. Outre ces articles, il sortait des mains industrieuses des Vénitiens toutes sortes de draps, d'étoffes de soie, des camelots, des miroirs, des armes, des ornemens d'or et d'argent , du verre et une foule d'autres objets qu'ils étaient toujours sûrs de vendre en Égyp'.e et en Syrie. En échange, ils recevaient des marchands d'Alexandrie , des épices de toute espèce , des drogues, des pierres précieuses, des perles, de l'ivoire, du colon et de la soie , tant apprêtés que manufacturés sous toutes les formes , et autres productions de l'orient, avec plusieurs articles précieux de fabrication ou de production égyptienne. Dans Alep, Baruth , et autres villes , outre les marchandises mêmes de l'Inde , qu'on y transportait par terre, ils ajoutaient à leurs cargaisons les lapis de Perse, les riches soies écrues de Damas que Ton connaît encore sous le nom qui leur vient de cette ville et diverses productions de l'art et de

la nature, particulières à la Syrie, à la Palestine et à l'Arabie. Si quelquefois leur débit de? marchandises de l'orient s'étendait au-delà de ce qu'ils recevaient en échange de leurs propres manufactures, le commerce avec les villes de la ligue anséatique, dont j'ai parlé, leur fournissait une quantité réglée d'or et d'argent des mines d'Allemagne, dont ils se défaisaient avec avantage dans les marchés d'Egypte et cleSyrie.

Par une suite de ce penchant qui s'est manifesté dans tous les états commerçons, et qui consiste à soumettre les opérations du commerce à des règlemens et à des modifications politiques , il paraît que le gouvernement de Venise s'est servi de sa force pour diriger l'importation des marchandises de l'Asie, et leur mode de circulation parmi les différens peuples de l'Europe. Un certain nombre de gros vaisseaux, connus sous le nom de galions ou caraques , étaient envoyés aux dépens du trésor public dans tous les entrepôts les plus considérables de la Méditerrannée et revenaient chargés des plus riches marchandises i dont la vente ne devait pas peu grossir le revenu de la république. Cependant on encourageait les citoyens de toutes les classes, et surtout les personnes de famille noble , à prendre part au commerce du dehors, et ceux qui, en conséquence, expédiaient un vaisseau d'un certain port, recevaient des gratifications considérables 2. C'était de cette manière , partie sur des vaisseaux de l'état et partie sur des vaisseaux particuliers des marchands , que les Vénitiens faisaient circuler les marchandises qui leur venaient de l'orient, et celles qui étaient le produit de leur propre pays et de leurs manufactures.

Nous avons deux moyens de connaître, au moins en partie , l'importance de ces branches de commerce dont les Vénitiens étaient les maîtres. D'abord, en considérant le haut prix et la grande diversité des marchandises importées à Bruges, le magasin d'où s'approvisionnaient les autres nations de l'Europe, on en trouve dans un auteur très bien instruit une liste des plus étendues , où sont compris tous les articles qui , dans ce siècle, étaient jugés indispensables

1 Sabellicus, Hist. rer. venel., dec, tom. IV, lib. ni, p. 868. Denina, Révolution d'Italie, tom. VI , p. 340.

» Sandi, Stor, Civ. Venez., lib. vm, p. 891.

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pour l'élégance or. pour la commodité l. Ensuite, en examinant les effets du commerce des Vénitiens sur les villes qui participaient à ses avantages, jamais les richesses ne parurent d'une manière plus éclatante à la suite du commerce. Les citoyens de Bruges qui s'y étaient enrichis étalaient dans leurs habits, leurs bâtimens et leur manière de vivre , une magnificence qui poulait aller jusqu'à mortifier l'orgueil et exciter l'envie même de la royauté (47). Anvers, lorsqu'elle devint entrepôt à son tour, le disputa bientôt à Bruges en grandeur et en opulence. Dans quelques villes d'Allemagne, et surtout à Augsbourg, le grand marché des marchandises de l'Inde, dans l'intérieur de ce vaste pays, on trouve, dès les premiers temps, des exemples de ces grandes fortunes accumulées par les spéculations du commerce, qui en ont élevé les possesseurs à un rang distingué et à une grande considération dans l'empire.

En voyant les richesses se multiplier ainsi dans tous les lieux où les Vénitiens avaient un commerce établi, il est naturel de conclure que le profit qu'ils retiraient eux-mêmes de ses différentes branches , et du trafic de l'orient surtout, devait être bien plus considérable encore. Il est cependant impossible , à moins d'avoir des renseignemens beaucoup plus précis que ceux qui nous restent, de faire une telle estimation avec exactitude; mais différentes circonstances se présentent pour établir, en général , la justesse de cette conclusion. Dès l'instant où le goût du commerce commença à se reproduire en Europe, les Vénitiens eurent une très grande part au commerce de l'orient. Cette part augmenta de plus en plus, et pendant une grande partie du quinzième siècle on peut dire qu'ils le faisaient presque seuls. Ce monopole eut les suites qu'il ne manque jamais d'avoir partout où il n'y a pas de concurrence, et où le marchand peut faire la loi aux acheteurs et régler lui-même le prix des marchandises qu'il iivre, ses profits furent exorbitans. On peut se faire quelque idée de leur étendue pendant plusieurs siècles, en suivant le taux de l'intérêt de l'argent. C'est là , sans contredit , la règle la plus infaillible à laquelle on puisse s'attacher dans l'estimation du profit que rendent les principaux fondsemployés

' Luc. Guicciardini, Descrip. (ici PaesiBassi.,\>.\Ti.

HISTORIQUES

dans le commerce ; car, suivant que l'intérêt de l'argent hausse ou baisse , le gain résultant de son usage doit nécessairement varier et devenir excessif ou modéré. Depuis la fin du onzième siècle jusqu'au commencement du seizième, période pendant lequel les Italiens déployèrent tout leur génie pour le commerce , le taux de l'intérêt fut extrêmement élevé. Il était ordinairement de vingt pour cent, quelquefois audessus; et jusqu'à l'an mil cinq cents, il n'avait jamais été au-dessous de dix ou douze pour cent, dans aucun endroit de l'Europe *. Si les profits d'un commerce aussi étendu que celui des Vénitiens répondaient à ce haut prix de l'argent , il ne pouvait manquer d'être pour eux une source abondante de richesse, pour l'état aussi bien que pour les particuliers (48). Les historiens de ce temps parlent donc delà situation de Venise, au période que nous avons sous les yeux, en termes qui ne peuvent convenir à celle d'aucun autre pays de l'Europe. Les revenus de la république et les trésors amassés par les particuliers surpassaient tout ce que l'on savait à cet égard des autres pays. Dans la magnificence de leurs maisons, la richesse de leur ameublement, la quantité de leur vaisselle en or et en argent , et dans tout ce qui pouvait contribuer à l'élégance ou à l'éclat dans leur manière de vivre, les nobles de Venise effaçaient le luxe des plus grands monarques au-delà des Alpes; et toute celte pompe n'était point l'effet d'une prodigalité aussi vaine qu'inconsidérée, c'était la suite naturelle d'une heureuse industrie, qui, après avoir accumulé les richesses avec facilité, avait le droit d'en jouir avec éclat (49).

Les Vénitiens n'avaient jamais cru leur pouvoir plus solidement établi , ils n'avaient jamais compté avec plus de confiance sur la continuation et l'accroissement de leurs richesses que vers la fin du quinzième siècle, lorsqu'il arriva deux événemens qu'ils ne pouvaient ni prévoir ni empêcher, et dont les suites furent fatales et pour l'un et pour l'autre. Le premier fut la découverte de l'Amérique ; le second , l'ouverture d'un passage direct dans les Indes orientales par le cap de Bonne-Espérance. De tous les événemens que présente l'histoire du genre humain, il n'en est certainement pas dff plus intéressans ; et comme

1 Histoire le Charles V-

SUR L'INDE ANCIENNE

ils occasionèrent un changement considérable

dans le système de communication entre les différentes parties du globe, et finirent par faire adopter ces idées et ces arrangemens de commerce qui tracent la ligne de démarcation entre les mœurs et la politique des anciens temps et des temps modernes, leurrécit se lie intimement au sujet de ces recherches, et les conduira au période qui, dans mon plan , doit leur servir de terme. Mais comme, dans un autre ouvrage1, j'ai exposé fort au long l'origine et les progrès •de ces découvertes , il suffira d'en présenter ici un aperçu rapide.

Le sentiment d'admiration ou d'envie avec lequel les autres nations de l'Europe regardèrent la richesse et la puissance de Venise , les porta naturellement à rechercher les causes de cette prééminence; la plus puissante de toutes parut être son commerce lucratif avec l'orient. Plusieurs pays, mortifiés de se voir exclus d'une source de richesses qui avait été si abondante pour les Vénitiens, avaient tenté de se procurer une part dans le commerce de l'Inde. Quelquesuns des états de l'Italie, comme je l'ai déjà fait entendre, s'étaient efforcés d'obtenir l'entrée des ports d'Egypte et de Syrie, aux mêmes conditions que les Vénitiens ; mais les négociations qu'ils entamèrent à ce sujet furent déconcertées par la prépondérance des Vénitiens à la cour des soudans, ou par les avantages considérables que desnégocians depuis long-temps en possession d'une branche de commerce quelconque ne manquent jamais d'avoir sur les nouveaux concurrens : tous leurs efforts n'aboutirent qu'à très peu de chose (50) . Les mêmes vues enfantèrent différens projets dans d'autrespays. Dès l'année rail quatre cent quatre-vingt, le génie inventif et entreprenant de Colomb lui fit concevoir l'idée d'ouvrir une communication plus prompte et plus sûre avec l'Inde en suivant un cours direct à l'occident , vers ces régions qui , suivant Marc Paul et les autres voyageurs , s'étendirent à l'orient bien au-delà des limites que les Grecs et les Romains s'étaient tracées dans l'Asie. Ce fut d'abord aux Génois, ses compatriotes, et ensuite au roi de Portugal, au service duquel il était entré, qu'il proposa l'exécution de ce plan, soutenu par des argumens tirés de la connais-

1 Histoire de V Amérique.

sance exacte de la cosmographie, par l'expérience qu'il avait lui-même acquise dans la navigation , par les rapports des habiles pilotes, et par les théories et les conjectures des anciens. Il fut rejeté des premiers par ignorance, et du second avec les circonstances les plus humiliantes pour une grande âme. Cependant , à force de persévérance et d'adresse , il engagea enfin la cour la plus soupçonneuse et la moins pénétrante de l'Europe , à se charger de l'exécution de son plan; et l'Espagne, pour avoir dérogé un moment à ses règles ordinaires de circonspection , obtint en récompense la gloire de découvrir un nouveau monde, qui en étendue ne fait guère moins que le tiers du globe habitable. Quelque étonnant que fût le succès de Colomb, il ne remplissait pas entièrement ses vues, et le tenait encore loin de ces régions de l'orient où l'espoir d'arriver avait été le premier objet de son voyage. Cependant les effets de ses découvertes furent grands et étendus. En rendant l'Espagne maîtresse de territoires immenses , fertiles en mines précieuses et en riches productions delà nature, dont plusieurs avaient été crues jusqu'alors particulières à l'Inde, les richesses qui coulèrent en abondance dans ce royaume , et de là se répandirent dans toute l'Europe, furent le signal d'une industrie universelle et de mille entreprises , qui seules auraient été capables de détourner le cours du commerce dans des routes nouvelles.

Mais c'est ce qui se fit bien plus promptement et d'une manière bien plus complète par l'autre grand événement dont j'ai parlé , la découverte d'une nouvelle route à l'orient, par le cap de Bonne - Espérance. Lorsque les Portugais, à qui les nations doivent l'ouverture de cette communication entre les parties les plus éloignées du globe habitable, entreprirent leur premier voyage de découverte, il est probable qu'ils n'avaient rien autre chose en vue que de reconnaître les parties de la côte d'Afrique les plus voisines de leur pays. Mais dès qu'on a une fois réveillé et mis en action le goût des entreprises , on ne doit plus s'attendre qu'à des progrès; et, quoique ce goût chez les Portugais ait été timide et lent dans ses premières opérations, il se fortifia par degrés, et les poussa dans leur course le long du rivage occidental du continent africain , bien au-delà du dernier terme de l'ancienne

RECHERCHES

navigation sur la même ligne. Encouragé par le succès, il s'accéléra davantage encore, méprisa les dangers qui jadis l'avaient interdit, et surmonta les difficultés qu'il avait d'abord jugées insurmonfables. Lorsque les Portugais trouvèrent sous la zone torride, que les anciens avaient prononcé être inhabitable, des pays fertiles occupés par des peuples nombreux, et qu'ils s'aperçurent que le continent de l'Afrique, au lieu de s'étendre en largeur vers l'occident , suivant l'opinion de Ptolémée, paraissait au contraire se resserrer et décliner du côté de l'orient, ils conçurent de plus vastes projets , et se flattèrent de gagner l'Inde, en continuant dans la même direction qu'ils avaient suivie si long-temps.

Après plusieurs tentatives inutiles pour arriver à ce but , il partit des bords du Tage une petite escadre, sous les ordres de Vasco de Gama, officier de rang, que son courage et ses talens rendaient digne de conduire les entreprises les plus difficiles et les plus élevées. Cependant, faute de connaître la saison convenable et la route qu'il devait tenir dans ce vaste Océan, à travers lequel il lui fallait s'avancer, son voyage fut long et périlleux. Enfin il doubla ce promontoire qui , pendant plusieurs années , avait fait l'objet de la terreur et de l'espérance de ses concitoyens. De là, après une heureuse navigation le long du sud-est de l'Afrique, il arriva a la ville de Mélinde , où il eut le plaisir de rencontrer, ainsi qu'en beaucoup d'autres endroits où il aborda, une race d'hommes bien différens des habitans grossiers du rivage occidental de ce continent, qui n'avait été visité jusqu'alors que des seuls Portugais. Il les trouva si avancés dans les différens arts de la vie et de la société, qu'ils faisaient un grand commerce non-seulement avec les peuples de leur propre côte, mais même avec les pays éloignés de l'Asie. Sous la conduite de leurs pilotes, qui suivirent une direction que l'expérience leur avait rendue familière, il fit voile à travers l'océan Indien et débarqua à Calicut, sur la côte de Malabar, le 22 mai de l'année 1488 , dix mois et deux jours après son départ du port de Lisbonne.

Le samorin ou monarque du pays, surpris de cette visite inattendue de la part d'un peuple inconnu, dont l'air, les armes, les manières, ne ressemblaient en rien à ce qu'il voyait dans les nations accoutumées à fréquenter ses ports, et

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qui arrivait dans ses états par une route jugée impraticable jusqu'alors, les reçut au premier abord avec cet enthousiasme d'admiration qu'excite souvent la nouveauté. Mais bientôt après, comme s'il eût eu le rapide pressentiment de tous les maux que cette fatale communication , ouverte avec les habitans de l'Europe, allait faire fondre sur l'Inde, il s'avisa de plusieurs stratagèmes pour couper la retraite à Gama et à ses compagnons. Mais l'amiral portugais se retira avec une prudence et une intrépidité merveilleuses de tous les dangers auxquels il fut exposé, soit parles attaques ouvertes, soit par les trames secrètes des Indiens , et il partit de Calicut avec ses vaisseaux chargés non-seulement de marchandises particulières à cette côte , mais même de plusieurs riches productions des parties orientales de l'Inde.

A son retour à Lisbonne, il fut accueilli avec les sentimens d'admiration et de reconnaissance que l'on devait à un homme qui , par la supériorité de ses talens et de son courage, avait si heureusement terminé une entreprise dont l'importance avait long-temps fait le sujet des pensées du souverain et des espérances de ses compatriotes1; et les Portugais ne furent pas les seuls qui s'intéressèrent à cet événement. Toute l'Europe y prit part; car, quoique la découverte d'un nouveau monde , soit que nous la considérions comme une preuve de génie de la part de celui qui, le premier, conçut l'idée de l'entreprise, qui en donna la connaissance au genre humain ; soit que nous pensions à l'influence qu'elle a eue sur les sciences, en nous donnant une idée plus juste du globe que nous habitons; soit enfin que nous considérions la nouvelle face qu'elle a fait prendre aux opérations du commerce; quoique cette découverte, dis-je, soit un événement d'un tout autre éclat que le voyage de Gama, cependant il semble qu'on ait donné d'abord à ce dernier une attention plus générale. Il est bien vrai que le premier remplit d'étonnement les imaginations des hommes, quoique de longtemps ils n'eurent de cette portion de la terre, qui s'ouvrait à leurs yeux, une connaissance suffisante pour se faire une idée juste ou même probable des effets que pourraient avoir les liai-

1 Asia de Barros, dec. i , lib. iv, chap. h. Casîanheda , Hist. de l'Inde, traduit en français , liv. i, c. ii-xxvui.

SUR L'INDE ANCIENNE

sons dont elle serait l'objet. Mais les immenses avantages du trafic de l'Inde, auquel s'étaient enrichies toutes les nations anciennes et modernes qui l'avaient fait, présentaient un champ plus familier à la pensée de tout homme intelligent, et tous jugèrent du premier coup d'oeil que la découverte d'une nouvelle route vers l'orient allaitnécessairementproduiredegrandes révolutions non-seulement dans les rapports du commerce, mais dans le système politique de l'Europe.

On examina avec une attention particulière, mais avec des affections bien différentes, dans les villes de Lisbonne et de Venise, quelle devait être la nature de ces révolutions , et de quelle manière elles se manifesteraient. Les Portugais, fondés sur l'espèce de droit que donnait alors la priorité de la découverte, soutenue d'une investiture du pape, se croyant seuls autorisés au commerce avec les pays qu'ils avaient reconnus les premiers, commencèrent à jouir d'avance de tous ses avantages, et s'imaginèrent que leur capitale deviendrait bientôt ce que Venise était alors, le grand magasin des marchandises de l'orient pour toute l'Europe, et le séjour de l'opulence et du pouvoir. A la première nouvelle de l'heureux voyage de Gama, les Vénitiens , avec l'œil pénétrant du commerce, prévirent que le premier effet qui s'ensuivrait pour eux serait la ruine totale de cette branche lucrative de commerce qui avait si puissamment contribué a l'enrichissement et a la grandeur de leur pays; et ils virent approcher cette catastrophe avec un sentiment d'autant plus amer, qu'ils savaient bien qu'il n'existait pour eux aucun moyen réel d'en arrêter ou même d'en retarder l'effet.

Les craintes et les espérances des deux peuples étaient bien fondées. Les Portugais entrèrent clans la nouvelle carrière, pleins d'ardeur et d'activité, et firent dans leur état militaire et commercial des efforts bien supérieurs à ce qu'on pouvait attendre d'un royaume aussi peu étendu. Ils étaient dirigés par un monarque intelligent , capable de former les plans les plus vastes avec le calme de la sagesse réfléchie, et capable de les conduire avec une infatigable persévérance. Cependant la prudence et la fermeté de ses mesures ne lui auraient que peu servi sans les inslrumens convenables pour les mettre à exécution. Heureusement pour le Portugal, l'œil

pénétrant d'Emmanuel sut distinguer un nombre d'officiers chargés du commandement suprême dans l'Inde , qui par leur courage entreprenant, leur science militaire et leur habile politique, jointe au plus pur désintéressement, au zèle de la gloire et à l'amour de leur pays, méritent d'être comptés au nombre des personnages les plus distingués par leurs vertus et par leurs talens, dont parle l'histoire de tous les temps et de toutes les nations. Us opérèrent peut-être de plus grandes choses qu'il ne s'en fit jamais en si peu de temps. Avant la fin du règne d'Emmanuel, vingt-quatre ans seulement aprèsle voyage de Gama, les Portugais s'étaient rendus maîtres de la ville de Malacca, où était alors établi le grand dépôt du commerce qui se faisait entre les habitans de toutes ces régions de l'Asie, que les Européens ont comprises dans la dénomination générale d'Indes orientales. C'était à ce port, situé à une distance à peu près égale des extrémités orientales et occidentales de ces pays, et dominant le détroit qui leur sert de communication réciproque , que les marchands de la Chine, du Japon et de chaque royaume du continent, des Moluques et de toutes les îles de l'archipel, se rendaient de l'orient; et ceux du Malabar, de Ceylan, de Coromandel et du Bengale, du côté de l'occident '. Cette conquête donna aux Portugais une grande influence sur le commerce intérieur de l'Inde, tandis que, par les établissemens qu'ils avaient aussi à Goa et à Diou, ils pouvaient se rendre maîtres du commerce de la côte de Malabar et mettre de grands obstacles aux liaisons depuis long-temps établies de l'Egypte avec l'Inde par la mer Rouge. Leurs vaisseaux fréquentaient tous les ports de l'orient où se trouvaient des marchandises de prix, depuis le cap de Bonne-Espérance jusqu'à la rivière de Quang-Tong; et le long de cette immense étendue de côtes, qui était de plus de quatre mille lieues 2, ils avaient établi, tant pour la commodité que pour la sûreté du commerce y une chaîne de forts ou de comptoirs. Ils s'étaient aussi emparés de plusieurs postes favorables au commerce, le long de la côte méridionale d'Afrique, et dans plusieurs des îles situées entre Madagascar et les Moluques. Partout , dans l'Inde,

1 Décades de Barros, dec. i, lib. vin , chap. i. Osor. De Re Emaii., lib. vu, 213.

» Histoire générale des voyases , iom. I, p. 140.

RECHERCHES

ils étaient reçus avec respect, et, dans beaucoup d'endroits, ils jouissaient de l'autorité suprême. Us y faisaient le commerce sans rivaux ou sans gêne; ils dictaient aux naturels les conditions des échanges; ils mettaient souvent aux marchandises qu'ils achetaient le prix qui leur convenait, et pouvaient ainsi faire venir de l'Indostan et des pays au-delà tout ce qu'il y a d'utile , de rare ou d'agréable, en plus grande abondance et de plus de différentes espèces qu'il ne s'était encore vu en Europe.

Non oontens de l'ascendant qu'ils avaient acquis dans l'Inde, les Portugais formèrent de bonne heure le projet, non moins hardi qu'intéressé , d'exclure toutes les autres nations du commerce avantageux de l'orient. Pour y réussir, il fallait a voir sur les golfes Arabiq ue et Persique des postes d'où ils auraient pu se rendre maîtres de la navigation de ces deux mers intérieures, et qui les auraient mis en état d'arrêter l'ancienne communication de l'Egypte avec l'Inde , et de dominer l'entrée des grandes rivières qui facilitaient le transport des marchandises de l'Inde, non-seulement dans les provinces intérieures de l'Asie, mais encore jusqu'à Constantinople. La conduite des mesures qui devaient mener à ce but fut confiée à Alphonse Albuquerque, le plus grand des généraux portugais qui se distinguèrent dans l'Inde. Après les plus grands efforts du génie et de la valeur, il ne put remplir qu'à demi le plan que s'était tracé l'ambition de ses concitoyens. En chassant de l'île d'Ormus, qui commandait l'entrée du golfe Persique , les petits princes qui y avaient établi leur domination sous la dépendance des rois de Perse, il mit le Portugal en possession de ce commerce étendu avec l'orient, qui , suivant l'exposé que j'en ai déjà fait , avait été pendant plusieurs siècles entre les mains des Perses. Ormus, sous la domination portugaise , devint bientôt le grand marché où l'empire de Perse et toutes les provinces d'Asie qui en sont à l'occident s'approvisionnèrent des productions de l'Inde ; et une ville qu'ils bâtirent dans cette île déserte et destituée d'eau devint l'un des principaux séjours de l'opulence , de la splendeur et du luxe, dans l'orient '.

1 Osorins, De Reb. gest. Eman., lib. x, p. 274, etc. Voyages de Tavernicr, liv v, chap. xxm.

HISTORIQUES

Il s'en faut bien que les opérations d'Albûquerque dans la mer Rouge aient été suivies du même succès ; en partie par la vigoureuse résistance des princes arabes dont il attaqua les ports, en partie par le dommage qu'essuya sa flotte sur une mer dont la navigation est extrêmement difficile et dangereuse, il fut obligé de se retirer sans avoir pu former aucun établissement important '. L'ancienne route de communication avec l'Inde par la mer Rouge demeura toujours ouverte aux Égyptiens ; mais les opérations de leur commerce dans ce pays furent très resserrées , et souffrirent beaucoup de l'influence que les Portugais avaient acquise dans tous les ports qu'ils avaient coutume de fréquenter.

En conséquence, les Vénitiens ne lardèrent pas à sentir eux-mêmes dans leur commerce de l'Inde cette diminution qu'ils avaient prévue avec un sentiment de terreur. Pour arrêter le mal dans ses progrès , ils persuadèrent au soudan de mameluks, alarmé comme eux des succès rapides des Portugais dans l'orient , et non moins intéressé à prévenir dans leurs mains le monopole de ce commerce qui avait fait si longtemps la principale richesse des monarques et des peuples d'Egypte, d'entrer en négociation avec le pape et le roi de Portugal. Le ton que prit le Soudan dans cette négociation fut celui qui convenait au chef arrogant d'un gouvernement militaire. Après avoir exposé le droit exclusif qu'il avait au commerce de l'Inde, il annonça à Jules II et à Emmanuel que si les Portugais n'abandonnaient pas la nouvelle route qu'ils s'étaient ouverte dans l'océan Indien , et ne cessaient d'empiéter sur ce commerce qui , de temps immémorial, s'était fait entre l'est de l'Asie et ses états, il ferait mettre à mort tous les chrétiens d'Egypte , de Syrie et de Palestine , brûlerait leurs églises et démolirait le Saint- Sépulcre lui-même 2. Cette formidable menace qui, quelques siècles auparavant, aurait fait trembler toute la chrétienté , paraît avoir fait si peu d'impression que les Vénitiens, en dernier ressort, eurent recours à une mesure qui , dans ce siècle, ne fut pas seulement jugée répréhensible , mais impie. Ils engagèrent le Soudan à

1 Osorius, lib. ix, p. 248.

* Osorius, De Rébus. Eman., lib. iv, p. 1 10, édit. 1580. Asia de Barros , decad. i, lib. vin, chap. n.

SUR L'INDE ANCIENNE

équiper une flotte sur la mer Rouge , et à attaquer ces usurpateurs inattendus d'un monopole lucratif, dont lui et ses prédécesseurs avaient joui long-temps en paix. Comme l'Egypte ne produisait pas le bois propre à la construction des gros vaisseaux , les Vénitiens permirent au Soudan d'en couper dans leurs forêts de Dalmatie , d'où il fut transporté à Alexandrie , et de là à Suez , en partie par eau , en partie par terre. Là , on construisit douze vaisseaux de guerre , à bord desquels un corps de mameluks reçut ordre de servir sous le commandement d'un officier de mérite. Ces nouveaux ennemis , bien plus formidables que les naturels de l'Inde, à qui ils avaient eu affaire jusqu'alors , les reçurent avec un courage intrépide , et après quelques chocs très rudes, ils ruinèrent entièrement l'escadre et restèrent maîtres de l'océan Indien i.

Bientôt après ce désastre, la domination des mameluks fut renversée , et l'Egypte, la Syrie et la Palestine furent soumises à l'emnir*» turc par les armes victorieuses de Sélim Ier. L'intérêt mutuel des Turcs et des Vénitiens leur fit bientôt oublier leurs anciennes animosilés , pour travailler de concert à la ruine du commerce des Portugais dans l'Inde. D'après ces dispositions , Sélim confirma aux Vénitiens les grands privilèges dont ils avaient joui dans leur commerce , sous le gouvernement des mameluks , et publia un édit qui déchargeait de tout droit d'entrée les productions de l'orient venant directement d'Alexandrie, dans toute l'étendue de ses états, et qui en mettait de considérables sur celles qui arrivaient de Lisbonne 2.

Mais toutes ces petites mesures vinrent échouer contre les avantages supérieurs qu'assurait aux Portugais dans l'approvisionnement de l'Europe la nouvelle route de communication qu'ils avaient ouverte avec l'orient. Vers le, même temps , les Vénitiens, mis à deux doigts de leur perte par la fatale ligue de Cambray, qui humilia l'orgueil de la république et anéantit sa puissance, ne furent plus en état de faire pour la conservation de leur commerce les efforts dont

1 Asia de Barros, dec. n , lib. n , ch. vi. Lafitau , Hist. des découvertes des Portugais, tom. I, p. 292, etc. Osorius, lib îv, p. 120.

» Sandi, Stor cii>. Venez., part, n, p. 991 , part, ni, p. 432.

ils auraient été capables aux beaux jours de leur gouvernement , et furent réduits aux faibles expédiens d'un [état qui succombe. Ils en donnèrent une preuve remarquable dans l'offre qu'ils firent au roi de Portugal l'an mil cinq cent vingt-un , d'acheter à un prix convenu toutes les épiceries qui entraient dans Lisbonne, après en avoir prélevé la quantité nécessaire à la consommation de ses sujets. Si Emmanuel avait été assez inconsidéré pour accepter une pareille proposition , Venise recouvrait tout le profit du monopole qu'elle avait perdu. Mais l'offre fut accueillie comme elle le méritait , c'est-à-dire rejetée sans hésitation *.

Les Portugais continuèrent , presque sans obstacle , leurs progrès dans l'orient , et finirent par y établir un état commerçant auquel il n'y avait encore eu rien de comparable dans l'histoire des nations , soit que nous en considérions l'étendue et l'opulence , le faible pouvoir qui le fonda , ou l'éclat avec lequel il fut gouverné. Emmanuel , qui jeta les fondemens de cet étonnant édifice , eut la satisfaction de le voir presque achevé. Partout dans l'Europe on recevait des mains des Portugais les productions de l'orient; et si nous en exceptons quelques faibles portions qui arrivaient encore aux Vénitiens par les routes anciennes, la partie du globe que nous habitons n'eut plus de rapports de commerce avec l'Inde et les régions ultérieures de l'Asie , que par le cap de Bonne-Espérance.

Quoique depuis cette époque les peuples de l'Europe n'aient point cessé de faire par mer leur commerce avec l'Inde, cependant c'est encore par terre que les autres parties du monde reçoivent une très grande quantité des plus précieuses productions de l'orient. En suivant les progrès du commerce avec l'Inde, cette branche qui en est une des plus étendues , n'a point été examinée avec une attention suffisante. Quand on se rappelle l'état imparfait de la navigation chez les anciens, on n'est pas étonné qu'ils aient eu souvent recours à la voie longue et dispendieuse du transport des marchandises par terre; mais que ce mode de transport se soit non-seulement conservé, mais même étendu chez les modernes , c'est ce qui demande quelque explication.

• Osor De Reb.Eman., lib. xn, p. 265.

RECHERCHES

En jetant l'œil sur une carte d'Asie , on ne peut s'empêcher de remarquer que la communication avec tous les pays de ce vaste continent jusqu'à l'ouest de l'Indostan et de la Chine , quoique ouverte , en quelque sorte , du côté du sud par les fleuves navigables de l'Euphrate et du Tigre , et du côté du nord, par deux mers intérieures, l'Euxin et la mer Caspienne, doit nécessairement se faire entièrement par terre dans plusieurs grandes provinces. Ce fut là , comme je l'ai observé , le premier moyen de communication entre différens pays, et pendant l'enfance de la navigation il n'y en eut point d'autre. Même après que cet art eut acquis quelque degré de perfection, le transport des marchandises, par les fleuves dont j'ai parlé, pénétrait si peu avant dans l'intérieur du pays, et le commerce du Pont-Euxin et de la mer Caspienne était si souvent infesté par les nations barbares dispersées sur leurs côtes, que, soit pour cette raison, soit par l'attachement des hommes à d'anciennes habitudes, le commerce des différentes contrées de l'Asie, celui de l'Inde surtout et des régions au-delà, continua de se faire par terre.

Les mêmes circonstances qui portèrent les habitans de l'Asie à faire une si grande partie de leur commerce réciproque de cette manière opérèrent avec plus de force encore en Afrique. Ce vaste continent , qui ressemble peu aux autres divisions de la terre , n'est pas, comme l'Europe et l'Asie , pénétré par des mers intérieures ou par une chaîne "de lacs comme le nord de l'Amérique , ni ouvert par des fleuves (si l'on en excepte le Nil) d'une navigation fort étendue. Il présente une même surface continue, entre les différentes parties de laquelle il n'a pu, dès les commencemens, exister de rapports que par terre. Quelque grossiers que soient les peuples de l'Afrique, et quelque peu de progrès qu'ils aient fait dans les arts sociaux , il paraît que l'on n'a point cessé d'entretenir de pareilles liaisons. Je ne puis, faute de renseignemens , déterminer avec précision qu'elle en a été l'étendue et la marche , dans les temps plus anciens où j'ai porté mes recherches. 11 est extrêmement probable que, de temps immémorial, l'or, l'ivoire et les parfums du nord et du sud de l'Afrique furent transportés au golfe Arabique ou en Egypte , et échangés contre les épices et les autres productions de l'orient.

HISTORIQUES

La religion mahométane , qui se répandit avec une étonnante rapidité par toute l'Asie et dans une partie considérable de l'Afrique , contribua beaucoup à l'augmentation du commerce par terre dans ces deux parties du monde, et lui donna une nouvelle vigueur en y mêlant un nouveau principe d'activité,- et en le dirigeant vers un centre commun. Mahomet enjoignit à tous ses sectateurs de visiter une fois dans leur vie la Caaba ou bâtiment carré dans le temple de la Mecque, objet de vénération pour ses compatriotes, dont l'époque se perd dans la nuit des temps; suivant leur tradition, c'est le premier lieu sur ce globe où la divinité commença d'être adorée : pour leur rappeler continuellement l'obligationderemplircedevoir, il établit pour règle que les vrais croyans, dans les actes de dévotion multipliés que prescrit sa religion, auraient toujours le visage tourné vers ce lieu saint l. Pour se conformer à ce précepte solennel, inculqué avec le plus grand soin, de nombreuses caravanes de pèlerins s'assemblèrent tous les ans dans tous les lieux où la foi mahométane est établie. Des rivages de l'Atlantique , d'un côté, de l'autre , des régions les plus éloignées de l'orient, les fidèles disciples du prophète s'avancent vers la Mecque. Aux idées et aux objets de dévotion se mêlent les idées et les objets du commerce Les nombreux chameaux (5 1 ) de chaque caravane sont chargés des marchandises de l'un et de l'autre pays, du transport le plus facile et du plus prompt débit. La ville sacrée regorge non-seulement de zélés dévots, mais de riches marchands. Pendant le peu de jours qu'ils y restent, il n'y a peut-être point sur la terre de foire pius considérable que celle de la Mecque. Il s'y fait les plus riches affaires : l'expédition , le silence. la confiance mutuelle et la bonne foi qui y président, en sont la preuve la moins équivoque. Les productions et les manufactures de l'Inde forment le principal article de ce grand trafic , et les caravanes , à leur retour, les répandent dans toutes les parties de l'Asie et de l'Afrique. Parmi ces objets , il en est que l'on juge nécessaires non-seulement aux commodités de la vie, mais à sa conservation; les autres en font l'élégance et l'agrément. Il y a, dans leur immense variété , de quoi satisfaire les goûts de tous les

•D'Herbelot., Biblioth. orient., artic. Caaba et Kcblah

SUR L'INDE ANCIENNE

climats, à tous les degrés de civilisation; ils sont recherchés avec le même empressement des naturels grossiers de l'Afrique et des habit ans plus raffinés de l'Asie. Pour répondre à leurs différentes demandes , les caravanes reviennent chargées des mousselines et des indiennes du Bengale et du Detcan, des châles de Cachemire, du poivre de Malabar, des diamans de Golconde, des perles de Kilkare, de la cannelle de Ceylan, de la muscade, des clous de girofle et du macis des Moluques, et dîme infinité d'autres marchandises de l'Inde.

Outre ces grandes caravanes que forment tout à la fois le respect pour un précepte religieux et le désir d'étendre une branche de commerce lucrative, il en est d'autres qui ne laissent pas d'être considérables, entièrement composées de marchands dont Tunique objet est le commerce. Celles-là partent à des époques fixes des différens points de l'empire turc et persan ; elles vont dans l'indostan et même jusqu'en Chine, par des routes qui étaient connues autrefois, et font parvenir les plus précieuses marchandises de ces pays, par terre, aux provinces éloignées des deux empires. Ce n'est qu'en considérant la distance à laquelle se transportent une grande quantité de ces marchandises , et souvent à travers dévastes déserts qui, sans le secours des chameaux , auraient été impraticables , que ion peut se former quelque idée de l'étendue du commerce par terre avec l'Inde, et que l'on est à même de juger combien, dans une dissertation sur les différentes manières de faire ce trafic , celle-là était digne de l'attention que nous avons mise à la décrire (52).

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