INTROD
effet de rétablissement des Barbares dans l'empire fut de diviser les nations que la puissance romaine avait unies. L'Europe fut morcelée en plusieurs états distincts, et, pendant plusieurs siècles , toute communication entre ces états divisés fut presque entièrement interrompue, des pirates couvraient les mers et rendaient la navigation dangereuse; et en arrivant dans des ports étrangers il y avait peu de secours et même de sûreté à attendre de la part de ces peuples féroces. Les habitans des parties éloignées du même royaume ne pouvaient même que difficilement avoir quelque communication entre eux. Un voyage un peu long était une expédition périlleuse, dans laquelle on avait à craindre et la violence des bandits qui infestaient les chemins, et les exactions insolentes des nobles, presque aussi redoutables que les brigands. Ainsi la plupart des habitans de l'Europe, enchaînés par toutes ces circonstances réunies au lieu où le sort les avait fixés , ignoraient jusqu'aux noms , à la situation, au climat et aux productions des pays éloignés d'eux.
Différentes causes se réunirent pour ranimer l'esprit de commerce et pour rouvrir en partie la communication entre les nations diverses. Les Italiens , par leurs relations avec Constantinople et les autres villes de l'empire grec, avaient conservé quelque goût pour les arts et pour les précieuses productions de l'Orient; ils en communiquèrent la connaissance, à d'autres peuples voisins de l'Italie. Cependant il ne se faisait encore qu'un commerce médiocre, qui n'établissait entre les différens états que des liaisons très bornées. Les croisades, en conduisant en Asie des armées nombreuses tirées de toutes les parties de l'Europe, ouvrirent entre l'Orient et l'Occident une communication plus étendue, qui subsista pendant plusieurs siècles ; et quoique les conquêtes et non le commerce fussent l'objet de ces expéditions; quoique l'issue en eût été aussi malheureuse que le motif en avait été bizarre et déraisonnable , il en résulta cependant , comme on l'a déjà vu , des effets très heureux et très durables pour les progrès du commerce. Tantquedura la manie des croisades, .les grandes villes d'Italie et des autres pays de l'Europe acquirent la liberté , et avec elle des privilèges qui les rendirent autant de communautés indépendantes et respectables. Ainsi l'on
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vit se former dans chaque royaume un nouvel i ordre de citoyens , qui se vouèrent au commerce j et s'ouvrirent par là une route aux honneurs et à la richesse.
Peu de temps après la fin de la guerre sainte j on découvrit la boussole, qui , en rendant la navigation plus assurée et en même temps plus audacieuse, facilita la communication entre les nations éloignées , et les rapprocha pour ainsi dire l'une de l'autre.
Pendant la même période de temps , les états d'Italie établirent un commerce régulier avec l'Orient par les ports d'Egypte, et en tirèrent toutes les riches productions des Indes. Ils introduisirent en même temps dans leur territoire des manufactures de différentes espèces , qu'ils encouragèrent et soutinrent avec beaucoup de vigueur et de soin. Ils inventèrent de nouvelles branches d'industrie , et transplantèrent de l'Orient différentes productions naturelles, nées sous des climats plus chauds , et qui fournissent encore aujourd'hui les matériaux d'un commerce étendu et lucratif. Les Italiens tirèrent de grands avantages du débit de ces marchandises, qu'ils importaient d'Asie , ou qui étaient le fruit de leur propre industrie ; ils les vendirent aux autres peuples d'Europe qui commençaient à acquérir des goûts de luxe et d'agrément, inconnus ou méprisés de leurs ancêtres.
Pendant le douzième et le treizième siècle, le commerce d'Europe fut presque entièrement entre les mains des Italiens, plus connus alors sous le nom de Lombards. On vit clans les différens états s'établir des compagnies ou sociétés de négocians lombards qui se mirent sous la protection immédiate de gouvernemens divers. Elles obtinrent des privilèges et des immunités considérables, et l'on suspendit à leur égard l'exécution des anciennes lois barbares contre les étrangers. Ces négocians devinrent bientôt les voituriers, les manufacturiers et les banquiers de tout le continent.
Tandis que les Italiens, au midi de l'Europe, étendaient et perfectionnaient le commerce avec tant d'activité et de succès, le même esprit d'industrie agitait le nord vers le milieu du treizième siècle. Les pays voisins delà mer Baltique étaient alors habités par des peuples féroces qui infestaient cette mer de pirates; les villes de Harobourg et de Lubeck ayant commencé à commercer
avec ces peuples furent obligées de former entre elles une ligue défensive pour repousser les brigands. Elles retirèrent tant d'avantages de cette union, que d'autres villes s'empressèrent d'entrer dans la confédération, et bientôt quatre-vingts des cités les plus considérables , dispersées dans ces vastes contrées qui s'étendent du fond de la mer Baltique jusqu'à Cologne sur le Rhin, se réunirent pour former cette fameuse ligue anséalique devenue dans la suite si formidable , qu'on a vu les plus grands monarques rechercher son alliance et redouter son inimitié.
Les membres de cette association puissante formèrent le premier plan systématique de commerce qui ait été connu dans le moyen-âge , et le continuèrent en suivant des lois communes faites dans leurs assemblées générales. Ils fournirent au reste de l'Europe des provisions de marine, et choisirent différentes villes , dont la plus considérable était Bruges en Flandre, pour y établir des magasins où leur négoce se faisait avec beaucoup d'exactitude et de régularité. C'était là que les Lombards apportaient les denrées de l'Inde avec les produits des manufactures d'Italie, qu'ils échangeaient contre les marchandises plus volumineuses mais non moins utiles , qui venaient du nord. Les négocians anséatiques portaient ensuite dans les ports de la mer Baltique les cargaisons qu'ils recevaient des Lombards , ou bien ils les transportaient en remontant les grandes rivières jusque dans l'intérieur de l'Allemagne.
Cette communication régulière, qui s'était ouverte entre les peuples du nord et du sud de l'Europe , leur apprit à connaître leurs besoins réciproques; la consommation extraordinaire qui se fît bientôt de marchandises de toute espèce excita l'émulation des babi tans des Pays-Bas; ils s'appliquèrent avec plus de vigueur à perfectionner et à étendre les deux grandes manufactures de laine et de coton pour lesquelles ce pays était déjà renommé dès le siècle de Charlemagne. Comme Bruges devint le centre de communication entre les négocians Lomhards et ceux des villes anséatiques , les Flamands commerçaient dans cette ville avec les uns et les autres; l'étendue et le progrès de ce commerce firent naître parmi ce peuple une habitude générale d'industrie , qui fit pendant long-temps de la
Flandre et des provinces adjacentes le pays le plus riche , le plus peuplé et le mieux cultivé de l'Europe.
Edouard III, roi d'Angleterre, frappé dt l'état florissant de ces provinces, n'eut pas de peine à en démêler la véritable cause. Il s'occupa des moyens d'encourager l'industrie parmi ses sujets, lesquels, méconnaissant alorslesavantages de leur situation et ignorant la source d'où la richesse devait un jour se répandre dans leur île, négligeaient entièrement le commerce, et n'essayaient pas même d'imiter les manufactures aoni us fournissaient îes matériaux aux étrangers. Edouard engagea des ouvriers flamands à venir s'établir dans son royaume , et il fit plusieurs bonnes lois pour l'encouragement et le règlement du commerce ; ce fut à ses soins que l'Angleterre dut l'établissement de ses manufactures de laine : ce prince tourna le génie actif et entreprenant de son peuple vers la culture de ces arts qui ont élevé les Anglais au premier rang parmi les nations commerçantes.
Les progrès du commerce et la communication qui s'établit entre les différens peuples paraîtront peu considérables si on les compare à la rapidité et à l'étendue de ceux qui se sont faits depuis deux siècles ; mais on les trouvera prodigieux si l'on fait attention à l'état de l'Europe avant le douzième siècle. Ce changement ne pouvait manquer de produire de grands effets. Le commerce tend à affaiblir les préjugés qui entretiennent la séparation et l'animosité réciproque des nations ; il adoucit et polit les mœurs des hommes, qu'il unit par un des liens les plus forts de l'humanité , celui de satisfaire leurs besoins mutuels ; il les dispose à la paix , en formant dans chaque état un ordre de citoyens, personnellement intéressés au maintien de la tranquillité générale. Dès que l'esprit de commerce commence à acquérir de la vigueur et de l'ascendant dans un état, on voit aussitôt un nouveau génie animer son gouvernement , et y diriger les alliances, les guerres, les négociations. On en trouve les preuves les moins équivoques dans l'histoire des états d'Italie, de la ligue anséatique et des villes des Pays-Bas, pendant le période dont nous parlons. A mesure que lecommerce pénétra chez les différens peuples de l'Europe, on les vit successivement tourner leur attention vers les objets qui occupent toutes les
sociétés policées , et adopter les mœurs qui forment le caractère des nations (29).