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sieurs convives arrivèrent peu à peu, el lui témoignèrent le plus vif intérêt. Au moment où l'on allait se mettre à table, le parent dont on a parlé se présenta tout-h-coup dans la salle à manger, en disant: « Christos f^oscres » y suivant l'usage au tems de Pâques '. Il n'y eut point d'autre explication que les embrassemens les plus sincères. M. de L***, profitant de la bonne disposition de son parent , lui présenta la jeune Sibérienne. On s'entretint de son affaire
' Il est d'usage en Russie d'embrasser ses amis et ses connaissances la première fois qu'on les rencontre dans la semaine de Pâques : le plus empressé dit en embrassant : Christos ooscres (le Christ est ressuscité ) ; l'autre répond : Voïstino i>oscres (en vérité, il est ressuscité).
pendant le dîner, et tout le monde convint qu'en lui conseillant de s'adresser au sénat on lui avait indiqué une mauvaise voie. La révision du procès de son père , en suivant toutes les formes de la justice , aurait pu durer bien longtems : on pensait qu'il serait beaucoup plus avantageux de s'adresser directement à la bonté de l'empereur, et l'on promit d'en chercher les moyens avec le tems. Enfin, tous les convives l'avertirent de ne plus s'exposer aux aveuitures du sénat , dont le récit avait fort amusé la société Vers le soir, M"^ de L*** la fit reconduire chez le marchand par son domestique.
En revenant chez son hôte, Prascovie admirait comment la Providence l'avait
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conduite chez M. de L*** au moment de la réconciliation des deux parens, et comme pour les lui rendre favorables ; et, lorsqu'elle passa devant le sénat, elle se rappela la prière qu'elle avait faite à Dieu de ne plus y retourner qu'une fois. « Sa bonté, pensait-elle, a fait plus que » je ne lui avais demandé ^ car je ne serai )) plus obligée d'y retourner , et cet >) homme de fer aussi m'a rendu scr- » vice , par la grâce de Dieu , dit-elle en » regardant la statue de Pierre-le-Grand : » sans lui je n'aurais peut-être pas vu que » le pont était rétabli; je n'aurais pas )) fait la connaissance de ces bons amis » qui m'ont promis leur secours, et par » la protection desquels j'espère obtenir » la liberté de mon père. » ,
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Telles étaient les réflexions de Prascovie, dont la foi la plus vive dirigeait et soutenait toutes les démarches. Cependant, malgré tout l'intérêt que prenaient à elle ses amis de Wassili-Ostrow, son bonheur devait avoir une autre source.
L'hôte de Prascovie, revenu depuis quelques jours de Riga , avait été surpris de la trouver encore chez lui , et s'était mis aux enquêtes pour trouver la maison de la princesse T***, pour laquelle la jeune fille avait une lettre de recommandation : cette dame, prévenue aussi de l'arrivée prochaine de la jeune voyageuse , l'attendait chez elle. Le marchand la vit et reçut l'ordre d'amener Erascovie. Celle-ci quitta la maison
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qu'elle avait habitée pendant deux mois^ et surtout sa bonne hôtesse, avec beaucoupde regrets; maishiproteclion d'une grande dame favorisait tellement ses espérances , que ce puissant intérêt l'emporta bientôt sur sa tristesse.
Lorsqu'elle arriva chez la princesse avec son conducteur , le portier lui ouvrit la porte. Prascovie, le voyant tout galonné , crut que c'était encore un sénateur qui sortait de la maison , et lui fit la révérence. « C'est le portier de la » princesse , n lui dit à voix basse le marchand. Arrivée au haut de l'escalier, le portier donna deux coups de sonnette dont elle ne comprit pas bien la raison ; mais, comme elle avait vu quelquefois des sonnettes a la porte des boutiques ,
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elle pensa que c'était une précaution contre les voleurs. /En entrant dans le salon, elle fut intimidée par l'air de cérémonie et parle silence qui y régnaient : jamais elle n'avait vu d'appartement si orné, et surtout si bien éclairé. La société était nombreuse et disposée en groupes ; les jeunes gens jouaient autour d'une table dans un coin de la cbambre, et tous les regards étaient fixés sur eWe./ La vieille princesse était à une partie de boston avec trois autres personnes : dès qu'elle aperçut la jeune fille, elle lui ordonna de s'approcber. (( Bonjour, mon «enfant, lui dit -elle; avez -vous une » lettre pour moi ? » Malheureusement Prascovie avait oublié de la préparer, et fut obligée de tirer un petit sac de son
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sein et d'en sortir péniblement la lettre. Les jeunes personnes présentes cliuchotaient et riaient tout bas. La princesse prit la lettre et la lut avec attention. Pendant ce tems , un des partenaires , qui avait arrangé son jeu et que cette visite ennuyait fort, jouait impatiemment des doigts sur la table en regardant la nouvelle arrivée qui venait troubler son plaisir , et qui crut reconnaître en lui le gros monsieur qui avait refusé sa supplique au sénat. Lorsqu'il vit la princesse replier sa lettre , il dit d'une voix formidable : « Boston ! » Prascovie, déjà déconcertée , voyant qu'il la regardait fixement , crut qu'il lui adressait la parole, et répondit : « Que vous plaît-il, » monsieur? » ce qui fit rire tout le II. 19
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monde. La princesse lui dit qu'elle était charmée de connaître sa bonne conduite et son amour pour ses parens : elle promit de lui être utile ; et , après avoir dit quelques mots en français à une dame de sa maison , elle la congédia d'un signe de tête.
Pendant les premiers jours qu'elle passa chez sa nouvelle protectrice , Prascovie se trouva fort isolée et fort embarrassée : elle aurait préféré être retenue chez ses amis de Wassili-Ostrovir, ou même chez le marchand. Cependant , après quelques jours, elle fut plus k son aise dans la maison, et fit connaissance avec les personnes qui l'habitaient. Les domestiques étaient aussi obligeans que leur maîtresse était
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bonne et généreiise./Elle mangeait à la lal)le de la princesse, que son grand âge et ses infirmités empêchaient souvent de paraître, et n'avait jamais l'occasion de lui parler en particulier :
bientôt les personnes de la société s'accoutumèrent à sa présence et ne s'occupèrent plus d'elle. La jeune étrangère avait souvent fait parler à la princesse du but de son voyage et de ses espérances ; mais soit que cette dame en regardât le succès comme impossible , soit que les personnes qui s'étaient chargées
de lui parler l'eussent négligé, ses prières n'eurent aucun résultat, et toutes ses espérances étaient uniquement fondées sur la protection de ses amis de Wassili- Ostrow , qu'elle voyait assez souvent.
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Pendant qu'elle était encore chez sou premier liôte, un officier de la chancellerie de M. V***, secrétaire des conimandemens de S. M. I. l'impératricemère , lui avait conseillé de présenter une requête pour obtenir des secours, et s'était char(j;é lui-même de la faire parvenir. M. V***, croyant secourir un pauvre ordinaire, lui avait destiné cinquante roubles , et lui fit dire de passer chez lui. Elle s'y présenta le matin lorsqu'il était en ville , et fut reçue par jYjme Y*** q^j l'accueillit amicalement , et qui entendit le récit de ses aventures avec autant de surprise que de plaisir. La jeune fille était enfin sur la route qui devait la conduire bientôt à l'accomplissement de tous ses vœux. M""" V*** la
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pria cl atlcndre le retour de son mari ^ et, dans la longue eonférencc qu'elles eurent ensemble, cette dame sentit redoubler l'intérêt qu'elle avait conçu au premier abord pour Prascovie.
Lorsque les personnes d'un vrai mérite , lorsque les bonnes âmes se rencontrent pour la première fois, elles ne font point connaissance : on peut dire qu'elles se reconnaissent comme de vieux amis qui n'étaient séparés que par l'éloignement ou l'inégalité des conditions.
Dans la première heure que Prascovie passa chez cette dame, elle reconnut avec transport cet accueil simple et cordial qui ne l'avait jamais trompée dans ses espérances , et pressentit son
Ijoiiheur ; elle trouvait dans son cœur plus de confiance qu'elle n'en avait jamais éprouvé. Ses prières, écoutées par la bienveillance et soutenues par l'espoir, eurent toute la chaleur qui devait en assurer le succès.
A son retour, M. V*** partagea les sentimens de son épouse , et ne voulut point offrir à la jeune fille le secours qu'il lui avait destiné sans la connaître. Comme il devait retourner à la cour incessamment , il promit de la recommander à Sa Majesté, si le tems et les affaires le permettaient , et la pria de dîner chez lui , pour recevoir sa réponse.
L'impératrice ordonna que Prascovie lui fût présentée le même soir k six
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heures. La voyageuse ne s'attendait point à tant de bonheur. Lorsqu'elle en reçut l'assurance, elle pâlit et fut prête à se trouver mal. Au lieu de remercier M. V*** , elle leva vers le ciel ses yeux pleins de larmes, a 0 mon Dieu ! s'é- » cria -t- elle, je n'ai donc pas mis en » vain mon espoir en vous ! » Pleine du trouble qui l'agitait, et ne sachant comment témoigner sa reconnaissance à son nouveau protecteur , elle baisait les mains de M""*" V***. « Vous seule , lui » disait-elle, êtes digne de faire agréer » mes remercîmens à l'homme bienfai- » sant dont j'attends la délivrance de » mon père ! »
Vers le soir, sans rien changer à son costume simple , on donna quelques
soins à sa toilette, et M. V*** la conduisit à la cour. En approchant du palais impérial , elle pensait à son père qui lui en avait représenté l'entrée comme si difficile. « S'il nfie voyait maintenant ! » disait^elle à son conducteur. S'il sa- » vait devant qui je vais paraître ! quelle » joie n'éprouverait-il pas ! Mon Dieu ! » mon Dieu ! achevez votre ouvrage ! » Sans faire la moindre demande sur la manière dont elle devait se présenter, ni sur ce qu'elle devait dire , elle entra sans trouhle dans le cahinet de l'impératrice. Sa Majesté la reçut avec sa honte connue , et l'interiogea sur les circonstances de son histoire, qu'elle désirait connaître , d'après le précis que lui en avait fait M. V***. Prascovie répondit
avec une assurance modeste, comme aurait pu le faire une personne possédant l'usage du monde. Elle paria du but de son voyage ; persuadée de l'innocence de son père, elle ne demanda point sa grâce, mais Ja révision de son y^ v^^ procès. jSa Majesté loua son courage, sa piété filiale; elle promit de la recommander à l'empereur, et lui fit remettre aussitôt trois cents roubles pour ses premiers besoins, en attendant de nouveaux bienfaits.
Prascovie sortit du palais tellement pénétrée de son bonheur et de la })onté de l'impératrice, que, lorsqu'à son retour M'"*" V *** lui demanda si elle était contente de sa présentation, elle ne put répondre que par un torrent de larmes.
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Pendant son absence , une dame de Ja maison de la princesse T***, ne la voyant pas revenir depuis le matin , interrogea le domestique qui l'avait accompagnée, et apprit de lui qu'il l'avait vue monter en voiture avec M. V*** pour se rendre à la cour : on était donc informé de sa présentation. Lorsqu'elle rentra, vers les neuf heures du soii-, elle fut aussitôt, et pour la première fois, appelée au salon : le succès qu'elle venait d'obtenir avait opéré une petite révolution dans l'esprit de tout le monde. Son bonheur fit le plus grand plaisir à ses amis, et parut en faire davantage encore aux personnes qui ne lui avaient témoigné jusqu'alors que de l'indifférence. On observa qu'elle avait
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une jolie tournure et de beaux yeux.
Lorsqu'elle raconta les promesses de Sa Majesté, et les espérances qu'elle en avait conçues pour la délivrance de son père , on trouva cela tout naturel et fort aisé. Plusieurs des membres de la société s'offrirent généreusement de parler au ministre en sa faveur, et de la protéger; enfin, le contentement parut général, et le joueur de boston , après que les remises furent achevées , donna lui-même des marques sensibles d'intérêt.
Elle se retira bientôt dans sa chambre pour se mettre en prières , et pour remercier Dieu des faveurs inattendues qu'elle venait d'en recevoir. Son bonheur lui ôta, pendant plusieurs heures,
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le sommeil qui l'avait fuie si souvent pour des causes bien différentes.
Lorsqu'elle se réveilla le lendemain , et que le souvenir de tout ce qui s'était passé la veille rentra dans sa mémoire, elle fit un cri de joie : u N'est-ce pas un » songe trompeur qui m'abuse? est-il w bien vrai que j'ai vu l'impératrice?
» qu'elle m'a parlé avec tant de bonté?»
Les transports de sa joie auijmentaient à mesure que ses idées plus claires se débarrassaient des vapeurs du sommeil. Elle s'iiubilla promptement , et, afin de s'assurer encore de la réalité des événemens de la veille , elle courut aussitôt ouvrir un tiioir dans lequel se trouvait l'argent qu'elle avait reçu par ordre de Sa Majesté.
Quelques jours après, l'impératricenière lui fit, assij>ner une pension, et voulut bien elle-même la présenter à l'empereur et à l'impératrice retenante, qui l'accueillirent aussi favorablement.
Elle reçut de leur générosité un présent de cinq mille roubles, et des ordres furent donnés pour la révision du procès de son père.
Le vif intérêt qu'elle inspira bientôt à M. de K*** , ministre de l'intérieur, ainsi qu'à toute sa famille , aplanit toutes les difficultés. Cet homme respectable possédait deux avantages qui se trouvent rarement réunis dans les personnes en place , le pouvoir et le désir d'obliger ; et plus d'une fois les services qu'il aimait à rendre prévinrent les démar-
ches des malheureux. M. de K*** mit toute l'obligeance qui lui était naturelle à terminer la révision du procès dont il était chargé; et, depuis ce moment, l'intéressante solliciteuse n'eut plus aucune inquiétude sur son sort à venir. Connue à la cour et favorisée du ministre , Prascovie voyait avec plus de surprise encore que de joie l'empressement subit que le public lui témoignait. Les ministres étrangers, et les personnes les plus considérables de la ville voulurent la voir, et lui donnèrent des marques de bienveillance.
La princesse Y*** et M""' W*** lui assurèrent l'une et l'autre une pension de cent roubles. Cette faveur générale n'influa point sur sa manière d'être , et
iie lui donna jamais le moindre mouvement de vanité. Elle avait dans le monde cette assurance que donne la simplicité, j'oserai dire cette hardiesse de l'innocence, qui ne croit pas à la méchanceté des autres.
L'étude approfondie du monde ramène toujours ceux qui l'ont faite avec fruit à paraître simples, et sans prétentions ; en sorte que l'on travaille quelquefois long-tems pour arriver au point
par où l'on devrait commencer..' Pras-
covie, simple en effet et sans prétentions , n'avait besoin d'aucun effort pour le paraître , et ne se trouvait jamais déplacée dans la bonne société. Un jugement sain, un esprit juste et naturel suppléaient à son ignorance profonde
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de toute chose , et souvent ses réponses inattendues et fermes déconcertèrent les indiscrets, y
Un jour, quelqu'un l'interrompit au milieu de son récit, en présence d'une nombreuse assemblée, et lui demanda pour quel crime son père avait été condamné à l'exil. A cette question peu délicate , un profond silence annonça la désapprobation de la société. La jeune fille, jetant sur l'indiscret un regard plein d'une juste et froide indignation : « Monsieur , lui répondit-elle , un père » n'est jamais coupable pour sa fille, et » le mien est innocent. »
Lorsqu'elle racontait les détails de son histoire , et développait sans y penser les qualités de son noble caractère,
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elle n'était jamais animée par l'enthousiasme qu'elle inspirait à ses auditeurs. Elle ne parlait que pour satisfaire aux demandes qu'on lui faisait. Ses réponses étaient toujours dictées par un sentiment d'obéissance , jamais par le désir de briller ou même d'intéresser personne. Lés éloges qu'on lui prodiguait excitaient son étonnement, et, lorsqu'ils étaient outrés , ou même de mauvais goût , son mécontentement devenait visible.
Le tems qu'elle passa dans la capitale , en attendant le décret de rappel de son père, lui donna des jouissances innombrables. Tout était nouveau pour elle, tout l'intéressait. Les personnes qu'elle voyait fréquemment admiraient les ju-
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gemens pleins de sens qu'elle portait sur les divers objets de ses observations. Deux dames de la cour qu'elle avaiJ prises dans une affection particulière , les comtesses W***, lui proposèrent un jour de voir l'intérieur du palais impél'ial , et s'amusèrent beaucoup de la surprise que lui causaient à chaque pas tant de richesses réunies et de si vastes appartemens. Lorsqu'elle entra dans la magnifique salle de St. -Georges , elle ^ fit le signe de la croix croyant entrer dans une église. Elle revit , sans les reconnaître , quelques salons qu'elle avait déjà parcourus lors de sa présentation , tant elle était alors préoccupée de sa situation et du sujet important qui l'y amenait!