X. DE MAISTRE
et pendant l'abstinence forcée qu'on avait fait souffrir au major, le jeune Mamet, touché de compassion, profitait adroitement de l'absence momentanée de ses parents pour lui apporter du pain ou des pommes de terre cuites sous la cendre. ~
Quelques mois s'étaient écoulés depuis l'envoi de la lettre, sans événement remarquable. Pendant cet intervalle, Ivan avait su gagner la bienveillance de la femme et du vieillard, ou du moins était parvenu à se rendre nécessaire. Il savait tout l'art qui peut entrer dans la cuisine d'un officier de détachement. Il faisait à merveille le kislitchi (1), préparait les concombres salés, et avait accoutumé ses hôtes aux petites douceurs qu'il introduisait dans leur ménage.
Pour obtenir plus de confiance, il s'était mis avec eux sur le pied d'un bouffon imaginant chaque jour quelque nouvelle plaisanterie pour les amuser : Ibrahim aimait surtout à lui voir danser la cosaque. Lorsque quelque habitant du village venait les visiter, on ôtait à Ivan ses fers, et on le faisait danser ; ce qu'il exécutait toujours de bonne grâce, en ajoutant à chaque fois quelque gambade ridicule de plus. Il s'était procuré par cette conduite constante la liberté de parcourir le village, le long duquel il était ordinairement suivi par une troupe d enfants attirée par ses bouffonneries ; et comme il comprenait la langue tartare, il eut bientôt appris celle du pays, qui en est un dialecte très rapproché.
Le major lui-même était souvent forcé de chanter avec son denchik des chansons russes et de jouer de la guitare pour amuser cette féroce société. Dans les commencements, on lui ôtait les fers qui liaient sa main droite lorsqu'on exigeait de lui cette complaisance ; mais la femme s' étant aperçue qu'il jouait quelquefois malgré ses fers pour se désennuyer, on ne lui accorda plus la même faveur ; et le malheureux musicien se repentit plus d'une fois d'avoir laissé paraître son talent. Il ignorait alors que sa guitare contribuerait un jour à lui rendre la -liberté.
Pour obtenir cette liberté désirée, les deux prisonniers formaient mille projets, tous bien difficiles à exécuter. Lors de leur arrivée dans le village, les habitants envoyaient chaque
(i) Boisson russe : ccst une espèce de bière faite avec de la farine.
= LES PRISONNIERS DU CAUCASE
nuit, et à tour de rôle, un homme pour augmenter la garde. Insensiblement on se relâcha de cette précaution. Souvent la sentinelle ne venait pas : la femme et l'enfant couchaient dans une chambre voisine, et le vieux Ibrahim restait seul avec eux ; mais il gardait soigneusement sur lui la clef des fers, et se réveillait au moindre bruit. De jour en jour le prisonnier était traité avec plus de rigueur. Comme la réponse à ses lettres n'arrivait point, les Tchetchenges venaient souvent dans sa prison pour l'insulter et le menacer des plus cruels traitements. On le privait de ses repas, et il eut un jour le chagrin de voir battre sans pitié le petit Mamet pour quelques nèfles que cet enfant lui avait apportées.
Une circonstance bien remarquable dans la situation pénible où se trouvait Kascambo, c'est la confiance qu'avaient en lui ses persécuteurs et l'estime qu'il leur avait inspirée. Tandis que ces barbares lui faisaient souffrir des avanies continuelles, ils venaient souvent le consulter et le prendre pour arbitre dans leurs affaires et dans les démêlés qu'ils avaient ensemble. Entre autres contestations dont on le fit juge, la suivante mérite d'être citée par sa singularité.
Un de ces hommes avait confié une assignation russe de cinq roubles à son camarade, qui partait pour une vallée voisine, en le chargeant de la remettre à quelqu'un. Le commissionnaire perdit son cheval, qui mourut en chemin, et se persuada qu'il avait le droit de garder les cinq roubles en indemnité de la perte qu'il avait faite. Ce raisonnement, digne du Caucase, ne fut point goûté par le propriétaire de l'argent. Au retour du voyageur, il y eut grand bruit au village. Ces deux hommes avaient réuni autour d'eux leurs parents et leurs amis, et la rixe aurait pu devenir sanglante, si les anciens de la horde, après avoir vainement tenté de les apaiser, ne les eussent engagés à soumettre leur cause à la décision du prisonnier. Toute la population du village se porta tumultueusement chez lui pour apprendre plus tôt l'issue de ce ridicule procès. Kascambo fut tiré de sa prison et conduit sur la plate-forme qui servait de toit à la maison.
La plupart des habitations, dans les vallées du Caucase, sont en partie creusées dans la terre, et ne s'élèvent au-dessus du sol que de trois ou quatre pieds ; le toit est horizontal et formé d'une couche de terre glaise battue. Les habitants, et