‹ Œuvres complètesChapitre 112 sur 148 · X. DE MAISTRE · texte numérisé non relu

X. DE MAISTRE

surtout les femmes, viennent se reposer sur ces terrasses après le coucher du soleil, et souvent y passent la nuit dans la belle saison.

Lorsque Kascambo parut sur le toit, il se fit un profond silence. On aurait vu sans doute avec étonnement, à ce singulier tribunal, des plaideurs furieux, armés de pistolets et de poignards, soumettre leur cause à un juge enchaîné, à demi mort de faim et de misère, qui cependant jugeait en dernier ressort, et dont les décisions étaient toujours respectées.

Désespérant de faire entendre raison à l'accusé, le major le fit approcher, et, pour mettre au moins les rieurs du côté de la justice, il lui fit les interrogations suivantes : « Si, au lieu « de te donner cinq roubles à porter à son créancier, ton « camarade t'avait seulement chargé de lui porter le bonjour, « ton cheval ne serait-il pas mort tout de même?

« — Peut-être, répondit le rénitent.

« — Et dans ce cas, ajouta le juge, qu'aurais-tu fait du « bonjour ? N'aurais-tu pas été forcé de le garder en paye- « ment et de t'en contenter ? J'ordonne, en conséquence, que tu « rendes l'assignation et que ton camarade te donne le bonjour. »

Lorsque cette sentence fut traduite aux spectateurs, des éclats de rire annoncèrent au loin la sagesse du nouveau Salomon. Le condamné lui-même, après avoir disputé quelque temps, fut obligé de céder, et dit en regardant l'assignation : « Je savais d'avance que je perdrais si ce chien de chrétien « s'en mêlait. » Cette singulière confiance dénote l'idée qu'ont ces peuples de la supériorité européenne et le sentiment inné de justice qui existe parmi les hommes les plus féroces.

Kascambo avait écrit trois lettres depuis sa détention, sans recevoir aucune réponse : une année s'était écoulée. Le malheureux prisonnier, manquant de linge et de toutes les commodités de la vie, voyait sa santé dépérir et s'abandonnait au désespoir. Ivan lui-même avait été malade pendant quelque temps. Le sévère Ibrahim, à la grande surprise du major, avait cependant délivré ce jeune homme de ses fers pendant son indisposition, et le laissait encore en liberté. Le major l'interrogeant un jour à ce sujet : « Maître, lui dit Ivan, « depuis longtemps je veux vous consulter sur un projet qui « m'est venu en tête. Je crois que je ferais bien de me faire « mahométan.

LES PRISONNIERS DU CAUCASE

« — Tu deviens fou, sans doute ?

« — Non, je ne suis pas fou : il n'y a pour moi que ce « moyen de vous être utile. Le prêtre turc m'a dit que, « lorsque je serais circoncis, on ne pourra plus me retenir « dans les fers : alors je pourrai vous rendre service, vous « procurer au moins de la bonne nourriture et du linge ; « enfin, qui sait? quand je serai libre... le Dieu des Russes « est grand ! nous verrons....

« — Mais Dieu lui-même t'abandonnera, malheureux, si tu « le trahis. »

Kascambo, tout en grondant son domestique, avait de la peine à ne pas rire de son bizarre projet ; mais lorsqu'il vint à le lui défendre formellement : « Maître, lui répondit Ivan, « je ne puis plus vous obéir, et voudrais en vain vous le « cacher ; c'est déjà fait ; je suis mahométan depuis le jour où « vous m'avez cru malade et où l'on m'a ôté mes fers. Je « m'appelle Houessein maintenant. Quel mal y a-t-il ? ne puis- « je pas me refaire chrétien quand je voudrai et quand vous « serez libre? Voyez ! déjà je n'ai plus de fers, je puis rompre « les vôtres à la première occasion favorable, et j'ai bon « espoir qu'elle se présentera. » On lui tint, en effet, parole : il ne fut plus enchaîné et jouit dès lors d'une plus grande liberté ; mais cette liberté même faillit lui être funeste. Les principaux auteurs de l'expédition contre Kascambo craignirent bientôt que le nouveau musulman ne désertât. Le long séjour qu'il avait fait parmi eux et l'habitude qu'il avait de leur langue le mettaient dans le cas de les connaître tous par leurs noms, et de donner leur signalement à la ligne, s'il y retournait ; ce qui les aurait exposés personnellement à la vengeance des Russes : ils désapprouvaient hautement le zèle déplacé du prêtre. D'une autre part, les bons musulmans, qui l'avaient favorisé au moment de sa conversion, remarquèrent que lorsqu'il faisait sa prière sur le toit de la maison selon l'usage, et comme le mollah le lui avait expressément recommandé, pour se concilier la bienveillance publique, il mêlait souvent par habitude et par inadvertance des signes de croix aux prosternements qu'il faisait dans la direction de la Mecque, à laquelle il lui arrivait parfois de tourner le dos ; ce qui leur rendait suspecte la sincérité de sa conversion.

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