X. DE MAISTRE
Quelques mois après sa feinte apostasie, il s'aperçut d'un grand changement dans les rapports qu'il avait avec les habitants, et ne put se méprendre aux signes manifestes de leur malveillance. Il en cherchait vainement la cause, lorsque des jeunes gens avec lesquels il était particulièrement lié vinrent lui proposer de les accompagner dans une expédition qu'ils allaient entreprendre. Leur projet était de passer le Tereck, pour dépouiller des marchands qui devaient se rendre à Mosdok ; Ivan accepta sans hésiter leur proposition. Depuis longtemps il désirait se procurer des armes ; on lui promettait une part du butin. Il pensa qu'en le voyant revenir auprès de son maitre les personnes qui le soupçonnaient de vouloir déserter n'auraient plus les mêmes raisons de se défier de lui. Cependant, le major s'étant fortement opposé à ce projet, il avait l'air de n'y plus penser, lorsqu'un matin Kascambo vit, en se réveillant, la natte sur laquelle dormait Ivan roulée contre le mur ; il était parti pendant la nuit. Ses compagnons devaient passer le Tereck la nuit suivante et attaquer les marchands, dont ils connaissaient la marche par leurs espions.
La confiance des Tchetchenges aurait dû faire naître quelque soupçon dans l'esprit d'Ivan : il n'était pas naturel que des hommes si rusés et si défiants admissent un Russe, leur prisonnier, dans une expédition dirigée contre ses compatriotes. On apprit en effet dans la suite qu'ils ne lui avaient proposé de les accompagner que dans l'intention de l'assassiner. Comme sa qualité de nouveau converti les obligeait à quelques ménagements, ils s'étaient proposé de le garder à vue pendant la route, et de se défaire ensuite de lui au moment de l'attaque, en laissant croire qu'il avait été tué dans le combat. Quelques hommes seulement de l'expédition étaient dans le secret ; mais l'événement dérangea leurs dispositionsr Au moment où leur bande s'était mise en embuscade pour attaquer les marchands, un régiment de Cosaques les surprit eux-mêmes, et les chargea si vivement, qu'ils eurent bien de la peine à repasser la rivière. La grandeur du péril leur fit oublier le complot formé contre Ivan, qui les suivit dans leur retraite.
Comme leur troupe en désordre traversait le Tereck, dont les eaux sont très rapides, le cheval d'un jeune Tchetchenge
LES PRISONNIERS DU CAUCASE
s'abattit au milieu du fleuve et fut aussitôt entraîné par les flots. Ivan, qui le suivait, poussa son cheval dans le courant, au risque d'être entraîné lui-même, et saisissant le jeune homme au moment où il allait disparaître sous les eaux, parvint à le ramener à l'autre bord. Les Cosaques, à la faveur du jour qui commençait à paraître, le reconnaissant à son uniforme et à sa fourragère (1), visaient sur lui en criant : « Déserteur ! attrapez le déserteur ! » Ses habits furent criblés de balles. Enfin, après s'être battu en désespéré et avoir brûlé toutes ses cartouches, il revint au village avec la gloire d'avoir sauvé la vie à l'un de ses compagnons et de s'être rendu utile à toute la troupe.
Si la conduite qu'il avait tenue dans cette occasion ne lui ramena pas tous les esprits, elle lui gagna du moins un ami : le jeune homme qu'il avait sauvé l'adopta pour son koniak (titre sacré que les montagnards du Caucase ne violent jamais), et jura de le défendre envers et contre tous. Mais cette liaison ne suffisait pas pour le mettre à l'abri de la haine des principaux habitants. Le courage qu'il venait de montrer, son attachement à son maître, augmentèrent les craintes qu'il leur avait inspirées. On ne pouvait plus le regarder comme un bouffon incapable d'aucune entreprise, ainsi qu'on l'avait fait jusqu'alors ; et lorsqu'on réfléchissait à l'expédition manquée, à laquelle il avait pris part, on s'étonnait que des troupes russes se fussent trouvées à point nommé dans un lieu si éloigné de leur résidence ordinaire, et l'on soupçonna qu'il avait eu les moyens de les prévenir. Quoique cette conjecture fût sans fondement réel, on le surveilla de plus près. Le vieux Ibrahim lui-même, craignant quelque complot pour l'évasion de ses prisonniers, ne leur permettait plus d'avoir entre eux d'entretien suivi, et le brave denchik était menacé, quelquefois même battu, lorsqu'il voulait converser avec son maître.
Dans cette situation, les deux prisonniers imaginèrent un moyen de s'entretenir sans donner de soupçon à leur gardien. Comme ils étaient dans l'habitude de chanter ensemble des chansons russes, le major prenait sa guitare lorsqu'il avait quelque chose d'important à communiquer à Ivan en
(i) Mot russe qui correspond à ce que Ton nomme en français bonnet d'écurie, casquette.