‹ Œuvres complètesChapitre 114 sur 148 · X. DE MAISTRE · texte numérisé non relu

X. DE MAISTRE

présence d'Ibrahim, et chantait en l'interrogeant : celui-ci répondait sur le même ton, et son maître l'accompagnait avec sa guitare. Cet arrangement n'étant point une nouveauté, on ne s'aperçut jamais d'une ruse qu'ils eurent d'ailleurs la précaution de n'employer que rarement.

Plus de trois mois s'étaient écoulés depuis l'expédition malheureuse dont il a été question, lorsque Ivan crut s'apercevoir d'une agitation extraordinaire dans le village. Quelques mulets chargés de poudre étaient arrivés de la plaine. Les hommes nettoyaient leurs armes et préparaient des cartouches. Il apprit bientôt qu'une grande expédition se préparait. Toute la nation devait se réunir pour attaquer une peuplade voisine qui s'était mise sous la protection des Russes, et qui leur avait permis de construire une redoute sur son territoire. Il ne s'agissait pas de moins que d'exterminer toute la peuplade, ainsi que le bataillon russe qui protégeait la construction du fort.

Quelques jours après, Ivan, en sortant de la cabane le matin, trouva le village désert. Tous les hommes en état de porter les armes étaient sortis pendant la nuit. Dans la tournée qu'il fit au village pour prendre des informations, il acquit de nouvelles preuves des mauvaises intentions que l'on avait contre lui. Les vieillards évitaient de lui parler. Un petit garçon lui dit ouvertement que son père .'voulait le tuer. Enfin, comme il retournait tout pensif vers son maître, il vit sur le toit d'une maison une jeune femme qui souleva son voile, et qui, avec les marques du plus grand effroi, lui fit signe de la main de s'éloigner, en lui montrant le chemin de la Russie : c'était la sœur du Tchetchenge qu'il avait sauvé au passage du Tereck.

Lorsqu'il rentra dans la maison, il trouva le vieillard occupé à visiter les fers de Kascambo. Un nouveau venu était assis dans la chambre : c'était un homme qu'une fièvre intermittente avait empêché de suivre ses camarades, et qu'on avait envoyé chez Ibrahim pour augmenter la garde des prisonniers jusqu'au retour des habitants. Ivan remarqua cette précaution sans témoigner la moindre surprise. L'absence des hommes du village présentait une occasion favorable pour l'exécution de ses projets ; mais la vigilance plus active de leur gardien et surtout la présence du fiévreux en

= LES PRISONNIERS DU CAUCASE

rendaient le succès très incertain. Cependant sa mort devenait inévitable s'il attendait le retour des habitants ; il prévoyait que leur expédition serait malheureuse, et que leur rage ne l'épargnerait pas. Il ne lui restait plus d'autre ressource que celle d'abandonner son maitre ou de le délivrer incessamment. Le fidèle serviteur aurait souffert mille morts plutôt que de choisir la première.

Kascambo, qui commençait à perdre tout espoir, était tombé depuis quelque temps dans une espèce de stupeur, et gardait un profond silence. Ivan, plus tranquille et plus gai que de coutume, se surpassa dans les apprêts du repas, qu'il faisait en chantant des chansons russes, auxquelles il mêlait des paroles d'encouragement pour son maitre .

« Le temps est venu, disait-il, en ajoutant à chaque phrase « le refrain insignifiant d'une chanson populaire russe, hai luli, « hai luli, le temps est venu de finir notre misère ou de périr. « Demain, hai luli, nous serons sur le chemin d'une ville, d'une « jolie ville, hai luli, que je ne veux pas nommer ; courage, « maître ! ne vous laissez pas décourager. Le Dieu des « Russes est grand. »

Kascambo, indifférent à la vie et à la mort, ne connaissant pas les projets de son denchik, se contenta de lui dire : « Fais ce que tu voudras, et tais-toi. » Vers le soir, le fiévreux, qu'on avait traité généreusement pour le retenir, et qui, outre le bon repas qu'il avait fait, s'était encore amusé le reste de la journée à manger duchislik (1), fut saisi d'un si violent accès de fièvre, qu'il abandonna la partie et se retira chez lui. On le laissa aller sans beaucoup de difficulté, Ivan ayant complètement rassuré le vieillard par sa gaieté. Pour éloigner encore toute espèce de méfiance, il se retira de bonne heure au fond de la chambre, et se coucha sur un banc contre la muraille, en attendant qu'Ibrahim s'endormît ; mais ce dernier avait résolu de veiller toute la nuit. Au lieu de se coucher sur une natte auprès du feu, comme il faisait ordinairement, il s'assit sur un billot vis-à-vis de son prisonnier, et renvoya sa belle-fille qui se retira dans la chambre voisine, où était son enfant, et ferma la porte sur elle.

De l'angle obscur où il s'était placé, Ivan regardait attenti-

(i) Viande de mouton que Ton fait rôtir en petits morceaux au bout d'une baguette.

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