X. DE MAISTRE
portée, il profita d'un moment favorable, la saisit tout à coup, et la mit aussitôt à terre, dans l'ombre que formait le corps d'Ibrahim. Lorsque celui-ci jeta les yeux sur lui, il était loin de là, et continuait la danse. Cette scène dangereuse durait depuis assez longtemps, et Kascambo, las de jouer, commençait à croire que son denchik manquait de courage ou ne jugeait pas l'occasion favorable. Il jeta les yeux sur lui au moment où, s' étant saisi de la hache, l'intrépide danseur s'avançait d'un pas ferme pour en frapper le vieux brigand. L'émotion qu'éprouva le major fut si forte, qu'il cessa de jouer, et laissa tomber sa guitare sur ses genoux. Au même instant, le vieillard s'était baissé, et avait fait un pas en avant pour avancer des broussailles dans le feu : des feuilles sèches s'enflammèrent et jetèrent une grande lueur dans la chambre : Ibrahim se retourna pour s'asseoir,
Si, dans cette occasion, Ivan avait poursuivi son entreprise, un combat corps à corps devenait inévitable : l'alarme aurait été donnée, ce qu'il fallait surtout éviter ; mais sa présence d'esprit le sauva. Lorsqu'il s'aperçut du trouble du major, et qu'il vit Ibrahim se lever, il posa la hache derrière le billot même qui servait de siège à ce dernier, et recommença la danse. « Jouez, morbleu ! dit-il à son maître ; à quoi songez-vous? » Le major, reconnaissant l'imprudence qu'il avait faite, se remit doucement à jouer. Le vieux geôlier n'eut aucun soupçon, et s'assit de nouveau ; mais il leur ordonna de finir la musique et de se coucher. Ivan alla tranquillement prendre l'étui de la guitare et vint le poser sur le foyer ; mais au lieu de recevoir l'instrument que son maître lui présentait, il saisit tout à coup la hache derrière Ibrahim, et lui asséna un si terrible coup sur la tête, que le malheureux ne poussa pas même un soupir, et tomba roide mort le visage dans le feu : sa longue barbe grise s'enflamma ; Ivan le retira par les pieds et le couvrit d'une natte.
Ils écoutaient, pour savoir si la femme avait été réveillée, lorsque, étonnée sans doute du silence qui régnait après tant de bruit, elle ouvrit la porte de sa chambre : « Que « faites- vous donc ici ? dit-elle en s'avançant vers les pri- « sonniers ; d'où vient qu'il sent la plume brûlée ? » Le feu venait d'être dispersé et ne donnait presque plus de lueur. Ivan leva la hache pour la frapper ; elle eut le temps de 144 ======
============= LES PRISONNIERS DU CAUCASE
détourner la tête, et reçut le coup dans la poitrine en jetant un affreux soupir : un autre coup, plus rapide que l'éclair, l'atteignit dans sa chute, et l'étendit morte aux pieds de Kascambo. Effrayé de ce second meurtre, auquel il ne s'attendait pas, le major, voyant Ivan s'avancer vers la chambre de l'enfant, se plaça devant lui pour l'arrêter. « Où vas-tu, « malheureux ? lui dit-il ; aurais-tu la barbarie de sacrifier « aussi cet enfant, qui m'a témoigné tant d'amitié ? Si tu me « délivrais à ce prix, ni ton attachement ni tes services ne « pourraient te sauver à notre arrivée à la ligne.
« — A la ligne, répondit Ivan, vous ferez ce que vous vou- « drez ; mais ici il faut en finir. »
Kascambo, rassemblant toutes ses forces, le saisit au collet, comme il voulait forcer le passage : « Misérable, lui dit-il, « si tu oses attenter à sa vie, si tu lui ôtes un seul cheveu, « je jure ici devant Dieu que je me livre moi-même entre « les mains des Tchetchenges, et ta barbarie sera inutile.
« — Entre les mains des Tchetchenges ! répéta le denchik « en élevant sa hache sanglante sur la tête de son maître ; « ils ne vous reprendront jamais vivant : je les égorgerai, « eux, vous et moi, avant que cela arrive. Cet enfant peut « nous perdre en donnant l'alarme ; dans l'état où vous êtes, « des femmes suffisent pour vous ramener en prison.
« — Arrête ! arrête ! » s'écria Kascambo, des mains duquel Ivan cherchait à se dégager. « Arrête ! monstre, tu m'égor- « géras moi-même avant de commettre ce crime ! » Mais embarrassé par ses fers et faible comme il était, il ne put retenir le féroce jeune homme, qui le repoussait, et tomba rudement par terre, prêt à défaillir de surprise et d'horreur. Tandis que, tout souillé du sang des premières victimes, il faisait des efforts pour se relever : « Ivan, s'écria-t-il, je t'en « conjure, ne le tue pas ! au nom de Dieu, ne verse pas le « sang de cette innocente créature ! » Il courut au secours de l'enfant dès qu'il en eut la force ; mais en arrivant à la porte de la chambre il heurta dans l'obscurité Ivan qui revenait. « Maître, tout est fini ; ne perdons pas de temps et ne faites « pas de bruit. Ne faites pas de bruit, vous dis-je, répondait- « il aux reproches désespérés que lui faisait son maître : ce « qui est fait est fait ; maintenant il n'y a plus à reculer. Jus- « qu'à ce que nous soyons libres, tout homme que je ren-