‹ Œuvres complètesChapitre 118 sur 148 · X. DE MAISTRE · texte numérisé non relu

X. DE MAISTRE

« contre est mort, ou bien il me tuera ; et si quelqu'un entre « ici avant notre départ, je ne regarde pas si c'est un homme, « une femme ou un enfant, si c'est un ami ou un ennemi, je « l'étends là avec les autres. » Il alluma une esquille de mélèze et se mit à fouiller dans la giberne et dans les poches du brigand ; la clef des fers ne s'y trouva pas : il la chercha de même vainement dans les habits de la femme, dans un coffre, et partout où il s'imagina qu'elle pouvait être cachée. Tandis qu'il faisait ces recherches, le major s'abandonnait sans prudence à sa douleur ; Ivan le consolait à sa manière. « Vous « feriez mieux, lui disait-il, de pleurer la clef des fers, qui « est perdue. Qu'avez-vous à regretter de cette race de bri- « gands qui vous ont tourmenté pendant plus de quinze « mois ? Ils voulaient nous faire mourir, eh bien ! leur tour « est venu avant le nôtre. Est-ce ma faute à moi ? Que l'en- « fer puisse les engloutir tous ! »

Cependant la clef des fers ne se trouvant pas, tant de meurtres devenaient inutiles si l'on ne parvenait à les rompre. Ivan, avec le coin de la hache, parvint à détacher l'anneau de la main, mais celui qui liait la chaîne aux pieds résistait à tous ses efforts : il craignait de blesser son maître, et n'osait employer toute sa force. D'autre part, la nuit s'avançait, le danger devenait pressant : ils se décidèrent à partir. Ivan attacha fortement la chaîne à la ceinture du major, de manière qu'elle le gênât le moins possible et qu'elle ne fît pas de bruit. Il mit dans un bissac un quartier de mouton, reste du repas de la veille, y ajouta quelques autres provisions, et s'arma du pistolet et du poignard du mort. Kascambo s'empara de sa bourka (1) ; ils sortirent en silence, et faisant le tour de la maison, pour éviter toute rencontre, ils prirent le chemin de la montagne, au lieu de suivre la direction de Mosdok et la route ordinaire, prévoyant bien qu'on les poursuivrait de ce côté. Ils longèrent pendant le reste de la nuit les hauteurs de leur droite, et lorsque le jour commençait à paraître, ils entrèrent dans un bois de hêtres qui couronnait toute la montagne, et qui les mit à couvert du danger

(i) Manteau de feutre imperméable, à longs poils, qui ressemble assez à une peau d'ours. La bourka, manteau ordinaire des Cosaques, ne se fabrique que dans leur pays : ils bravent impunément avec elle la pluie et les boues du bivouac.

======= LES PRISONNIERS DU CAUCASE

d'être vus de loin. C'était dans le mois de février : le terrain, dans ces hauteurs, et surtout dans la forêt, était encore couvert d'une neige durcie qui soutint les pas des voyageurs pendant la nuit et une partie de la matinée ; mais vers midi, lorsqu'elle eut été ramollie par le soleil, ils enfonçaient à chaque instant, ce qui rendit leur marche très lente. Ils arrivèrent ainsi péniblement sur le côté d'une vallée profonde qu'ils devaient traverser et dans le fond de laquelle la neige avait disparu ; un chemin battu suivait les sinuosités du ruisseau, et annonçait que l'endroit était fréquenté. Cette considération, jointe à la fatigue dont le major était accablé, décida les voyageurs à rester dans cet endroit pour attendre la nuit : ils s'établirent entre quelques rochers isolés qui sortaient de la neige. Ivan coupa des branches de sapin pour en faire, sur la neige, un lit épais sur lequel le major se coucha. Tandis qu'il reposait, Ivan cherchait à s'orienter. La vallée au sommet de laquelle il se trouvait était entourée de hautes montagnes entre lesquelles on n'apercevait aucune issue : il vit qu'il était impossible d'éviter le chemin battu, et qu'il fallait nécessairement suivre le cours du ruisseau pour sortir de ce labyrinthe. Il était environ onze heures du soir, et la neige commençait à se raffermir lorsqu'ils descendirent dans la vallée. Mais avant de s'acheminer ils mirent le feu à leur établissement, autant pour se réchauffer que pour faire un petit repas de chislik, dont ils avaient grand besoin. Une poignée de neige fit leur boisson, et une gorgée d'eau-de-vie acheva le festin. Ils traversèrent heureusement la vallée sans voir personne, et entrèrent dans le défilé, où le chemin et le ruisseau étaient resserrés entre de hautes montagnes à pic. Ils marchèrent avec toute la vitesse qui leur était possible, sentant bien le danger qu'ils couraient d'être rencontrés dans cet étroit passage, dont ils ne sortirent que vers les neuf heures du matin. Ce fut alors seulement que ce sombre défilé s'ouvrit tout à coup, et qu'ils découvrirent, au delà des montagnes plus basses qui se croisaient devant eux, l'immense horizon de la Russie, semblable à une mer éloignée. On se formerait difficilement une idée du plaisir qu'éprouva le major à ce spectacle inattendu : « La Russie ! la Russie ! » était le seul mot qu'il pût prononcer. Les voyageurs s'assirent pour se reposer et pour jouir d'avance de leur prochaine

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