‹ Œuvres complètesChapitre 119 sur 148 · X. DE MAISTRE · texte numérisé non relu

X. DE MAISTRE

liberté. Ce pressentiment de bonheur se mêlait dans l'esprit du major au souvenir de l'horrible catastrophe dont il venait d'être témoin, et que ses fers et ses habits souillés de sang lui retraçaient vivement, Les yeux fixés sur le terme éloigné de ses travaux, il calculait les difficultés du voyage. L'aspect de la longue et dangereuse route qui lui restait à faire avec des fers aux pieds et des jambes enflées de fatigue effaça bientôt jusqu'à la trace du plaisir momentané que lui avait causé l'aspect de sa terre natale. Aux tourments de son imagination se joignait une soif ardente. Ivan descendit vers le ruisseau qui coulait à quelque distance, pour apporter de l'eau à son maître : il y trouva un pont formé de deux arbres et vit de loin une habitation. C'était une espèce de chalet, une habitation d'été de Tchetchenges qui se trouvait déserte. Dans la situation des fugitifs, cette maison isolée était une découverte précieuse. Ivan vint arracher son maître à ses réflexions pour le conduire dans le refuge qu'il venait de découvrir, et, après l'y avoir établi, il se mit aussitôt à la recherche du magasin.

Les habitants du Caucase, qui pour la plupart sont à demi nomades et souvent exposés aux incursions de leurs voisins, ont toujours auprès de leurs maisons des souterrains dans lesquels ils cachent leurs provisions et leurs effets. Ces magasins, de la forme d'un puits étroit, sont fermés avec une planche ou une large pierre recouverte soigneusement de terre, et sont toujours placés dans des endroits où le gazon manque, de peur que la couleur de l'herbe ne trahisse le dépôt. Malgré ces précautions, les soldats russes les découvrent souvent ; ils frappent la terre avec la baguette de leur fusil dans les sentiers battus qui sont près des habitations, et le son leur indique les cavités qu'ils recherchent. Ivan en découvrit une sous un hangar attenant à la maison, dans laquelle il trouva des pots de terre, quelques épis de maïs, un morceau de sel gemme et plusieurs ustensiles de ménage. Il courut chercher de l'eau pour établir la cuisine : le quartier de mouton et quelques pommes de terre qu'il avait apportées furent placés sur le feu. Pendant que le potage se préparait, Kascambo faisait rôtir les épis de maïs ; enfin, quelques noisettes trouvées encore dans le magasin complétèrent le repas. Lorsqu'il fut achevé, Ivan, avec plus de loisir et de

LES PRISONNIERS DU CAUCASE

moyens, parvint à délivrer son maître de ses fers ; et celui-ci, plus tranquille et restauré par un repas excellent pour la circonstance, s'endormit d'un profond sommeil, et il était nuit close lorsqu'il se réveilla. Malgré ce repos favorable, lorsqu'il voulut reprendre sa route, ses jambes enflées s'étaient roidies au point qu'il ne pouvait faire le moindre mouvement sans éprouver des douleurs insupportables. Il fallut cependant partir. Appuyé sur son domestique, il s'achemina tristement, persuadé qu'il n'arriverait point jusqu'au terme désiré. Le mouvement et la chaleur de la marche apaisèrent peu à peu les douleurs qu'il ressentait. Il marcha toute la nuit, s'arrêtant souvent et reprenant aussitôt sa route. Quelquefois aussi, se laissant aller au découragement, il se jetait sur la terre et pressait Ivan de l'abandonner à son mauvais sort. Son intrépide compagnon non seulement l'encourageait par ses discours et son exemple, mais employait presque la violence pour le relever et l'entraîner avec lui. Ils trouvèrent dans leur route un passage difficile et dangereux qu'ils ne pouvaient éviter ; attendre le jour leur eût causé une perte de temps irréparable : ils se décidèrent à franchir ce passage au risque d'être précipités ; mais, avant d'y engager son maître, Ivan voulut le reconnaître et le parcourir seul. Pendant qu'il descendait, Kascambo resta sur le bord du rocher dans un état d'anxiété difficile à décrire. La nuit était sombre ; il entendait sous ses pieds le murmure sourd d'une rivière rapide qui coulait dans la vallée ; le bruit des pierres qui se détachaient de la montagne sous les pas de son compagnon, et qui tombaient dans l'eau, lui faisait connaître l'immense profondeur du précipice sur lequel il était arrêté. Dans ce moment d'angoisse, qui pouvait être le dernier de sa vie, le souvenir de sa mère lui revint à l'esprit ; elle l'avait béni tendrement à son départ de la ligne : cette pensée lui rendit le courage. Un secret pressentiment lui donnait l'espérance de la revoir encore. « Mon « Dieu ! s'écria-t-il, faites que sa bénédiction ne soit pas « inutile ! » Comme il finissait cette courte mais fervente prière, Ivan reparut. Le passage reconnu n'était pas aussi difficile qu'ils l'avaient cru d'abord. Après être descendus quelques toises entre les rochers, il fallait, pour gagner la côte praticable, longer un banc de rocher étroit et incliné, recouvert d'une neige glissante, sous lequel la montagne était taillée

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