‹ Œuvres complètesChapitre 120 sur 148 · X. DE MAISTRE · texte numérisé non relu

X. DE MAISTRE

à pic. Ivan ouvrit dans la neige avec sa hache des trouées qui facilitaient le passage; ils firent le signe de la croix. « Allons, disait Kascambo, si je péris, que ce ne soit pas du « moins faute de courage ; la maladie seule a pu me l'ôter. « J'irai maintenant tant que Dieu me donnera des forces. » Ils sortirent heureusement de ce pas dangereux et continuèrent leur route. Les sentiers commençaient à être plus suivis et bien battus, ils ne trouvaient plus de neige que dans les endroits situés au nord et dans les bas-fonds où elle s'était accumulée. Ils eurent le bonheur de ne rencontrer personne jusqu'à la pointe du jour, où la vue de deux hommes qui parurent de loin les obligea de se coucher à terre pour n'en être pas aperçus.

Au sortir des montagnes, dans ces provinces, on ne rencontre plus de bois : le terrain y est absolument nu, et l'on y chercherait vainement un seul arbre, excepté sur le bord des grandes rivières, où ils sont encore très rares, ce qui est fort extraordinaire, vu la fertilité du terroir. Ils suivaient depuis quelque temps le cours de la Sonja, qu'ils devaient traverser pour se rendre à Mosdok, cherchant un endroit où l'eau, moins rapide, pût leur offrir un passage moins dangereux, lorsqu'ils découvrirent un homme à cheval qui venait droit à eux. Le pays, totalement découvert, ne présentait ni arbres ni buissons pour se cacher. Ils se blottirent sous le rivage de la Sonja, au bord de l'eau. Le voyageur passait à quelques toises de leur gite. Leur intention n'était que de se défendre s'ils étaient attaqués. Ivan tira son poignard et remit le pistolet au major. S'apercevant alors que le cavalier n'était qu'un enfant de douze à treize ans, il s'élança brusquement sur lui, le saisit au collet et le renversa sur le gazon. Le jeune homme voulait résister ; mais voyant le major paraître sur le bord de la rivière le pistolet à la main, il s'enfuit à toutes jambes. Le cheval était sans selle, avec un licou passé dans la bouche en guise de bride. Les deux fugitifs se servirent aussitôt de leur capture pour passer la rivière. Cette rencontre fut un grand bonheur pour eux, car ils virent bientôt qu'il leur eût été impossible de traverser à pied, comme ils l'avaient projeté. Leur monture, quoique chargée du poids de deux hommes, faillit à être entraînée par la rapidité de l'eau. Ils arrivèrent cependant sains et saufs à l'autre rivage, qui se

LES PRISONNIERS DU CAUCASE

trouva malheureusement trop escarpé pour que le cheval pût prendre terre. Ils descendirent pour le soulager. Comme Ivan le tirait de toute sa force pour le faire monter sur le bord, le licou se détacha et lui resta entre les mains. L'animal, entraîné par le courant, après de nombreux efforts pour aborder, fut englouti dans la rivière et se noya.

Privés de cette ressource, mais plus tranquilles désormais sur le danger d'être poursuivis, ils se dirigèrent sur un monticule couvert de roches détachées qu'ils virent de loin, dans l'intention de s'y cacher et de se reposer jusqu'à la nuit. Par le calcul du chemin qu'ils avaient déjà fait, ils jugèrent que les habitations des Tchetchenges pacifiques ne devaient pas être très éloignées ; mais rien n'était moins sûr que de se livrer à ces hommes, dont la trahison probable pouvait les perdre. Cependant, vu l'état de faiblesse dans lequel se trouvait Kascambo, il était bien difficile qu'il pût gagner le Tereck sans secours. Leurs provisions étaient épuisées : ils passèrent le reste de la journée dans un morne silence, n'osant se communiquer mutuellement leurs inquiétudes. Vers le soir, le major vit son denchik se frapper le front de la main en poussant un profond soupir. Étonné de ce désespoir subit, que son intrépide compagnon n'avait point encore montré jusqu'alors, il lui en demanda la cause. « Maître, dit Ivan, j'ai « fait une grande faute ! — Dieu veuille nous la pardonner ! « répondit Kascambo en se signant, — Oui, reprit Ivan; j'ai « oublié d'emporter cette belle carabine qui était dans la « chambre de l'enfant. Que voulez-vous ? cela ne m'est point « venu dans la pensée : vous avez tant gémi là-haut, tant fait « de bruit, que je l'ai oubliée. Vous riez? c'était la plus belle « carabine qu'il y eût dans tout le village, J'en aurais fait « présent au premier homme que nous rencontrerons, pour « le mettre dans nos intérêts; car je ne sais trop comment, « dans l'état où je vous vois, nous pourrons achever notre « marche. »

Le temps, qui les avait favorisés jusqu'alors, changea dans la journée. Le vent froid de Russie soufflait avec violence, et leur jetait du grésil au visage. Ils partirent à la tombée de la nuit, incertains s'ils devaient chercher à atteindre quelques villages ou les éviter. Mais la longue traite qui restait à faire, dans cette dernière supposition, leur devint absolument

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