‹ Œuvres complètesChapitre 127 sur 148 · X. DE MAISTRE · texte numérisé non relu

X. DE MAISTRE

qu'il lui avait parlé avec brusquerie, et s'était moqué de son projet de voyage qu'il connaissait.

Six mois s'étaient presque écoulés depuis le départ de la supplique, lorsqu'on vint avertir la famille qu'un courrier était à la poste avec des lettres pour quelques personnes. Prascovie y courut aussitôt et fut suivie de ses parents. Lorsque Lopouloff se nomma, le courrier lui remit un paquet cacheté, contenant un passeport pour sa fille, et prit un reçu de lui. Ce fut un moment de joie pour la famille. Dans l'abandon total où ils étaient depuis tant d'années, l'envoi de ce passeport leur parut une espèce de faveur. Cependant il n'y avait dans le paquet aucune réponse du gouverneur aux demandes personnelles de Lopouloff. Pour sa fille, elle était libre, et l'on ne pouvait, sans la plus grande injustice, la retenir en Sibérie contre sa volonté.

Le silence absolu que l'on gardait avec son père était plutôt une confirmation de sa disgrâce qu'une faveur. Cette triste réflexion dissipa bientôt l'impression de plaisir que lui avait fait éprouver la condescendance du gouverneur. Lopouloff s'empara du passeport, et déclara, dans le premier moment d'humeur, qu'il n'avait consenti à le demander que dans la certitude qu'on le lui refuserait, et pour se délivrer des persécutions de sa fille.

Prascovie suivit ses parents à la maison sans rien demander, mais remplie d'espoir et remerciant Dieu le long du chemin d'avoir exaucé l'un de ses vœux. Son père serra le passeport parmi ses hardes, après l'avoir enveloppé soigneusement dans un morceau de linge. Prascovie remarqua cette précaution, qui lui parut de bon augure, car il aurait pu le déchirer ; elle n'attribua le refus de son père qu'à un dessein particulier de la Providence, qui n'avait pas encore marqué l'heure de son départ. Bientôt après, elle se rendit au bois, où elle passa deux heures à prier, se livrant à toute la joie que son ardente imagination lui inspirait, et n'ayant plus aucun doute sur le succès de son entreprise.

Ces détails pourront paraître à quelques personnes puérils et minutieux ; mais lorsqu'on verra les projets de cette jeune fille réussir au delà de ses espérances et de toute probabilité, malgré les obstacles sans nombre qu'elle avait à surmonter, on se convaincra qu'aucun motif humain n'aurait suffi pour

LA JEUNE SIBERIENNE

la conduire au but qu'elle se proposait, et qu'il fallait pour une telle œuvre cette foi qui transporte les montagnes. Dans tout ce qui lui arrivait, Prascovie voyait toujours le doigt de Dieu. Aussi disait-elle : « J'ai été quelquefois éprouvée, « mais jamais trompée dans ma confiance en lui. » Un incident qui eut lieu peu de jours après vint encore ranimer son courage, et contribua peut-être à déterminer ses parents. Sa mère, sans être absolument superstitieuse, s'amusait parfois à chercher des pronostics de l'avenir dans les plus petits événements de la vie. Sans croire aux jours malheureux, elle évitait cependant d'entreprendre quelque chose le lundi (1), et n'aimait point à voir renverser la salière. Quelquefois elle prenait la Bible, et, l'ouvrant au hasard, elle cherchait dans la première phrase qui lui tombait sous les yeux quelque chose d'analogue à sa situation et dont elle pût tirer un bon augure. Cette manière de consulter le sort est très usitée en Russie : lorsque la phrase est insignifiante, on recommence, et en tiraillant un peu le sens on finit par lui donner la tournure qu'on désire. Les malheureux s'attachent à tout, et, sans ajouter beaucoup de foi à ces prédictions, ils éprouvent un certain plaisir lorsqu'elles s'accordent avec leurs espérances.

Lopouloff était dans l'usage de lire le soir un chapitre de la Bible à sa famille : il expliquait aux femmes les mots slavons qu'elles ne comprenaient pas, et cette occupation plaisait infiniment à sa fille. A la fin d'une triste soirée, ces trois solitaires étaient auprès d'une table sur laquelle était le livre saint ; la lecture était achevée, et le plus morne silence régnait entre eux, lorsque Prascovie s'adressant à sa mère, sans autre but que celui de renouer la conversation : « Ou- « vrez, je vous prie, la Bible, lui dit-elle, et cherchez dans la « page à droite, la onzième ligne. » Sa mère prit le livre avec empressement et l'ouvrit avec une épingle ; ensuite, comptant les lignes jusqu'à la onzième à droite, elle lut à haute voix les paroles suivantes :

(i) En Russie, le lundi passe pour un jour malheureux parmi le peuple et les personnes superstitieuses. La répugnance pour entreprendre quelque chose, mais surtout un voyage le lundi, est si universelle, que le très petit nombre de personnes qui ne la partagent pas s'y soumettent par égard pour l'opinion générale et presque religieuse des Russes.

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