X. DE MAISTRE
« Or un ange de Dieu appela Agar du ciel et lui dit : Qvlq « faites-vous là? ne craignez point. »
L'application de ce passage de l'Ecriture sainte était trop facile à faire pour que l'analogie frappante qu'il présentait avec le voyage projeté pût échapper à personne. Prascovie, transportée de joie, prit la Bible et en baisa les pages à plusieurs reprises. « C'est vraiment singulier, » disait la mère en regardant son mari. Mais celui-ci, ne voulant pas favoriser leur idée à ce sujet, s'éleva fortement contre ces ridicules divinations. « Croyez -vous, disait-il aux deux femmes, que « l'on puisse ainsi interroger Dieu en ouvrant un livre avec « une épingle, et qu'il daigne répondre à toutes vos folles « pensées? Sans doute, ajouta-t-il, en s'adressant à sa fille, un « ange ne manquera pas de vous accompagner dans votre « extravagant voyage, et de vous donner à boire quand vous « aurez soif ! Ne sentez-vous pas quelle est la folie de s'aban- « donner à de semblables espérances ? »
Prascovie lui répondit qu'elle était bien loin d'espérer qu'un ange lui apparût pour l'aider dans son entreprise. « Mais cependant, disait-elle, j'espère et crois fermement que « mon ange gardien ne m'abandonnera pas, et que mon « voyage aura lieu, quand je m'y opposerais moi-même. » Lopouloff était ébranlé par cette persévérance inconcevable ; cependant un mois s'écoula sans qu'il fût question du départ. Prascovie devenait silencieuse et préoccupée : toujours seule dans les bois ou dans son réduit, elle ne donnait plus aucune marque de tendresse à ses parents. Comme elle avait souvent menacé de partir sans passeport, ils commencèrent à craindre sérieusement qu'elle n'accomplît son projet, et ils prenaient de l'inquiétude lorsqu'elle s'absentait de la maison plus longtemps qu'à l'ordinaire. Il arriva même un jour qu'ils la crurent décidément partie : Prascovie, en revenant de l'église, où elle était allée seule, avait accompagné de jeunes paysannes dans une chaumière voisine et s'y était arrêtée quelques heures. Lorsqu'elle revint à la maison, sa mère l'embrassa toute en larmes. « Tu as bien tardé, lui dit-elle. Nous avons « cru que tu nous avais quittés pour toujours ! — Vous aurez « bientôt ce chagrin, lui répondit sa fille, puisque vous ne « voulez pas me livrer le passeport : vous regretterez alors « de m'avoir privée de cette ressource et de votre bénédic- — ■ = 166 =
LA JEUNE SIBERIENNE
« tion. » Elle prononça ces paroles sans répondre aux caresses de sa mère et d'un ton de voix si triste, si altéré, que la bonne mère en fut vivement affectée. Elle lui promit, pour la tranquilliser, de ne plus mettre d'opposition à son départ, qui dépendrait uniquement de la permission de son père. Prascovie ne la demandait plus ; mais sa profonde tristesse la sollicitait plus éloquemment que n'aurait pu le faire les supplications les plus vives : Lopouloff lui-même ne savait à quoi se résoudre.
Sa femme le priait un matin d'aller prendre quelques pommes de terre dans un petit jardin qu'il cultivait près de la maison. Immobile et plein de ces tristes idées, il paraissait ne faire aucune attention à cette demande ; enfin, revenant tout à coup à lui : « Allons, dit-il comme pour s'encourager, « aide-toi, je t'aiderai ! » En achevant ces mots, il prit une bêche et se rendit au jardin. Prascovie le suivit. « Sans doute, « mon père, il faut s'aider dans le malheur, et j'espère aussi « que Dieu m'aidera dans la prière que je viens vous faire, « et qu'il touchera votre cœur. Rendez-moi le passeport, « cher et malheureux père ! Croyez que c'est la volonté de « Dieu. Voulez -vous forcer votre fille à l'horrible malheur « de vous désobéir ? » En parlant ainsi, Prascovie embrassait ses genoux et tâchait de lui inspirer la même confiance qui l'animait. La mère survint. Sa fille la conjura de l'aider à fléchir son père ; la bonne femme ne put s'y résoudre. Elle avait eu la force de consentir au départ ; mais elle n'avait point le courage de le demander. Cependant Lopouloff ne put résister plus longtemps à de si touchantes sollicitations : il savait d'ailleurs sa fille si décidée, qu'il craignait de la voir partir sans passeport. « Que faire avec cette enfant? s'écria- « t-il. Il faudra bien la laisser partir ! » Prascovie, transportée de joie, s'élança au cou de son père. « Soyez sûr, lui disait- « elle en l'accablant des plus tendres caresses, que vous ne « vous repentirez point de m'avoir écoutée : j'irai, mon père, « oui, j'irai à Saint-Pétersbourg ; je me jetterai aux pieds de « l'empereur, et cette même Providence qui m'en inspira la « pensée et qui a touché votre cœur voudra bien aussi dis- « poser celui de notre grand monarque en notre faveur.
« — Hélas ! lui répondit son père en versant des larmes, « crois-tu, pauvre enfant, que l'on puisse parler à l'empereur