‹ Œuvres complètesChapitre 129 sur 148 · X. DE MAISTRE · texte numérisé non relu

X. DE MAISTRE

« comme tu parles à ton père en Sibérie? Des sentinelles « gardent de toutes parts les avenues de son palais, et tu ne « pourras jamais en passer le seuil. Pauvre et mendiante, sans « habits, sans recommandations, comment oseras-tu paraître, « et qui daignera te présenter ? »

Prascovie sentait la force de ces observations sans en être découragée : un pressentiment secret l'emportait sur tous les raisonnements. « Je conçois les craintes que vous inspire « votre tendresse pour moi, répondit-elle ; mais que de motifs « n'ai-je pas d'espérer ! Réfléchissez, de grâce ! Voyez de « combien de faveurs inespérées Dieu m'a déjà comblée, « parce que j'avais mis toute ma confiance en lui ! Je ne « savais comment avoir un passeport, il a forcé la bouche de « l'incrédule à m'indiquer les moyens de l'obtenir ; c'est lui « qui a fléchi l'inexorable gouverneur de Tcbolsk. Enfin, « malgré votre invincible répugnance, ne vous a-t-il pas forcé « vous-même à m'accorder la permission de partir? Soyez « donc certain, ajouta-t-elle, que cette Providence qui m'a « fait surmonter tant d'obstacles, et qui m'a si visiblement « protégée jusqu'ici, saura me conduire aux pieds de notre « empereur. Elle mettra dans ma bouche les paroles qui « doivent le persuader, et votre liberté sera la récompense « du consentement que vous m'accordez. »

Dès cet instant le départ de la jeune fille fut décidé, mais on n'en détermina point encore l'époque précise. Lopouloff espérait tirer quelques secours de ses amis : plusieurs prisonniers avaient des moyens ; quelques-uns même lui avaient fait, en d'autres occasions, des offres que sa discrétion ne lui avait pas permis d'accepter ; mais en cette occasion il se proposait d'en profiter. Il désirait aussi trouver quelque voyageur qui pût accompagner sa fille pendant les premières marches. Il fut trompé dans cette double attente. Cependant Prascovie pressait son départ. Toute la fortune de la famille consistait dans un rouble en argent (1). Après avoir vainement tenté d'augmenter cette modique somme, on fixa le jour de la cruelle séparation, d'après le désir de la voyageuse, au 8 septembre, jour d'une fête de la Vierge. Aussitôt que la nouvelle s'en répandit dans le village, toutes leurs connais-

(i) Valeur d'environ 4 francs.

LA JEUNE SIBERIENNE

sances vinrent la voir, poussées par la curiosité plutôt que par un véritable intérêt. Au lieu de l'aider ou de l'encourager dans son entreprise, on désapprouva généralement son père de lui avoir accordé la permission de partir. Ceux qui auraient pu lui donner quelques secours parlèrent des circonstances malheureuses qui empêchent souvent les meilleurs amis de se rendre service au besoin ; et au lieu de l'assistance et des consolations que la famille en attendait, ils ne lui laissèrent en la quittant que de sinistres présages. Cependant deux des plus pauvres et des plus obscurs prisonniers prirent la défense de Prascovie, et l'encouragèrent par leurs conseils. « On a vu, disaient-ils, des choses plus diffi- « ciles réussir contre toute espérance. Sans parvenir elle- « même jusqu'au souverain, elle trouvera des protecteurs « qui parleront pour elle, lorsqu'on la connaîtra et qu'on « l'aimera comme nous. » Le 8 septembre, à l'aube du jour, ces deux hommes revinrent pour prendre congé d'elle et pour assister à son départ. Ils la trouvèrent déjà toute disposée pour le grand voyage, et chargée d'un sac qu'elle avait préparé depuis longtemps. Son père lui remit le rouble qu'il lui destinait, mais qu'elle ne voulait point accepter ; elle représentait que cette petite somme ne pouvait pas la conduire jusqu'à Saint-Pétersbourg, tandis qu'elle pouvait leur devenir nécessaire. Un ordre absolu de son père put seul la lui faire accepter. Les deux pauvres exilés voulurent aussi contribuer au petit fonds qu'elle emportait pour le voyage ; l'un offrit trente kopecks en cuivre, et l'autre une pièce de vingt kopecks en argent ; c'était leur subsistance de plusieurs jours. Prascovie refusa leur offre généreuse, mais elle en fut vivement touchée : « Si la Providence, leur dit-elle, accorde « jamais quelque faveur à mes parents, j'espère que vous en « aurez une part. »

Dans ce moment, les premiers rayons du soleil levant parurent dans la chambre. « L'heure est venue, dit-elle ; il « faut nous séparer. » Elle s'assit, ainsi que ses parents et les deux amis, comme il est d'usage en Russie en pareille circonstance. Lorsqu'un ami part pour un voyage de long cours, au moment de faire les derniers adieux, le voyageur s'assied ; toutes les personnes présentes doivent l'imiter : après une minute de repos, pendant laquelle on parle du temps et

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