X. DE MAISTRE
de choses indifférentes, on se lève, et les pleurs et les embrassements commencent.
Cette cérémonie, qui au premier coup d'œil paraît insignifiante, a cependant quelque chose d'intéressant. Avant de se séparer pour longtemps, peut-être pour toujours, on se repose encore quelques moments ensemble, comme si l'on voulait tromper la destinée et lui dérober cette courte jouissance.
Prascovie reçut à genoux la bénédiction de ses parents, et, s'arrachant courageusement de leurs bras, quitta pour toujours la chaumière qui lui avait servi de prison depuis son enfance. Les deux exilés l'accompagnèrent pendant la première verste. Le père et la mère, immobiles sur le seuil de la porte, la suivirent longtemps des yeux, voulant lui donner de loin un dernier adieu; mais la jeune fille ne regarda plus en arrière, et disparut bientôt dans l'éloignement.
Lopouloff et sa femme rentrèrent alors dans leur triste demeure, qui désormais allait leur paraître bien déserte. Les malheureux vécurent encore plus isolés qu'auparavant : les autres habitants d'Ischim accusaient le père d'avoir lui-même poussé sa fille à cette imprudente entreprise, et le tournaient en ridicule à ce sujet. On se moquait surtout des deux prisonniers, qui, dans leur simplicité, n'avaient pas caché la promesse que Prascovie leur avait faite de s'intéresser à eux, et on les félicitait d'avance sur leur bonne fortune.
Laissons maintenant cette région de peines et suivons notre intéressante voyageuse. Lorsque les deux amis qui l'avaient accompagnée la quittèrent, elle avait trouvé plusieurs jeunes filles qui faisaient la même route qu'elle jusqu'au village voisin, éloigné d'Ischim d'environ vingt-cinq verstes. Chemin faisant, elles furent accostées par une bande de jeunes paysans dont quelques-uns étaient à moitié ivres ; ils descendirent de cheval sous prétexte de les accompagner : c'était à l'entrée d'un grand bois. Les voyageuses alarmées ne voulurent point s'y acheminer avec eux : elles avaient quelques provisions, et s'assirent au bord du chemin pour se restaurer, en priant les villageois de continuer leur route ; mais ils s'assirent avec elles, en déclarant vouloir partager leur déjeuner, et les accompagner ensuite jusqu'au village. Dans cette perplexité, Prascovie, pour éloigner ces importuns, crut pouvoir employer une petite ruse, qui lui réussit :
LA JEUNE SIBERIENNE
« Nous irions volontiers avec vous, leur dit-elle ; mais nous « devons attendre ici mes frères, qui nous amènent des cha- « riots pour nous transporter. » Les jeunes gens virent en effet dans l'éloignement deux chariots que Prascovie avait aperçus avant eux ; bientôt après ils remontèrent à cheval et disparurent. « C'était un petit mensonge, disait-elle en racon- « tant sa première aventure; mais il ne m'a pas porté « malheur. » Elle parvint heureusement au village où elle devait s'arrêter, et logea chez un paysan de sa connaissance, qui la traita fort bien.
Le lendemain, à son réveil, la fatigue de la première marche qu'elle eût jamais faite se faisait vivement sentir. En sortant de l'isba (1) où elle avait passé la nuit, elle eut un moment d'effroi lorsqu'elle se vit toute seule. L'histoire d'Agar dans le désert lui revint à la mémoire et lui rendit son courage. Elle fit le signe de la croix, et s'achemina en se recommandant à son ange gardien. Après avoir dépassé quelques maisons, elle aperçut l'enseigne de l'aigle sur le cabaret du village devant lequel elle avait passé la veille ; ce qui lui fit juger qu'au lieu d'avoir pris le chemin de Pétersbourg, elle revenait sur ses pas. Elle s'arrêta pour s'orienter, et vit son hôte qui souriait sur le pas de sa porte. « Si vous voyagez « de cette manière, s'écria-t-il, vous n'irez pas loin, et vous « feriez peut-être mieux de retourner chez vous. »
Cet accident lui arriva quelquefois dans la suite ; et lorsque, dans son indécision, elle demandait le chemin de Pétersbourg, à l'extrême distance où elle se trouvait de cette ville, on se moquait d'elle, ce qui la jetait dans un grand embarras. Prascovie, n'ayant aucune idée de la géographie du pays qu'elle avait à parcourir, s'était imaginé que la ville de Kiew, fameuse dans la religion du pays, et dont sa mère lui avait souvent parlé, se trouvait sur le chemin de Pétersbourg : elle avait le projet d'y faire ses dévotions en passant, et se promettait d'y prendre un jour le voile, si son entreprise réussissait.
Dans la fausse idée qu'elle s'était formée de la situation de cette ville, voyant qu'on souriait lorsqu'elle demandait le che-
(i) Maison de paysan, ordinairement composée d'une seule chambre dont un énorme poêle occupe une bonne partie. Quoique l'isba réponde à peu près au mot de chaumière, il n'entraîne point cependant l'idée de misère.