‹ Œuvres complètesChapitre 131 sur 148 · X. DE MAISTRE · texte numérisé non relu

X. DE MAISTRE

min de Pétersbourg, elle demandait aux passants celui de Kiew, ce qui lui réussissait plus mal encore.

Une fois, entre autres, se trouvant indécise sur le choix de plusieurs chemins qui se croisaient, elle attendit un kibick qui s'approchait, et pria les voyageurs de lui indiquer celui de ces chemins qui conduisait à Kiew. Ils crurent qu'elle plaisantait. « Prenez, lui dirent-ils en riant, celui que vous vou- « drez ; ils conduisent tous également à Kiew, à Paris et à « Rome. » Elle prit celui du milieu, qui se trouva heureusement être le sien. Elle ne pouvait donner aucun détail exact sur la route qu'elle avait tenue, ni sur le nom des villages par lesquels elle avait passé, et qui se confondaient dans sa mémoire. Lorsqu'elle arrivait dans un hameau peu considérable, elle était ordinairement bien accueillie par les maitres de la première maison où elle demandait l'hospitalité ; mais dans les gros villages, et lorsque les maisons avaient une bonne apparence, elle avait presque toujours de la peine à trouver un asile : on la prenait souvent pour une aventurière de mauvaises mœurs, et ce soupçon si injuste lui donna de grands désagréments pendant son voyage.

Quelques marches avant d'arriver à Kamoûicheff, un violent orage la surprit en chemin, comme elle achevait avec peine une des plus longues journées qu'elle eût encore faites. Elle redoubla de vitesse pour atteindre les premières habitations, qu'elle ne croyait pas être fort éloignées ; mais un tourbillon de vent ayant renversé un arbre devant elle, la frayeur lui fit chercher un refuge dans le bois voisin. Elle se plaça sous un sapin entouré de hauts buissons, pour se préserver de la violence du vent. La tempête dura toute la nuit ; la jeune fille la passa sans abri dans ce lieu désert, exposée aux torrents de la pluie, qui ne cessa que vers le matin. Lorsque l'aube parut, elle se t raina jusqu'au chemin, exténuée de froid et de faim, pour continuer sa route. Heureusement un paysan qui passait eut pitié d'elle et lui offrit une place sur son chariot. Vers les huit heures du matin, elle arriva dans un grand village. Le paysan, qui ne devait pas s'y arrêter, la déposa au milieu de la rue et continua sa route. Prascovie pressentait qu'elle serait mal reçue : les maisons avaient une bonne apparence. Cependant, pressée par la fatigue et la faim, elle s'approcha de la fenêtre basse auprès de laquelle

= LA JEUNE SIBÉRIENNE

une femme de quarante à cinquante ans triait des pois, et la pria de la recevoir chez elle. La villageoise, après l'avoir examinée quelques instants d'un air de mépris, la renvoya durement.

En descendant du chariot qui l'avait amenée, Prascovie était tombée dans la boue, et ses habits en étaient couverts. La cruelle nuit qu'elle venait de passer dans la forêt, ainsi que le manque de nourriture, avait sans doute aussi altéré ses traits, et lui donnaient un aspect défavorable. La malheureuse fut rejetée de toutes les maisons où elle se présenta. Une méchante femme, à la porte de laquelle, vaincue par la fatigue, elle s'était assise, et qu'elle conjurait de la recevoir, la força par des menaces de s'éloigner, en lui disant qu'elle ne recevait chez elle ni les voleurs ni les coureuses. La jeune fille, voyant une église devant elle, s'y achemina tristement. « Du moins, se disait-elle, on ne m'en chassera pas. » La porte s'en trouva fermée ; elle s'assit sur les marches qui y conduisaient. Des petits garçons qui l'avaient suivie, et qui s'étaient attroupés autour d'elle lorsque la femme la maltraitait, continuèrent à l'insulter et à la traiter de voleuse. Elle demeura près de deux heures dans cette situation pénible, se mourant de froid, d'inanition, priant Dieu de l'assister et de lui donner la force de supporter cette épreuve.

Cependant une femme s'approcha pour l'interroger. Prascovie raconta l'affreuse nuit qu'elle avait passée dans le bois ; d'autres paysans s'arrêtèrent pour l'entendre. Le starost (1) du village examina son passeport, et déclara qu'il était en règle : alors la bonne femme attendrie lui offrit sa maison ; mais lorsque la voyageuse voulut se soulever, ses membres étaient tellement engourdis qu'on fut obligé de la soutenir. Elle avait perdu un de ses souliers, elle montra son pied nu et ses jambes enflées. Une pitié générale succéda bientôt aux indignes soupçons qui l'avaient fait maltraiter. On la plaça sur un chariot ; et les mêmes enfants qui l'avaient insultée quelques moments auparavant s'empressèrent de la traîner, et la conduisirent ainsi chez la villageoise, qui la reçut avec beaucoup d'amitié, et chez laquelle elle passa plusieurs jours.

(i) Starost, de l'adjectif staori, vieux ou ancien, est en Russie ce que sont les maires en France, les schultz ou baillis en Allemagne.

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