X. DE MAISTRE
Pendant ce temps de repos, un paysan charitable lui fit une paire de bottines ; enfin, lorsqu'elle eut recouvré sa santé et ses forces, elle prit congé de la bonne femme, et continua son voyage, qu'elle poursuivit jusqu'à l'hiver, s'arrêtant plus ou moins dans différents villages, selon que la fatigue l'y obligeait et d'après l'accueil qu'elle recevait des habitants. Elle tâchait, pendant le séjour qu'elle y faisait, de se rendre utile, en balayant la maison, en lavant le linge ou en cousant pour ses hôtes. Elle ne contait son histoire que lorsqu'elle était déjà reçue et établie dans la maiaon. Elle avait remarqué que lorsqu'elle voulait se faire connaître au premier abord, on ne la croyait pas et qu'on la prenait pour une aventurière. En effet, les hommes sont généralement disposés à se roidir, lorsqu'ils aperçoivent qu'on veut les gagner. Il faut les toucher sans qu'ils s'en doutent, et ils accordent plus volontiers leur pitié que leur estime. Prascovie commençait donc par demander un peu de pain ; puis elle parlait de la fatigue dont elle était accablée, pour obtenir l'hospitalité ; enfin, lorsqu'elle était établie chez ses hôtes, elle disait son nom et racontait son histoire. C'est ainsi que, dans son pénible voyage, elle faisait peu à peu le cruel apprentissage du cœur humain.
Souvent des personnes qui l'avaient rejetée, la voyant s'éloigner en pleurant, la rappelaient et la traitaient fort bien. Les mendiants accoutumés aux refus, y paraissent peu sensibles ; mais Prascovie, quoique placée par le sort dans une situation déplorable, n'avait pas encore été, avant son voyage, dans le cas d'implorer la pitié ; et, malgré toute sa force d'âme et sa résignation, elle était navrée des refus, surtout lorsqu'ils provenaient de la mauvaise opinion que l'on prenait d'elle.
Le bon effet qu'avait produit, dans la circonstance dont nous venons de parler, l'exhibition de son passeport, l'engagea dans la suite à le montrer lorsqu'elle désirait obtenir plus de faveur de ses hôtes : elle y était qualifiée de fille de capitaine ; ce qui bai fut utile en plusieurs occasions. Cependant elle avouait que le malheur d'être repoussée lui était arrivé rarement, tandis que les traitements d'humanité et de bienveillance qu'elle avait éprouvés étaient innombrables : « On s'ima- « gine, disait-elle dans la suite, que mon voyage a été bien « désastreux, parce que je ne raconte que les peines et les
LA JEUNE SIBERIENNE
« embarras dans lesquels je me suis trouvée, et que je ne dis « rien des bons gîtes que j'ai rencontrés, et dont personne ne « désire savoir l'histoire. »
Parmi les situations pénibles de son voyage, il en est une dans laquelle la jeune fille crut sa vie menacée, et qui mérite d'être connue pour sa singularité.
Elle marchait un soir le long des maisons d'un village, pour chercher un logement, lorsqu'un paysan qui venait de lui refuser très durement l'hospitalité la suivit et la rappela. C'était un homme âgé, de très mauvaise mine. Prascovie hésita si elle accepterait son offre, et se laissa cependant conduire chez lui, craignant de ne pas obtenir un autre gîte. Elle ne trouva dans l'isba qu'une femme âgée, et dont l'aspect était encore plus sinistre que celui de son conducteur. Ce dernier ferma soigneusement la porte et poussa les guichets des fenêtres. En la recevant dans leur maison, ces deux personnes lui firent peu d'accueil : elles avaient un air si étrange, que Prascovie éprouvait une certaine crainte, et se repentait de s'être arrêtée chez elles. On la fit asseoir. L'isba n'était éclairé que par des esquilles de sapin enflammées plantées dans un trou de la muraille, et qu'on remplaçait souvent lorsqu'elles étaient consumées. A la clarté lugubre de cette flamme, lorsqu'elle se hasardait à lever les yeux, elle voyait ceux de ses hôtes fixés sur elle. Enfin, après quelques minutes de silence : « D'où venez-vous ? » lui demanda la vieille.
« — Je viens d'Ischim, et je vais à Pétersbourg.
« — Oh ! oh ! vous avez donc beaucoup d'argent pour entre- « prendre un si grand voyage ?
« — Il ne me reste que quatre-vingts kopecks en cuivre, « répondit la jeune fille intimidée.
« — Tu mens ! s'écria la vieille ; oui, tu mens ! On ne se « met point en route pour aller si loin, avec si peu d'argent ! » La jeune fille avait beau protester que c'était là tout son avoir, on ne la croyait pas. La femme ricanait avec son mari. « De « Tolbolsk à Pétersbourg avec quatre-vingts kopecks, disait- « elle ; c'est probable, vraiment ! »La malheureuse fille, outragée et tremblante, retenait ses larmes, et priait Dieu tout bas de la secourir. On lui donna cependant quelques pommes de terre, et dès qu'elle les eut mangées, son hôtesse lui conseilla
de s'aller coucher. Prascovie, qui commençait fortement à soupçonner ses hôtes d'être des voleurs, aurait volontiers donné le reste de son argent pour être délivrée de leurs mains. Elle se déshabilla en partie avant de monter sur le poêle où elle devait passer la nuit (1), laissant en bas, à leur portée, ses poches et son sac, afin de leur donner la facilité de compter son argent et pour s'épargner la honte d'être fouillée.
Dès qu'ils la crurent endormie, ils commencèrent leurs recherches. Prascovie écoutait avec anxiété leur conversation. « Elle a encore de l'argent sur elle, disaient-ils, elle a sûre- « ment des assignations (2). J'ai vu, ajouta la vieille, un cor- « don passé à son cou, auquel pend un petit sac ; c'est là où « est l'argent. » C'était un petit sac de toile cirée, contenant son passeport, qu'elle ne quittait jamais. Ils se mirent à parler plus bas, et les mots qu'elle entendait de temps en temps n'étaient pas faits pour la rassurer. « Personne ne l'a vue entrer chez nous, « disaient les misérables ; on ne se doute pas même qu'elle soit « dans le village. » Ils parlèrent encore plus bas. Après quelques instants de silence, et lorsque son imagination lui peignait les plus grands malheurs, la jeune fille vit tout à coup paraître auprès d'elle la tête de l'horrible vieille qui grimpait sur le poêle. Tout son sang se glaça dans ses veines. Elle la conjura de lui laisser la vie, l'assurant de nouveau qu'elle n'avait point d'argent ; mais l'inexorable visiteuse, sans lui répondre, se mit à chercher dans ses habits, dans ses bottines, qu'elle lui fit ôter. L'homme apporta de la lumière : on examina le sac du passeport, on lui fit ouvrir les mains ; enfin, le vieux couple, voyant ses recherches inutiles, descendit, et laissa notre voyageuse plus morte que vive.
Cette scène effrayante, et plus encore la crainte de la voir se renouveler, la tinrent longtemps éveillée. Cependant, lors-
(i) Les poêles russes sont très grands, et les paysans, n'ayant point de lit dans ce pays, couchent tout habillés, soit sur les bancs qui régnent dans toute l'enceinte de leur cabane, soit sur le poêle, qui est la place la plus spacieuse et en même temps la plus chaude.
(2) Les monnaies d'or et d'argent étant très rares en Russie, on ne se sert ordinairement que de la monnaie de cuivre ou kopecks, dont 100 font un rouble en papier, et d'assignations. Ces assignations sont des billets de 5, 10, 25, 5o et 100 roubles, qui, avec les kopecks, sont les seuls signes monétaires d'un usage habituel.
= LA JEUNE SIBÉRIENNE
qu'elle reconnut à leur respiration bruyante que ses hôtes s'étaient endormis, elle se tranquillisa peu à peu, et, la fatigue l'emportant sur la frayeur, elle s'endormit elle-même profondément. Il était grand jour lorsque la vieille la réveilla. Elle descendit du poêle, et fut tout étonnée de lui trouver, ainsi qu'à son mari, un air plus naturel et plus affable. Elle voulait partir ; ils la retinrent pour lui donner à manger. La vieille en fit aussitôt les préparatifs avec beaucoup plus d'empressement que la veille. Elle prit la fourche et retira du poêle le pot au stchi (1), dont elle lui servit une bonne portion : pendant ce temps le mari soulevait une trappe du plancher sous lequel était le seau du kvas (2), et lui en servit une pleine cruche. Un peu rassurée par ce bon traitement, elle répondit avec sincérité à leurs questions, et raconta une partie de son histoire. Ils eurent l'air d'y prendre intérêt ; et, voulant justifier leur conduite précédente, ils l'assurèrent qu'ils n'avaient voulu savoir si elle avait de l'argent que parce qu'ils l'avaient mal à propos soupçonnée d'être une voleuse, mais qu'elle pourrait voir, en comptant sa petite somme, qu'ils étaient bien loin eux-mêmes d'être des voleurs. Enfin Prascovie prit congé d'eux, ne sachant trop si elle leur devait des remerciements, mais se trouvant fort heureuse d'être hors de leur maison.
Lorsqu'elle eut fait quelques verstes hors du village, elle eut la curiosité de compter son argent. Le lecteur sera sans doute aussi surpris qu'elle le fut elle-même en apprenant qu'au lieu de quatre-vingts kopecks qu'elle croyait avoir, elle en trouva cent vingt. Les hôtes en avaient ajouté quarante.
Prascovie aimait à redire cette aventure, comme une preuve évidente de la protection de Dieu, qui avait changé tout à coup le cœur de ces malhonnêtes gens. Quelque temps après, elle courut un danger d'une autre espèce et qui l'effraya beaucoup. Comme elle avait un jour une longue traite à faire, elle partit à deux heures du matin de la station où elle avait couché. Au moment de sortir du village, elle fut attaquée par une troupe de chiens qui l'entourèrent. Elle se mit à courir, en se défendant avec son bâton, ce qui ne fit qu'augmenter leur rage. Un de ces animaux saisit le bas de sa robe et la déchira.
(i) Soupe russe faite avec des choux aigres et de la viande salée. (2) Petite bière faite avec de la farine de seigle.