‹ Œuvres complètesChapitre 133 sur 148 · X. DE MAISTRE · texte numérisé non relu

X. DE MAISTRE

Elle se jeta à terre en se recommandant à Dieu. Elle sentit même avec horreur un des plus obstinés appuyer son nez froid sur son cou pour la flairer. « Je pensais, disait-elle, que « celui qui m'avait sauvée de l'orage et des voleurs me pré- « serverait aussi de ce nouveau danger. » Les chiens ne lui firent aucun mal ; un paysan qui passait les dispersa.

La saison avançait ; Prascovie fut retenue près de huit jours dans un village par la neige, qui était tombée en si grande abondance, que les chemins étaient impraticables aux piétons. Lorsqu'ils furent suffisamment battus par les traîneaux, elle se disposait courageusement à continuer sa route à pied ; mais les paysans chez lesquels elle avait logé l'en dissuadèrent et lui en firent voir le danger. Cette manière de voyager devient alors impossible aux hommes même les plus robustes, qui périraient infailliblement égarés dans ces déserts glacés, lorsque le vent chasse la neige et fait disparaître les chemins.

Son bonheur amena dans ce village un convoi de traîneaux qui conduisaient des provisions à Ékatherinembourg pour les fêtes de Noël. Les conducteurs lui donnèrent une place sur un de leurs traîneaux. Cependant, malgré les soins que ces braves gens prenaient d'elle, ses habits n'étant pas assortis à la saison, elle avait bien de la peine à supporter la rigueur de l'hiver, enveloppée dans une des nattes destinées à couvrir les marchandises. Le froid devint si violent pendant la quatrième journée, que, lorsque le convoi s'arrêta, la voyageuse, transie, n'eut pas la force de descendre du traîneau. On la transporta dans le kharstma (1), auberge isolée à plus de trente verstes de toute habitation, et où se trouvait la station de la poste aux chevaux. Les paysans s'aperçurent qu'elle avait une joue gelée, et la lui frottèrent avec de la neige, en prenant le plus grand soin d'elle ; mais ils refusèrent absolument de la conduire plus loin, et lui représentèrent qu'elle courrait le plus grand danger en s' exposant à voyager sans pelisse par un froid si vif, et qui ne manquerait pas d'augmenter encore. La jeune fille se mit à pleurer amèrement, prévoyant qu'elle ne trouverait plus une occasion aussi favo-

(i) Les kharstma sont de grands hangars couverts où s'arrêtent les voyageurs, comme dans les caravansérails de l'Orient et les ventas d'Espagne : excepté le toit, on n'y trouve que ce qu'on y apporte.

= LA JEUNE SIBERIENNE

rable et d'aussi bonnes gens pour la conduire. D'autre part, les maîtres du kharstma ne paraissaient pas du tout disposés à la garder, et voulurent à toute force qu'elle partît avec ceux qui l'avaient amenée. Dans cette position embarrassante, se voyant déçue de l'espoir qu'elle avait d'aller jusqu'à Ekatherinembourg en sûreté, elle s'abandonnait dans un coin de la chambre à toute la vivacité de sa douleur.

Ses conducteurs furent touchés de sa situation ; ils se cotisèrent pour lui acheter une pelisse de mouton, qui dans le pays ne coûte que cinq roubles : malheureusement il ne s'en trouva point à vendre : aucun des habitants de cette ville isolée ne voulut faire le sacrifice de la sienne, parce qu'il était difficile de la remplacer. Les paysans offrirent jusqu'à sept roubles à une fille de l'auberge, qui les refusa. Dans cette perplexité, un des jeunes conducteurs proposa tout à coup un expédient des plus singuliers, et qui permit à Prascovie de profiter de leur bonne volonté. « Nous lui prêterons, « dit-il, tour à tour nos pelisses, ou bien elle prendra la « mienne une fois pour toutes, et nous changerons entre nous « à chaque verste. » Ils y consentirent tous avec plaisir. On fit aussitôt le calcul de la distance et du nombre de fois que les pelisses devaient être changées. Les paysans russes veulent savoir leur compte, et se laissent difficilement tromper. La voyageuse fut placée sur un traîneau, bien enveloppée dans sa pelisse. Le jeune homme qui la lui avait cédée se couvrit avec la natte dont elle s'était servie jusqu'alors, et, s'asseyant sur ses pieds, se mit à chanter à tue-tête et ouvrit la marche. L'échange des pelisses se fit exactement à chaque poteau des verstes, et le convoi parvint très heureusement et très vite à Ékatherinembourg.

Pendant toute la route, Prascovie ne cessa de prier Dieu pour que la santé de ses conducteurs ne souffrît pas de leur bonne action.

En arrivant à Ekatherinembourg, Prascovie logea dans la même auberge que ses conducteurs. L'hôtesse, apprenant de ces derniers une partie des aventures de la jeune fille, et jugeant, d'après leur récit, qu'elle était sans argent, lui fit aussitôt l'énumération des personnes de la ville qui passaient pour être les plus généreuses, et lui conseilla de s'adresser à elles pour obtenir leur protection, et les secours nécessaires

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