‹ Œuvres complètesChapitre 134 sur 148 · X. DE MAISTRE · texte numérisé non relu

X. DE MAISTRE

pour le long voyage qu'elle avait à faire. Elle loua beaucoup, enti e autres, une dame Mîlin, du caractère le plus obligeant, qui faisait beaucoup de bien aux pauvres, et dont la bonté était connue de toute la ville. Les gens de l'auberge confirmèrent la vérité de ce portrait. Lors même que la voyageuse n'aurait pas compris l'intention de l'hôtesse, elle aurait été forcée de chercher un autre gîte. L'auberge était ce qu'on appelle en russe postoïaleroï dvor (maison de repos) (1). Elles sont ordinairement formées d'un vaste hangar pour les chevaux, qui n'a que le toit pour couverture, et dans l'angle duquel est une serre chaude qui en occupe la quatrième partie. Les voyageurs s'arrangent comme ils peuvent dans cette pièce unique, dont le plancher sert de lit à ceux qui ne peuvent avoir de place sur le poêle. Le lendemain, Prascovie sortit d'assez bonne heure, dans l'intention de se rendre chez Mme Milin ; mais, suivant son habitude, elle commença par aller à l'église, où se trouvait plus de monde qu'elle n'en avait jamais vu rassemblé. C'était un dimanche. La ferveur qu'elle mit à ses prières la fit autant remarquer que le sac et le costume qu'elle portait, et qui annonçait une étrangère voyageuse. Au sortir de l'église, une dame lui demanda qui elle était. Prascovie satisfit à sa demande en quelques mots et, se disposant bientôt à la quitter, lui fit part de l'intention où elle était d'aller demander l'hospitalité à Mme Milin, dont tout le monde lui avait appris la bienfaisance et l'humanité- Elle parlait à Mme Milin elle-même, qui entendait ainsi son éloge d'une manière qui ne pouvait lui être suspecte de flatterie. Cette bonne dame, avant de se faire connaître à la voyageuse, voulut s'amuser un instant de son embarras. « Cette « dame Milin, dit-elle, qu'on vous vante tant, n'est pas aussi « bienfaisante que vous l'imaginez. Si vous voulez m'en « croire et venir avec moi, je vous procurerai un bien meilleur « gîte. »

D'après tout le bien qu'on lui avait dit de Mme Milin à l'auberge, Prascovie prit une mauvaise idée de sa nouvelle connaissance : elle la suivit sans oser refuser et sans accepter sa proposition. « Au reste, lui dit Mme Milin, voyant qu'elle

(i) Le postoïaleroï dvor est la dénomination que prennent les auberges dans les lieux habités, tandis qu'elles s'appellent plus modestement harstma lorsqu'elles sont isolées sur les grandes routes.

LA JEUNE SIBERIENNE

« ralentissait le pas, si vous tenez si fort à vous rendre chez cette « dame, voici sa maison à deux pas d'ici : entrons chez elle, « vous verrez comment vous y serez reçue ; mais promettez- « moi que si l'on ne vous y retient pas vous viendrez avec « moi. » Prascovie, sans répondre, entra dans la maison, et s'adressant aux femmes de Mme Milin, leur demanda si leur maîtresse était chez elle. Les femmes, étonnées de cette question faite en présence de leur maîtresse elle-même, ne répondirent rien. « Puis-je voir Mme Milin ? répéta la voyageuse. « — Mais, dit enfin une des femmes, la voilà ! » Prascovie, en se retournant, vit Mme Milin qui ouvrait les bras pour la recevoir. « Oh ! je savais bien que Mme Milin ne pouvait pas être une méchante femme, » dit la jeune fille en lui baisant les mains. Cette petite scène fit le plus grand plaisir à sa bienfaitrice.

Elle envoya chercher son amie, Mme G***, aussi bonne et charitable qu'elle, pour lui recommander la jeune voyageuse, et pour aviser ensemble aux moyens de lui être utile. Après le déjeuner, et lorsque Prascovie se fut un peu familiarisée avec ses nouvelles protectrices, elle leur raconta dans le plus grand détail l'histoire malheureuse de ses parents, et ne leur cacha pas le projet extraordinaire qu'elle avait formé d'aller à Saint-Pétersbourg demander la grâce de son père.

Mme Milin, sans trop croire au succès de son entreprise, ne l'en détourna pas ; mais les deux dames résolurent de la retenir jusqu'au printemps. Le froid était devenu excessif. La voyageuse elle-même voyait l'impossibilité de continuer sa route pendant la rigueur de la saison ; et les dames, qui voulaient la garder, ne lui parlèrent point encore de ce qu'elles avaient le pouvoir de faire, et de ce qu'elles firent en effet plus tard, pour l'aider dans son entreprise.

Prascovie se trouvait bien heureuse chez elles. Les caresses et la noble familiarité de ces personnes distinguées avaient un charme tout nouveau pour elle ; aussi le souvenir du temps fortuné qu'elle passa dans leur société ne sortait point de sa pensée. Lorsque dans la suite elle racontait cette partie de son histoire, le nom chéri de Mme Milin amenait toujours dans ses yeux des larmes de reconnaissance.

Cependant sa santé se trouvait fort ébranlée : la nuit désastreuse qu'elle avait passée dans la forêt lui avait laissé un

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