X. DE MAISTRE
rhume violent que les grands froids n'avaient fait qu'augmenter. Elle profita de son séjour à Ékatherinembourg pour se soigner, et surtout pour apprendre à lire et à écrire. Cette circonstance de sa vie donnerait une bien mauvaise idée de ses parents, pour avoir négligé jusqu'à ce point l'éducation de leur unique enfant, si la pensée d'un exil éternel ne leur avait peut-être fait envisager comme inutile, ou même dangereuse, toute instruction pour leur fille, destinée en apparence à vivre dans les dernières classes de la société, Cette profonde ignorance, et l'abandon total dans lequel elle avait vécu jusqu'alors, rendent plus extraordinaire encore l'essor généreux de son âme. Quoi qu'il en soit, Prascovie, occupée en Sibérie des travaux domestiques, avait absolument oublié le peu de lecture qu'elle avait apprise dans sa première enfance. Elle se mit à l'étude avec toute l'ardeur et la force de son caractère, et fut en quelques mois en état de comprendre un livre de prières que lui avaient donné ses protectrices : l'on était souvent obligé de l'arracher à cette occupation. Le plaisir qu'elle éprouvait, en trouvant dans ses prières les sentiments naturels de son cœur développés et exprimés d'une manière si claire et si touchante, lui faisait désirer vivement l'instruction. « Combien les gens du monde sont heureux ! disait-elle ; « comme ils doivent prier Dieu de bon cœur, étant si bien « instruits de leur religion, avec tant de moyens d'exprimer « leur dévotion, et tant de sujets de reconnaissance envers la « Providence pour les faveurs dont elles les a comblés ! »
Mme Milin souriait à ces réflexions de la jeune fille ; mais elle pensait que rien ne devait être impossible à une piété si vraie, à des prières si ardentes. Cette pensée persuada, plus que toute autre chose, les deux charitables dames qu'il fallait la favoriser dans ses projets, et l'abandonner à la Providence, qui semblait la protéger si visiblement. Mme Milin et son amie n'avaient rien négligé jusqu'alors pour la dissuader, et lui avaient fait les offres les plus obligeantes, les plus avantageuses, pour la retenir auprès d'elles ; mais rien n'avait pu l'ébranler. Elle se reprochait même le bien-être et le bonheur dont elle jouissait à Ékatherinembourg. « Que fait « mon père maintenant, tout seul dans le désert, tandis que sa « fille s'oublie ici au milieu de toutes les douceurs de la vie ? » Telle était la question que ne cessait de s'adresser Prascovie.
LA JEUNE SIBERIENNE
Ces dames se décidèrent donc à lui donner les moyens de continuer sa route. Au retour du printemps, Mme Milin, après avoir pourvu à tout ce dont elle pouvait avoir besoin, arrêta pour elle une place sur un bateau de transport ; elle la mit sous la garde d'un homme qui se rendait à Nijeni pour des affaires de commerce, et qui était habitué à ce voyage difficile.
Avant de passer les monts Ourals, qui séparent Ekatherinembourg de Nijeni, on s'embarque sur les rivières qui sortent de ces mêmes montagnes et qui se portent vers le nord. On voyage par eau jusque dans le Tobol, que l'on quitte ensuite pour s'approcher des montagnes.
Le passage n'est ni bien haut ni très difficile. Lorsqu'on l'a franchi, l'on s'embarque de nouveau sur les eaux qui descendent dans le Volga. Prascovie, n'ayant pas les moyens de se procurer une voiture et de voyager en poste, profita d'une des nombreuses embarcations qui portent en Russie le fer et le sel par la Tchousova et la Khama.
Son conducteur lui épargna tous les embarras de ce long voyage, qu'elle n'aurait pu faire seule sans courir de grands dangers ; mais son malheur voulut que cet homme tombât malade en traversant les défilés, et fût contraint de s'arrêter dans un petit village sur les bords de la Khama : elle fut donc encore livrée à elle-même et privée de tout appui. Elle fit heureusement le trajet jusqu'à l'embouchure de la Khama dans le Volga. Depuis ce lieu, le bateau, remontant le fleuve, était tiré par des chevaux. La voyageuse éprouva dans ce dernier trajet un accident qui lui fit courir les plus grands dangers. Pendant un de ces violents orages qui sont très fréquents dans ces contrées, les bateliers, voulant éloigner la barque du rivage, poussèrent avec force une grande rame, qui servait de gouvernail, du côté où plusieurs personnes étaient assises sur le bord du bateau, et n'eurent plus le temps de la retirer : trois passagers, au nombre desquels était Prascovie, furent renversés dans le fleuve. On les retira aussitôt, et la jeune fille ne fut point blessée; mais la honte qu'elle éprouvait de changer de vêtements devant tout le monde fit qu'elle les laissa sécher sur elle : un violent rhume fut la suite de cet accident, qui eut une influence malheureuse sur sa santé.