X. DE MAISTRE
Les dames d'Ekatherinembourg, qui avaient chargé son conducteur de faire les arrangements nécessaires pour la continuation de son voyage depuis Nijeni, ne l'avaient recommandée à personne dans cette ville, où Prascovie n'avait pas l'intention de s'arrêter : elle se trouva donc, à son arrivée, sans connaissances et sans protection. Les bateliers la déposèrent sur le bord du fleuve avec son petit équipage, qui était devenu plus volumineux par les soins de Mme Milin.
En face du pont où l'on débarque ordinairement sur le rivage du Volga, se trouvent une église et un couvent de religieuses situés sur une éminence. Elle s'y achemina pour faire ses prières accoutumées, se proposant d'aller ensuite chercher un gîte quelque part dans la ville.
En entrant dans l'église, qui lui parut déserte, elle entendit, au travers de la grille, les chants des religieuses qui achevaient leurs prières du soir, et regarda cette circonstance comme de bon augure. « Un jour, se disait- elle, si Dieu favo- « rise mes vœux, je serai de même cachée sous le voile, « n'ayant plus d'autre occupation que celle de remercier la « Providence de ses faveurs. »
Lorsqu'elle sortit de l'église, le soleil se couchait : elle s'arrêta quelque temps sous la porte, frappée de la belle vue qui se présentait à ses regards. La ville de Nijeni Novogorod, située au confluent de deux grands fleuves, l'Oca et le Volga, offre, du point où elle se trouvait, un des plus beaux sites que l'on puisse contempler : son étendue lui paraissait immense et lui inspirait une espèce de crainte.
En partant d'Ischim, Prascovie ne s'était représenté que les dangers physiques qu'elle pouvait courir : elle était préparée d'avance à braver la faim et les froids les plus rigoureux, la mort elle-même ; mais depuis que la société commençait à lui être connue, elle entrevoyait des obstacles d'un autre genre, contre lesquels tout son courage ne pouvait la soutenir. Après avoir échappé au désert, elle pressentait cette affreuse solitude des grandes villes, où le pauvre est seul au milieu de la foule, et où, comme par un horrible enchantement, il ne voit autour de lui que des yeux qui ne regardent pas et des oreilles sourdes à ses plaintes.
Depuis qu'elle avait connu les dames d'Ekatherinembourg, un nouveau sentiment des bienséances, et un peu d'orgueil
LA JEUNE SIBERIENNE
peut-être, lui rendaient plus pénibles les démarches auxquelles l'obligeait sa situation. « Hélas ! disait -elle, où « trouverai-je des amies comme celles que j'ai quittées? Me « voilà maintenant à plus de mille verstes d'elles. Que « deviendrai-je en arrivant à Pétersbourg, lorsque j'appro- « cherai du palais impérial, moi qui tremble de me présenter « ici dans une misérable auberge ? »
Ces réflexions s'offrirent avec tant de force à son esprit, que, pour la première fois, un profond découragement s'empara d'elle et lui arracha des larmes. Le souvenir de son père qu'elle avait abandonné, peut-être inutilement, la remplit de regrets et de terreur. Mais bientôt elle se reprocha sa faiblesse et son manque de confiance en Dieu ; elle en demanda pardon à son ange gardien : « Et ce fut lui, sans « doute, disait-elle en parlant de cette circonstance de sa « vie, qui m'inspira la pensée de rentrer dans l'église pour « demander à Dieu le courage que j'avais perdu. »
En effet, elle rentra précipitamment pour implorer le secours du ciel. Une religieuse se trouvait dans ce moment près de la porte pour la fermer : frappée du mouvement subit de la jeune étrangère, qui ne l'aperçut pas, ainsi que de la ferveur qu'elle mettait à ses prières, elle l'aborda pour l'interroger et l'avertir qu'il était l'heure de fermer l'église. Prascovie, un peu déconcertée, lui raconta naïvement la cause de sa brusque rentrée dans le temple, lui fit part de la répugnance qu'elle avait d'aller chercher un asile dans une auberge, et finit par la supplier de lui en accorder un dans le couvent, ne fût-ce que dans les cloitres. La portière lui répondit qu'on ne logeait pas les étrangers dans le couvent, mais que Mme l'abbesse pourrait lui donner quelques secours. « Je n'en demande pas d'autre qu'un asile pour cette « nuit, répliqua Prascovie en montrant une bourse qui con- « tenait quelque argent. Des dames charitables m'ont donné « les moyens de me passer d'aumônes pour quelque temps, « et je ne demande que la protection du couvent pour cette « nuit. Demain je continuerai ma route. »
La religieuse consentit à la conduire chez l'abbesse. La respectable supérieure était en prières lorsqu'elles entrèrent dans sa chambre : la portière s'arrêta près de la porte, et se mit à genoux ; Prascovie l'imita, et pria Dieu de lui rendre