X. DE MAISTRE
l'abbesse favorable. Lorsque celle-ci eut fini son oraison, elle s'approcha de la jeune fille, qui restait à genoux, et la releva avec bonté. Prascovie lui dit son nom et le but de son voyage ; elle montra son passeport et demanda l'hospitalité pour la nuit, ce qui lui fut accordé. Bientôt entourée de plusieurs religieuses amenées par la curiosité dans l'appartement de l'abbesse, elle répondit aux interrogations multipliées qui lui furent faites, et raconta les aventures pénibles de son voyage avec tant de simplicité et une éloquence si naturelle, qu'elle fit répandre des larmes aux dames qui l 'écoutaient et leur inspira le plus vif intérêt. On la combla de caresses et de soins ; l'abbesse la logea dans son propre appartement, et forma dès lors le projet de la retenir au couvent et de la compter au nombre de ses novices.
Prascovie s'était proposé depuis longtemps de prendre le voile si son entreprise réussissait. On a vu précédemment que, jusqu'à son arrivée à Ékatherinembourg, elle avait cru que la ville de Kiew était sur le chemin de Pétersbourg. C'était dans cette ville qu'elle s'était promis de faire ses vœux dans la suite ; elle espérait voir en passant les fameuses catacombes, honorer les reliques des saints qu'elles renferment (1), et s'arrêter une place pour l'avenir dans une des maisons religieuses de cette ville.
Ayant reconnu son erreur, elle ne fit aucune difficulté de choisir le couvent de Nijeni pour sa dernière retraite ; mais elle le promit seulement à la supérieure, et comme on la pressait d'en faire le vœu formel, elle refusa. « Sais-je moi- « même, répondit-elle, ce que Dieu exige de moi ? Je veux, « je désire sincèrement finir ici mes jours ; et si telle est la « volonté de la Providence, qui pourra s'y opposer ? »
Elle consentit à demeurer quelques jours à Nijeni pour se reposer et pour chercher les moyens de se rendre à Moscou ; mais bientôt elle se ressentit de ses fatigues, et tomba dangereusement malade. Depuis sa chute dans le Volga, elle
(i) Les catacombes de Kiew sont de vastes galeries souterraines, attenantes à la cathédrale, desservies par les religieux d'un ancien et riche couvent. On conserve dans ces souterrains une immense quantité de saints grecs, dont les corps intacts, exposés à la vénération des fidèles, sont recouverts de riches habits qui laissent voir les visages, les mains et les pieds. Les chairs desséchées ont à peu près la couleur et la solidité du bois d'acajou.
LA JEUNE SIBERIENNE
avait une toux profonde qui l'incommodait beaucoup. Une fièvre ardente ne tarda pas à se déclarer ; cependant, quoique les médecins eux-mêmes désespérassent de sa vie, elle n'eut jamais aucune inquiétude. « Je ne crois point, disait-elle, que « mon heure soit encore venue, et j'espère que Dieu me « permettra d'achever mon entreprise. » Elle se remit en effet, quoique très lentement, et passa le reste de la belle saison au couvent. Dans l'état de faiblesse où elle était encore, elle ne pouvait continuer son voyage à pied, moins encore sur des chariots de poste : n'ayant aucun moyen de se procurer une voiture commode, elle se vit donc obligée d'attendre le traînage (1) pour avoir la possibilité de se rendre à Pétersbourg sans éprouver la fatigue des voitures ordinaires. Elle suivit pendant ce temps les offices et la règle du couvent avec une assiduité qui retarda peut-être son rétablissement, et elle se perfectionna dans ses études. Cette conduite acheva de lui gagner l'estime de l'abbesse et des religieuses, qui prirent pour elle la plus véritable affection, et ne doutèrent point qu'elle n'accomplît un jour sa promesse de revenir prendre le voile dans leur couvent.
Enfin, lorsque les chemins d'hiver furent établis, elle partit pour Moscou, en traîneau couvert, avec des voyageurs qui faisaient la même route. L'abbesse n'ayant pu lui faire abandonner son entreprise, lui donna une lettre de recommandation pour une de ses amies, Mlle de S***, à Moscou, et l'assura qu'elle pourrait toujours regarder sa maison comme un refuge certain, dans lequel elle serait reçue en fille chérie, quel que fût le succès de son voyage.
Prascovie arriva dans cette dernière ville sans embarras et sans accidents. Mlle de S*** eut pour elle beaucoup d'égards et de soins, et la retint quelques jours pour lui chercher un compagnon de voyage jusqu'à Pétersbourg.
Elle partit avec un marchand qui voyageait avec ses propres chevaux, et qui demeura vingt jours en chemin. Outre les lettres de recommandation qui lui avaient été remises par les dames d'Ékatherinembourg, elle en reçut une de Mlle de S"** pour Mme la princesse de T***, personne respectable et très âgée. Telles étaient ses ressources lors-
(i) On appelle ainsi l'époque où les chemins commencent à être praticables pour les traîneaux.